La Chine au ras des yeux. 6 Le Nouvel an à Labrang, Février 2000

Festival de Labrang : Pékin, Lanzhou, Xiahe - Labrang, Pékin
13 au 21 février 2000

Paris - Pékin, dimanche 13 février 2000.

Dans l’avion, je ne me lasse pas de regarder la carte prestigieuse de vol, tantôt en projection de Mercator, tantôt en image d’une terre fuyant vers l’Est comme vue d’un satellite. Mourmansk en-dessous de nous. Tous ces noms rêvent pour moi, Arkhangelsk, Novgorod, l’Oural, Krasnoïarsk, Omsk, Novossibirsk et j’oubliais le Lac Ladoga. J’avais très chaud dans cet avion, j’ai dormi une heure et demie, et là, en arrivant à Pékin, je suis anéantie par cette nuit, excitante et sans sommeil avec ce monde en dessous de moi que je n’arriverai jamais à trouver « ordinaire », et le décalage de sept heures. Je vieillis.

On voyageait avec Finnair. L’escale à l’aéroport d’Helsinki est plein de souvenirs d’il y a vingt ans quand j’y étais venue avec la bande des sociologues de Montrouge, présenter des films du monde paysan au Centre culturel Français de Finlande.

Pékin, lundi 14 février 2000

À peine arrivée, nous avons un bienheureux jour libre, et à peine avalé le déjeuner, je pars faire une énorme promenade solitaire, à la Cité interdite, dans le froid. Mon Olympus meurt, victime du violent vent de sable qui souffle sur Pékin, venant en droite ligne du désert de Gobi, et qui coince les rouages du déroulement des pellicules : les merveilleuses photos que je venais de prendre, sous le ciel bleu avec les rouges et roses des palais et des cours sont foutues. Les démarches exténuantes dans ces affreux centres commerciaux, immenses, en imitation de ceux de Hong Kong, ne m’ont pas permis de racheter un appareil. Les Chinois se banalisent dans ces grands espaces conformes sauf les vrais petits vieux avec leur tête à la fois fataliste et futée.

Quand je pense à Pékin en 1992, au Peace Hotel qui est justement à deux pas et d’où je voyais raser tous les hutongs qui ont fait place à ces centres commerciaux, ce n’est plus la même ville, elle reste asiatique en copiant Hong Kong, sans vraie inventivité. En fait, si, l’inventivité vient de la prolifération folle. J’ai retrouvé toutefois des chiottes surréalistes à la Cité interdite (mais deux ans après, ils auront disparu), les charrettes à ordures médiévales, les balais qui balayent les épluchures, crottes et pourritures diverses.

Mangé une excellente soupe aux raviolis dans le centre commercial à côté de l’hôtel en compagnie de Josette retrouvée à l’hôtel : elle était allée revoir le Temple des lamas et le Temple de Confucius. Nous sommes de vieilles habituées.

Mais Pékin semble avoir à cœur de ne jamais se ressembler.

Pékin – Lanzhou, mardi 15 février 2000

Le voyage en avion, de Pékin à Lanzhou : la vue était d’abord magnifique, les montagnes noires poudrées de blanc et bien dures près de Pékin, avec les petits ruisseaux gelés, puis le tout s’est adouci en s’enneigeant de plus en plus. Puis à son tour, la neige a disparu et fait place à la fin du désert de Gobi, là j’étais vraiment au-dessus des traces du Père Huc (Pour le paysage, revoir Jour et nuit, de Wang Chao, 2004). Un déjeuner pas bon dans l’avion, les hôtesses toujours maussades ou pincées des lignes intérieures et voici déjà l’arrivée à Lanzhou, qui se fait en même temps qu’une « huile » en tenue avec une haie d’honneur, voiture sur le sol de l’aéroport. J’ai oublié ma grande écharpe chinée à Pékin. À chaque jour ; une connerie. J’espère que demain sera un jour normal, sans perte ni casse.

Lanzhou, nous descendons au Jincheng Hotel, non loin du Fleuve Jaune. Retrouvailles en somme dans cette région du Nord austère, jaune et grise, superbe, vue à la fin de la Route de la soie. Le petit déjeuner était assez plaisant, mais pas à casser des briques, il y avait de petites charcuteries en tranches fines à l’allemande, du fromage idem. Il y a beaucoup de groupes de tourists allemands. Les yaourts à boire à la paille ne sont pas désagréables, occidentalisation. Je regrette les déjeuners très chinois du voyage pluvieux dans le Guizhou, les brioches à la viande et les soupes de riz. Moult tasses de café et des verres de jus d’ananas que je n’ai pu évacuer qu’après le Musée dans des chiottes super sportifs en rang inversé sur la rigole : tout ne change pas.

Il fait bon et chaud dans l’hôtel, la nuit est noire et froide au-dehors, les lumières s’étalent dans une brume douce à l’œil. J’ai toutefois rajouté une couette, mon pyjama est le bienvenu. Le côté incroyablement province de la Chine, ou années Cinquante, le pianiste à l’hôtel, les types qui fument des cigares dans le bar.

Le musée était moins riche que dans mon souvenir, toujours aussi mal entretenu, mais il est vrai qu’il y avait beaucoup de salles fermées. Il y faisait totalement glacial. Il y avait les chariots à bœuf, la merveilleuse maison à étage à toit de tuiles, sans doute un objet funéraire, le tabouret avec les figures des trois chiens en guise de pieds. Des vases beaux et anciens. Des silhouettes Tang si gracieuses. Cette fois-ci, nous ne sommes pas montés à la Pagode blanche. Je ne me la rappelais pas si haute au-dessus du Fleuve. J’ai acheté à Pékin deux petits kodaks jetables, assez merdiques, je crains. Mais du coup j’ai acquis le repos de celle qui ne fait pas de photos, celle qui regarde paisiblement et bien à fond les paysages et les gens, la beauté des collines, falaises de lœss découpées presque roses, parfois jaunes ou grises, toujours pâles, les lignes de crête plus coupantes qu’effritées ou effondrées, un troupeau de moutons, la circulation des rues de Lanzhou, une mignonne petite fille à un feu rouge.

On doit déjeuner à Linxia, demain, c’est loin, on partira avec les valises direct au petit déjeuner. La route serait « éprouvante ». J’ai ma doudoune longue, ma toque en « hyène » synthétique, qui paraît-il me va très bien. En tout cas au Musée, je ne sais plus quel mec du groupe me l’a dit, aimablement.

Lanzhou - Xiahe, mercredi 16 février 2000

J’écris à Labrang, nom tibétain du monastère, en chinois Labulengsi. Me voilà maintenant dans cet hôtel assez drôle, assez joli à voir, en forme de campement de Gengis Khan, mais qui sent le moisi, le moisi gorgé d’eau, qui me rappelle l’hôtel infect que j’avais eu en arrivant à Istanbul il y a quelques années, en hiver aussi : ici, il fait glacial, une bonne buée s’échappe de ma bouche et de mon nez, 8° à tout casser. Au plafond, des taches noires d’humidité s’étalent largement dans le tissu jaune damassé qui orne le haut de la prétendue tente carrée mongole qui m’est dévolue. Des fleurs de glace s’étaleront chaque matin sur la vitre.

La route depuis Lanzhou a été magnifique, elle s’est élevée jusqu’à une grande plaine de montagne occupée par un affluent du Fleuve Jaune, des paysages sculptés littéralement dans le lœss. On a vu des tas de choses, le long du chemin en continuant à franchir des paliers, à monter dans les collines de lœss et les montagnes. Dans un gros village, un marché finissait, il faisait froid, le ciel était bleu et on s’est arrêté un grand moment à l’école musulmane : les enfants nous regardaient avec hostilité et ricanements, il faut dire que les autres exagéraient, comme toujours, en allant les photographier sous le nez comme des bêtes curieuses. C’est bien, de temps en temps, d’être confronté à quelque chose qui n’est pas du bon accueil ou de l’indifférence, là, ils ne nous aimaient pas, tout Chinois qu’ils étaient. Ces enfants n’étaient pas des Han, mais des Hui, très nombreux dans la province du Gansu, et les Français, dans leur ensemble, ont été odieux. Un imbécile a lancé une réflexion raciste sur les musulmans, je lui suis rentrée poliment mais clairement dans le chou et ça s’est arrêté pour le restant du voyage, du moins quand j’étais là. Loi n°1 : ne pas faire de cadeau politique et ce dès le début.

Il y a des fours à briques tout le long du chemin, briques grises et une très grande fabrique de briques à la sortie de Linxia. Le restaurant prévu était trop plein et on s’est rabattu après plusieurs refus sur un minuscule restaurant musulman, avec deux petites salles d’abord glacées, puis enfumées quand ils ont essayé de lancer le poêle à charbon en notre honneur, mais tout est resté glacé car il a fallu ouvrir pour qu’on ne soit pas asphyxié dans la fumée de charbon. On nous a servi une soupe de nouilles vraiment excellente, puis un plat assez spartiate, du mouton bouilli en gros morceaux plus ou moins osseux avec de la graisse tremblotante, pas assaisonnés du tout, et comme légumes, une assiette de gousses d’ail. Le tout avec les doigts. Personne n’a mangé, sauf moi, j’avais faim et c’était drôle. Je craignais que je ne mette la journée à le digérer, mais non, c’est passé comme une lettre à la poste.

Les chiottes valaient leur pesant d’or, simple fosse comme ceux des fins fonds des campagnes, sauf que l’hiver ils sont plus fréquentables car ils ne puent pas du tout, c’est gelé. Mais tout de même, pisser et chier toute sa vie suspendue au-dessus du vide où l’on voit un monceau dégueulasse, enfin, comment ne pas tomber, ne pas se prendre les pieds, et avec ma doudoune longue c’était mal commode, il a fallu l’enlever en dehors et la plier, car sinon j’aurais fait pipi dedans et elle aurait balayé les abords du trou. En plus c’était dans un coin de la cave à charbon. On faisait la queue et on se tordait de rire.

En fin de voyage, près de Xiahe, en arrivant dans les montagnes, un petit vieux tout courbé sous son fagot, tel celui de La Mort et le Bûcheron, gravissait un sentier qui part de la route, le long de la rivière glacée avec les fleurs de glace immenses et coupantes au-dessus d’un filet d’eau dégelé par le courant. Les arrêts photos des autres. On a la paix sans photo.

La peur des uns et des autres devant la nourriture est notable, particulière à ce voyage. Eric projette de discuter avec des bonzes, en quelle langue ? Josette a mal au genou, elle est amusante et elle a beaucoup voyagé, fait beaucoup de choses, elle est venue plusieurs fois en Chine, soit avec son mari (ingénieur) soit seule pour accompagner un groupe, elle parle un gros brin de chinois.

On traverse la petite ville de Xiahe, on longe le monastère énorme, les Tibétains très nombreux sont partout en grand habit de fête. Boire un thé, dormir, si je peux, dans ce froid intense et mouillé. Savoir si je prends un Aspégic préventif.

Xiahe, jeudi 17 février 2000

La fête était très simple, bourrée de monde qui se presse, les cavaliers, le tigre, elle a commence le matin, par la cérémonie du grand tangka brodé, en l’honneur de la nouvelle année, qui est porté puis déroulé peu à peu sur la pente raide de la montagne, nous, le soleil dans la figure, les moines en rose foncé et bordeaux. Mouvement aléatoire dans la foule, genre mouvement brownien des créatures, que je fixe un peu par la photo mais pas beaucoup, faute de pellicules, et faute aussi de pouvoir jamais saisir l’ensemble, les fragments révélant des visages tendus et rouges de froid, des bijoux de turquoise, des fourrures, l’esprit acharné et avide des quelques touristes en général et l’air curieux et festif des Tibétains superbement parés. Des soldats en grand nombre : on est dans le nord du Tibet, une province occupée.

Ici, en fait, il y a très peu de touristes, une centaine à tout casser, nous compris, et parmi eux, quelques reporters télé japonais de la NHK, pour au moins dix mille personnes étrangères à la ville, qui elle-même compte dix mille habitants. Nous serions exotiques si la cérémonie ne captait pas tous les regards.

Ma chambre est de plus en plus glacée, deux couettes lourdes et humides ne suffisent pas, je dois m’habiller pour dormir comme pour sortir, chaussettes, bonnet, tutti quanti, mon lit n’est pas réchauffable, à part immédiatement sous moi, tout le reste est glacé, glacé, je ne dois pas bouger, absolument pas de la nuit, mais hélas, il a fallu aller faire pipi dans la salle de bains où une chute d’eau murale, consécutive à une fuite permanente, s’est organisée le long du carrelage, c’était une vraie épreuve. Ils ont le toupet de dire qu’ils chauffent une heure le soir, mais je n’ai pas trouvé quand ??

Le soir, après dîner, pour nous faire débarrasser le plancher du restaurant, les Chinois ont un moyen radical, ils ouvrent grand les fenêtres et les portes. On est alors condamné à aller se coucher dans nos glacières respectives, à 9 heures du soir. En fait, ma chambre était particulièrement froide, en raison de la fuite, pas réparée.

L’organisation est vraiment nulle cette fois-ci, tout est à payer en extra. La guide française, M., manque d’intelligence, (son explication à Éric, « les mandalas, c’est des ronds », bravo ! ) et ne s’occupe que des trois ou quatre touristes qui ont d’énormes appareils photos, le reste, elle laisse tomber comme des chiures de mouche.

Pendant les grandes danses à caractère cosmique, le lendemain du tangka, on est glacé et couvert de poussière, on essaie de regarder, par derrière la foule des Tibétains, en évitant les coups de baguettes des gens à cheval, qui heureusement s’adressent aux gens des premiers rangs (où M. s’est carrée avec ses protégés et en toute impudence, prenant à leur profit les seules places assises numérotées), Josette et moi, et presque tout le groupe, nous sommes donc debout dans les derniers rangs. Très vite, on a froid et on en a marre. Il faudrait voir en surplomb les pas et les mouvements des danses savantes pour bien voir et comprendre ce qu’ils font, c’est-à-dire refaire l’ordre du monde pour l’An nouveau. Mais de loin et par derrière, en étant pas très grande, nada. On ne voit rien que la poussière et les cris des gardiens qui repoussent la foule qui essaie périodiquement de se rapprocher et de déborder sur l’espace des danses.

Basta du spectacle. Nous partons traîner, Josette et moi, dans la rue unique de la petite ville, marchandant vaguement des choses dans les magasins bien pauvrets. On renonce à visiter les deux rues qui montent et qui ont conservé quelques vieilles maisons de bois, il y a une bonne épaisseur de glace sur la chaussée, renforcée sans doute par une fuite d’eau : on n’a pas envie de se casser une jambe. On rentre à l’hôtel en « taxi », minuscule rickshaw découvert, dans la bise et la nuit tombante, elle tombe très tôt, on est mi-février, et en montagne, à 3 000 mètres, l’ombre des cimes se rabat vite sur la petite ville où traînent les Tibétains aux joues rouges. Chambres toujours humides et froides, restaurant idem.

Le couple belge vaut le jus, ils ont tellement peur de tout, qu’ils ne mangent rien, ils délayent une de leurs tablettes Liebig en début de repas avec l’eau chaude apportée pour le thé, puis mangent le riz. Et ils trouvent le moyen de tomber malades ! La neige, la terreur de rester coincée là dans cet inconfort extrême avec ces gens idiots, m’empêcheraient absolument de tomber malade ici. Les touristes européens sont souvent obèses. Et un vieux touriste du groupe dit « la Métropole » en parlant de la France comme si la Chine était une colonie.

Xiahe, vendredi 18 février et samedi 19 février 2000


Une chose amusante, c’est de se réfugier dans la salle de thé, autour des tables rouges du restau tibétain de Xiahe, assises sur des bancs de bois, au milieu de tous ces personnages sans doute guère modifiés depuis le XIXe siècle. Josette et moi y passons le plus clair de notre temps à regarder, sans être regardées, enfin, pas outre mesure, malgré nos têtes blondes et nos manteaux fourrés. Tout le monde est bien emmitouflé, on ne se déshabille pas dans ce petit restau, on reste engoncé, on tourne la cuiller dans les tasses avec ses gants, mais la chaleur monte cependant, à force, on enlève une épaisseur ou deux, dans la vapeur mêlée des « momos » (les gros raviolis tibétains), des grosses bouilloires, des thés et des haleines ; par terre, c’est glissant de déchets, une Tibétaine aux joues rouges balaye mollement le sol en terre battue, avec un de ces longs balais asiatiques qui ne balaient pas mais dispersent la poussière, en permettant toutefois de pousser vaguement les objets solides, mégots, épluchures de graine de tournesols, os de poulet etc. sous les tables ou vers le dehors de la rue.

Le samedi, on visite du monastère : à l’intérieur des salles du temple, l’air est puant de beurre de yak, tout est très sombre, très crasseux et très vivant ; nous sommes dans la foule des pèlerins tibétains qui sont ici chez eux, veulent toucher les choses sacrées, déposent des offrandes de fruits. Dehors, à cause de la neige et du soleil, les photos sont si lumineuses qu’elles risqueraient d’être surexposées, les moines sont assis en robe rouge foncé, en masse, le dos tourné par rapport à moi qui reste en arrière ; ils regardent en direction d’un dais doré où il y a un petit vieux (le bouddha vivant du lieu). Ça sent le beurre de yack à tomber. Une petite vieille touche avec intérêt la manche de ma doudoune longue, noire doublée de rouge, histoire de tâter et d’apprécier la qualité de l’étoffe, pur polyamide.

Peut-être y a-t-il un enterrement en montagne, car des oiseaux de proie volent en nombre sur la crête, un corps sans doute offert aux vautours. Ici, c’est la coutume, héritage mazdéen venu sans doute de Perse il y a des siècles.

Les ocres des murs, la pure splendeur du costume du moine en cape plissée pour la prière de onze heures, tout cela valait le voyage, et même l’exotisme inconfortable de la chambre moisie sous la petite tente façon mongole de l’hôtel. A côté, en dur, il existe un hôtel plus riche, plus chaud, pour les touristes japonais et d’autres groupes, notre agence étant sans doute la plus pingre.
L’aveuglante blancheur des stupas sur le beige des montagnes, la blancheur des murs repeints, avec le jaune d’autres murs.

Les Tibétains sont de plus en plus mélangés à mesure qu’avance la fête. Au début, les riches dominaient, ostentatoires, avec leurs bijoux de turquoise et d’argent, maintenant, au bout de trois jours, ce sont les plus pauvres, les moins voyants qui restent, du moins ceux qui ne regardent pas si on les regarde, plus enfermés dans leurs rites, leurs prières, la procession, les moulins à prière géants le long du petit fleuve gelé, certains crasseux façon XXe avec quelques éléments genre vieux jeans, d’autres façon XIXe. Ils pissent et chient dans la neige, comme ça, à vue, sans la moindre gêne, les femmes s‘accroupissent, et pouf, quand elles se relèvent, le résultat est là, coloré dans la neige et fumant.

L’après-midi, Josette et moi, on a beaucoup traîné dans Xiahe, acheté entre autres des théières en aluminium, de ce genre universel en Chine, alu très mince, très léger, avec la poignée en genre de bakélite noire, toutes les tailles, des plus immenses qui, pleines, sont pratiquement insoulevables ou toutes petites, deux tasses, à peine.

La veille ou le soir, je ne sais plus, dans le froid vif et pourtant le ciel était couvert, j’ai vu la merveille absolue : les sculptures en beurre de yack, alignées le long de la façade principale du temple, immenses, avec la finesse, les couleurs, le monde qui y figure, l’ordre du monde qui s’y fige, beaucoup sont d’énormes mandalas en relief entourés de ces roses ou pivoines géantes pareilles à des dahlias. Les moines qui les avaient faites avaient sans doute des engelures pour des mois, à force d’avoir fait alterner la froideur de l’air et la chaleur de leurs mains pour façonner le beurre. Le Père Huc, le Père Gabet et Tante Paulette étaient à mes côtés, je les avais convoqués pour qu’ils en profitent. Car c’était bien grâce à eux que j’étais là, dans la nuit glacée, avec un monde ordonné, hiératique, fleuri, figé, en beurre coloré.

Bientôt ce sera la fin de ce court voyage.
J’ai dans la tête, bien imprimée, très fraîche dans la mémoire, en fait comme si j’y étais, la rue unique, avec juste une ou deux petits départs de rues en raidillons complètement gelés entourés de quelques maisons anciennes à encorbellement de bois et balcons, alors que la rue principale est en immeubles neufs, petits, plaqués de purs carreaux de salle de bains et béton de la plus triste copie chinoise.

On boit lentement le thé musulman, avec les jujubes flottants, les fleurs de chrysanthèmes séchées, les énormes thermos émaillés qu’on vous laisse sur la table pour le rallonger indéfiniment, les assiettes de « momos » gros comme des poings, en forme de demi-lune, au mouton ou aux légumes, tout fumants.

Vision des chiottes municipaux : enfin c’est beaucoup dire, c’était juste un paravent de murs jaunes (certes loin de Proust et de Vermeer, mais le jaune était aussi beau) non loin du temple où s’entassent, gelés, les excréments de ceux qui ne font pas carrément sur le sol de la place, comme nous par exemple, qui nous cachons pour relever péniblement nos doudounes en baissant nos jeans, nos caleçons, nos collants de laine et soie, nos collants de laine ordinaires - oui, il fallait toutes ces épaisseurs - et nous accroupir dans la neige salie. A côté du mur jaune, un membre du groupe veille sur la pudeur et la tranquillité de l’autre.

Manger, boire, mais aussi, à l’autre bout, cracher partout et très fort, se moucher avec un doigt en appuyant sur une narine et en soufflant avec la narine non bouchée, les toilettes collectives ou presque pas fermées, que j’ai déjà dépeintes vingt fois, tout ceci n’est pas situé sur la même échelle que les nôtres, ou, mieux relève de rapports et de catégories distincts : les productions du corps, pas plus que ce qu’on y ingère, ne sont sales ni ne sont régies par des règles horaires bien strictes comme en Occident. On bouffe à toute heure en Chine, les restaurants sont toujours ouverts, prêts à servir, les clients, en train de manger des soupes aux nouilles et aux raviolis ou des petits morceaux de viande sautés etc. Fans les films chinois, tout le monde mange aussi,tout le temps. Et partout, le pot de thé (un vieux bocal) à la main, à demi plein de feuilles gonflées.

Xiahe - Lanzhou, dimanche 20 février 2000

Trois jours à Xiahe, c’est suffisant. Les Tibétains, aussi, rentrent chez eux, au loin, vers le sud, dans la montagne. Retour à Lanzhou, dans une route pleine de villages vus à l’aller mais cette fois noirs de monde, car c’est dimanche, et les foules vont et viennent le long des marchés. Une procession grimpait sur la gauche, vers un temple taoïste. Les perfidies de la guide française à l’égard de la guide chinoise ont occupé une partie du voyage de retour, avant de retrouver les délices de la civilisation à l’hôtel à Lanzhou.

On a déjeuné à nouveau à Linxia, dans un immense restaurant cette fois-ci, où il y avait un mariage avec une mariée en rouge et des gens ivres à tomber par terre, qui faisaient un boucan inimaginable.

A Lanzhou on a failli rater l’avion, la guide chinoise avait oublié de se réveiller, nous sommes partis sans elle et elle nous a rejoints à l’aéroport en taxi avec tous les billets, M. en a profité pour empocher pour elle-même tous les pourboires qu’on avait donnés pour la guide chinoise. Puis le retard a fait boule de neige, car l’avion nous avait attendus mais à Pékin, on a vraiment failli rater celui de Finnair, il était déjà en bout de piste d’envol quand nous sommes arrivés au comptoir d’enregistrement, fermé, je me vois crier à un Chinois, en anglais, avec l’aplomb que donne la peur, que le commandant doit nous attendre, course éperdue pour faire rouvrir l’enregistrement, ultime manifestation de la douane, on passe comme des fous, mais on doit passer tout de même sous le portique et sortir un à un de nos poches leur contenu, essentiellement des mouchoirs en papier crasseux, non, pas de drogues, pas d’armes, bien que nous arrivions de zones reculées, tibétaines et Hui, rien que de la graine de séparatistes, enfin, on arrive dans l’avion, on n’a même pas le temps de s’asseoir, et crac, l’avion démarre, le commandant est sans doute furieux du retard et nous tombons brutalement dans nos sièges dans un avion à moitié vide.

Vaste Sibérie toute blanche, petite ligne bien nette du transsibérien, fleuves sud-nord immenses, Novossibirsk, ligne mince de l’Oural, comme une série de taupinières. Helsinki, à la nuit tombée.

Un arrêt un peu long sous douane, le temps de faire le ménage de l’avion et de recharger des passagers pour Paris, les téléphones portables commencent à dire que nous revenons de loin, il y a des soldes dans les boutiques de l’aéroport, j’achète deux écharpes, j’en offre une à Josette, et je prends aussi du renne et de l’ours en ragoût et en boîtes, qui, ouvertes quelque temps plus tard, ressemblent à du bœuf bourguignon assez banal.

Amsterdam est d’une beauté surprenante en dessous de l’avion, les fabuleuses lumières de l’Occident, riches et déployées, survol de cette ville magnifique et enfin, Roissy, l’autre bout du monde.

Oui, on était allé au bout du monde, les conditions avaient été plutôt mauvaises et c’était un voyage étrange, à moitié hors de Chine pratiquement, le Tibet et le Gansu, ce n’est pas la Chine de la côte, c’était une Chine d’hiver assez dure et pauvre, qui faisait penser à ces films de Wang Chao, où les corps résistaient, engoncés, les mains rouges tournaient les moulins à prière le long de la rivière gelée, les gens chiaient dans la neige, en pleine ville sans se gêner, marchaient sous les fagots. Et le Fleuve Jaune pour eux était le bout du monde aussi.

Roissy : il n’y a plus ni sculptures de beurre, ni petites douanières, mais des flics, des vrais, nombreux, comme toujours au retour à Paris. Le groupe a tenu beaucoup de place, souvent une mauvaise place, ils étaient trop souvent des caricatures, on transportait avec soi sa mauvaise conscience, la vue de ses références grossies et ridicules ; Josette et moi étions de nature plus « frontière », moins étrangères ; certaines années, le groupe est mieux intégré et ne sert pas de repoussoir, bien au contraire ; il faut, pour que ça marche bien, être assez homogènes dans la connaissance et surtout l’amour de la Chine.