Asie centrale : Ouzbékistan, Turkménistan Septembre 1995

Tachkent, Ourgentch, Khiva, Boukhara, Samarkand, Chakr-I-Sabz, Mary, Ashkabad
7-21 septembre 1995

Tachkent (Hôtel Ouzbékistan), vendredi 8 septembre 1995

L’atmosphère à l’arrivée ce matin était digne de John Le Carré. On était passé par la Turquie, on avait changé à Istanbul où c’est le bazar et l’Orient. Et on arrivait en république ex-soviétique, fraîchement indépendante. L’aéroport de Tachkent est encore très petit. Les villes rouvraient à peine après de décennies de fermeture au monde, sauf au monde russe. Les touristes étaient encore rares. C’était vachement excitant. On était à la fois dans le temps et dans l’espace, un monde incroyablement démodé, bloqué dans les années Cinquante, mais aussi dans la brume des anciens royaumes Parthes, le tout à peine perceptible si on ne le savait pas, le mythe et le réel dans l’aéroport désert à 4 heures du matin à Tachkent : le réel, c’était des douaniers gigantesques sortis de bandes dessinées soviétiques, parlant exclusivement russe, qui nous ont accueillis avec méfiance dans une minuscule salle d’attente, froide, dans la nuit encore noire, c’était bien avant le lever du soleil, on n’avait pas dormi.

On met les bagages sur une table en bois, on remplit des papiers sans comprendre, ils nous regardaient un par un comme si nous étions nécessairement à la fois des espions et des émigrés, j’ai même enlevé ma bague, j’avais peur d’être obligée de la déclarer sur une espèce de feuille en cyrillique, vaguement sous-titrée en anglais, et encore pas partout. Je pense avoir signé des déclarations affirmant que je ne transportais pas d’arme. Au petit matin, c’est pas évident, tout ça. Heureusement qu’on était dans un groupe, sinon, tout seul, on doit y passer des heures. Là, déjà, c’était très long.

La télé de la chambre d’hôtel est en russe et sans image, ou presque, juste les présentateurs, grisant ! On ne peut pas dire que les Ouzbeks aient déjà pris pied dans le paysage administratif. Le personnel est partout russe. Les incroyables mémés russes du musée nous surveillent, nous suivent et restent en arrière dans les salles pour compter qui avait payé pour prendre les photos, surveillance, suspicion.

J’écris à l’hôtel, ma chambre est au 16e étage, mais je suis tout de même noyée dans les flons-flons qui montent du café d’en-dessous, et qui célèbrent ou accompagnent, soit les mariages du vendredi, soit le sport, et ceci avant de filer visiter le métro de Tachkent. Noter ce que je viens de voir de remarquable dans cette journée passée dans la capitale. Les arbres dans les jardins de la ville et l’espace de la ville lui-même sont immenses, elle a été ravagée il y a trente ans par un tremblement de terre, et finalement, on a l’impression qu’elle flotte encore dans ses espaces de démolition et ses reconstructions, comme dans un vêtement pour le futur, ils ont vu trop grand ou construit trop vite, le résultat : on dirait le monde soviétique revu par Hollywood, telle m’est apparue Tachkent dans sa partie moderne. Assez laide, décousue, trop grande et sans âme encore

On s’est promené dans des places immenses où il y avait du vent, des papiers volaient, des trottoirs en béton un peu disjoint dans le raccord des plaques, ou on manque de buter si on ne regarde pas comme il faut, on a vu des madrassas en quantité industrielle, désertes, et plutôt touchantes dans leur vacuité, rien noté des noms de lieux, mal pris mes photos, les lendemains de nuit en avion, on est paresseux pour écrire. À l’époque de l’argentique, j’étais avare de prises, je loupais mes cadrages sans espoir de rattrapage, les développements étaient ruineux, et les résultats souvent décevants.

J’ai adoré le bazar, les gens, les couleurs, j’ai vu des tonnes de raisins secs et de fruits secs dans un beau et grand marché tout neuf. Et rien à dire puisqu’il manque tout le contexte ancien qui aurait expliqué les choix et les harmonies, la superposition des époques. Il restait seulement un exotisme de couleurs et de saveurs. Sans son fond historique visible.

Notable aussi, le décor ringard de l’hôtel énorme, la chambre pas très confortable et les mémères russes avec les clés des chambres, gardiennes d’étage, comme si on était en pensionnat, la bouffe russe infecte, les hommes d’affaires de ce nouveau monde, les petites filles avec leur robe comme des sucres d’orge rayés, les mariées en tulle posent devant le monument du poète persan, ou celui élevé en commémoration du tremblement de terre (de 1966). On est allé au Musée de l’histoire de la ville.

Le métro : chaque station est différente, certaines somptueuses avec des lustres aux pendeloques de cristal (ou ressemblant à du cristal), d’autres plus sévères, avec des faucilles et des marteaux, en énormes médaillons de bronze, d’autres un peu tristes en mosaïque bleu sombre etc. Les gens, les femmes surtout, sont habillés avec beaucoup de couleurs, des tissus clinquants, velours, gaze, satin, il y a des militaires ou des apprentis militaires à la pelle, avec d’énormes casquettes soviétiques qui les écrasent.

Puis après la visite du métro, avec ses énormes proportions, ses énormes voûtes, ses très larges wagons, on a eu un dîner aussi prodigieusement infect qu’à midi, leurs petits hors d’oeuvre, lichettes de viande froide datant de la Guerre des Parthes, petits légumes très relevés et très bons, c’est la seule chose bonne, très vinaigrés. La viande est cuisinée de manière assez infecte entre le grillé et le « en sauce », cubes immâchables de vieilles bêtes qui ont aussi fait la Guerre des Parthes, avec du riz revenu dans de la vidange de moteur de camion, des frites sans nom, de dégueulasses petits gâteaux collés entre eux par de la crème au beurre (pas goûté). Il y avait un orchestre ringard qui faisait un boucan affreux, bref, se coucher a été une vraie merveille, dormi comme une fée, de 9 heures et demie à 6 heures et demie, sans autre signe du vaste monde que quelques clameurs de l’orchestre d’en dessous qui jouait du flamenco ! Tout ce que je déteste, depuis que j’en ai tant entendu et vu quand j’étais au Mexique, les claquements de talons, les jupes à volants et la prétention des aïe aïe comme s’ils délivraient l’essence de sentiments sublimes et de souffrance triomphante.

Tachkent - Ourgentch, samedi 8 septembre 1995

Je continue mes notes dans l’avion lce matin (samedi 9/9/95), à mes pieds, le Syr Daria, dans ses alluvions paresseux, bruns, méandres, des bouquets d’arbres dans des oasis, alternent avec les plaques de désert beige et brun, tout à l’heure on survolait la voie ferrée dans le désert, droite comme un I et comme dans un film, c’est sans doute le Turksib, branche du Transsibérien, quelle émotion de voir que le Turksib s’offre si aimablement, dans le réel, à mes yeux, je vois une légende incarnée, le « progrès », la « modernité » plantée dans le sol par ses lignes qui filent dans le désert de sable.

Avant de prendre l’avion où j’écris à présent, j‘ai mangé notamment, sous influence russe, de la kacha délicieuse. Puis, attente sur les bancs à l’aéroport qui est à peu près désert, pas un chat, je me demande pourquoi, puisqu’il y a plein de beaux avions qui stationnent.

Nous, on a eu droit à un petit avion, un Antonov 24, où il n’y avait, à part le groupe, que quelques hommes d’affaire ou cadres du parti. Hélices, bruit de moteur qui me rappelle les voyages à San Luis Potosi, le type devant l’avion lançait l’hélice à la main, et donc, comme dit plus haut, voici le désert, le Syr Daria qui se contorsionne, un lac assez grand et bleu, dont je vais regarder le nom sur la carte, ce pourrait être l’ Ajdar kul.

Le Lac Adjar Kul

Le désert est très beau vu de haut, il ressemble à des parmélies sur un immense rocher, en fait ce sont de petits massifs de sable avec des pointes de roche plus sombres, mais très arasées. On voit des pistes dont une très importante, large, qui doit descendre vers Samarkand, depuis des millénaires. Quelques petites maisons blanches dans des creux et des croisements de vallées, comment vivent-ils ? Leur vie, la mienne etc. les impostures du monde et les diversités humaines, thème inépuisable. Maintenant il y a du sable très blanc, comme de la neige, en grandes langues de sel. En fait, la piste va plutôt à Boukhara, vers l’Ouest, elle allait donc peut- être vers Zerfasthan. Les couleurs des petites retenues d’eau, naturelles ou non, sont soit couleur d’ardoise (les naturelles), soit vert salle de bains (les artificielles). Je ne sais pas ce qui peut créer cette couleur, car la couleur ici, c’est le blanc du sable, qui gagne nettement.

A l’aéroport de la petite ville d’Ourgentch, qui dessert Khiva, à l’arrivée, il a fallu achever de « sortir » à la main une fois posé, le train d’atterrissage (ça aussi, c’était très « mexicain ») qui ne l’était pas tout à fait, ou du moins l’était de travers, bancal, et puis, une fois sortis sans dommage, on a eu la surprise de voir la tour Eiffel peinte comme une décalcomanie géante sur la porte coulissante du tout petit aéroport. Comme quoi on est chacun le mythe de l’autre.


On a pris le car de l’agence qui attendait à l’aéroport, pour nous emmener à Khiva. Fraîchement ouverte au tourisme, elle a été interdite soixante dix ans et plus. Le ciel est d’un bleu implacable, le soleil brille idem. Il y a des petits parasols rigolos, au dessus de quelques petites boutiques d’eau. Khiva est belle et serait carrément sublime, s’il y avait des vraies personnes dedans ; les « faubourgs » sont plus charmants sans doute à habiter, finalement, usés, pauvrets mais ave des petits jardins, des murs de boue séchée, alors que la vieille ville officielle, grandiose, est fraîchement et entièrement restaurée, elle vient de s’ouvrir au monde, au tourisme, en tous cas, les tons, les couleurs, les perspectives sont absolument splendides, et même pétantes, et se veulent fidèles à ce qu’était la ville entre le XVIIIe et la fin du XIXe, riche étape de la route de la soie.

On a visité des madrassas, très belles, vides, flambant retapées, aveuglantes blanches ou brillantes de mosaïque de toutes sortes de bleus et turquoise splendides, avec quelques groupes de vieux personnages qui semblaient discuter dans les cours.

Khiva

Un immense minaret recouvert de faïence où je ne suis pas montée, j’ai attendu sur le petit mur en bas, avec des tricoteuses ouzbèkes qui vendaient leur production, des gants et des bonnets fort séduisants, et ne voulaient que des dollars neufs, si bien que je n’ai rien acheté, elles ne voulaient ni des sous locaux crasseux, ni des dollars imprimés il y a plus de deux ans, elles savaient très bien lire cela sur les billets, mieux que moi.

Puis on est rentré à la petite ville d’Ourgentch, qui me fait penser à Aqsu (au fin fond du Xinjiang en 1993), maisons basses, poussiéreuses, les arbres en sont presque beiges, hôtel simple (j’ai la chambre 107, au Ier étage), assez rustique, mais finalement pas différent comme confort de celui, si monumental et ringard, de Tachkent, ici, c’est plus sympa.

Mon nez est ravagé par la pollution, tout comme les arbres d’Ourgentch, qui ont l’air de végéter, feuilles rabougries. Le sel et les sels divers ? Mais eux le puise-ils dans le sol, ou est-ce dans l’air qu’on respire ?

On mange du plov : c’est le plat national semble-t-il, du riz qui cuit avec des choses dedans, légumes, bouts de viande. Les petites aubergines, quoique bourrées d’ail soigneusement repoussé sur le bord de mon assiette sous peine de ne pas dormir de la nuit, étaient délicieuses, les melons d’eau aussi, meilleurs que les pastèques, elles-mêmes moins bonnes que leurs sœurs chinoises. Très ouzbek, la population et notamment les vieillards sont en grande tenue, des sortes de « caftan », rayés ou unis sombres.

Khiva – Ourgentch, dimanche 10 septembre 1995

La journée a été très animée.

Ça a commencé sur l’Amou Daria, où Elisa est passée à moitié par un trou du pont de barges qui permet de le traverser : il n’y pas de pont construit en dur, le fleuve est très large. On traverse à pied, pendant que le car vide s’engageait prudemment sur le système de raccords de barges et de planches, (qui étaient en effet casse gueule), et il y a un trafic intense de camions. Elisa parle toujours comme un moulin étourdi, elle n’a pas vu un trou entre deux planches, sa jambe gauche est passée dedans, s’arrachant sur tout la longueur du mollet, elle saignait comme une vache, il y avait des clous rouillés, elle ne fait attention à rien, elle a déjà les deux mains brûlées par le fait qu’elle a touché sans faire attention, en France, avant le départ, une surface de cuisinière moderne, ces plaques chauffantes à mes yeux fatales. Elle a été obligée, elle et Anne (sa copine) de prendre un taxi qui passait miraculeusement là et vide, retournant à Ourgentch, pour aller aux urgences de l’hôpital de la ville : c’est Anne (qui est médecin) qui a elle-même travaillé, désinfecté, recousu, piqûre antitétanique etc.!

Bref, retard de deux heures et demie.

Nous autres, pendant ce temps, on avait fini de traverser le pont de barges à pied, et on a attendu qu’elles reviennent, on ne savait pas trop quand, sans trop s’éloigner du car, on était au bord du fleuve, deux heures et demie passées à regarder l’Amou Daria, sa vie actuelle, les petits marchands établis pour les besoins des camionneurs, le marchand de graines de potiron qui mangeait tout son fond, le pêcheur établi sur une langue de sable, avec ses trois ou quatre lignes posées, les camions, les ânes chargés, les vélos, les vieilles Peugeot des années 50, peintes et repeintes, et puis, au bout de deux heures et demie, il était presque midi, on a vu arriver, dans un tacot brinquebalant comme la charrette du diable dans un film de Méliès, Elisa tirant une jambe entièrement bandée et Anne, vive et efficace comme une fourmi valeureuse.

Sur les bords de l’Amou Daria

Personnellement, j’ai adoré cet intermède imprévu, même si j’étais triste et un peu inquiète pour Elisa, mais quelle chance inespérée de rester sans « visiter », sans rien faire, rien qu’à regarder le va-et-vient quotidien des Ouzbeks sur le pont, le long des rives, sur les bateaux du fleuve. Calme.

Nous avons repris le car, à travers les champs de coton, ou les steppes avec des marigots salés, vers deux forteresses vieilles de 2 000 ans (Toprat Kala et Ayaze Kala). La première est assez « fondue », ruines adoucies dans le paysage dont elles ont la même couleur, et m’a fait penser à d’autres que j’ai vues en Chine plus loin sur la route de la soie ; mais la seconde est prodigieusement belle, fière.

Y monter était terrible, car il était deux heures et demie de l’après midi, et on cuisait par 40° sur la pierraille inhumaine. J’avais tellement chaud que je ne pensais même pas que j’étais sur de la pierraille historique, et d’ailleurs, j’aurais peut-être dû faire grève et rester en bas. Car je n’ai aucun souvenir. Mais bon, I did it. Elisa et sa jambe bandée aussi. Une photo de nous sur le chemin, en redescendant et prise par Anne, en témoigne.

J’ai ramassé du sable, et deux pierres de l’Amou Daria, et une pierre noire de la deuxième forteresse. Cueilli aussi un brin de tamaris sur les bords de l’Oxus quand nous étions sur la rive : c’est le nom ancien de l’Amou Daria, ça fait un peu frimeur, mais ce n’est pas si mal, après tout, car je pensais aussi beaucoup à l’Antiquité dans ce voyage, bien que je n’en parle pas des masses, sauf au Turkménistan.

Environs d’Ourgentch, lundi 11 septembre 1995

Au programme, excursion à Kounya Ourgentch, à 160 km, on frôle le Turkménistan, et la ville de Teshaus.

La matinée s’est passée en car, à rouler dans cet oasis plat et très cultivé, coton, riz, maïs. Il y a eu beaucoup de visages, de silhouettes, des petites vieilles tassées qui avancent la main dans le dos, vers leurs petites maisons. Le style local de l’habitat a été beaucoup plus ravagé qu’en Chine, actuellement. Les maisons cependant sont encore peintes, en bleu pâle, en jaune soufre, certains murs jaunes débordent de paille, très beaux, ils auraient bien valu une photo.

Mais le plus beau dans les champs de coton, c’étaient les robes des femmes des villages, en velours ou en soie rouge grenat, violettes, jaunes, à fleurs, imprimé doré ou panthère, espèce d’élégance incroyable avec leurs jolis visages bruns et minces, les petits garçons tout nus qui rigolent dans la poussière dans les mares, les tamaris au-dessus des plans d’eau de lessivage des sols, les mûriers bas et ronds.

On a vu aussi les cars avec les étudiants de corvée de la cueillette de coton, qui m’ont rappelé les cars de la révolution culturelle et les malheurs tels que He nous les avait racontés en Chine il y a deux ans : ces étudiants ne peuvent pas se soustraire à ces semaines d’activité paysanne forcée. Réquisitionnés, en dortoir, chantant des chants de collectivité travaillant à la gloire du pays etc.

Les arrêts pipi ont lieu dans les champs de coton, entre les plants, quand ils ne sont pas encore l’objet de la récolte. C’est agréable et joli de voir les fleurs et la bourre. On voit aussi des vaches, assez nombreuses, noires, brunes ou tachetées, maigres et fines.

Sur les monuments de Kounya Ourgentch, il n’y a presque rien à dire, ou du moins, il y aurait trop, bien trop ! Le vent de l’histoire perdue fait tomber les plumes et les crottes de pigeons à l’intérieur des monuments magnifiques qui ont perdu leur toit, les oiseaux volent et entrent là dedans comme chez eux, avec un côté funèbre, la ville a été tant de fois l’objet d’attaques des Mongols, puis de Tamerlan, détruite tant de fois : restent quelques mausolées et mosquées à moitié détruites avec des débris de décorations délicats et ruinés, champ archéologique plus ou moins désolé, pas gardé, un tas de cailloux rappelle Avicenne, cet immense auteur, né en 980 près de Boukhara, (mort en 1037à Hamadan en Iran) ; le site est dans un état lamentable, triste, c’était une capitale si brillante au XIe et XIIIe siècle, mais voilà, maintenant, c’est la désolation et l’abandon, une sorte de grande décharge, en fait c’est d’une grande tristesse. Je comprends mieux les remarques nostalgiques de Pierre Loti en Perse, impuissant, le cœur serré devant la ruine des palais, des maisons et des statues, l’oubli des hommes, leur négligence.

Depuis, Ourgentch a été inscrit au patrimoine de l’UNESCO et en partie restauré. On peut vagabonder sur internet et le voir en 2014. Méconnaissable pour moi, quand je vois ce qu’ils ont littéralement « créé » dans ce qui était un champ de ruines devenue décharge. Devant les photos actuelles, flambantes, en 2014, je me rappelle l’Académie des sciences, signalée par un petit cairn comme celui d’Avicenne, cailloux réunis et posés là par des visiteurs, il y avait un vague début de fouille dans le cimetière, et je cueille une grosse plante charnue, qui est plus loin dans ce cahier, elle vient du chemin qui allait à l’Académie des sciences.

Et que dire de la hideur des HLM en barres de la ville de Teshaus, son Jurassic Park, ses arbres pelés, ses femmes aux silhouettes merveilleusement belles le long des barres d’immeubles misérables sur les grosses dallées de béton.

Le soir, en rentrant, quand la courroie du ventilateur du car a pété, on a pu aller voir de près le coton en tas énorme dans un entrepôt, les trois mecs avec leur brouette d’herbe, avec des petites filles juchées dessus. Les enfants sortaient de classe, très pomponnés, il y avait même un petit garçon qui avait un costume à la petit Lord Fauntleroy.

On dort une 2e nuit à Ourgentch, que nous quitterons demain pour Boukhara.

Ourgentch - Boukhara, mardi 12 septembre 1995

Je n’avais pas pris garde qu’hier, en fait, on était à deux pas de la mer d’Aral et que même, sans doute, elle devait venir pratiquement jusque là, avant de se retirer assez loin en arrière vers l’ouest.

Vers 10 heures et demie, une situation un peu surréaliste : André, le guide français, est armé de ses notes, ses écrits et ses dates alors qu’on traverse un paysage incroyable d’une retenue sur l’Amou Daria avec un énorme complexe industriel de couleurs vives et rouillées aussi, où pourraient être tournés tous les films post atomiques de la terre, et lui, il lit et énumère des faits datant du VIe siècle, ou même plus anciens, en décalage complet, et qu’on n’écoute donc pas, malheureusement, comme s’il ne voyait pas où il est. C’est le genre de renseignements qui seraient passionnants s’ils nous avaient été signalées hier soir, par exemple, pour nous permettre de cadrer ce qu’on allait voir, et en nous alertant sur le décalage. Alors, on aurait tout su et retenu, au lieu d’être éparpillés entre ce qu’on voit à toute vitesse, ce qu’on ne sait pas, ce qu’on n’explique pas, ce qu’on voudrait photographier, sans jamais s’arrêter (mais c’est la loi du genre), bref, une espèce de gaspillage, et pourtant une accumulation d’impressions où Dieu reconnaîtra les siens, ou pas.

On atteint le désert en cahotant d’où mon écriture chevrotante, le guide compte les erreurs de ses tableaux synoptiques, sans un seul regard sur monde réel, il est comme un cyborg, un personnage artificiel et décérébré qui raconte son truc, son « programme », on s’attend à ce que ses piles se mettent à lui jouer un tour. Dans ce désert, il paraît qu’il y a l’araignée mortelle qu’on appelle la veuve noire, il est aussi jonché de pneus qui laissent penser qu’on éclate fréquemment, pneus sans doute très usés, chaleur intense du sol. Midi, il fait chaud, l’air souffle d’en haut, par la petite ouverture du toit du bus ?

La suite du voyage : j’ai mangé des brochettes très bonnes, bien que dures, dans un petit restau construit en taule, comme une baraque de chantier, le long de la route en plein désert.

L’incroyable attitude des 14 personnes du groupe (sur 20) terrifiées par les brochettes, les microbes. Les médecins du groupe (4 !!) considèrent comme des fous ceux qui en mangent. Je finis par me demander, si, pour beaucoup, voyager se passe à vérifier que, à part eux, le reste du monde est sale, ou fou, ou voleur etc. C’est tuant. La discussion la veille sur « l’Ouzbek » et ses défauts était du même acabit, assaisonnée de pur racisme à l’égard des émigrés en France, j’aurais foutu une bombe dans le groupe avec plaisir, et hier soir aussi, la sortie d’Anne contre les Japonais, incroyable, on aurait dit qu’elle ne parlait pas d’êtres humains faits comme elle. Il y a aussi les ex-colons comme René, qui viennent hurler leur nostalgie du temps où ils étaient les maîtres.

Vers le soir, on est arrivé à Boukhara. Un peu avant, sur la route, on avait vu un caravansérail éboulé d’une beauté sublime. André débitait toujours chiffres et dates qui n’avaient rien à voir (mais qui avaient peut-être à voir avec les conquêtes d’Alexandre ) ? Je me suis fait voler mes lunettes noires Ray Ban (cadeau de Brigitte) dans la grande salle à l’étage de l’hôtel. Enfin, je les ai oubliées, et quand je suis redescendue trente secondes après, elles n’y étaient plus, il restait seulement l’étui.

Boukhara, mercredi 13 septembre 1995

Donc Boukhara, je suis au 9e étage (chambre 911) avec un balcon qui donne sur la ville. Il est sept heures du matin. La ville est dans la lumière de l’Est. Hier soir, j’ai entendu des chiens dans toute la ville, que j’entends d’ailleurs encore, qui m’ont rappelé l’opéra des chiens à Lhassa en 1992.

C’est étrange, ils bouffent encore beaucoup russe (les gens, pas les chiens) ce qui ne convient pas au climat : à part les deux dîners ouzbeks, avec du plov, et les brochettes d’hier, dans le petit routier du désert, tous ces trucs spongieux et frits sont infects, on est sauvé par les petits légumes crus qui sont délicieux. Ici, ils sont absolument sans vinaigre, ils sont salés, poivrés, d’autres épices, hier soir le saucisson était au cumin (et d’âne sans doute).

La visite de Boukhara a donné lieu à une journée très fatigante, mais splendide ou touchante, selon les moments. On n’est pas revenu à l’hôtel sauf pour le déjeuner encore infect et une maigre demi-heure de répit. On s’est bourré toute la journée de madrassas et de mosquées, très belles et souvent sévères, dans l’ensemble très bien entretenues. La ville est depuis deux ans (1993) sur la liste du patrimoine de l’Unesco, ceci expliquant cela. Très peu de monde. Quelques Ouzbeks en caftan rayé, des femmes en robe de couleur, quelques gamins qui nous regardent en ricanant un peu, quelques vendeurs d’eau, de coca ou de pastèques.

Tout était magnifique, dans ces ensembles, silencieux, avec des cours, avec des minarets cylindriques et élancés, (le merveilleux ensemble aux quatre minarets, dans un quartier très crasseux), un grand centre commercial écrasé sous ses dômes en terre, des porches stupéfiants, des mosaïques, des terrasses, la forteresse plombée de blancheur solaire, des escaliers sombres, des rues tranquilles, un marché en plein air tout grouillant subitement, de gens et de légumes entassés, tissus, fruits, fruits secs, touristes prenant des photos, je suis envahie par l’exotisme qui règne même s’ils sont là avec leurs gros objectifs indécents.

Une place tout d’un coup charmante avec les cafés, des arbres en caisses et les grands divans de couleur, un charme incroyable, je ne retrouverai pas tout ça sur mes photos car je n’en prends presque pas, je regarde en essayant de ne pas occuper de la place. Des petits bassins charmants ne rafraîchissent pas grand chose, car il fait vraiment très chaud. Mais ils sont jolis et simples, géométriques. On marche à l’ombre quand on peut dans des rues étroites, mais parfois il faut sortir sur des grands espace, et alors on cuit. Des jardins publics nombreux.

On est allés aussi voir en dehors de la ville le très jolis palais avec ses porches comme de bow windows, (ou plutôt des bow doors) qui servait de résidence l’été.

Boukhara, le Palais d’’été

Le groupe a une manière de dévaloriser ces édifices si beaux, ils déprécient, chipotent, comparent avec de l’incomparable, bref, ils pratiquent un parti pris usant, celui de se croire supérieur. Je commence à penser que je devrai revenir dans ce pays, sans cette bande d’imbéciles, sont les murmures stupides forment une toile de fond à la limite du supportable.

On a dîné dans une cour merveilleusement belle, trop encombrée de tables de restaurant, mais quel décor fabuleux. Le soir, spectacle ouzbek, style patronage, et qui fait que je me suis réveillée en chant « Tim ba Ta Tou-é », ce qui était censé être des chants chinois, au couvent des Oiseaux à Bletterans avant la guerre, où Paulette étant pensionnaire, on allait la voir jouer la comédie et figurer dans des ballets. Je me rappelle un spectacle sur les vierges folles et les vierges sages, celles qui avaient gardé leur lampe allumée. Tim Ba Ta Tou-é : à Boukhara, le spectacle exotique était à notre usage, pour nous représenter les Ouzbeks, joués par des Ouzbeks, sorte de pré-mâché correspondant à nos supposées attentes (qui devaient être celle d’une partie du groupe assez ignare, aux deux tiers, en matière d’Asie). Espèce de folklore unifié, sans goût. Juste ennuyeux. Et en même temps, comment ne pas penser à la tristesse des espoirs artistiques de ces jeunes filles et jeunes garçons contraints de faire ce pré mâché dans les hôtels de la ville.

Boikhara, un café dans une ancienne madrassa

On marche beaucoup, Aujourd’hui, Solange en avait plein les pattes, elle a du mal à suivre. André fonçait ventre à terre dans les ruelles du quartier juif de Boukhara. On allait à la recherche de la synagogue. On lui a dit d’attendre Solange, « Peu importe, il n’y a rien voir, et les rues sont toutes défoncées » ! « Rien à voir » ! Est-il vraiment insensible au charme de ce petit quartier aux maisons basses et presque aveugles, en briques blanches, avec des tuyaux de gaz qui courent partout, coudés tous azimuts, comme d’ailleurs dans toute la ville. Les vieux étaient assis sur les petits bancs de pierre ou de bois, au dehors, si gentils, nous souriant avec amitié et nous demandant de les prendre en photos, ce que j’ai trouvé très curieux, était-ce pour fixer le temps qui passe et que nous emportions dans nos boîtes ?

Boukhara, dans le quartier juif

Dans la synagogue, de fait, il n’y avait pas beaucoup à voir : le rabbin, un vieux monsieur à kippa, nous a reçus dans une petite pièce où il y avait une table recouverte de toile cirée. Il a sorti un livre. On ne savait pas quoi dire, il ne parlait pas français, ni beaucoup d’autre chose, nous idem. Je crois avoir demandé dans un anglais de pacotille s’il y avait beaucoup de fidèles. Je me sentais vraiment de trop, et si bête, si ignorante en rites, il avait sûrement des tas de choses à dire ou à expliquer, mais il aurait fallu pouvoir. Je me demande, en 2013, ce qui reste de ce quartier.

Boukhara – Samarkand, jeudi 14 septembre 1995

Ce matin, je tiens mon « journal de bord » en roulant vers Samarcande, car ce soir, tel le jardinier du Khalife, oui, je serai à Samarcande.

On roule toute la journée.

J’ai adoré les champs de coton, avec leurs feuilles carrément rouillées, ou rose rouille, ou vert bleu selon leur fraîcheur : tous les stades du coton co-existent. Les ramasseuses et leurs sacs, ajoutent des couleurs supplémentaires éparpillées dans les plants, les premiers tas blancs des houppes de coton en bout de ligne, puis voici les camions grillagés qui passent et qu’on charge, le débarquement dans les cotonneries, sur les élévateurs, les immenses tas de coton faits en forme de maisons rectangulaires, c’est très beau.

On voit une énorme usine chimique. Azote, deux tours, des centrales, des bâtiments roses, bleus, rouillés. Les énormes tuyaux dans leurs manchons sous lesquels on passe, et qui laissent échapper de la vapeur. Des jeunes mecs en ejan et à crêtes, assez bizarres dans cet environnement, on dirait un film d’anticipation, tout d’un coup.

Photo pas prise, pas plus que celles sur l’Amou Daria. Dans les petits villages, des gens repeignaient en blanc leur façade. Et toujours, leurs conduites de gaz à l’extérieur courent soutenues par endroit sur des petits piliers . C’est d’un exposé ! d’un dangereux !

Au loin, les premières montagnes poussées par l’Himalaya : le Pamir ! Je vois le Pamir !

Les faubourgs de Samarkand - je ne sais quelle orthographe adoptéer pour la ville - sont écrasés de chaud, les gens sont sur leurs espèces de lits, leurs canapés hyper profonds et larges, j’ai oublié de les décrire à Boukhara, où nous avons dîné et il y en avait partout, sortis dans la chaleur de l’été finissant, avec leurs tissus à fleurs ou non, sous les arbres, sous les treilles. Le signe même de l’Asie centrale. Les petites maisons sont peintes en marron, en lilas, en bleu délicat. Tout paraît incroyablement détendu.

On va passer deux jours entiers dans la ville.

Samarkand, vendredi matin 15 septembre 1995

Cette nuit à Samarcande. La ville est très plaisante, ce qu’on en voit du moins, les beaux quartiers. Les jardins sont nombreux, les arbres très grands et beaux, les siècles empilés et épars, elle a été capitale de la Sogdiane, prise par Alexandre le Grand, détruite par les Arabes, par Gengis Khan, et c’est Tamerlan qui en a fait une beauté souveraine, pleine de mosquées aux coupoles bleues, de monuments et des madrassaas, toutes couvertes de porcelaine aussi, et dont les débris jonchent encore le sol, dans des travaux titanesques entrepris avec le fric de l’UNESCO et par le pays, pour pouvoir célébrer je ne sais quel anniversaire en l’an 2000, je crois. Au loin le Registan et, derrière, une colline de sable avec une antenne de télé. Tout le monde y est passé, en a rêvé, y a commercé, et moi, j’y suis aussi, à mon tour, dans la suite des siècles, j’y dors et j’y mange et je m’y promène, il y a tellement à voir, on gaspille, je prends de photos, je ramasse subrepticement des petits carrés de faïence tombés des coupoles toutes surmontées d’échafaudage, de grilles, chassant les oiseaux qui nichaient et détérioraient comme l’autre jour dans les ruines d’Ourgentch, je regarde, je regarde, je regarde. Splendeur des cours des madrassas, devant lesquelles cet abruti de Roger dit « Elles sont pareilles, nous, nos cathédrales sont toutes différentes, c’est tout de même autre chose. » Madeleine lui a assez bien répondu qu’aux yeux de certains touristes, nos cathédrales devaient toutes être semblables, de style et d’une époque qui les unifiait aux yeux des gens qui les abordent pour la première fois. L’ânerie de Roger et de sa femme, tout médecins qu’ils sont, semble infinie, c’est ce genre de crétins qui ont été colons au Maroc, on se demande comment les Marocains ont réussi à ne pas les massacrer en bloc ? Ça me tue, ce mépris qu’ils déploient à tout ce qui n’est pas eux.

Le spectacle, le soir, je rêve sur l’avenir de ces jeunes russes de Samarkand esquissant leur petite chorégraphie, dans des costumes par ailleurs splendides, dans une grande salle de spectacle, bien trop grande.

Vendredi 5 heures et demie. Le mausolée de Bibi Kanym est terriblement beau. Le marché aussi, si bien ordonné avec les quartiers par marchandises, les achats de fruits secs. Le gris vert de certaines coques, les noix admirablement épluchées, la beauté des légumes frais, quel sens de l’harmonie dans la disposition, Anne, Elisa et Michèle semblent faire un concours de paroles et d’opinions stupides. Quant au couple Roger, ils poursuivent un festival horrible. Ils gâchent la visite par leurs réflexions racistes et bêtes.

Samarkande, mausolée des soeurs et femmes de Tamerlan

Les mausolées ou tombeaux des filles et des sœurs (sans doute philadelphes, voir davantage) de Tamerlan sont certainement ce que j’ai vu de plus beau de tout le voyage (les bleus et verts des faïence, les formes des dômes en « presse-citron » qui grimpent le long de ce raidillon de monuments). Ma route de la soie me semble bien belle, d’un côté comme de l’aure de la frontière chinoise, de l’autre côté et la Chine demeure mon point de mire chéri, bien que je ne sache déjà plus un caractère ; quel travail en rentrant pour tout me remettre dans la main. Paule est très bien comme compagne de voyage, elle résiste au racisme franchouillard avec vaillance, le groupe est tout de même très peu intéressant sous sa forme de groupe, et pas davantage sur le plan individuel.

L’observatoire du petit-fils de Tamerlan est presque sans intérêt à mes yeux, un peu sec, il faut faire fonctionner son imagination, la marche sur la vieille forteresse en revanche avait bien du charme, on foulait joyeusement les siècles passés dans le désert, André avait cherché en vain le champ de fouilles, mais on ne le trouvait pas, on marchait dans la poussière ou l’herbe archi-rase, tons pastels, plans rouges, là encore, réflexion sur le monde qui file en avant, toujours en avant.

Les chiens sont ici d’une espèce assez touchante, des sortes de barbets, pour Faust en somme.

Le soir, le son et lumière était nul, au pied du magnifique Registan, avec des sons de cavalcades de chevaux et de musique hollywoodienne sur le fracas des conquêtes, puis on a dîné chez un Tadjik, malheureusement je n’avais pas faim, et pourtant la table était servie comme pour un banquet de péplum, mouton rôti, plov, mille hors d’œuvre, fruits croulants partout, mais installé dans une salle à manger totalement Tiers Monde.

Achat de T. shirts soviétiques qui sont encore en vente au magasin de l’hôtel. Avec des faucilles et des marteaux, et des caractères cyrilliques.

Samarkand - Chakr-I-Sabz – Boukhara, samedi 16 septembre 1995

Chakri-Sabz, le palais Al Sara

Adieu Samarkand. Nous roulons vers Chakr-I Sabz, ville natale de Tamerlan, que je ne sais plus quel conquérant a détruite en se croyant arrivé à Samarkand. Paysages de steppe, avec de laides maison de kolkhozes, mais des tons d’opale dans le ciel, des troupeaux de bovins, des bergers avec des chevelure étrange, des couleurs, des rose, des turquoise, violette, des vieux à turbans, qui n’ont jamais dû changer d’aspect depuis mille ans, ou même deux mille ans. Quelqu’un a raconté l’anecdote du pain partagé entre un Russe et des Ouzbeks, « Partageons en frères, dit le Russe », « Non, en parts égale, répond un des Ouzbek ». La steppe fait tout de même pauvre et arriérée, tous circulent à ânes, je les ai vus aussi faire un mur de briques crues de la manière la plus primitive, un marché clos, avec des femmes en robes grenats et rouges, et pourtant des tracteurs et des camions dans un enclos, au fond, quelques étalages peu ordonnés. On a vu un train, une locomotive bleue à chasse neige rouge surprenant en plein été, un bleu très doux et très beau. Qui allait quérir des wagons plats et des fourgons chargés de cailloux.

J’ai trouvé des gratte-cul dans les églantiers au pied des superbes restes du palais de Tamerlan, j’ai ramassé des feuilles jaunes, des minuscules fleurettes jaunes, pris en photo de loin des petits vieux d’un autre temps.

Les cars de cueilleurs de coton ont quelque chose de tragique et fascinant, avec les petits ballots des étudiants entassés sur le toit, bagages pauvres, et les gens arrivant dans la poussière. Peut-être qu’ils trouvent tout de même à s’amuser comme pendant les vendanges en France (douteux quand même). Il y avait un bonhomme qui faisait la sieste sur son énorme tas de coton, se soulevant juste un peu pour regarder passer les cars des cueilleurs, je ne sais pas comment il n’attrape pas mal à la tête, certaines fois, l’odeur froide et entêtante de ces tas blancs me donne carrément la migraine, comme l’autre jour quand on s’est arrêté pour regarder un grand hangar qui en contenait des tonnes. Non loin, un jeune homme a un manteau tadjik court bleu turquoise foncé.

Ce coin de l’Ouzbékistan me semble encore très « typique », « préservé », en retard en somme, ils ont des petites maisons de boue séchée comme il devait y avoir à Babylone, entourés de murs de boue séchée aussi, le tout rose ou kaki.

Arrêt pipi, on a fait pipi en rond, dans les steppes rases avec des épines à fleurs roses, que les villageois ramassent avec des fourches pour les ramener chez eux, où elles leur servent de combustible. Le paysage est assez joli quoi que monotone. Puis on passe carrément au désert avec de toutes petites touffes d’herbe grise, de ci delà, le tout parcouru par une grande ligne électrique à haute tension.

On roule vers Boukhara qui a presque l’air d’une capitale moderne, après tant de siècles anciens, en tout cas, animée. Dîner dans une des jolies cours, avec les grands divans.

Boukhara – Merv/Mary, dimanche 17 septembre 1995

C’était juste une étape, cette fois-ci, Boukhara. On repart dès le matin, mes bagages sont à peu près maîtrisés.

A droite dans le lumière du matin, le coton, puis le maïs, et au loin, un mausolée très beau avec sa coupole pourtant dégarnie de ses mosaïques. Des silhouettes pour voyageurs à cheval. Une camionnette bleue, avec des femmes âgées assises à l’arrière, face au soleil levant, en train de discuter, se montrant des choses, avec les belles étoffes des robes et des voiles comme en Palestine il y a deux mille ans (ou du moins comme on la représente).

Hier, je ne sais pas si j’ai noté une ville entière, très fondue, avant Boukhara et le paysage ressemblait à la mer d’Aral. Et on va peut-être aussi revoir les tamaris violets qui avaient disparu vers Samarkand.

Une merveilleuse usine électrique, si fine et si déliée, à Karakul. On a chargé un flic et sa femme avec nous, à l’avant du car, à l’avant-dernière douane. Il faut dire qu’il y a des arrêts de contrôle tout le temps. Ce matin, qu petit déjeuner, le chausson frit bourré de mouton était duraille à digérer. Le long de la route, je vois une grande statue argentée. Puis un char de la dernière guerre en mouvement. Une pancarte annonce qu’on va repasser l’Amou Daria dans 64 km.

Je ne comprends pas pourquoi André raconte des choses toujours complètement déphasées, alors qu’en elles-mêmes elles sont très intéressantes, bien documentées, ce type est très instruit, mais il n’a pas beaucoup le sens du récit, ni du moment du récit, aussi bien par rapport aux paysages que par rapport aux visites du jour. Par exemple aujourd’hui, il nous parle des légendes de Sinbad le marin, alors que nous fonçons vers Merv en plein désert. Il est cultivé, mais à contre temps.

Le policier et sa femme nous ont quittés à Karakul (c’est la patrie des agneaux qui fournissent l’astrakan).

Ls montagnes de coton blanc sont toujours aussi belles, la terre est zébrée de sillons de sel, puis l’oasis commence à s’organiser. Et bientôt, les peupliers d’Asie sont là, gracieux et touchants.

Arrêt à la douane, dernière photo de l’Ouzbékistan avec tous ces soldats, miradors, long arrêt pour sortir en règle et pouvoir enfin entrer au Turkmenistan. Nous sommes rangés le long du car, on nous dévisage en regardant en même temps nos passeports, voir si c’est bien de nous qu’il s’agit. Un troupeau de moutons noirs et blancs se présente, il passe plus simplement que nous.

11 heures et demie, ça y est, les deux douanes, sortie et entrée, sont passées et nous, dûment reconnus. Nous roulons vers l’Amou Daria.

Dont le passage une fois encore fut fascinant. Le pont était plus dangereux que celui où Elisa a enfoncé sa jambe, il est plus étroit, en dessous, le courant est terriblement fort et boueux, avec un ou deux endroits sans rambarde. Un camion roulait au pas en perdant toute son essence, il y avait des files de voitures de Dubaï, de Turquie, d’énormes camions bâchés et surchargés, nous à pied en file indienne au bord et moi mourant de peur aux endroits sans rambarde, préférant frôler les camions que le bord extérieur, souvenir de la passerelle de Domblans, en mille fois plus impressionnant car la Seille n’est pas l’Amou Daria, c’était pittoresque. Sur le fleuve, il y avait un bateau vert pâle. Les maisonnettes dans le paysage sont badigeonnées en rose, vert ou bleu pâle, marron, ocre .

Une ville, les HLM avec leur bow-window, un bistrot où on déjeune, des enfants nagent et jouent dans un canal couleur de café au lait, il y en a pas mal de blonds qui doivent être d’ascendance russe. D’autre plus bruns et la peau couleur café au lait comme le canal, qui, lui, doit être un bain chimique et boueux. Si on en sort vivant, on doit être immunisé contre tout.

On reprend la route, des paysages d’usine, à gauche et, à droite, des militaires et des casernes. Tout cela avant d’attaquer le Karakorum, le vrai désert, donc, il fait très chaud dans le car et nous roulons vers le Sud. On longe une ligne de chemin de fer avec un train chargé de charbon, très long. 40 wagons environ et tracté par deux locomotives énormes. On roule au pied d’une petite dune le long de la route.

Pour l’instant, (3 heures et demie) on est dans la brousse épineuse.

Arrêt essence, deux trains se croisent au loin, et quelques silhouettes de chevaux bruns, se rendant mutuellement anachroniques.

5 heures : André nous lit des passages du Devisement du monde de Marco Polo. Nous sommes en plein désert de sable, il lit l’un des épisodes de la guerre commerciale entre Pise et Gênes. En aller et retour, il passe au bouddhisme indien, au Petit Véhicule qui règne à Ceylan, une espèce de soupe d’érudition. Le paysage devient macabre et laid. On doit pourtant arriver vers une oasis, les buissons apparus tout à l’heure deviennent des arbrisseaux, puis des arbres, on a traversé la ligne de chemin de fer qu’on longeait, 5 heures et demie, l’horizon devient plus vert, l’espoir reprend dans le car, André a fini sa salade de Marco Polo, mais l’oasis s’efface peu à peu, ce n’est pas encore le bon. Mais si, voici que reprennent la platitude, les champs labourés, où flottent une sorte de demi-brume et de la poussière, des silhouettes de grands pylônes électriques, contrôle, chantage aux armes ou aux matériaux atomiques (que soi- disant, les contrôleurs cherchent, et qui sont prétexte à bakchich pour avancer plus vite sans fouille approfondie).

Merv, HLM

Nous voici arrivés, à travers quelques HLM laids et tristes, à Mary (Merv) qui est sans doute un de ces « trous du cul du monde », bourré de pollution où on est empoisonné par l’atmosphère, je pense à Tuxtla Gutierrez au Mexique qui était pas mal dans le genre autrefois, où on se dit « mais qu’est ce que je suis venue faire ici ? ». A l’hôtel, j’ai la chambre 401, après avoir pris ma douche dans la 413, qui fermait et ouvrait si mal que j’ai demandé à changer. Je risquais d’y rester à vie si ça se coinçait, une espèce de pêne en bois, bizarre. C’est le Voyage au bout de la nuit, un lit qu’il faut faire avec les éléments posés mais pas dépliés, la chaleur, une clim’ ronflant comme une vieille moto qui monterait une côte très dure m’a tout de même débarrassée d’un moustique turkmène très féroce en l’avalant dans ses grilles.

Merv/Mary, lundi 18 septembre 1995

Merv, Mary, « l’antique Antioche de Mergiane » dit la feuille de l’agence. Journée curieuse, et reposante finalement.

Ruines de Kyz Kala, Turkmenistan

Ce matin, nous sommes allés en car aux magnifiques forteresses en ruines de Kyz Kala et Jiquit Kala. (VIe siècle) Les esclaves femmes de Kyz Kala, la forteresse des larmes des femmes. On ne peut pas s’approcher. Le chantier sera peut-être restauré. De loin, leurs énormes silhouettes côtelées, un peu rongées, sont assez stupéfiantes.

Au restaurant, (grande salle et bouffe assez pauvre, voire mauvaise) les réflexions immondes de Roger ; il pense que les Turkmènes nous réservent les mauvais morceaux et se tapent des quantités de bœuf succulent dans les cuisines ; il est décidément imbuvable. C’est tellement bête, quand on voit combien les gens meurent de faim dans ce pays : il n’y a rien, rigoureusement rien, dans les magasins et la carne qu’ils nous servent est la seule à laquelle ils pourraient prétendre si nous ne la mangions pas, précisément et encore au détriment de vieilles bêtes de trait qu’ils doivent abattre pour que les touristes aient leurs viande (même dure et limite immangeable !). Il faudrait être impoli et leur casser le morceau un bon coup. Je ne le suis pas. C’est un peu lâche.(Si, je l’ai fait le lendemain matin à la table du petit déjeuner).

Dans la rue on croise des têtes hors d’âge de vieilles personnes sans doute pas si vieilles que ça.

Je viens de lire le petit guide en anglais. Les conquêtes d’Alexandre finalement ont été sans durée (ça, je le savais) mais les généraux ont laissé grignoter le terrain peu à peu par des tribus cavalières (les Parthes, dans le cas des Séleucides, Nicator) ou vendues dans le cas du Penjab contre un troupeau d’éléphants. Les Tekke (actuellement) descendraient des conquérants parthes ? Là aussi, comme partout dans ce désert immense de l’Asie centrale, les Mongols sont passés, Timour idem, rasant les villes, les reprenant à leur compte ou non, ce sont des cités qui passent et repassent de mains en mains, se déplacent, brillent, meurent, ressuscitent. Tout le monde y est passé, les Achéménides, les Sassanides, les Seldjoukides, les Timourides, Mary a dépendu de Khiva, et enfin au XIXe, elle est devenue Russe, toutes les religions y ont régné, bouddhisme ancien, zoroastriens, chrétiens nestoriens, orthodoxes, enfin bref, Merv, c’est peut-être le « trou du cul du monde » mais très couru.

La garnison de Merv (Russe, donc) a été fondée seulement en 1884 ou 86, et elle se trouve au milieu de plusieurs sites d’âges différents, sur l’ensemble des siècles. Il reste des monuments assez abîmés, et le mausolée d’un sultan (Sanjar XIIe siècle) amoureux d’une « péri » (Ah, Schumann ? Le Paradis et la péri ? à vérifier) qui lui avait demandé de ne pas la regarder se coiffer, naturellement, il l’a fait, et naturellement, crac, elle a disparu ; après, elle est revenue, invisible, le consoler en lui disant de construire un immense édifice (de fait, le mausolée est cubique et très haut) et elle lui apparaissait de temps en temps par le trou pratiqué dans le toit.

James Baker, le secrétaire d’Etat américain, fait la cour en ce moment à Niyasov, le dictateur turkmène, qui est un Tekke et particulièrement attaché à promouvoir l’ancien Turkménistan. Il est membre fidèle du Parti communiste d’URSS, diplômé de l’Institut Polytechnic de Leningrad, fils d’un ouvrier d’Ashkabad, il a fait toutes sa carrière dans son pays d’origine, jusqu’en 1990, où il a été élu et se comporte en vrai dictateur [1]. Ils ont de fabuleuses richesses en pétrole ou en gaz. D’où la cour faite par les États-Unis.

Nous sommes sortis dans la rue, Solange, Michèle, André et moi. Belles petites maisons de bois de l’époque russe vers la fin du XIXe, HLM hideux, queues devant les fabricants de pain, ça sent le pain qui cuit, des files de femmes, avec leurs robes de couleur très vives, la pauvreté des magasins est saisissante, la Chine côté, c’est l’opulence, le magasin de Mme Sailland à Domblans pendant la guerre, avec ses boîtes vides garnissant les étagères, ressemblerait un peu (en riche !) aux boutiques turkmènes ! À l’hôtel, mais encore plus style pensionnat qu’à Tachkent, des dames d’étage farouches gardent les clés, il faut la leur remettre ou leur demander dès qu’on bouge, même pour aller taper à la porte d’une chambre, comme ça a été le cas quand je suis sortie avec André et les autres nanas.

La nuit, j’ai assez mal dormi. J’avais arrêté la clim vrombissante. Et j’ai ouvert la fenêtre, ça, c’était délicieux, car j’ai pu entendre les hauts parleurs de la gare, qui annonçaient des choses incompréhensibles et exotiques, et ceci, très clairement, l’air puant et pollué à mort « porte » très bien. Un moment seulement, car l’air vous bouffe les muqueuses. J’imaginais les voyageurs dans les trains comme ceux des classes « dures » chinoises..

Merv - Ashkabad, mardi 19 septembre 1995

Quitté Merv, son eau puante, son air épouvantable. Mais aussi le cœur serré par les gens qui y vont et viennent. Qui vont y vivre et y mourir sans autre horizon.

J’ai vérifié que le haut parleur de la gare annonçait les mouvements du transcaspien ! Fort poétique, tout de même, de dormir au son du Transcaspien. Ne pas oublier non plus les curieux fruits (pas goûtés) comme des balles de tennis vertes. Ni la succulence des melons d’eau. Ne pas oublier les rubans chouquettes sur la tête des petites filles aux cheveux bien noirs (ou blonds parfois, plus rares toutefois), par rapport à ceux vus avant d’arriver, dans un canal, dans une ville du côté de l’Amou Daria.

Roger et sa femme sont juste derrière moi dans le car, je pourrais écrire une pièce à succès à mon retour, si je les enregistrais ! Festival de conneries et de suffisance. Ils savent tout, et par voie de conséquence, ils pensent que les autres ne savent rien, ils critiquent tout, tranchent, décident, définissent.

Voilà l’arrêt police. Des carcasses de voiture d’un côté (avec commentaires par derrière sur la saleté et le laisser aller) et de l’autre côté, du coton. Le soleil n’est pas encore trop chaud. C’est déjà l’époque où ils retournent leurs champs, il y a aussi un grand rassemblement de leurs vaches marron qui soulèvent la poussière. On est encore dans l’oasis, mais ce sont des monticules d’herbes, des champs de plumet, roseaux, etc.

Puis, le désert reprend un peu de terrain, André parle d’Omar Khayyama, le sable est assez rose, joli. A gauche, il y a un lac minuscule, et au loin, une ville qui me semble devoir être évitée pour prendre une déviation à grands coups de volant et de tressautements. Pylônes électriques, sur fond de quatrains persans désabusés lus par André sur la brièveté de la vie « Une fois parti, tu seras bien parti ». Arrêt essence. Photos. Le long de la route, il y a un petit feu avec une marmite de bouillon mitonnant dans le soleil et la poussière de la route. Des tas de liseron renversés devant des cafés ?

André parle (enfin) de la Mer d’Aral. Le problème est fou en effet. La mer et l’air se meurent. La couleur absolument orange des touffes d’herbes le long de la route. Arbres effeuillés, feuilles rares et marron.

Route de Merv, vente de pastèques

On fait un arrêt pastèque, il y en a en tas le long de la route, et on peut en acheter et en manger en se penchant pour ne pas s’inonder de ce jus délicieux, les crétins du car commentent bêtement sur « les pays qui n’arrivent pas à se relever ». Puis à nouveau la route, après la traversée d’un semblant d’agglomération avec une voie fermée par des tanks (c’était Tedjen [2]).

La dissociation absolue du paysage, désert assez laid, ligne de chemin de fer, lignes électriques et téléphoniques, droits comme des I. À présent, quelques arbres fruitiers parviennent à pousser sur ce sol désolé. Un vieux passe avec sa toque de fourrure (il fait 40°). Midi moins 5, on voit au loin, très impressionnantes, et combien attirantes pour moi, les Montagnes de l’Iran, formidable barrière.

La cérémonie du contrôle militaire, cette fois-ci, est fait par un jeune soldat très sérieux, regardant chaque passeport avec la photo pour faire remonter les personnes une à une dans le car, après avoir fait sortir Nicole, furieuse, qui était restée dedans comme d’habitude, mais là, on ne plaisante pas.

La croûte du sol est très dure, d’un beige très doux, au loin les wagons comme une ligne de saule. Et la ligne sévère de l’Iran. Ce pays est comme une poudrière et me semble un danger permanent sur tous les plans. Il y a toujours les gros camions turcs, on voit aussi une ruine de caravansérail et .. des nuages surprenants, d’où vient cette humidité ? Des lignes vertes et discontinues d’oasis très petites sans doute, et au loin, une ligne plus continue, ville où nous mangerons peut-être. Il est midi et demi. Petits villages plats et beiges, tôles, boue, chameaux, poteaux électriques d’une platitude infinie. C’est mieux ici qu’à Mary finalement, peut-être moins triste, carrément hors du monde.

L’érosion venant d’un vent d’ouest sans doute dominant a formé des crêtes droites et parallèles, mais le vent doit aussi souffler d’Iran (du Sud) et je suis des yeux les restes d’une vieille piste blanche. Le XIXe siècle n’est encore pas loin dans ce pays bizarre. Avec des éléments industriels, isolés, hérissés, hérités du XXe. On approche d’une grosse usine.

Déjeuner. A gauche, une ancienne ville. Les montagnes sont de plus en plus belles et fières, et hautes, et font une barrière impérative. 

Maintenant, on est dans un vrai désert, jaune, blanc, plat. A gauche, le cadre, est précédé par la ligne, parallèle à la route, du transcaspien. Cependant, subitement, le long de la route, apparaissent des champs de vignes de chaque côté. A droite, ciel gris et désert jaune, très beau, très abstrait.

Industrie : par moments puante, venant d’une ville non loin d’Ashkabad. Belles silhouettes et beau décor pour Mad Max.

Panne.

On repart avec un moteur, qui tourne sur deux pieds seulement, en traversant une zone industrielle imposante.

Hôtel, arrivée, j’en avais tout à coup marre, archi marre, du groupe, du voyage, du car à moitié déglingué, de ce petit hôtel propret et minuscule dans une banlieue profonde d’Ashkabad, les moutons côtoient les avions de l’aéroport pas très éloigné et les chameaux. Je viens de prendre une photo avec un ciel tout noir de cette banlieue sans grâce et cependant gentille, après avoir bu un coca vrai bien froid, sur un lit gris et blanc. Dans deux jours, je serai à Orly. Dans l’opulence et la vivacité parisienne, loin de la pollution turkmène, de l’Asie centrale que je vois maintenant et comprend mieux comme un espace à la fois stable, comme ensablé, mais mystérieux et glissant. Permanence du passage, qui crée cette distorsion, une espèce de mal de cœur envoûtant.

Dehors, un ingénieux petit garçon très brun, en short noir, s’est confectionné un plateau pour transporter son sable en le tirant avec une ficelle. L’humanité me tire toujours des cris et des larmes d’admiration et pourtant certains de ses représentants comme Roger sont de vrais désastres écologiques. « Leurs cerveaux n’ont pas de neurones » ont-ils dit à propos des contrôles constants sur la route, sans comprendre que ces contrôles avaient l’intelligence de « vendre » la circulation dans un pays où il n’y a rien à vendre mais où on circule depuis toujours. Et que si les neurones patinent, c’est dans leurs propres cerveaux de sales nantis.

Ashkabad, mercredi 20 septembre 1995, soir

Ruines de Nisa, au fond, l’Iran

Nisa ! C’est très émouvant de penser que j’étais ce matin sur une citadelle parthe ! tout près de l’Iran. Moi, moucheron du XXe siècle finissant. Pris photos pano et autres. Mais indicible. Gisèle a été à moitié malade et sauvée par une coramine glucose. On pourrait jouer à Volney une journée entière face à ce paysage immense et sévère.

Le Musée archéologique contenait les fameux rhytons avec leurs griffures, époustouflantes. Quatre petites figurines féminines style Cyclades, et un char à bœuf en terre cuite, non moins beau. Le musée est très vieillot, une ancienne présentation, genre des musées qu’on a vus il y a deux ans sur la Route de la soie côté chinois, vitrines poussiéreuses, étiquettes manuscrites et purement locales, aucune mise en valeur, mais finalement touchants, on est parmi les rares à voir ces choses dans ce vieil aspect, ce délabrement. Les vieilles photos d’Ashkabad, très russes.

On a fait un très bon déjeuner, avec des samosas de légumes, des raviolis et le plaisir des pastèques hyper juteuses et délicieuses. On n’a plus de cuisine russe depuis qu’on est au Turkménistan, mais asiatique, Asie centrale.

On était revenus à Ashkabad et on est allés au Musée du tapis, avec des merveilles même pour quelqu’un comme moi que le tapis ennuient un peu, et en sortant, on est tombé dans un extraordinaire vent de sable, tout noir et beige, tourbillonnant, obscurcissant la rue, il fait comme nuit, on ne voyait pas à deux mètres, une tempête biblique, brutale, horriblement piquante, on est rentrés précipitamment dans le musée qu’on venait de quitter. Restés derrière les vitres à écouter le bruit piquant des grains sur les vitres ; c’est signe annonciateur d’un tremblement de terre, nous dit-on, et aussi meurtriers que fréquents. Il a fait 47° en juin de cette année ! Il fait encore très chaud, 38° facilement ou plus. Pourvu que nous puissions repartir, que nous ne soyons pas bloqués par une tempête de sable demain matin, ou pire. Et que ce vent n’ait pas trop abîmé les pistes. En tout cas, ce phénomène climatique vaut le coup.

Pris des tas de photos de rues assez stupides, je ne sais pas ce que ça donnera, et le Tovaritch Lénine sur son socle en tapis de céramique. Dans la proche banlieue sur le chemin de Nisa, on avait vu l’élevage de chevaux du président pour lequel il dépense des millions ! L’écrasement collectiviste rend les rues vides, les magasins vides, et, même, pas de magasins, pas le moindre petit marché libre, fût-il embryonnaire. Queues hasardeuses devant de supposées boulangeries comme à Merv. Pas de bouffe dehors. Rien. Sauf les pastèques le long de la route, finalement.

Les nanas sont toutes comme des princesses dans leurs robes de couleur violentes et brillantes, elles marchent toutes droites et minces comme des fils.

Pour rentrer à l’hôtel, on a tourné en rond comme un vaisseau fantôme avec les bus de ville bondés autour de nous dans la rue, les arrêts de bus sont très colorés, pour être repérables si on ne sait pas lire. On voit encore des petites maisons de bois russes, d’il y a cent ans, qui ont fort bien survécu.

Il a failli y avoir une révolution, en retrouvant nos chambres pas faites ! Les « bourges » du groupe s’étouffaient de rage.

Absurdité de devoir retourner en ville pour dîner. Et demain matin, pareil il faudra y aller pour le petit déjeuner, ce qui fait qu’on se demande pourquoi on est près de l’aéroport !

A l’aéroport, nous avons été bloqués par suite d’une erreur de la liste du groupe tapée par le consulat pour la sortie : il y a un nom de plus, quelqu’un qui n’existait pas, n’avait jamais existé ! Qu’avions-nous fait de cette personne ? Nous étions 25 déclarés, et 24 en réalité. L’avions-nous tuée ? Vendue ? Mangée peut-être ? Le pauvre André court de guichet en guichet, il voudrait téléphoner au consulat, mais il ne peut pas le demander, il ne parle pas russe (2014 : et il n’y avait pas de portable !). Les gens des guichets ne parlent pas anglais et ne lisent pas les caractères latins, on cherche des galonnés à casquettes tous azimuts. Cela a la folie d’une pièce de Feydeau. L’incident me rappelait notre arrivée cauchemardesque en 1993 à Urumqi avec une mauvaise liste, celle d’un autre groupe qui devait avoir les mêmes ennuis dieu sait où, en brandissant notre propre liste, ils devaient être bloqués de même. C’était le même topo, la même négligence idiote.

On a bien failli ne pas partir, parqués comme des bandits dans une salle par la fenêtre de laquelle on voyait notre avion se remplir des gens en règle, nos valises embarquées puis débarquées, on n’avait plus d’hôtel, plus de car, c’était l’angoisse, puis finalement, vroum, tout s’est débloqué, comment, je ne sais pas, l’aéroport a agi comme une personne qui aurait pris un lavement, ou eu envie de vomir, un militaire très galonné et à casqueette nous a précipités dans l’escalier pour sortir des bâtiments, on a couru en désordre sur la piste en ciment vers l’avion et tant pis pour ceux qui traînaient la patte, grimpé l’escalier métallique qui tremblait, le temps à peine de trouver nos sièges et ça démarrait en trombe.

Notes

[1Saparmurat Niyasov était alors président du Turkmenistan. né en 1940, élu puis réélu jusqu’en 2006, date de sa mort.

[2Note 2014 : en cherchant Tedjen sur internet, on l’obtient, une carte avec toutes ses coordonnées et photos satellite américaines, on voit même le petit lac entre Mary et Tedjen, dont je parle un peu plus haut, fascinant de décalage en moins de 20 ans..accompagné de la remarque suivante : « Les informations concernant -2560521 en Turkménistan sur cette page sont publiées à partir des données fournies par la National Geospatial-Intelligence Agency, un membre de la communauté du renseignement des États-Unis, et une agence du ministère de la Défense des États-Unis (DoD) pour le soutien de combat (...). Toutes les suggestions de corrections d’éventuelles erreurs sur Tedjen doivent être adressées à la National Geospatial-Intelligence Agency ». Assez glaçant.