Victor Puiseux, 8. Le temps d’apprendre à vivre

1841-1845 : Rennes

Victor est nommé au Collège royal de Rennes [1].
Il se trouve, curieusement, pour son premier poste, nommé dans cette ville de Bretagne où Louis-Victor lui-même a commencé sa carrière de receveur il y a trente-cinq ans. La ville a grandi, est passée de près de 30.000 à près de 40.000 habitants. Le Parlement de Bretagne est majestueux, ornement de la ville classique du XVIIIe, mais les bas-quartiers sont encore fréquemment inondés : à partir de 1841, on commence le creusement du canal de la Vilaine, pour éviter ces inondations et surtout pour faciliter les échanges commerciaux que la Monarchie de Juillet favorise hautement.

Les classes sont peu nombreuses et le programme du baccalauréat est un jeu d’enfant pour Victor, qui, de ce fait, dispose de beaucoup de temps libre. Il peut reprendre ses occupations abandonnées à Paris et héritage des promenades enfantines dans la campagne de Thiaucourt et de Pont-à-Mousson, avec les coucous, les mirabelles et les colchiques ; les sciences naturelles lui ont toujours plu, et tout en marchant, il herborise, il ramasse des cailloux, il fait de la géologie, et, sans relâche, il médite, classe et étudie : Penser/ classer, dira plus tard Georges Perec. [2]

Il passe sans doute quatre années heureuses, il est jeune, extrêmement gentil, - « doux », comme diront plus tard tous ses illustres collègues - , à la fois solitaire et sociable, il rencontre de très grands savants, des hommes plus âgés que lui : Auguste de Saint-Hilaire (1779-1853) qui est le successeur de Lamarck au Muséum, et qui a été Président de l’Académie des Sciences en 1835, l’année où Victor travaillait dans sa petite chambre du Quartier latin ; Adrien de Jussieu (1797-1853) qui deviendra le suppléant de Saint-Hilaire. De grosses pointures. Commet se sont-ils rencontrés ? L’histoire ne le dit pas. Joseph Bertrand [3] parle d’un jeune homme de Rennes ami de Victor, et qui aurait été intermédiaire entre ce jeune « Puiseux » et Adrien de Jussieu. En ce qui concerne, Saint-Hilaire, il semble qu’il ait suivi ses cours quand il était à l’ENS. Leurs attirances communes les a donc entraînés, à l’automne 1841, jusqu’à Trondheim [4] .

Le Sognefjord, Norvège

©BY- SA 3.0

Auguste de Saint-Hilaire a passé des années (1816-1822) au Brésil, d’où il a ramené des herbiers splendides qui sont l’une des gloires du Muséum : il poursuit, malgré son âge (62 ans) et sa santé assez mauvaise, ses voyages d’exploration botanique [5], il est curieux de tout. Joseph Bertrand [6] dit aussi qu’il a entraîné Victor avec lui dans l’expédition en Norvège, où il a perfectionné, entre autres, l’études des fleurs de la classe des Primulacées (les primevères).

Je les imagine tous les deux sur les montagnes usées du Nord, dans cette fin août 1841, marchant dans l’herbe rase, lui, vif et jeune, avec le vieux monsieur usé mais vaillant qu’est devenu Saint-Hilaire, sous le soleil, dans le vent, ou dans le brouillard qui parfois se lève subitement et noie les sommets ou les vallées. Dès Septembre, où s’étirent encore « les grandes vacances » d’alors, les montagnes s’ornent de toutes sorte de champignons magnifiques, dont les fausses oronges (vénéneuses) dignes des contes de fées. Ils étudient les variations entraînées par l’altitude, qui accentue les effets propres à la latitude, les bouleaux nains, les sapins rabougris, les lichens.

Mais au bout de quatre ans, l’Université se préoccupe d’utiliser mieux le brillant cerveau mathématique de Victor : les classes de lycée, relatif gaspillage, c’est fini, il est nommé, à 25 ans, professeur de mathématiques pures à la Faculté des sciences de l’Université de Besançon. Il y assurera aussi le Secrétariat de la Faculté des sciences en 1847.

1845-1849 Besançon

Cette Université, bien que créée sur le papier sous le Ier Empire, sur les bases de l’ancienne université, n’a véritablement repris vie qu’en 1845, sous la Monarchie de Juillet, qui lui a enfin alloué des crédits. Le ministère lui envoie, cadeau royal pour cette nouvelle naissance, trois jeunes professeurs, qui ont entre 25 et 30 ans : Victor Puiseux (1820-1883), Henri Sainte-Claire Deville (1818-1881), un jeune chimiste français originaire des Antilles danoises, et Achille Delesse (1817-1881), un polytechnicien, originaire de Metz, minéralogiste, qui se met à analyser sans tarder l’eau du Doubs.

Je me mets à leur place : quelle exaltation, pour ces trois garçons, de débarquer dans cette belle ville, ils ont l’avenir devant eux. Et d’ailleurs leur carrière et leur vie même se suivront, sur le plan professionnel, brillant, et aussi quant à la brièveté de la vie, tous mourront vers 60 ans.

Du haut du Palais Granvelle

©HP

Personnellement, j’adore Besançon : Vauban l’a couronnée d’une forteresse magnifique, au-dessus de la boucle du Doubs à l’intérieur de laquelle les maisons se sont groupées autour du Palais Granvelle, ses toits multicolores, ses arcades. La Grande Rue grimpe à l’assaut de la pente et des rochers, passe sous la vieille Porte Noire, héritée de l’Empire romain, atteint la cathédrale Saint-Jean. On a laissé au pied, non loin à droite, le beau théâtre construit par Nicolas Ledoux - dont les Salines, chef d’œuvre architectural et industriel de son temps, sont éloignées d’environ trente kms-. Victor Hugo a déjà rendu célèbre la ville en y naissant. Stendhal y installe Julien Sorel pour ses années de séminaire, avant qu’il y revienne tenter d’assassiner Madame de Rênal, qui le visitera tous les jours dans sa prison avant son exécution. Mathilde de la Môle viendra y prendre sa tête pour l’enterrer dans une grotte.

Car Besançon est une ville de passion dévorante mais contenue, une ville de noblesse, d’histoire, d’austérité aussi, elle a dû plaire à Victor. Elle plaît aussi à Louis-Victor, qui vient de prendre sa retraite et décide de quitte Pont-à-Mousson avec sa deuxième femme, pour vivre auprès de son deuxième fils. Léon, à Poitiers, venait de se marier et n’avait besoin de personne.

« Nature immense, impénétrable et fière » [7]

Victor a autour de lui une nature magnifique, curieuse, tourmentée, des grottes à visiter, les hauts plateaux du Doubs et leurs fleurs à herboriser, des rochers à escalader, des rivières qui disparaissent dans des trous. Des cascades qui sortent, énormes et capricieuses, d’autres trous ou grottes. Pas très loin, les sommets herbeux du Jura permettent des excursions ravissantes, en contemplant la chaîne des Alpes encore presque inviolée, et la plaine suisse.

Et donc, plus loin encore, pour les grandes vacances, les sommets des Alpes, vertige blanc et captivant. Victor tombe amoureux de ces paysages blancs poudreux ou glacés, des pentes coupantes et des arêtes glissantes, des glaciers faussement lisses, infinité de dangers à analyser et à maîtriser, un monde à conquérir avec exactitude et sans compromission : il se lance dans l’alpinisme, pionnier de l’ascension sans guide.

L’été 1847, il part de Zermatt en direction du Mont Rose, avec un ami médecin, le Dr Edouard Ordinaire [8]. Ce médecin bisontin (1812-1888), professeur à l’École de médecine de Besançon, était adepte des idées sociales de Charles Fourier. Mais ils doivent renoncer au mont Rose, il est trop tard dans la journée : « Nous réussîmes seulement à atteindre le Sattel, 138 m mètres au -dessous du sommet . » [9]. L’ année suivante, 1848, il prend un autre compagnon de route, Barnéoud. Le 9 août - c’est une première - , ayant laissé Barnéoud en route car il était fatigué, Victor finit seul l’escalade de la plus haute pointe du Pelvoux, qui porte à présent le nom de pointe Puiseux, et culmine à 3.946 m. Une lettre de Victor Puiseux à Paul Guillemin, qui les publie dans « Les Annales des Alpes » (Gap), donne les renseignements essentiels sur cette ascension de 1848, et celle, non aboutie, qui l’a précédée au Mont Rose en 1847 : on les trouve reproduites dans Où le Père a passé, op. cit. note 9 supra et dans le PDF joint infra, sous la photo du Pelvoux..

La vie pendant le séjour à Besançon sera décisive quant à ses passions et elle permet de « classer » le jeune homme dans son temps : Victor est un romantique, il porte en lui le poème de Berlioz que j’ai mis en titre de ce paragraphe, inspiré librement de Goethe, et qui est contemporain de l’arrivée de Victor à Besançon, écrit en 1845 pour La Damnation de Faust pendant un voyage du musicien en Bohême, Autriche, Silésie :

Nature immense, impénétrable et fière !
Toi seule donnes trêve à mon ennui sans fin !
Sur ton sein tout-puissant je sens moins ma misère,
Je retrouve ma force et je crois vivre enfin.
Oui, soufflez ouragans, criez, forêts profondes,
Croulez rochers, torrents précipitez vos ondes !
A vos bruits souverains, ma voix aime à s’unir.
Forêts, rochers, torrents, je vous adore ! mondes
Qui scintillez, vers vous s’élance le désir
D’un cœur trop vaste et d’une âme altérée
D’un bonheur qui la fuit.

Des courses et des premières, Victor en fera bien d’autres. Et encore longtemps. Et les équations, les « séries » et le théorème de Puiseux, en sont les figures intellectuelles.

Victor Puiseux vers 1845

© HP album familial RP/MD

C’est probablement à l’occasion de ce passage mémorable en Suisse qu’il se fait faire un passeport dont le signalement supplée aux rares photos, une invention récente brevetée en 1839 :

taille : 1,70 cm
cheveux : rouges
front : bombé
sourcils : rouges
yeux : bruns
nez : gros
bouche : moyenne
barbe : rousse
menton : relevé
teint : coloré [10]

Le massif du Pelvoux en hiver

©BY- SA 3.0

Victor Puiseux. Lettre à Paul Guillemin sur l’ascension au Pelvoux

(À suivre)

Notes

[1Plus tard, ce collège deviendra le Lycée Chateaubriand et ses bâtiments deviendront célèbres, pour avoir abrité « le procès de Rennes » du Capitaine Dreyfus. Il s’appelle à présent le Lycée Émile Zola.

[2cf Georges Perec, Penser/classer, Hachette, Coll. Textes du XXe siècle, 1985, qui regroupe treize textes publiés antérieurement et doit son titre au dernier et plus long de ces essais, lui-même paru dans Le Genre humain, n°2, 1982.

[3J. Bertrand, « Éloge de M. Victor Puiseux, lu dans la séance publique annuelle de l’Académie des sciences du 5 mai 1884 », Bulletin des sciences mathématiques et astronomiques, 2e année, tome 8, n°1(1884), pp. 227-234, p.230

[4cf Félix Tisserand, Bulletin des sciences mathématiques et astronomiques 2e série, tome 8, n°1 (1884) pp. 234-245, où le voyage de Saint-Hilaire et Puiseux est dépeint p. 245.

[5cf le récit de ses expéditions in Nouvelles Annales des voyages et des Sciences géographiques, vol. 4, décembre, 1841, p.288 sq

[6cf J. Bertrand, ibidem, p. 230.

[7Hector Berlioz, La Damnation de Faust, op. 24, créée le 6 décembre 1846 à l’Opéra-Comique à Paris.

[8cf Roger Frison-Roche et Sylvain Jouty, Histoire de l’Alpinisme , Arthaud, © Flammarion, 2017.

[9cf Pierre Puiseux, Où le Père a passé, Editions Argo, 1928, 2 tomes, tome II, pp. 46-50. Cet ouvrage comprend des textes originaux ou compilés, par Pierre Puiseux et ses deux fils, à propos de leurs nombreuses courses en montagne et des débuts de l’alpinisme sans guide. C’est là que se trouvent quelques textes de Victor.

[10Vingt ans plus tard, sur un autre passeport, il mesurera 1.74, m, les sourcils seront « blonds », le menton« long », et les cheveux, « roux ». Document familial RP/MD.