Victor Puiseux, 9. Questions sur une pointe

Tour d’horizon

Je retrouve Victor sur la plus haute pointe du Pelvoux, le 9 août 1848 [1].

Pour moi, atteinte d’un vertige affreux sur le moindre escabeau, résolument adepte de l’alpinisme devant les chaînes de télé genre Trek ou TV 8 Mont Blanc, mais toujours désireuse de « cadrer » Victor de l’extérieur, c’est moins la réussite d’une « première » et la date de l’ascension (le 9 août 1848), que l’année qui fait « tilt », 1848, et je profite de ce moment de solitude pour poser quelques questions.

Lorsqu’il part en excursion dans les Alpes [2], comment a-t-il vécu et digéré le printemps et l’été brûlants, violents, qui se sont déroulés dans toute l’Europe. Il est là-haut, tout seul, devant ces magnifiques rochers, neiges et glaciers, mais derrière lui, autour de lui, toute proche, hérissée de pointes politiques et sociales, d’espoirs, de luttes, de tensions, d’avancées et de reculades, la Révolution de février est passée par là : la chute de la Monarchie de Juillet, la fuite de Louis-Philippe en Angleterre, la proclamation de la Deuxième République, l’accession de Lamartine et de François Arago au gouvernement provisoire.

À la suite de ces évènements, éclate ce qu’on a appelé Le printemps des peuples, une énorme vague de désir de liberté et de bonheur, un de ces grands hoquets qui secoue les peuples devant la tyrannie, qu’elle provienne des monarchies, des puissances étrangères ou des puissances financières. Renversées, acculées à des concessions, ces puissances sont attaquées partout, Paris, Berlin, Munich, Venise, Vienne, Turin, Rome, Dublin, Varsovie, Dresde (d’où Wagner sera banni pour son esprit révolutionnaire) et jusqu’en Amérique du sud etc.
Le printemps 1848 fait partie de ces très rares moments où la liberté, le désir et l’harmonie jaillissent et restent un court temps en équilibre, un moment où les individus et les idées se sourient, une époque où « cent fleurs » s’échangent, où les républicains plantent des arbres de la Liberté que les curés bénissent dans l’enthousiasme. Le printemps 1848, comme Mai 1968, fait partie de ces rêves vécus qui font tache d’huile dans le monde, cette huile irisée de la liberté, du futur et de l’utopie, que les répressions écrasent et que les réactionnaires vomissent à leur tour dans les mois où ils reprennent le pouvoir.

Le printemps des peuples

© Herodote

Lorsque je fais méditer Victor sur la montagne, la vague chaleureuse est déjà en partie retombée, écrasée par le pouvoir un instant effrayé, désarçonné, et qui se réorganise sournoisement puis brutalement (en France, les Journées de juin) ; mais il en restera quelques gros acquis et de grands désirs de révoltes futures.

L’année 1848, pour lui, c’est quoi ? Le Pelvoux ? La Révolution ? La République, la Constituante ? L’Assemblée législative ? Les Journée de juin ? Les fonctions algébriques sur lesquelles il travaille ? L’idée de devoir envisager de se marier, car il a déjà 28 ans et j’entends Louis-Victor d’ici, « C’est le bon âge, tu manques d’une compagnie, tu travailles trop, tu devrais fonder une famille, veux-tu qu’on s’en occupe, as-tu des vues sur quelqu’un ? ». On en reparlera l’année prochaine.

Je ne suis pas sûre qu’il ait pensé à se joindre, à la rentrée, aux événements politiques assez formidables qui ont eu des répercussions dans toute la France et notamment dans Besançon, une ville cultivée, dont l’Académie, dès 1840, avait vu surgir Pierre-Joseph Proudhon, l’avait d’abord distingué puis poursuivi pour les idées exprimées dans ses ouvrages. Proudhon [3] avait quitté Besançon en 1847.

Victor Schloecher (1804-1893)

© Herodote

En février, Victor a sans doute été frappé par l’attitude engagée de François Arago (1786-1853), un savant mathématicien et astronome comme lui, qui a été un de ses maîtres, directeur de l’Observatoire de Paris depuis 1843. Dès l’abdication de Louis-Philippe le 24 février 1848, Arago fait partie du gouvermenent provisoire de la 2e République comme Ministre de la marine auquel on joindra les colonies et la guerre ; il a, à ses côtés, Victor Schœlcher (1804-1893). On peut espérer que Victor Puiseux a applaudi au travail commun et immédiat de ces deux hommes : l’abolition de l’esclavage, par décret du 27 avril 1848, reste un acquis majeur- et définitif - de la Révolution de 1848 [4] ?

F.-J. Biard, L’abolition de l’esclavage

1848, La vie politique à Besançon ?

Besançon a particulièrement pris part aux évènements du printemps et de l’été 1848 : la ville est le lieu où s’est formée la pensée de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) sans oublier évidemment Charles Fourier ou Victor Hugo, des hommes qui n’ont pas leurs pensées dans leurs poches. Qui voient grand. Et souvent très juste. Et toujours passionnés par le bonheur de l’humanité.

Ce chaudron politique n’entame pas la discrétion de Victor - de manière ouverte, en tout cas -, ni sa nature toujours prête à se tenir en retrait. On peut supposer qu’il a continué à Besançon ce qu’il faisait déjà à Rennes ou à Paris, des œuvres charitables, des distributions d’argent ou de vivres aux pauvres qui vivent dans les petites rues noires de la ville ; il mène des actions personnelles qui le conduisent, de cœur, aux mouvements des catholiques sociaux, tel qu’Ozanam ; mais, dans sa rage de n’être pas vu, on ne connaît cette activité que par de menues feuilles de chou paroissiales, et, après sa mort, dans tel ou tel dictionnaire d’universitaires catholiques.

Sur ses actions à Besançon, nulle trace, du moins à ma connaissance. Lorsque Victor y est arrivé en 1845, Proudhon allait quitter bientôt (1847) son imprimerie pour aller vivre à Paris. Mais il a déjà fait paraître ses œuvres les plus importantes, celles où il attaque et discute de front, en les démontant, les contradictions de l’esprit humain face à la société et aux principes qui la régissent :
1840, « Qu’est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement  »
1846 : « Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère  »,

Pierre Joseph Proudhon en 1848

© wikipedia

S’il n’a pas lu ces ouvrages de Proudhon - qui sort en mars 1848 la « Solution du problème social  » - , Victor ne peut pas les ignorer : les idées de Proudhon sont trop proches de ses préoccupations, et parlent trop de la misère pour qu’il les ignore. À la Fac, dans les salons et les journaux bisontins, ses théories sont discutées, soupesées, condamnées. Mais je reste sur ma faim : pas le moindre petit manuscrit, pas la moindre miette de légende où Victor discuterait les idées sociales, le « socialisme scientifique » de l’ouvrier typographe et philosophe, pour les approuver ou les condamner.

On peut supposer qu’il a approuvé le suffrage universel établi pour les hommes de plus de 21 ans, le 5 mars 1848 (et leur éligibilité à partir de 25 ans). Sans doute n’a-t-il pas beaucoup pris garde à l’exclusion des femmes. Celles-ci étaient peu présentes dans les mondes qu’il fréquentait, les collèges, les universités, les mathématiques, l’astronomie, des mondes alors banalement et exclusivement masculins. A-t-il remarqué que c’est la première fois depuis 1792 que le suffrage (masculin), est universel et non censitaire ?

Les élections ont lieu le dimanche de Pâques, 23 avril, pour désigner les représentants du peuple à l’Assemblée constituante.
Le département du Doubs a envoyé 7 députés :
— Philippe Auguste Demesnay (1805-1853), est un négociant, membre de l’Académie de Besançon, très conservateur et spécialiste des traditions de France-Comté, droite pur jus, qui deviendra un soutien actif pour le Prince-Président. C’est lui qui récolte le plus de voix sur l’ensemble des élus.
— Jacques Bixio (1808-1865), au nom si merveilleusement balzacien, est un ancien de Sainte-Barbe, un médecin qui n’exerce pas pour mieux se consacrer à ses activités littéraires et scientifiques ; il a participé à la fondation de la Revue des Deux Mondes ; il est représentant la gauche républicaine (très) modérée, il a désapprouvé tous les désordres de juin.
— Charles de Montalembert (1810-1870), disciple de Lamentais et de Lacodaire, adversaire politique de Victor Hugo, commence cette année-là sa carrière de député du Doubs ; il appartient à la Droite catholique, soutenu par le journal catholique du Doubs L’Union Franc-Comtoise et possesseur d’un beau château dans le canton de Maîche.
— [Félix Victor Mauvais (1809-1854). Lui, c’est un collègue de Victor, et, comme lui, un produit de Sainte-Barbe, astronome, appartenant au Bureau des longitudes, il est résolument de « gauche ». [5].
— Claude César Convers (1796-1864), un avocat officiellement libéral, (gauche dite Cavaignac) : le détail de ses votes dans le dictionnaire de l’Assemblée nationale, indique qu’il est conservateur et même, selon moi, très réac. Maire de Besançon, il se ralliera à l’Empire.
— Achille Baranguey d’Hilliers (1795-1878) : lui, c’est la vieille culotte de peau, comme on n’en rêve même pas, général commandant la place de Besançon ; il s’est illustré dans la conquête de l’Algérie ; il représente la droite pure et dure, bien trop dur et pas assez charitable pour séduire Victor, du moins je l’espère. [6]
— Charles Laurent Tanchard est un ancien militaire assez inclassable, une sorte de grande gueule qui vote contre tout, et s’occupe surtout de l’organisation des comices agricoles.
A l’exception de Tanchard, les élus seront reconduits aux scrutins suivante (mai 1848, et 1849 pour figurer à l’Assemblée législative [7].

Devant cette carte politique assez barbouillée, quel a été le choix de Victor ? Les contradictions de son cœur comme celles de tout humain, me restent évidemment impénétrables.
A-t-il hésité ? A-t-il un instant compté sur les républicains de gauche - autrement dit, son collègue F. V. Mauvais - pour régler les problèmes sociaux qui le préoccupaient ? Discutait-il de politique et de l’état du monde sur les pentes des Alpes avec son ami le Dr Ordinaire, fouriériste et républicain ? Ce dernier s’était présenté mais n’avait pas été élu.
Je le soupçonne de s’être rallié à Charles de Montalembert. Ce dernier représente la droite catholique française, conservatrice et libérale, dont il est un théoricien - il inspirera et votera la Loi Falloux - ; je ne vois guère Victor Puiseux faire un autre choix en tant que jeune professeur de fac, généreux, mais très rangé,« pas de vague », c’était les conseils de son père depuis 1830. [8]

En tout cas, le samedi 9 septembre, un mois après la conquête de la plus haute pointe du Pelvoux, où je lui ai prêté ces réflexions qui sont plutôt les miennes, l’Assemblée vote la journée de 9 heures. Toujours ça de pris, momentanément.

Mais Victor n’a plus qu’une année à passer à Besançon. Dans l’hiver, le ministère va le rappeler à Paris pour la rentrée de 1849, en lui offrant un poste de maître de conférences à l’ENS.

Le 10 décembre, aux élections présidentielles, Louis-Napoléon Bonaparte est élu Président de la République au Ier tour : ainsi s’esquisse la mort du printemps des peuples.

Eléectiuon présidentielle du 10/12/1848

© wikipedia

(À suivre)

Notes

[1Le site auquel renvoie ce lien permet aux amateurs de montagne de savourer l’exploit, il fournit des images, l’historique et le présent des courses qui permettent de rejoindre Victor Puiseux sur le sommet. Il comporte des appréciations sur les difficultés et leurs détails, accompagnés de belle photos.

[2Il part en promenade botanique, pour herboriser et cueillir des fleurs ce qui, de proche en proche, le conduira au sommet de la plus haute des trois pointes du Pelvoux.

[3Proudhon se mêlera avec prudence à la Révolution, et passera cependant les trois prochaines années (1849-1852) à la prison de Sainte-Pélagie à Paris .

[4De ce sujet, il pourra reparler avec celui qui va devenir son oncle par alliance, Henri Wallon, l’année prochaine en octobre 1849.

[5« Non réélu à la Législative, Mauvais se consacra exclusivement à ses travaux scientifiques. Le 2 mars 1854, parut le décret qui séparait complètement l’Observatoire du Bureau des longitudes. En conséquence il dut quitter ce dernier établissement. Il en éprouva une peine si vive qu’il fut atteint quelques jours plus tard d’une fièvre cérébrale au cours de laquelle il se donna la mort. »Extrait de la notice de l’Assemblée nationale.

[6C’est pourtant autour de lui que se réuniront les légitimistes comme Montalembert, les orléanistes et toute la France qui a eu peur en juin, au moment de l’élection du Président de la République en décembre 1848 (comité de la rue de Poitiers), et qui se résoudront à faire l’unité autour de Louis-Napoléon Bonaparte. Peut-être que Victor a cru qu’il avait comme programme L’Extinction du paupérisme. J’aimerais le croire.

[7Les biographies complètes et les votes de ces députés figurent dans la base de données de l’assemblée nationale, un outil remarquable

[8Victor Puiseux aura sans doute eu l’occasion de revoter pour Montalembert comme élu du Doubs durant les deux mandats de l’année 1848, sous l’étiquette Droite 23/04/1848 et 26/05/1849 puis le mandat 13/05/1849 - 02/12/1851, après quoi Victor quitte Besançon et vote à Paris, tandis que Montalembert, restera toujours député puis sénateur du Doubs, passera dans l’opposition sous l’Empire qu’il juge trop autoritaire