La Chine au ras des yeux. 4 La Chine du Sud, 7-26 juillet 1996

Kunming, Lunan, Shizong, Xingyi, Zhengfeng, Xingren, Kaili, Guiyang, Yangshuo, Hong Kong

Kunming, lundi 8 juillet 1996

Le soir, 9 heures moins 10, je tombe dans mon lit, enfin, à Kunming. Je suis crevée et donc, mitigée. Le groupe paraît gentil. Mais j’ai un ras-le-bol de certaines guides chinoises qui racontent les mêmes choses nulles sur leur ville, avec quelques chiffres, nombre d’hectares, chiffres de population, comme si on pouvait retenir quelque chose !

Le détour par Stockholm m’a paru insupportablement fatigant, je jure que je ne voyagerai plus par la Thai ni ne transiterai par Bangkok, l’énorme aéroport. Promesses non tenues, je le ferai à nouveau. Je me sens très misérable dans la salle blême de l’avion qui va à Kunming, après la nuit sans dormir, la tête vide comme si elle avait été aspirée, l’impression de décoller du réel, de n’être pas sûr de soi. Mais le survol du Mékong me toque littéralement, cet immense fleuve, plein d’îles, tumultueux ou plat d’une manière inquiétante. J’irai au Laos à cause de ce survol et je descendrai le Mékong en barque (en manquant de peu de tomber dedans), deux ou trois ans plus tard et je repasserai au moins deux fois à l’aéroport d’Hong Kong, chaque fois plus grand et compliqué, par la Thai.

J’ai retrouvé les sublimes Chinois dans leur capacité industrieuse et leur air à la fois appliqué et joyeux. Les petites tables, le long du trottoir, où les hommes mangent des nouilles à la lueur des lampes tempête, sont terriblement sympathiques.
Il pleut, ce qui ne m’étonne pas, tout est vert comme chou, vu d’en haut. Vert et rouge.


On se fait la main dans la ville de Kunming, sous la pluie, avec ses vieux quartiers, ses vélos, ses couleurs. Et un joli petit temple dans la ville.

Le bouddhisme tibétain, même réduit comme dans le temple visité sur la colline, est, comme toujours, très superbe, avec ses couleurs, ses gardiens terribles.

Kunming, mardi 9 juillet 1996

Nous visitons un petit temple avec des inspirations tibétaines dans la montagne verte et humide et de petits vieillards minuscules qui mendiaient sans conviction. Des enfants peu disposés vis-à-vis des touristes nous regardent en ricanant, on les comprend. On mange une marmite mongole à midi, dans une sorte de banlieue.
L’après-midi, on « fait » la colline du Dragon, avec des escaliers remplis de papys chinois en casquette mao et les bras ornés chacun d’un enfant-roi à bonnet multicolore, la foule hyper dense, serrée et à contresens. Pas monté plus haut que les trente premières marches (je devais les faire en descente en 2003). Devisé avec Agnès dont c’est le 2e voyage en Chine. Nuées de petites boutiques d’objets hideux et de friture.

Retour dans la ville de Kunming. On monte à un temple assez beau dans un environnement paisible, promenade dans les vieux quartiers à nouveau, il y a des rues entières de magasins de caractères, en bois, en métal, de toutes les tailles, pour les enseignes, pour les panneaux de pub, ils sont splendides, souvent dorés, éclatants.


On va au théâtre dans un lieu indécis, sans doute davantage salle du PC que théâtre mais avec un spectacle étonnant de richesse de costumes et de conviction mi-opéra de Pékin et mi-minorités avec une musique endiablée. Des grands escaliers de marbre froid montent aux salles, dans une lumière néon qui tombe de très haut. J’aime assez quand les souvenirs ne s’individualisent pas bien, s’entassent, et tombent dans ma tête comme des ballots de coton, souvenirs, imprécis, moelleux et vivants. Ils me donnent l’impression d’être chinoise, de ne pas avoir besoin de noter frénétiquement ce que je vois, comme si c’était du quotidien, de l’ordinaire, des bouts partagés avec un milliard et demi de personnes imprécises.

Kunming - Lunan, mercredi 10 juillet 1996

Rapidos encore, plats d’épinards sur tous les plans, à l’œil, tout est vert, vert, et vert dans l’estomac, légumes de toutes sortes. Admirable terre rouge. Rouge et vert violents. La Forêt de Pierre est très touristisée, fléchée, équipée de marches, assez fatigante voire angoissante dans cette minéralisation verticale, étroite avec des eaux noires, rochers gris et aigus, touristes sous la pluie (comme nous sommes devenus obéissants par rapport à 1992 !). Là, pas de terre rouge. Le groupe se dessine, je crois que tout le monde est repéré, a priori agréable.

La ligne du Tonkin, avec ses tunnels, ses encorbellements dans des précipices étroits, croise ou surplombe constamment la route elle-même assez effrayante. J’ai écrit un nombre indistinct de cartes postales. Je ferai des cartes à Guiyang, elles seront peut-être plus rapides à partir qu’envoyées de Lunan, endroit qui a l’air d’un trou, où je couche présentement, après avoir mangé du Toblerone avec mes deux copines Nicole.

Lunan - Shizong, jeudi 11 juillet 1996

Il est 6 heures, la musique sort du haut parleur, la voix joyeuse, tout démarre, dans toute la Chine, qui ne joue pas avec les fuseaux horaires, tout le monde a sa montre à la même heure, une sorte d’heure prise au milieu, si bien qu’à Pékin, à six heures le soir en été, la nuit tombe, et que le soir, chez les Ouighours, il n’en finit pas de faire jour.

Ce démarrage en fanfare a été suivi d’une promenade assez jolie dans la Forêt de Pierre Noire, celle-ci très sauvage, pas aménagée du tout, commencée sous la pluie, mais terminée par l’horrible visite de la grotte kitsch à souhait, avec éclairages, musiques, en marchant avec Nicole dans les flaques d’eaux noires, j’avais naturellement oublié ma lampe de poche à l’hôtel, la grotte n’était pas prévue. Je hais les grottes.

L’après midi, route vers Shizong, petite grosse ville que j’ai déjà oubliée. C’est toujours les têtes des minuscules petits vieux. vus du car, qui me fascinent, avec leurs mystères et leur étonnement dans leur regard.
Des champs de thé partout.


On a délicieusement mangé dans un restautant environné de ferrailles et de carcasses de camions et de cars, qui nous ont servi de refuge pour faire pipi après déjeunerr avec les 2 Nicole, Claude et Agnès.

Visite à un village Yi dans les collines, où nous sommes arrives en montant sur un sentier par une boue insensée, les petites maisons minuscules aux tuiles grises, les vieilles édentées, les vieillards idem, avec tous de si bon visages (si bonnes expressions). Chine hyper profonde. Presque hors du temps. C’est hallucinant, nous sommes comme des extra terrestres géants descendant d’un autre monde et on se dit qu’on a drôlement de la chance d’être né dans un pays où ne règne plus le Moyen Age, la dépendance à la nature et autres esclavages naturels, où le métro boulot dodo sont une chose de luxe.

Shizong - Yingyi, vendredi 12 juillet 1996

Sacré circuit. Étonnant. De plus en plus profond dans la campagne, de plus en plus reculé dans le temps et l’espace.


Plus un touriste. J’écris ce soir, après une journée passée de manière assez curieuse sur une petite plate forme dans un village, près d’une fabrique de nouilles, longues nouilles séchant en écheveau au-dessus des poules qui picorent, pendant nous attendons que cesse l’embouteillage provoqué en léger contrebas par le petit marché, la foule, les boutiques installées dans la rue, les petites motos et les mini tracteurs garés n’importe où.

Deux heures et demie, en plein soleil, au milieu des Chinois locaux qui nous regardaient comme si nous sortions d’un film, ou, ma comparaison d’hier est meilleure, comme descendant d’une soucoupe qui ne revenait pas nous chercher. Tous ces êtres (petits, pauvres, très sales), très gentils, souriants, alors qu’ils pourraient au moins paraître envieux, et qui sont le 1/6e de l’humanité, continuent à incarner l’humanité même, et s’il fallait envoyer un échantillon sur la galaxie voisine, j’en mettrais en priorité plutôt que des Américains ou des Africains ou des Suédois ? Il faudrait pourtant mettre de tout sans doute. Pour moi, pas l’ombre d’une hésitation, les Chinois sont Les Hommes.

Ce soir à Xingyi, je suis sur mon lit avec le son de la boîte de nuit qui doit être d’une tristesse à mourir, autre partie de la sexualité humaine. Je viens de tuer un cafard de bonne taille avec un coup de mes tennis noirs tachés qui pourraient finir leurs jours ici. Le soir, avant dîner, nouveau village (ethnie Buyi) avec une architecture différente, plus régulière, d’apparence plus grande et plus propre, les gens semblent assez heureux de nous faire visiter leurs minuscules maisons avec leur pièce de réception et l’autel des ancêtres sur le buffet, la photo du propriétaire, à 20 ans, en garde-rouge, dans un petit cadre au mur, et les chambres minuscules où ils ont juste un lit avec des rideaux blancs bien fermés comme aux Hospices de Beaune.


Les gros cochons noirs au nez plissé traînent soit en liberté, soit derrière une claie où ils reniflent.
Le matin, j’oubliais, on s’est arrêté dans un village ensoleillé et boueux, avec des abords ravissants, de petites pièces d’eau où nageaient des canards blancs, et les petits enfants toujours crasseux de vêtements et de visage, l’air pauvre. La Chine paysanne où il n’y a pas toujours l’électricité, mais où la télé arrive cependant par endroits, servie par des batteries. Quand je suis revenue en 2002, les enfants jouaient à être des héros de jeux télévisés dans le fin fond des villages toujours sans électricité.

La distribution de la sainte communion a lieu le soir à sept heures moins le quart, assurée par les petites femmes d’étage, sous forme de rectangle de Baygon contre les cafards. Elles tapent aux portes et sortent un petit rectangle blanc qu’elles nous posent dans la main. La musique de la boîte de nuit de la ville où nous passons la nuit est si kitsch, si boîte à musique que c’en est bien agréable. Et aussi le bruit de fond, entre les airs, des voix asiatiques plus hautes que les nôtres. Réflexions aussi sur les voyages organisés (cf plus bas), le côté colonie de vacances, les guides, qui se répartissent entre le puits de science et d’intérêt réel pour le pays visité, mais occupant constamment la bande son (c’est le cas de ce voyage-ci) et l’ignorance du simple gestionnaire.

Xingyi et alentours - Zhengfeng, samedi 13 juillet 1996

On a quitté Xingyi le matin, on part visiter un village, loin, dans la montagne, un village de la minorité Buyi, sous la pluie. Il pleut énormément depuis le départ. Les Buyi ont de très petits corps, ils sont groupés sous le gros arbre du village et le petit spectacle se situe dans une gamme indéfinissable, en de çà de je ne sais quoi, lieu exotique sans ethnographe et sans visiteur, sauf nous.

Interminable visite dans la boue ou station sous la pluie. Hors temps. Hors monde. Une Chine insoupçonnée, à l’écart dans ce Guizhou si pauvre. Ils nous invitent dans une maison, celle du chef du village, et on y mange de délicieux petits gâteaux de riz faits dans des feuilles de bananiers.
La visite chez le couple Buyi a été très bien, le mari, la femme très distinguée, les quatre enfants, le porc, leur belle maison de pierre en construction, les délicieuses boulettes de riz sucré dans des feuilles de bananiers. La pluie, la pluie, la boue. Ces vies si pauvres, si arrimées dans un monde archaïque, où les paysans de la France du XVIe siècle qu’étudie Anne Zink font très évolués, leur vie semble se dérouler il y a des siècles. Ici, c’est plutôt le XIVe siècle. Avant ou pendant la Guerre de Cent ans, sauf qu’il y a la télé et la moto de temps à autre, objets miraculeux.

Je suis partagée : je n’aime pas ce voyage par son côté extra terrestre chez les minorités qui est plus pénible que je ne l’avais envisagé. Et puis la pluie est tout de même déprimante moins pour nous, que pour son côté révélateur de misère et de conditions de vie pénibles des gens dans les villages et à moindre mesure des villes. Et pourtant, le voyage est étonnant, dans une Chine hors de Chine et qui devait être la Chine il y a encore peu de temps, et hors du temps. Le degré minimal de survie dans de dures conditions.

Le temps se lève dans l’après midi. Il est prévu de se promener dans une abominable gorge le long de la rivière, le sentier chemine le long des parois à pic.

Je n’y vais pas, je reste dans le car et je vais chercher de l’essence dans un village, avec le chauffeur, un petit village ordinaire, mélange de Han et de « minorités », des gens qui vont et viennent autour du car et du petit magasin général, en parlant avec le chauffeur et en me faisant des sourires que je multiplie de mon côté.

Les paysages sont splendides, rizières avec les couleurs différentes selon la maturation, vert très pâle, vert plus vif, vert foncé, jaune, bordées de murets étroits plus ou moins hauts, mélange de maïs et fond de collines genre Guilin, vertes et pointues, totalement envoûtantes.

Finalement, le groupe est très amusant, avec comme toujours ses deux tables, qui ne s’aiment pas et qu’il faut toujours compléter en tant que célibataire.

Dans la deuxième semaine, j’ai très mal tenu mes notes de voyage. Il pleuvait beaucoup, on arrivait fatigué dans des hôtels où la lumière était si mauvaise que je n’avais pas envie d’écrire, comptant bêtement sur ma mémoire.

Tout était extraordinaire et difficile, les souvenirs ont entassés des impressions, où la chronologie importe peu : la semaine des expériences. Rétrospectivement, je voit que j’étais un peu perdue. Quand je le peux, j’indique le nom et la date, sinon, c’est un tableau assez embrouillé entre le 16 et le 20 juillet, où la pluie diluvienne et les inondations très graves, dans la Chine du Sud, nous ont obligés à interrompre le circuit prévu pour aller nous mettre au sec et au soleil dans un séjour à Yangshuo.

Zhengfeng, mardi 16 juillet 1996

On a couché à Zhengfeng dans la maison du Parti communiste, pas balayée depuis la Longue Marche ! On entrait dans l’hôtel par une espèce de chantier de menuiserie, plein de copeaux, de poussière et de bouts de planche. Lit avec couverture piquée dorée, des oreillers dégoûtants. Je dors en pyjama ce qui est ultra rare.


Zhengfeng, c’est la ville des femmes vêtues de bleu indigo, teignant et filant du coton bleu, devant leurs maisons grandes ouvertes sur le trottoir, vendant du coton bleu, droites, souriantes, très belles.

Le matin, nous sommes allés visiter une fabrique de papier absolument médiévale dans des flots de boue, au fond d’une forêt, en marchant beaucoup jusqu’au petit village près duquel il y a une chute d’eau qui actionne les machines de la fabrique.

Des rats, gros comme des lapins, courent entre les paillottes des villages enfoncée dans la boue, ils y entrent, ils en sortent, et ils doivent essayer d’aller manger le riz conservé dans des jarres tressées superbes, devant chaque chaumière, et, de loin, dans l’air, il flottait l’odeur écœurante du papier. Revenus en ville, à Zhengfeng, on a dîné dans un restau bétonné classique du PC.

Nous avons rendu aussi visite à des gens dans les rizières : Guy et moi étions en grève de marche forcée, les autres étaient partis voir je ne sais plus quoi, où un camion à bestiaux qui devait nous y déposer, était tombé en panne. Nous avions refuse de faire la distance à pied et nous sommes allés attendre ceux du groupe qui s’étaient décidés à aller à pied, en allant dans un minuscule village, à peine quatre ou cinq maisons dans une petite plaine occupée par des rizières, à l’ombre d’un très gros mûrier : devant Guy et moi, ces visiteurs étonnants, un couple a sorti des siéges, nous a offert le thé, le cochon était à nos pieds ou circulait, comme un bon chien. Guy a sorti ses dix mots de chinois et moi les cinq qui me restaient, le reste était dans l’air, entre nous quatre, cinq avec le gros cochon noir plutôt bien élevé. Très agréable moment. La femme avait arrêté de filer son fil bleu, elle avait un rouet de bois. Il y avait quelques moutons dans un petit abri. Moustiques.

Dans la campagne, on voyait souvent des petites usines en ruines, des minuscules forges rouillées, des rails non entretenus qui ne menaient plus nulle part, sous les feuilles. Avec le frère de Bénédicte, celui qui chantait si bien Let it Be, on se disait à chaque fois que c’était des vestiges meurtriers du Grand Bond en avant.

Et où était donc l’église de Sainte Thérèse (là bas, on l’appelle Dele, puisque le D se dit T et que le R est une sorte de L), très bien entretenue, cachée ( ?) en fond de cour, où une petite dame chinoise chrétienne illumine pour nous la statue de la sainte : elle est dans son manteau marron, arrivée ici de Saint Sulpice, avec son bouquet de roses de plâtre. On laisse des sous. Et je raconte au groupe, qui ne la connaissait pas, l’histoire fascinante de la famille Martin de Lisieux. Je crois que c’était à Xingren où nous avions un hôtel surréaliste dans une maison du Parti, des chambres à quatre, transformées en chambre individuelle, j’avais donc quatre lits et des chiottes bouchés à ras bord dans une salle de bains où seul le lavabo fonctionnait, eau froide.

Xingreng – Guiyang, mercredi 17 juillet 1995.

Revenus de nombreux périls, Guiyang, le soir du 17, nous a paru une ville-lumière, après tous ces petits villages misérables, enfin les gens ne nous regardent pas comme des choses jamais vues. Dans la journée d’hier, on avait fait une promenade aux énormes chutes d’eau couleur caramel, les chutes de Huangguishu, gigantesque cascade qui charriait des milliers de mètres cubes jaunes et boueux.
Quelques courageux font un grand détour par dessous la cascade pour prendre le pont suspendu qui permettait de retraverser, je reste sur la bonne rive et fais un tour moins périlleux par des sentiers sous la forêt, avec une des Nicole, dans nos bottes trop grandes.
On était ressortis de ce cul-de-sac par un funiculaire rouillé et grinçant. Par moments, je pense que les voyagistes sont irréalistes de proposer des choses si hardies à leurs clients.

Auparavant, le matin, on avait fait une promenade dans un jardin de lac chinois avec des fleurs et des cailloux où Nicole m’a donné une attention vachement gentille, avec mes peurs et mes vertiges sur les cailloux dans l’eau. Pluie diluvienne, routes stupéfiantes.

Route pavée pour la descente vers un pont stratégique qu’on n’avait pas le droit de photographier, sur un fleuve couleur café, puis route goudronnée, puis 3 nouveaux passages de cols, vertigineux et tellement splendides que j’en oublie dans ces cas-là la situation assez cinglée d’être entassés dans une chose cahotante et à moteur, pas très neuve, accrochée à la montagne à tous ces pics en pain de sucre, couverts de maïs jusqu’à la plus mince parcelle, quelques centimètres carrés, de terre cultivable disputée aux rochers et aux arbres. Et des « animaux farouches » avec leur binette, qui s’accrochent eux-mêmes, comme leurs vaches, leurs moutons, à des petits chemins fous.

C’est peut-être ce jour- là qu’on a mangé du rat, à midi, dans un petit restau le long de la route, tout était délicieux, vraiment délicieux, y compris une petite viande aux légumes, brunâtre, qu’on a mangée jusqu’à ce qu’on tombe sur la queue du rat trempant dans la sauce et les haricots verts ;

on avait compris que c’était du lièvre ( c’est le même mot) et de fait, les rats qu’on avait vus le matin étaient gros comme des lapins, tant qu’à faire, autant les manger. Il n’empêche, on n’avait pas fini ce plat-là.

De temps en temps notre guide nous laissait pour aller négocier avec des villageois de beaux objets qu’elle collectionnait pour un musée. Grâce à cette passion, nous visitions des villages extraordinaires, la Chine vraiment ancienne, intacte et profonde. J’étais un peu attristée de voir les paysans vendre pour trois sous leurs costumes traditionnels qu’ils avaient réellement sur le dos.

Il faudrait connaître et nommer les innombrables essences d’arbres, des conifères ravissants et chinois à Guiyang, très étagés, et très droits, aux troncs très bien dégagés, des catalpas, les peupliers (l’Asie des peupliers) les acacias et les vernes, les banaiers, des banyans (sans doute y avait-il des mûriers ?) le riz, le maïs, le thé, les merveilleuses colonies de thé, et les buffles dans les petits chemins de terre se rendant à une mare. Les haricots, les gros soleils qui poussent parfois dans le maïs, les lis blancs gigantesques sauvages, des fleurs jaunes, roses, mauves, le long de chemins, des mûres, des fougères, bref un paradis pour botaniste et le regret de ne pas en être un. Les formations karstiques, avec d’énormes dolines, je me demande si les Dolomites n’y ressemblent pas un peu. La beauté de ce pays coupe le sifflet. Elle n’est pas descriptible, elle fuit à la photo, et quand je regarde sur la carte la minuscule portion de territoire que c’est et lorsque je pense qu’il y a des milliers d’autres merveilles en Chine, les bras m’en tombent.

Nouvelles du groupe : un très bon fond. J.M. très gentil avec sa femme, les V. sérieux à l’excès dans tout ce qu’ils font. Et comme c’est drôle que Guy et Marie France que j’ai connus en 1992 au Tibet, soient aussi de ce voyage-ci. Certains boivent beaucoup, de la bière, de l’alcool. Surtout la tranche 40 - 60 ans. Les trois jeunes ne boivent pas du tout, ils sont très agréables : Bénédicte, son frère et son mari. Les deux garçons se sont connus à Hong Kong où ils étaient en stage de je ne sais quelle grande école, durant l’hiver dernier, puis, au retour en France, l’un d’eux s’est marié et ils sont repartis ensemble en Chine, à trois, et avec notre groupe. Le frère chante Let it Be comme personne. Vingt ans plus tard, je l’ai encore dans les oreilles.

Dans l’un des jours suivants, nous avons fait une promenade digne de l’autre monde. Après le déjeuner, dans un restaurant installé dans une vieille maison de maîtres, à tuiles grises, nous partons pour une autre aventure.

La rivière, dans la grotte de Longhong, a 20 mètres de profondeur, nous étions sur minuscule embarcation et, au-dessus de nous, à 80 mètres, s’étendaient les formations rocheuses calcaires follement sculptées par l’eau, en toiture stupéfiante. Et que je parvienne à surmonter ma peur profonde et abyssale des bateaux, de l’eau et des grottes pour m’y trouver, est encore plus étonnant. Sans compter avec la possibilité d’être happés par le courant à la sortie de la grotte dans une chute, car la rivière est gonflée d’eau dans cette année de pluies torrentielles et le courant très fort, le rameur chinois doit être archi habile et fort pour négocier le tournant vers le petit lac où est l’embarcadère : il faut tout le courage fataliste des innocents pour faire ça.

Je n’ai de courage qu’en voyage. Jamais je ne ferais le dixième de ça en France.

Je n’ai pas continué le récit quotidien de ce voyage étrange presque constamment désagréable au quotidien (boue, pluie, peur, bêtes, rapports de voyeurs etc..), où nous avions beaucoup de fous rires, et qui, à peine rentrée, m’est apparu avec certitude comme le plus intéressant, le plus démythifiant, le plus étonnant. C’est d’ailleurs ce qu’on s’est dit avec Guy plus tard en rentrant en France, à l’aéroport.

Si bien que maintenant, j’emmêle tout, les noms, les lieux, tous détrempés, tous durs à vivre et passionnants à connaître. Mais sur le moment, on voyait surtout la dureté de la vie, pour les gens (et même pour nous). Le fin fond du Guizhou est la plus pauvre des régions chinoises, noyée de pluie en été, dans la brume, avec des montagnes où des paysans visiblement très pauvres et fort démunis activent leurs outils, binettes et sarclereaux, pour faire pousser jusqu’à l’inaccessible des plants de thé ou de maïs. Nous arrivions le soir, après cent kilomètres parcourus en six heures sur une route défoncée par les inondations, les travaux et les camions de charbon, pour trouver les vieilles Maisons du Parti Communiste, baptisées maison d’hôtes étrangers, avec cafards et poussière, draps grisâtres, où l’on dort tout habillé, et dont finalement on rigole ensemble, chacun renchérissant sur l’aventure nocturne.

Où était l’hôtel, assez plaisant, où une danse miao nous a divertis, en bons tourists, après le dîner. A Kaili ? Non, c’était peut-être le soir où nous avons pris le téléférique et que nous avons couché dans un hôtel à moitié à la campagne ? Plaisir de retrouver un lit propre et une salle de bains où je ne craignais pas trop les cafards, encore que Marie-Rose et Richard aient eu une araignée énorme.

Expérience impossible à avoir, seule, dans des patelins éloignés de tout, où la connaissance des guides chinois nous font accéder après des heures de marche dans la boue, la poussière ou les pierrailles. Comment savoir ce qu’est une arrivée, étrangère et étrange, au milieu de la minusculee cour d’école, où les enfants voient, en vrai, les étrangers qu’ils aperçoivent à la vieille télé actionnée par une batterie (car la ligne électrique ne passe pas à proximité).

Kaili et ses alentours, le 18 et 19 juillet.

Le musée des minorités de Kaili est très beau. Je ne sais plus quand nous avons réussi à le visiter, avec ses très beaux tissus et de très beaux objets domestiques. Nous étions les seuls visiteurs. 

Le jeudi 18 juillet, nous sommes allés par une longue route en car au village des danses yao, sous la pluie battante et noyés dans l’alcool.


Les paysans yao ont fait leurs danses rituelles, sous leurs immenses coiffures d’argent, sur l’aire plate et dallée de leur village en pente, dans la brume et la pluie, pour les touristes que nous étions et dont la présence, hélas, était nécessaire pour les faire vivre. Ils nous avaient fait subir leurs rites, qui consistent à boire une tasse d’alcool de riz à chaque marche de l’immense escalier qui monte de la vallée où coulait un petit ruisseau grossi de pluie et devenu tout jaune, jusqu’à leur village installé au sommet de la colline,

si bien qu’on est arrivé réchauffé, pas vraiment saoûls, mais tout de même envahis par le mal de tête.

On jauge la vie sinistre des gens, qui, entre deux groupes de touristes (peut-être un par semaine, les bons étés, car peu de groupes viennent aussi loin), vont biner leurs petites cultures sur les minuscules terrasses dans la montagne, et cette année-là, tout était noyé et pourri, les plants de maïs piteux et noircis. Sinistre hiver en perspective.

La vie est incroyablement dure et fragile pour les paysans chinois.

C’était sur le chemin du Pays des Dong où nous ne sommes jamais allés, tant il pleuvait. L’été a été épouvantable en Chine cette année-là, des milliers et des milliers de morts, emportés dans les eaux boueuses du Yangtsé et de ses affluents du Sud, y compris les modestes rivières que nous croisions, démesurées et jaunes.

Environs de Kaili, vendredi 19 juillet

Six heures de l’après midi. Sur une route détrempée de Chine, en haut d’un col en montagne, à environ 20 km de Kaili (bien défoncée, bien difficile, avec maints enlisements et trous d’eau), je regarde les camions de charbon monter à plein et redescendre à vide. Je me dis que c’est mon dernier voyage en « voyeur » de choses, paysages, temples, éléments de culture : le statut du voyeur de Miao et autres minorités ethniques est mal supportable. On dirait deux espèces de singes face à face, se regardant, chacun un peu étonné de l’autre, et la façon de voyager de Guy qui cherche à tout prix à être d’égal à égal, de singe à singe, est sympathique, mais je crois que c’est une illusion, lui il est venu là, avec les moyens financiers et la liberté d’un passeport dont il dispose, les autres ne pourront sans doute guère penser seulement à sortir de là pour aller vivre en ville. Ils vendent pour une poignée de yuans les trésors artistiques des costumes traditionnels, qu’ils portent chaque jour pour travailler dans leurs champs minuscules, et avec leurs yuans, ils achèteront les fringues au marché du chef lieu de district, polyamide et compagnie, tellement plus faciles d’entretien.

Notre guide française, le groupe et Hai Wei ( le guide local) sont partis visiter un village à une demi-heure de marche, une fois encore dans des torrents de boue. Je les attends, dans une grève qui est moins contre la boue et la pluie que contre ma condition de visiteur de minorités, dont j’ai ras le bol. J’ai préféré regarder le va-et-vient des camions.

Un coq, une grille rouillée, semblent vivre sur le sommet de cette colline embrumée. Au sec dans le car, alors qu’il tombe des tringles, je regarde l’endroit, sommet de col dans les arbres. Un Chinois en chemise jaune et pantalon bleu apparaît, comme un dragon, près des portes rouillées de ce paradis inconnu digne du Bon Petit Henri. C’est le gardien du col. Il vit là, à regarder passer les camions, bleu de Chine, pleins de charbon. Dans son jardin embrouillé, bambous, buissons, herbe, il y a sans doute la plante de vie, la seule qui vaille tous les efforts, tous les sacrifices. Surtout si elle est pour quelqu’un d’autre, non pour soi. Que de route à faire pour retrouver l’occident, mon chez moi, et dans mon occident, retrouver quoi ? L’impossibilité de penser et de déterminer ce qui est un moteur pour aller sur la montagne. Il y avait en fond la musique du chauffeur, cassette sentimentale et romantique dont raffolent les Chinois, sur les cœurs brisés. L’envie de partir vers l’ouest, comme si je devais y trouver le fond de ma personne, la rencontre avec la mort sans doute, ou du triomphe de la mort ? C’est très exactement le voyage du Singe pèlerin. Rêverie au sommet d’un col.

Finalement, les autres reviennent crevés et crottés juqu’aux yeux, d’un village que je ne connaîtrai jamais.

Kaili – Guiyang, samedi 20 juillet 1996

Encore et encore la pluie diluvienne, petits champs noyés, tiges de maïs pourries. Le voyage a tourné en queue de poisson, l’architecte qui était venu uniquement pour voir le pays des Dong en a été pour son argent, le pauvre, il ne s’est jamais plaint. Françoise a annoncé qu’on irait se reposer à Yangshuo, car les routes étaient coupées, impossible d’aller voir les fameux Ponts de la Pluie et du Vent.

On est revenu de Kaili à Guiyang pour prendre l’avion pour Guilin. Il pleuvait tellement que la route pour l’aéroport était déjà disparue sous l’eau, le chauffeur roulait au juger, on aurait le Petit Timonier traversant la rivière en tâtonnant. Longue route (5 heures !) pour 70 kms sous la pluie et les enlisements dans la boue.

Guilin - Yangshuo, séjour, 21 – 24 juillet 1996

On est arrivé à Guilin où il faisait chaud et humide. Mais au moins, s’il y avait des averses d’été, les éclaircies étaient très conséquentes. Hors des montagnes inhospitalières du Guizhou, les inondations étaient moins effrayantes.

Ce jour-là, en arrivant, sous un grand ciel agité, nous avons visité un grand cimetière ancien, non loin d’un temple magnifique, pas du tout entretenu, aux teintes rouges, à moitié rongé par la pluie et le soleil, dans les hautes herbes, des quantités d’animaux de pierre, disposés par paires comme ceux de l’allée des Esprits près du tombeau des Ming, mais au « naturel » si je puis dire, laissés à l’abandon. J’ai pris des photos, en grimpant sur les tortues ou les dragons, il y a eu un chaud soleil d’après la pluie et d’avant l’orage, on devait se replier sur Yangshuo et on attendait notre bus. Je ne sais plus le nom du temple, mais il était près de Guilin.

Yangshuo. J’y étais venue à Noël 1994, et en deux ans, les bateaux de touristes, déjà nombreux, s’étaient multipliés, ils faisaient la queue sur la rivière. On mangeait toujours aussi mal à bord. Les pêcheurs au cormoran posaient pour les photographes. Les petits commemrces près de l’embarcadère s’étaient multipliés, et, d’ambulants, étaient devenus fixes. Les hôtels commençaient à manger sérieusement la vieille petite ville. Dans le marché couvert, de nombreux restaurants s’étaient établis. Les Chinois branchés y faisaient du tourisme, ils avaient des téléphones portables et nous pas encore ! Cela changeait brutalement de l’antique et unique téléphone trônant à l’étalage du magasin général.

Le lendemain, on a visité la rivière Li vers le Sud de Yangshuo (Guilin est au Nord), là au moins, il n’y avait pas UN seul touriste, sauf nous, on avait débarqué dans un village, visité l’école et le marché dans les rues tranquilles, toutes les portes étaient ornées des affichettes porte-bonheur des généraux du Nouvel An, de toutes les couleurs et bien chamarrés. Les autres jours, on a tourné autour de Yangshuo que j’avais pris en grippe, enfin, non, car c’est mignon, mais on aurait dû être ailleurs, là, ça commençait à faire, on a dîné sous le marché couvert, avec mille Chinois collés à des portables.

J’aurais dû profiter de ce séjour dans un hôtel agréable pour mettre mes notes au clair. Mais je ne l’ai pas fait. Je me promenais dans les petites rues, on nous emmenait en car au dehors, visiter la campagne. Le temps filait. J’ai mal noté les noms de ville et de village. Le séjour était finalement étrange, avec ces intempéries éouvantables qui bouleversaient la vie de milliers de gens. Nos vacances au soleil de Yangshuo étaient un luxe assez déplaisant.

Je n’ai jamais retrouvé le nom de la ville où nous avons déjeuné, en début du circuit, et où tout le marché s’est vidé à notre arrivée en car : tous les étals sur table ou par terre sont désertés et laissés subitement sans surveillance, pour nous voir, nous extra terrestres descendant de notre bus-soucoupe, pour nous engouffrer dans LE restaurant de la ville, manger en étage et à l’abri de la foule curieuse, curieuse de VOIR ces êtres aux cheveux rouges, blonds, gris, vêtus de toutes couleurs et chaussés de bottes immenses, achetées à Kunming. On avait eu du mal à trouver nos tailles, les Chinois ont des pieds petits. On avait une dégaine incroyable, mais surtout, on était des Européens, apparitions extraodinaires, créatures de la télé.
Lorsque nous sommes ressortis du restaurant, les étalages dévastés par la curiosité s’étaient un peu repeuplés, car nous étions restés plus d’une heure à table, nous avons un traîné au milieu d’eux, sous les yeux muets et surpris, j’y avais acheté les couperets de cuisine que j’ai donnés à Jacques.

Je n’ai pas non plus parlé en son temps et heure du village spécialisé dans les restaurants de chiens, avec les chiens entiers, dépouillés, en vitrine, prêts à être embrochés, les autres découpés en morceaux, les autres encore bien vivants dans les cages sur le trottoir, race mignonne et un peu ronde. C’était un village très long, le genre rue unique, bordée par ces restaurants où j’aurais aimé entrer et goûter.

Nous l’avions seulement traversé pour aller un peu plus loin, visiter un très joli village où il y avait une maison datant des Ming. et des Chinois qui venaient du Nord, installés là par immigration depuis les Ming justement, ils portaient les robes bleues comme au XVIe siècle, très élégants, les femmes avec des chignons. On les appelle les Lao Han (les « vieux Han »). Je me rappelle aussi un autre village, avec une très belle architecture ancienne de grandes pierres grises, au milieu des arbres et de la boue. Les architectures villageoises locales, très variables d’une région à l’autre, étaient restées en place dans le Guizhou, délabrées, mais belles. Encore préservée du flot de modernisme.

Tout cela, j’aurais dû le mettre en ordre à Yangshuo, mais on était fatigués, un peu floués, déçus d’avoir raté le reste officiel du circuit, au pays des Dong, raté les ponts du Vent et de la Pluie, parce que nous avions eu trop de vent et de pluie. Ironie.

Le 24 juillet 1996, on a quitté Yangshuo pour l’aéroport de Guilin, on a acheté du thé à l’osmanthe (pas génial). On prend un avion invraisemblable, aux pneus tellement lisses qu’on pouvait se mirer dedans en montant l’escalier de métal. Ce coucou avait cent ans. Sitôt en vol, la clim s’est métamorphosée en un brouillard inextinguible, impénétrable, on ne voyait pas le siège devant soi et pourtant ce brouillard intérieur s’est peu à peu dissipé.

Par les fenêtres, j’ai vu alors les très hautes montagnes vertes et pointues en masses innombrables en dessous, avec des vallées si escarpées, si profondes,si totalement vides d’humains, je me disais, « Grand Dieu, j’ai roulé là dedans », et on souhaitait ne pas avoir à tomber dedans avec l’avion, parce que là, on ne nous retrouverait jamais, squelettes sous les arbres, dans les arbres, pour l’éternité. Retour à l’ouest impossible. On se rendait compte que c’était fou et surtout follement beau. Je repensais à l’envie que j’avais eue, le jour où le groupe était allé visiter un village dans la boue, de rentrer à pied en France, sans doute une envie définitive d’inconnu, car je ne risquais pas d’arriver. Rien que la première journée de marche m’aurait tuée.

Le soleil se couchait sur l’immense delta de la Rivière des Perles d’une telle beauté , doré rose, doré beige, gris doré, que l’on pense que c’est le moment où l’on devrait choisir de mourir, pour avoir la plus belle image du monde dans les yeux, dernier virage sur l’aile, Let it Be, peut-être une dernière fois.

Atterrissage à Hong Kong, à ce qui est devenu l’ancien aéroport.

Hong Kong, vendredi 25 et samedi 26 juillet 1996

Je me suis trompé de sac en en prenant un, tout à fait semblable, sur le tapis roulant des bagages. Je ne me rends compte qu’à l’hôtel de cette erreur, car je ne peux pas ouvrir mon sac, je me dis que ces crétins de bagagistes ont esquinté mon cadenas, non, la crétine c’était moi, ce n’était pas mon sac, voilà tout. Dans ce cas-là, on se dit qu’on est très, très loin et que tout ce qu’on fait, on ne saurait pas le faire tout seul, et qu’on est archi content d’être en voyage de groupe, j’appelle Françoise au secours. Nous repartons en taxi à minuit, pour l’aéroport devenu désert, où nous courons de-ci de-là, Françoise avait du mal en cantonais, alors qu’elle connaît plus ou moins toutes les langues des minorités et parfaitement le mandarin, on passait à l’anglais, la police des douanes était aimable et efficace, et finalement j’ai vu mon sac : il m’attendait dans un bureau de la Sécurité, j’ai rendu l’autre qui appartenait à une dame repartie sans lui pour Singapour. On a dîné, Françoise et moi, à trois heures du matin, dans un restaurant en sous-sol de Hong Kong, comme deux assassins, tuant des crevettes dans un bol de soupe bouillante où on les jetait vivantes avant de les manger.

Le lendemain, on a grimpé au sommet de la colline en funiculaire, un funiculaire qui glissait harmonieusement, pas comme le vieux coucou rouillé des chutes de Huangguishu, pour admirer la vue de la baie. Nous sommes ensuite redscendus pour prendre le ferry, puis les bus à étages peints de mille pubs magnifiques, et essayer le métro. On a marché entre les tours fascinantes qui se reflètent toutes les unes dans les autres, dans des tons de glaces dorées ou argentées, déjeuné dans les restaurants en étage avec des centaines d’employés de bureau en costume cravate qui s’élancent dans les ascenseurs, tous à la même heure. Le lendemain, l’arrivée à Roissy est comme le réveil d’un rêve immense.

Intermède

Réflexions sur les voyages en groupe

Avant la Chine, je n’avais jamais voyagé en groupe, jamais eu l’idée de le faire.

Les dimensions de la Chine demandent beaucoup de temps et beaucoup plus de hardiesse que je n’en ai, pour me « débrouiller » toute seule. L’emprise forte de l’État sur le tourisme se desserre à présent, mais en 1992, il était encore sous la coupe entière du CITS (China International Travel Service) lui-même département de l’Armée, qui ouvrait ou n’ouvrait pas les régions sensibles, projetait les zones à développer, les itinéraires privilégiés. Les transports étaient (sont) toujours bondés, les wagons bourrés, et l’aspect assez terrifiant des multitudes marchant à toute allure dans les passages souterrains des gares à Pékin, parsemés de contrôleuses brusques au son de hauts parleurs forcément incompréhensibles, qui vociféraient en chinois.

Je me suis résignée, faute de pouvoir apprendre le chinois, à voyager en groupe, 14 jours/13 nuits, ou 16 jours/18 nuits, ou plus ou moins, selon, itinéraires bloqués, compagnons imposés, tenant enfermés dans nos cœurs Marco Polo et le Père Huc.

Donc, je suis devenue une voyageuse-paquet, corps à mettre à l’heure et en bonne condition, autant que faire se peut, à l’hôtel, au restaurant, dans les trains, les avions, les bus, les rues. Une grande part de l’agrément du voyage dépend de la personnalité des guides, chargés de veiller à la bonne marche et au bien-être, d’assurer le coulissage entre la Chine et nous, entre nous et l’inconnu, juste assez pour que l’inconnu demeure, mais suffisamment pour que nous soyons délivrés de tout souci d’organisation. Dans les agences un peu fines, qui ont pensé leurs circuits, tous les guides accompagnateurs sont bons, Français sinologues, ou Chinois de Paris, mais, évidemment, on a plus ou moins d’atomes crochus avec tel ou tel. Idem avec les autres voyageurs, certains - très rarement - sont franchement désagréables, d’autres, charmants, on reste en relations, surtout quand on rencontre des gens comme soi, amateurs fous de la Chine.

En échange de cette absence de responsabilité, le voyage en groupe, c’est toujours l’histoire du loup et du chien, on perd sa liberté dans une certaine proportion, mais on peut toujours faire grève. Bien sûr, il y a les horaires, non, je ne pourrai pas rester une heure de plus dans ce jardin, non, pas un jour de plus dans cette ville, oui, je dois être à l’aéroport ou dans le train ou dans le restaurant à l’heure prévue. Non, je ne prendrai pas telle photo de coucher de soleil, car on repart à cinq heures de l’après-midi, non, je n’aurai pas la bonne lumière dans cette cour, et, en échange, oui, je suis dans cette cour, oui, je suis ici et la lumière est bonne etc. 

Quand je dis « je voyage en groupe », surtout dans les milieux universitaires habitués à voyager en mission, de colloques en colloques, dans des milieux protégés et distingués, pleins de leurs semblables, reçus par l’Ambassade, stylés à échanger quelques finesses avec des universitaires chinois, c’est comme si je disais un gros mot. On fait semblant de ne pas m’avoir entendue, on se détourne, peiné, en pensant que, forcément, dans de telles conditions, je ne vois rien, pour un peu, on se boucherait le nez. Chacun m’imagine, de pagodes en pagodes, parmi les hordes fatiguées de mémères à chapeaux de toile et de pépères à casquette, qui débarquent par fournées sur les sites classés par l’Unesco, et qui repartent, après un tour rapide, pour une autre merveille, avant d’atterrir dans un restaurant climatisé, loin des soupes de nouilles dans les échoppes de rue. Au moins je ne suis pas dans l’illusion communicatoire où baignent, chacun à leur façon, les habitués des colloques universitaires et les routards (condition encore difficile en Chine). Pour connaître bien un pays, je ne connais qu’une méthode - que je ne peux pas employer en Chine – c’est d’y travailler.

Le tourisme de groupe est-il pour autant ennemi de la connaissance ? Il faut sans doute choisir son agence de voyages, l’intelligence des circuits proposés, veiller à ce qu’il y ait du temps libre, un savant mélange de culture et de nature, de villes et de campagnes.

On ne part pas où on veut : certains circuits tentants ne trouvent pas de preneur cette année, mais ils partiront peut-être l’année prochaine, mieux vaut ne pas avoir d’idée fixe et de plan en béton, il faut, en ce domaine, accepter l’imprévu, dernier petit reste apprivoisé et civilisé des voyages d’autrefois.

L’imprévu est une denrée moins rare qu’on ne croit dans les circuits organisés : le climat, les pannes, les encombrements des routes sous les inondations, les aléas des autres groupes qui piquent, en arrivant avant vous, le seul hôtel du patelin et devoir se retrouver logé dans une maison du PC, les erreurs, les avions surbookés, on trouve encore, heureusement, quelques miettes du sel de l’aventure. Et le « groupe » est un mini monde, très intéressant à observer. On peut s’y faire des amis, le temps d’un circuit, très rarement davantage, ils sont liés à la Chine, sortis de Chine, ils deviennent des citoyens ordinaires, on n’a pas forcément quelque chose à se dire.

Les voyages en groupe sont plutôt éreintants. Le voyagiste, qui fait de grands bénéfices sur le dos de ses touristes, décharge sa conscience en les surchargeant de besogne, ça, on en a pour son argent, lever à l’aurore, rouler des heures, manger énormément des choses délicieuses, visiter le maximum de choses en un minimum de temps, ne jamais, jamais, faire une sieste, jamais, ou presque, flâner dans un musée, sauf dans les délicieux temps libres où souvent, vous êtes si fatigué que vous vous contentez de faire vos cartes postales et votre journal de voyage en sirotant un thé, en regardant enfin les choses bouger sans bouger vous-mêmes, sans faire la queue au téléférique, sans traverser des cours d’eau sur des embarcations improbables, toute activité reportée au lendemain.

Le grand intérêt des voyages en groupe vient de ce qu’on n’a pas à s’occuper des choses compliquées et difficiles, ni de l’imprévu s’il arrive et d’où qu’il arrive, ni retenir les billets dans les gares bondées, ni trouver l’hôtel adéquat, les guides sont là, sorte de parents portatifs, qui vous remettent un peu en condition d’enfant. Enfant : infans, étymologiquement, qui ne parle pas, c’est justement le cas de la plupart de voyageurs, qui, au mieux, se débrouillent avec quelques mots dans les magasins ou dans les rues. Vous attendez, agréablement occupé à regarder ce qui vous entoure, en attendant que ça se règle, disponible, terriblement disponible, regardant les va-et-vient des personnels d’aéroport, des gares, des rues bloquées. Aucun temps n’est jamais perdu, tout y est offert, bon à être observé, assimilé.

Les voyageurs n’aiment pas attendre. Moi, si. Temps bon pour regarder les expressions des passants, croisements de regards incessants avec les Chinois, parfois sourire de sympathie, comme ça, sans raison. Regards souvent brefs, car ils sont avant tout occupés à ce qu’ils font, mais regards souvent amicaux, le temps d’un feu rouge. En Inde, en 1989, où j’étais toute seule, j’avais eu l’impression que les personnes allaient et venaient sans s’occuper les unes des autres, pas plus de moi que du reste, comme des cohortes pressées de morts-vivants, une question de culture, sans doute, mais la culture chinoise et sa curiosité sans-gêne, son œil vif pour jauger, me plaisent. En Chine, je croise des regards et des expressions que je n’oublie jamais, sorte de bouffée de connaissance intime entre deux êtres humains qui ne se reverront jamais, vivant dans mon catalogue personnel, invisible et précieux.

Au total, sans doute, j’effleure plus que je n’approfondis, mais sans ces voyages, je n’effleurerais même pas, je me perdrais en démarches, en attente, en difficulté, en fausses angoisses. Plus j’avance, plus je suis ignorante ou plutôt non, je ne suis pas plus ignorante, j’y vois de mieux en mieux d’une part ce que je ne sais pas, d’autre part qu’il y a des manières de voir à travers ce qu’on ne voit pas, à travers ce qu’on sent. Peu à peu, j’ai appris à voir en creux, en négatif, à repérer ce qui manque, car en Chine, ne pas dire, ne pas répondre, sont des manières de dire et de répondre, parfois délicate, biaisée, en retrait. On devient discret, circonspect, attentif et modeste.

J’éprouve le déchirement des choses vues trop vite et des arrachements, jamais de lassitude, toujours fuir trop vite. Pour garder toujours le désir intact ? The Untold Want.Toujours envie de revenir, toujours soif, toujours faim. Duc de Nemours, toujours affamé, la Chine étant la Nouvelle Princesse de Clèves ?