La Chine au ras des yeux. 2 Roue de la soie, 1993

Urumqi, Turfan, Korla, Kuqa, Aqsu, Kashgar, Sashi, Khotan, Urumqi, Dunhuang, Jiayuyang, Zhangye, Lanzhou, Pékin

2-24 septembre 1993

Orly, jeudi 2 septembre 1993

Aujourd’hui Jacques m’a accompagnée à l’aéroport et je pars pour Istanbul, puis changement pour Urumqi, le fond de la Chine, en plein Turkestan chinois. Je ne repère personne du groupe, juste Ahmed, le guide, un jeune homme qui semble très gentil et souriant.

Orly me fait toujours penser à La jetée et à mon départ pour le Mexique en 1955. Confrontation avec la mémoire et la mort ? Peut-être une Jetée intellectuelle.

On a décollé. J’ai mangé de l’excellente blanquette dans cet avion de Turkish Airlines, presque vide, où j’étais affalée le long d’une fenêtre et pendant le vol, je me voyais passer au-dessus des Alpes, du Lac de Constance, je me désole de voir la triste Yougoslavie sous les nuages, qui n’ont d’ailleurs pas discontinué jusqu’à Istanbul. C’était toujours « Voici les Apennins et voici le Caucase », sauf qu’on ne voyait ni l’un ni l’autre. Arrivée à la Sublime Porte dans la pluie et le brouillard, pour y trouver l’exotisme des aéroports, caravansérail agité avec des humains de toutes sortes, avec leurs occupations, leurs visages tendus, leurs habits, leurs faims, leur patience dans les halls étourdissants organisés pour qu’on parte, qu’on sorte, qu’on les quitte tout le temps et partout. Un jeune homme d’une beauté à tomber, sous un turban. Des vieux Ouighours prennent l’avion, transport tellement en discordance avec eux qui ont une tête de l’autre siècle, leurs calottes à pans coupés sur la tête, avec leurs immenses ballots, un sac-poubelle géant rempli de sacs plastique, leurs marmites, leurs nanas qui tiennent la place d’un objet, qui jouent le rôle d’un objet, celle qui ne comprend pas, qui a peur, qui attend sans comprendre. L’attente, tous debout, mal foutue, devant des boîtes de pralines, d’abricots séchés et de pistaches. L’avion est dans un foutoir incroyable, c’est Air China maintenant, on est entassés comme dans un bus aux heures de pointe, les ballots en bagages à main entassés dans le couloir, les marmites qui sonnent. Les hôtesses font la gueule et essaient d’introduire un ordre.
La femme d’un homme d’affaires assez chic dégueule sous son voile de soie, les hôtesses grognons apportent une cuvette. Problème, ne pas montrer son visage aux infidèles en dégueulant dans un avion.

On s’arrête à Sharjah, un émirat, pour « faire » du kérosène, c’est très au sud dans la péninsule Arabique, un sacré détour qui doit vraiment valoir le coup financier, et qui rallonge le voyage d’autant d’heures et de fatigue, mais après tout, on est là pour voyager. Pas seulement pour voler comme des fous d’un point à un autre. On descend dans la boutique sous douane. Un dollar contre un café, pris au bar avec Ahmed. Il est trois heures du matin, on dépose la dame qui vomit sous son voile et son mari qui baille pour se déboucher les oreilles ; ils sont arrivés, nous pas. On traîne dans la boutique, je commence à distinguer des petits fragments du groupe, deux nanas en bermuda, la grande Andrée, j’achète une Swatch verte très belle, je fais une analyse sommaire du groupe avec son lot de gens fréquentables ou amusants, les caractériels, ceux qui ont tout fait, tout vu, tout visité.

C’est un long, très long voyage, avec, une fois franchi l’océan, le désert magnifique sous la lune, à couper le souffle, montagnes énormes (Iran ? Afghanistan ?). En quittant Sharjah, clair et précis dans le clair de lune, je vois un Arabe roule sur un vélo sur la route de l’aéroport. Moi au-dessus, le regardant depuis le ciel. Je regarde la famille Ouighour qui remplit plusieurs rangées, une très jolie fille (la future mariée, celle pour qui on a fait le voyage pour acheter la dot), une fille infirme, deux fils, la mère, le père, des oncles. Un trousseau, un magasin presque entier, c’est ça qu’ils ont été acheter à Istanbul, qui est leur ville, bien qu’ils soient chinois, c’est ce qu’explique mon voisin de gauche, un Turc qui nous convainc, en anglais, que le Xinjiang c’est turc, c’est le Turkestan oriental, au cas où nous l’aurions oublié. Il rêve de le récupérer. La grande femme du groupe, Andrée, à ma droite, me parle la moitié de la nuit, elle est commerçante à Annecy.

Urumqi - Turfan, vendredi 3 septembre 1993

On arrive à Urumqi, et là, alors, c’est le bouquet, il fait gris, il pleut. Or, ici, il ne pleut jamais, on est à l’orée du Taklamakan, un des plus terribles déserts du globe, nous arrivons, et voilà, il pleut.

Une attente kafkaïenne commence, des heures dans le petit aéroport parce que le secrétariat de l’agence a donné à Ahmed la liste du visa collectif d’un autre groupe, impossible de passer avec nos passeports qui ne correspondent pas. Je profite de ma condition de voyageuse de groupe, je ne m’en occupe pas, ce n’est pas mon affaire, l’histoire se règle je ne sais comment, après divers coups de fil et des heures, on est mort de faim, on arrive si tard en ville que l’hôtel est plein, on n’a pas gardé nos places, donc on décide (on = les guides) d’aller à Turfan après avoir déjeuné vers quatre heures de l’après midi dans l’arrière salle d’un boui boui excellent, mélange de plats chinois et du Proche Orient, et on prend la route dans le désert, vers Turfan. Sur la route, encore de la pluie, on s’arrête dans un magasin de pulls en cachemire très jolis, en rase campagne, en contrebas près d’un petit ruisseau, sous les arbres, on nous offre le thé, on repart et peu à peu, le ciel s’assèche.

A Turfan, il fait beau, la nuit va tomber, ciel clair, on cède sans délai au charme infini de la ville, aux maisons basses avec des treilles qui couvrent les rues dont beaucoup sont encore en terre, d’un bord à l’autre et sous lesquelles les boutiques de rues sont à l’ombre, gâteaux de miel, brochettes, quincaillerie, vêtements de pauvre qualité, chaussettes, casquettes, raisins, murs blancs, roses, c’est l’été, dans ce désert de pierre où fleurit cette oasis, à - 400 mètres en dessous du niveau de la mer (c’est la ville la plus basse du globe), au niveau où sortent les sources captées par un système d’irrigation d’Asie centrale, il y a des raisins partout, frais en grappe, frais égrenés, raisins séchant, raisins secs, énormes. Aux carrefours, se dressent d’énormes publicités, avec des peintures géantes, pour des produits locaux, raisins dorés, ou des slogans sur l’avenir radieux, coexistence du vieux style mao et des « bons côtés du capitalisme ». A l’hôtel, ma chambre donne sur un jardin intérieur carré, très grand, par ma fenêtre, le soir, dans la nuit, j’entends les Chinois jouer au mahjong avec le cliquètement des rectangles sur la table, et leurs paroles incessantes, incompréhensibles, heureusement, exotiques. D’excitation, de fatigue, je ne dors pratiquement pas. Mais est-on là pour dormir ?

Turfan et Bézéglik, samedi 4 septembre 1993

Le lendemain, on va par une route dans le désert jaune, rose, gris, sel, puis ocre, les grottes surplombent une belle vallée, avec une rivière et des peupliers : grottes de Bézéglik, grottes des Mille Bouddhas, avec des peintures assez pâles, très abîmées, personnages aux visages martelés, yeux effacés à coup de pierre, vandalisées par les musulmans au moment de leur première conquête. Mais avant d’y arriver, on s’arrête dans un décor extravagant où des personnages en béton, Chat Botté, émirs divers, se dressent : parc d’attractions, hideux, contrepoint totalement kitsch, le genre qui fait s’écrier, Ah la Chine fout le camp, eh bien non elle ne fout pas le camp, elle incorpore, digère, pose Confucius et sa barbiche à côté du Chat Botté. Des paysages sublimes en sable et en roche rouge, des déserts de pierres grises, des touffes d’armoise, d’herbe à chameaux, de fleurs prêtes à être décapitées par le vent.

Des villes, anciennes étapes délaissées, arasées complètement, comme si on passait bien avant les archéologues. Racine ici serait peut-être à l’aise, une reprise de Bajazet ou Bérénice lorsque ceux qui ne sont pas morts se retrouveraient au bout de vingt ans sur les talus, les petits restes de puits, de temples, de superbes murailles encore pleines de majesté adoucie par des éboulements, avec des trous pour les anciens chevrons. Les plantes grises des ruines, avec des petites fleurs jaunes ou roses.

Puis un petit cimetière avec les quatre âges de la vie dans une tombe encore laissée en place, avec deux momies visibles, dans l’air sec et confiné, les cinq autres seront retrouvées par nous, comme de vieilles connaissances, au musée de Turfan, le soir, avec leurs corps bien conservés et desséchés, leurs pieds nus avec leurs ongles trop longs, leurs dents pour certains, leurs cheveux pour tous, des cheveux épais et encore coiffés : atterrir morts dans un musée, ce n’était pas leur souhait.

Ici, se place l’épisode du déjeuner où Andrée, s’est mise à gueuler contre les Juifs, provoquant une scission du groupe, entre ceux qui protestent et lui rentrent dans le chou et ceux qui s’écrasent, comme Lucie, une charmante femme très cultivée qui faisait un reportage sur les bouddhas des grottes de Bézéglik et de Dunhuang et qui m’a dit après le déjeuner, « Oh moi, tu sais, je vis deux mille ans avant Jésus Christ ». Eh oui. Mais pas moi. Avec Pierre et Antoinette, je hurle sur le racisme d’Andrée, elle ne m’adressera pratiquement plus la parole. Ce n’est pas une perte.

Départ pour voir de près les karez, (le système d’irrigation), décevant, juste un trou d’eau claire sous une treille. On ne peut rien apercevoir de l’intelligence du système souterrain qui se joue des dénivelés. Mais on en voit les conséquences, avec les treilles de gros raisins blancs, des courges, des melons, des pastèques, partout où passent les petits réseaux des ruisselets souterrains. En route, on s’arrête pour regarder du sorgho et comprendre la différence d’avec le maïs. La mosquée est superbe, avec sa grande salle dépouillée d’architecture presque tibétaine (« on dirait une grange » disait Jean-Pierre, un des jeunes types du groupe) mais sans rien, sans ornement, juste ses murs blancs et ses poteaux de bois non peints, le musée plutôt poussiéreux et minuscule, les petits cartels évidemment non sous titrés. Il y avait les sublimes statuettes Tang, certaines m’ont fait penser à des statuettes des Cyclades. Un dragon magnifique moucheté à trois queues, et les momies à l’étage, déjà dites. Très émouvantes, très incrustées dans le présent de la mort.

Après le dîner, au bord du jardin, sous une treille, ont lieu des danses ouighour, très kitsch avec de temps en temps, dans la voix des chanteuses les écarts étonnants des voix chinoises, alors que le reste est plutôt folklore turco-mongol. Je suis toujours ébahie devant l’extraordinaire courage de ces gens qui chantent et dansent là, avec tout leur talent, leur fantasme, pour des touristes plutôt stupides. C’était bizarre, sous cette treille, ces gens assez intenses et actifs que je ne reverrai jamais.

Route Turfan - Korla, dimanche 5 septembre 1993

Ce matin départ à 8 heures et demie, tantôt à travers des paysages de rochers sublimes, tantôt de désert plat à steppes, ou de désert plat à sable et maigre armoise, ou de désert à sel. Le lac est comme une mer d’Aral. Le déjeuner a lieu au bord de la route, dans un petit restaurant où les nouilles étaient les plus délicieuses du monde, filées à l’ancienne, à la main et à la maison devant nous. Pipi sous les peupliers, vaguement abritée des yeux par le car. Illusion, car la circulation sur la route est intense. Mais je ne suis pas sûre que les chauffeurs prenne t le temps de regarder. Et quand bien même ?


Dans ces déserts, il y a une extraordinaire activité industrielle, camions de fourmis antédiluviens et chargé à bloc de pétrole, de peaux de mouton, de charbon, charbon, charbon surtout, pastèques et tomates. L’atroce accident avec deux chauffeurs morts écrasés coincés dans leur cabine écrasée dans le camion. Et l’horrible geste d’Arlette qui photographie avec avidité. Je m’entête à prendre les vues les moins touristes, la pompe à essence de l’entrée de Korla, les gens attendant au coin des feux rouges, les entremêlements de fils électriques épiques au-dessus des rues, etc. Petits cailloux ramassés ça et là, brins d’armoise.

En fin de journée, est arrivé pour dormir à Korla, préfecture de la Mongolie intérieure. Maisons basses, blanches, rues au carré, un seul immeuble un peu haut : notre hôtel. Le soir est en train de tomber sur cette petite ville administrative et campagnarde. Et c’est moi, qui écris cela, moi qui y suis, constante stupéfaction du voyage. Les moutons passent en troupeau dans les rues de la ville à la nuit tombante, sous l’hôtel.


J’ai vu récemment sur internet : Korla est devenue immense, avec des tas de tours dressées.

Korla - Kuqa, lundi 6 septembre 1993

La guerre a éclaté à nouveau à table à Kuqa à cause des récriminations incessantes d’Andrée et Dominique.

Le matin en quittant Korla, le désert a été magnifique, très aride, petite steppe avec cailloux avec des oasis stupéfiantes de netteté pour leur contour. Des camions, les têtes des camionneurs au volant, et puis, tout à coup, le long de la route, un chantier, des damnés de la terre faisant du goudron par 40° de chaleur, dans le désert, avec les machines à goudron qui doivent faire monter la température à dieu sait combien, (ça, c’est un lao gai, je le devine, je le sens, à voir l’absence de regard dans les yeux des hommes).

Des usines sortent toutes fraîches de terre. Peintes et vives. Un pays neuf et pétant de vie, un vrai Far West chinois. Le sable du désert était si blanc qu’il ressemblait complètement à de la neige, en roulant, derrière la vitre, on avait l’impression d’être en Sibérie et on pensait qu’il devait faire si froid, alors qu’il faisait terriblement chaud quand on sortait du car. Une minuscule salamandre dans les pierres. De l’hôtel, nous sommes allés à la cité de Subashi, grande cité fondue par le temps, ruines roses très belles, d’un ancien monastère bouddhiste, au dessus d’une superbe rivière.

La gloire et la richesse en poussière, la nécessité de changer, d’aller ailleurs, de reconstruire sans nostalgie. Rêvé dans ces ruines comme Frankenstein, dans Mary Shelley, qui lit Volney, Les Ruines ou Méditations sur les révolutions des Empires. Ça fait partie de mes mythes personnels, comme le chien de Pavlov, ruines = Volney = Frankenstein.

Route Kuqa - Aqsu - Kashgar mardi 7/ mercredi 8 septembre 1993

Le mercredi soir, nous sommes arrivés à Kashgar par la grande allée de peupliers, le soleil descendnait rapidement sur l’Ouest, vers l’Europe, vers les pâturages d’Occident qui en effet pouvaient se colorer de rêve et d’aventure comme de l’autre côté, l’Orient pour nous. La route, marcher aller voir, passer, revenir, échanger.

Mais j’anticipe, je voulais d’abord dire l’émotion dans la passe de rochers roses avant l’oasis, après les heures de désert et les brèves oasis. Mélange de Far West, de monde à la fois en marche et en implantation, avec des archaïsmes étonnants comme les pompes à essence...

La merveilleuse régularité des pas vers les oasis, les déserts changent imperceptiblement, laissent échapper une mince touffe de plantes, puis ça se densifie, puis apparaissent les peupliers. Ne pas oublier de noter le mardi, avec les

paysages sublimes entre Kuqa et les grottes, la fierté absurde de faire pipi dans la rivière desséchée, non loin de la tour à feu tout près d’un côté et de l’autre, au loin, la cheminée de l’usine, les deux bouts du temps.

Les énormes montagnes roses déchiquetées et complètement rebiffées, les déserts jaunes, ocres, blancs, les grottes, peintures assez pâles, en tout cas si pâles en comparaison de ce que j’ai vu au Tibet où le tantrisme est violent et coloré : ici du bleu pâle, des ocres pâles, iconographie qui semble pâle aussi, à part quelques petits éléments assez drôles comme les singes rouges et l’éléphant. Le charme particulier des récits de He, notre guide chinois : il a « vécu » dans l’Ouest pendant la « Grande Révolution culturelle » comme il ne manque jamais de la nommer, exilé condamné à planter des choux et où les étudiants étaient logés, entassés et prisonniers, de fait, à plusieurs dans des sortes de caves. Ce n’était pas drôle assurément. On s’en sort comment ? Comment devient-on ensuite guide francophone, très cultivé, dans les horizons où l’on a tant souffert, comment les voit-il, il ne le dit pas.

Les grottes de Kizil sont un ensemble magnifique, en calcaire, beige, doré, et pleines de peintures bouddhiques, elles ont été creusées, selon la légende, par un jeune maçon épris de la fille du Roi qui lui demanda de creuser mille grottes, il mourut à la 999e. La princesse partit à sa recherche et mourut à son tour de tristesse en le découvrant inanimé, une fontaine surgit dans ce défilé qui s’appelle la Source des Larmes. En revenant des Grottes, nous avons vu brusquement le ciel devenir tout noir, un vent de sable violent et beige foncé s’élève, tourbillonne, pliant les mûriers, les peupliers, les tamaris, aveuglant et déséquilibrant les petits marchands de boissons, les touristes et les soldats chinois dans les premières grottes. Ensablant et soufflant jusque dans les chiottes en batterie, où nous nous réfugions, longue rigole claire qui coule sous nos pieds, entre nos jambes, à cinquante centimètres en dessous. Les plantes cueillies et le sable ramassé dans mes bouteilles de plastique. Et puis la route, le déjeuner dans le patelin aux maisons basses, poussière, près de la poste, avec des estomacs de porc vinaigrés excellents, dans le décor froid et carreaux de faïence d’un restaurant sans grâce.

Le soir, l’allée de peupliers, bordée de tas des pastèques, mène à Aqsu, grosse ville plate où nous nous promenons après le dîner, le long de la route plantée d’une contre-allée de buissons poussiéreux. La place, nœud de fils électriques en surplomb, d’un poteau à l’autre.

J’écris tout ceci à Kashgar, nid de trafic style Lotus bleu et Grand Jeu mélangés. Ai-je seulement parlé du goûter ouighour et de leur habitat ravissant, leurs tissus à fleurs, les montagnes de gâteaux sucrés, les arbres fruitiers dans le fond de leur jardin, le long du ruisseau qui dessert tous les jardins de la rue.

Les têtes des chauffeurs, sans autre particularité que leurs yeux précis, leur air à la fois tendu et vide. Toujours les camions métalliques peints en bleu et chargés de charbon qui tombe par minuscules morceaux le long de la route et que je ramasse quand on s’arrête pour faire pipi. L’accident du car écrabouillé, - on croise au moins deux accidents terribles par jour, car la brillance du paysage et la fatigue de la route droite sont mortelles pour des gens qui conduisent sans doute bien au-delà de douze heures par jour -. Et toujours sur la route ou dans les rues de village, les charrettes bleues pleines de charbon pour l’usage domestique, petits tas noirs et brillants, avec des pastèques ou des piments ou des barils posés dessus.
Parfois un chien assis, en équilibre, roule fièrement en tenant la tête dans le sens du vent.

Kashgar, jeudi 9 septembre 1993


Kashgar, donc. Un temps sublimement agréable pour visiter la belle mosquée en réfection, qui sert de tombeau à « la concubine parfumée » et à tous les pachas et Hodjas de sa famille. Je me sens de cœur avec Pierre Loti à 100% devant les coupoles et tons vernissés, bleus et verts. L’enterrement : l’horreur des touristes photographiant cette intimité. La mère de Jean-Pierre ne participe pas à cela, elle est malade, dans le fond de son lit à l’hôtel, et ne verra pas une miette de Kashgar.

Les mômes du jardin d’enfants jouent une petite saynète pour nous, ils forment un extravagant cocktail d’Asie centrale, chinois, turc, arabe, kirghize, (enfin, venus de la steppe) et un blondinet aux yeux bleus, à cent pour cent russe. On voit que les minorités ont droit à davantage d’enfants, il y en a plein partout dans ce voyage, en ville et dans les villages, de tous âges, avec des yeux brillants comme des escarboucles, pleins de curiosité et souvent prêts à rigoler devant nos têtes exotiques aux cheveux de couleur.

A l’hôtel, les Pakistanais, répandus sur leurs lits par la porte ouverte de leur chambre comme dans un film, s’étalent, tout gros sous leur chemise blanche impeccable trop tendue et longue, tenant ou recomptant des liasses de billets. Des billets tenus par liasses épaisses entre leur pouce et le haut de leur index, démesurément ouverts, billets doux et crasseux.

L’après-midi, on a traîné le long des rues du bazar, baume du tigre, quincaillerie, chaussettes, chaussettes, chaussettes, tissus colorés, à grosses fleurs, couvertures, fruits et légumes. Petites pharmacies traditionnelles avec des colliers de salamandres séchées, des quantités de petits pots, et dehors, ailleurs, des étalages de produits « modernes », pilules occidentales, sans nom, dans de petites bouteilles. Des dispensaires minuscules sont signalés par un rideau de toile avec une croix rouge, idem pour les boutiques de dentistes, signalées par des dessins effrayants de dents. Ceci après une fraîche et reposante visite à une mosquée où Ahmed nous a montré comment il priait. D’habitude, il accompagne les groupes qui vont au Yémen. Il a remplacé au pied levé la guide prévue, qui était sinologue, mais comme la grande partie du voyage se déroule en Chine musulmane, avec les petites et grandes mosquées, les femmes dans leurs terribles burqas couleur caramel à Kashgar, les mecs à bonnet en crochet blanc, on a mis Ahmed en guide pour ce voyage, c’est assez judicieux, il dit « Salam » à tout bout de champ et ça ouvre les sourires, les visages et les maisons près des minuscules mosquées de village, peintes en bleu ou en rose. Les tapis rouges dessinés pour désigner les places. La pendule de la grande mosquée de Kashgar avait l’air de venir de Morez 1935.

Encore un bazar sale, exotique, et puant par endroits, on peut manger du pain très joli et très bon cuit dans les fours en creux où on aplatit la pâte le long de parois, j’adore manger dans la rue, me sentir comme chez soi, comme dans les petits villages – ou le long des routes - on mangeait aussi des pastèques, avec le jus qui coulait, tout sucré et tout frais, on se sent juste des êtres humains en train de se rassasier ou de désaltérer. Il paraît que ce bazar n’existe plus là où je l’ai vu, il a été déplacé à l’extérieur de la ville et banalisé, remplacé par des enclos bien distribués.

La certitude d’une sagesse acquise dans ce bout du monde, oui, le cœur du monde, où je suis. Cœur de l’Occident et de l’Orient où les deux mondes se sont rencontrés, où ils naissent tous les jours. L’entrée de l’hôtel, avec les gardes en tenue militaire. Toujours les gros Pakistanais en blanc, les liasses de billets, partout. Dehors, les changeurs clandestins, entre l’argent touriste et l’argent du peuple.

Derrière l’hôtel, s’élève l’ancien consulat russe : c’est là qu’on prend le petit-déjeuner, grosses brioches de riz, petits légumes au vinaigre, soupe de riz, et quelques éléments plus internationaux pas très bons, œufs au plat graisseux, c’est sous ces plafonds ornés et entre ces meubles art nouveau que s’est jouée une grande partie du Grand Jeu entre Russes et Anglais.

Kashgar, vendredi 10 septembre 1993.


Connaissance plus intime de la vieille ville sur sa colline de terre, les bazars non touristiques, les Ouighours et les Hui des villages, si charmants, avec leurs yeux chaleureux et gentils, leurs bonnets divers, leurs maisons qui ressemblent à quelque chose de bien, le lit et le tapis de la vieille dame qui nous a fait entrer avec Ahmed, et les autres sympa, elle nous montre son lit de dentelle aux mille oreillers, ses couettes rouges et son salon de brique. Les petits enfants aux visages ouverts, ou pointus comme des fouines, sous leur casquette, ou renfrognés, les rieurs devant ces bestiaux étranges à cheveux colorés qui se promènent dans leur rue avec montres et appareils photos.

La sortie de la grande mosquée du vendredi à Kashgar ressemblait à une sortie de meeting, avec tous les mecs en casquette et les quelques vieux à couvre-chef locaux. J’ai trouvé qu’ils n’avaient pas l’air affables du tout, plutôt carrément hostiles. Nous n’étions pas les bienvenus, avec nos airs d’Occidentaux accomppagnés par un Chinois Han bon teint. Ils étaient très couverts, malgré la chaleur de septembre.

Un petit garçon portait un tee-shirt européen crasseux à mort, avec To be or not to be en anglais, minuscule Hamlet ouighour.

Kashgar - Sashi - Khotan, samedi 11 septembre 1993

Le samedi 11, nous avons roulé toute la journée, le matin dans une espèce de désert plat avec touffes d’armoises et d’herbe semble-t-il. Paysage assez monotone. Sous un ciel voilé, le soleil ressemble à un disque lunaire dans du gris très pâle. Des couleurs très douces, atténuées.

A une heure, l’arrivée à Sashi, avec un petit marché hypercoloré, nous a réveillés. Nous sommes descendus du car, au milieu, des malles de mariées peintes et brillantes avec de grosses fleurs, ou des décors géométriques, des tissus clinquants de couleur et brillants, satin synthétique. Le petit caravansérail ravissant avec son enseigne de restaurant et au-dessus sa frise où sont peints des bus qui ont remplacé les chameaux comme signe du voyageur. Il ne reste pas grand chose, sinon le souvenir qui traîne, de l’active ville d’étape de la Route de la Soie. Des maisons avec des balcons de bois sculptés ou peints bordaient dans toute la rue principale assez poussiéreuse, les gens nous regardaient vachement, c’était nous l’exotisme.

Après le déjeuner et à part quelques très rares oasis avec leurs belles allées de peupliers, le désert de Taklamakan a commencé, avec des tons sable évidemment et des coups de lumière plus intenses dans le ciel toujours gris lumineux d’une beauté très grande. Arrêt le long du petit canal d’eau grise pour manger une pastèque sous les saules. Quelques femmes vendent des fruits, de l’eau. Des petits enfants traînent dans la poussière autour d’elles, en nous regardant. Il y a aussi tous les pipis exotiques, le long du car censé nous masquer (on doit être visible de loin pour n’importe quel chauffeur de camion), et le fond de car où j’ai ri toute la journée avec Pierre, Ahmed, Anne-Paule et Yvonne, à propos des surnoms que les guides locaux et les chauffeurs nous donnent (je suis « la femme de sable », à cause de mes ramassages de sable en bouteille un peu partout), Dominique et ses bavardages est La Femme-Parole. Le monsieur veuf qui râle toujours en regardant sa montre est surnommé Jimucha, ou quelque chose d’approchant (c’est phonétique), il paraît que c’est le nom d’un vieil emmerdeur dans un roman chinois classique. Ri aussi de nos vieux souvenirs de 1968 et de nos activités syndicales.

Khotan, la ville est laide et moderne, malgré son nom merveilleux et son emplacement fameux sur la Route de la Soie. Ce que j’en ai vu faisait plus monde « coco de l’Est » que caravane, immenses avenues pour deux voitures à âne, et un militaire à pied. Des paquets de fils électriques invraisemblables. La chambre de l’hôtel donne sur un tout petit balcon couvert, il doit y avoir des moustiques. Non loin, commence la zone militaire interdite, avec les essais nucléaires vers le Ko Ko Noor. Les chiottes sont bouchés, la douche est sans eau froide et les serviettes ont l’air carrément de serpillières.

Khotan, dimanche 12 septembre 1993.

Le matin, nous avons fait la montée sur la dune du Taklamakan près de la ville, avec des flopées de touristes japonais sous leurs masques, leurs gants et leurs chapeaux mi-pluie mi-soleil, imperméables. Ils ressemblaient à des shaddocks. Les enfants ouighours, très crasseux, semblent ici habitués aux touristes.

Ensuite après avoir rempli une bouteille de sable, posé en lotus sur al dune pour Anne-Paule, reçu un jujube d’Ahmed (noyau à planter ?) et cueilli une feuille de mûrier, nous sommes partis acheter du jade dans un magasin-atelier d’État ennuyeux et poussiéreux. Achat d’une pierre (jade) montée en bague, très pâle. Dehors, un môme avait un tee-shirt avec Viens Jouer.

L’après midi, on est parti à la Rivière de jade, où j’ai ramassé un très beau caillou.


Puis au marché du village, je ne sais plus le nom (Yarkand ?), bazar du dimanche, fascinant, des visages si peu déguisés, nous étions le centre d’attraction, certains craquaient visiblement pour Anne-Paule qui leur plaisait beaucoup avec sa grande taille moelleuse, son air doux et souriant. Les galettes de pain étaient succulents, une fois de plus. J’adore ces repas nonchalants dans la rue, en traînant au milieu des « hush hush » des charrettes à bras, surencombrées, des ânes, les tadjiks avec leurs bonnets hauts si chics, le mendiant avec des yeux verts gris sublimes, un type avec une « tête de Christ » (sans doute un Tadjik) magnifique.

Je n’en reviens toujours pas d’être là, de voir cela, de sentir cela, de vivre cela, comme une chance monstrueuse. Puis, sables, sables, jusqu’à la ville en ruines qui fut Khotan, la vraie, celle des caravanes et dont il ne reste rien, cueilli une fleur mélancolique à la manière de Pierre Loti, sic transit gloria mundi, sens de la vie qui va et coule constamment.

On a pris le thé chez des Ouighours, 4 enfants dans cette famille et un 5e en train, le principe de l’enfant unique est bien battu en brèche dans tout le Xinjiang, la petite femme édentée (très jeune) enceinte jusqu’aux yeux sous son pull en point mousse jaune, tous avec des regards si gentils dans le sens où on ne peut pas y déceler d’envie, et pourtant il y aurait de quoi, nous sommes si monstrueusement riches par rapport à eux.
Leurs lits sont

dehors, comme partout dans la région à la belle saison, ils étaient bien plus pauvres que ceux de Kuqa qui nous avaient reçus avec force galettes, figues, fruits, très syndicat d’initiative, ici non, ce n’est pas organisé, juste improvisé pour voir des gens, en somme, comme ils se seraient payé une séance de cinéma (et nous idem ?), rien que leur thé, quelques fruits, une gentillesse à tout casser. On « parle » avec les mains, les yeux, la bouche, en souriant, en comptant, en regardant, finalement on se comprend assez bien, juste quelques mots de chinois basique, les mêmes que les premiers arrivants, le minimum, très bon, merci, quelques chiffres, etc.

Le soir, grand fou-rire au dîner, je ne sais même plus le sujet, on rit beaucoup dans ce voyage, Ahmed, Anne-Paule, Pierre et Antoinette, Yvonne et Louis, mes copains syndicalistes CGT de la Poste. Après dîner, on se succède à une séance de massage dans un des coins de cet hôtel bas en béton assez laid et grand, avec un petit magasin comme tous les autres, des chocolats mauvais dans des papiers colorés, des tee-shirts très jolis (cette année-là c’était la grande mode des tee-shirts, j’en avais ramené plein et je regrette encore celui avec les ayas). Chacun ressortait moulu de la séance qui avait lieu dans un cagibi, le massage était fait par une énorme femme ouighour qui pétrissait les gens sur un petit lit de fer avec une force effrayante et sans mot dire, forcément, on ne parlait pas vraiment les mêmes langues, et, en la quittant, on n’était moulu, plus bon qu’à se coucher et dormir enfin.

Ne pas oublier les tons de sables de perle sous le ciel gris dans le désert en arrière de la ville. Une harmonie en velours de sable à peine un peu brumeuse.

Khotan - Urumqi, avion, lundi 13 septembre 1993.

Dans la journée, on a enfin vu de la soie, les cocons et la soie, sous les mûriers, la petite fabrique, les cocons entassés dans de grands couffins, la vie artisanale pas comme en vitrine, elle semble à peu près vécue. C’est de là que partaient les tissus qui faisaient rêver les Romains.

Cette fois, on prend l’avion, on arrête - et je le déplore -, de se traîner dans les sables et par car. L’aéroport était tout petit, l’avion pour Urumqi était un Tupolev très neuf, ma foi, mais qui puait le hareng saur et le tabac, et d’où j’ai eu pendant une grande partie du voyage une vue superbe sur les Tian Shan enneigées.

Changement de décor : cette fois on retourne pour de bon à Urumqi une énorme ville, très plaisante, avec beaucoup de restaurants dehors. Nous arrivons, sales comme des voyageurs du désert et couverts de huit jours de poussière sur nos bagages, à l’Holiday Inn, hôtel gigantesque et très luxueux, luxe, calme, ne manquait que la volupté. Mais la baignoire immense et très basse, avec de l’eau qui coule bien fort, sortant de robinets neufs et brillants, bouillante et froide à volonté. La civilisation. L’hôtel est excellent, des petites jeunes filles passent et repassent des serpillières sur le marbre étincelant d’un hall immense, sans regarder personne. Ennui de ce travail.

Lit immense, de 2 mètres cinquante plus ou moins, de large. Fenêtre cintrée qui donne sur la ville, panoramique magnifique. Chateaubriand comme toujours,


« Et j’ai vu le soleil se lever sur Urumqi ». Mais j’ai mal à la gorge, rhume, et fièvre. J’avale des cachets. D’ailleurs que faire d’autre ? On ne doit pas être malade si loin de chez soi et avec tant de choses à faire et voir, fût-ce dans le brouillard de la fièvre.

Urumqi, mardi 14 septembre 1993

La journée suivante a été tuante et inutile, la seule, je suppose, dans ce voyage, qui m’ait paru vraiment inutile, mais c’était peut-être parce que j’étais malade, on a fait des kilomètres pour monter voir un lac de montagne, qui était comme on en voit cinq cents dans les Alpes, bleu brillant acier, encadré de montagnes et de prés très verts. Le tour en bateau dessus a duré dix minutes heureusement, pas plus, car c’est toujours effrayant d’être sur ces embarcations, même quand elles sont assez grandes. Crises habituelles des « photographes », comportements plutôt racists d’Andrée et Dominique pour je ne sais plus quelle raison, froissant les délicates personnes que sont Guy et Marcelle. Jean-Pierre confond yaourts et yourtes, pave ses discours de ses « perles » incessantes, « je ne suis pas macho, je suis célibataire », ou « je ne peux pas aller faire pipi à gauche, puisque je suis de droite » ; et le comble « Je ne parle pas aux cons, ça les instruit ».
Redescente ensutit ans la ville, une journée d’excursion d’une banalité considérable.

Mes symptômes de grippe disparaissent, mâtés par les cachets en grand nombre. Le soir, l’agende de voyages offre un gâteau d’anniversaire à Elisabeth avec un « sujet » en suif de mouton représentant la longévité et Liu, le guide local, un charmant jeune homme de vingt-deux ou vingt-trois ans, qui ne parle qu’anglais, a chanté successivement un air ouighour et un air chinois totalement beaux, « formes » musicales non compréhensibles, on ne prévoit ni la fin, ni les développements ni les « reprises ». Et moins encore le sens.

Urumqi, mercredi 15 septembre 1993
Le matin, on visite le musée vieillot avec quelques très beaux objets. Un coffre funéraire magnifique en terre cuite. Les gros anneaux énormes en bronze, la momie en velours rouge dans son atmosphère feutrée et assourdie. Le petit marché, en sortant, alterne ses tas d’ordures puants, mélange de pourriture et d’excréments sous le soleil, avec des étalages de fruits et des cageots de légumes, des bouts de viande, et tous ces Chinois affables ou pressés ou indifférents sauf à leurs affaires, à ce qu’ils sont en train de faire, là, maintenant, et qui ne doit pas souffrir de concurrence si l’on veut mener à bien ce que l’on fait.

Le déjeuner a lieu dans un libre service chinois. L’après-midi, on a erré pour tuer le temps au Parc du Peuple, j’ai un peu parlé avec Lucie toujours charmante, typiques du monde des musées, envoutée par ses travaux sur les peintures murales, le genre que je redoutais de trouver multiplié dans les groupes mais ici, comme elle en est finalement l’exemplaire unique, elle devient fine et précieuse.

On boucle la journée avec des courses, le magasin de montres, le dîner, la gare, la salle d’attente comme dans un roman colonial pour les étrangers

La nuit du 15 au 16 septembre 1993 , voyage en train d’Urumqi à Dunhuang

Le train lui-même, est formidable, énorme, un vrai « monstre de fer », un dragon, qui doit pouvoir tout renverser, et nous prenons possession de la Ière classe « molle », sale et vieillotte, avec des petits éléments de dentelle crasseux le long des couchettes, sur l’oreiller, la petite serviette éponge grisâtre sur un fond coloré imprimé, qui sert de taie d’oreiller comme dans tous les hôtels chinois où on a eu l’occasion d’atterrir, râpée par des lessives sans doute énergiques mais sans détergents, la chef de train avec sa casquette et son air de garde rouge si dur.

J’admire la hardiesse de Marcelle qui descend de la couchette du haut et court en slip faire pipi à deux heures du matin dans le couloir sur la moquette crasseuse. Les chiottes du train sont effrayants, en fer, à la turque au-dessus des voies.

Dunhuang, jeudi 16 septembre 1993

Le matin, le petit déjeuner vient à nous, Ahmed passe de couchette en couchette avec quelques vivres assez infects, confiture, pain spongieux, thé ; je tombe amoureuse du verre sublime de la compagnie chinoise des chemins de fer avec son sigle rouge, que l’on déclare cassé sur un formulaire ad hoc, pour l’acheter en définitive, pour 5 yuans et la matinée se passe, à trente à l’heure dans le désert, puis on se trimballe à travers les compartiments et les wagons de bancs durs, des Chinois entassés, dans une tabagie intense, avec des crachats partout, des épluchures de graines de tournesol, et au bout, le wagon restaurant aux nappes hyper-crasseuses et à la cuisine délicieuse.

Le paysage se resserre, on passe dans un défilé, on arrive à la gare qui dessert Dunhuang, qui se trouve à deux heures à faire dans un car trop petit, où nous sommes entassés, sans clim, bouillant dans le desert, les vitrz laissant arriver un air brûlant et du sable.

Arrivée au stupa et aux dunes, mini-exploitation touristique, chameaux, quelques-uns grimpent pour une promenade à dos de chameaux, je m’affale au pied d’une dune, avec mon chapeau de toile, et on fait quelques achats à des petites baraques pour touristes. Accrochage entre les râleurs du groupe et les autres à l’arrivée à l’hôtel car on craint de ne pas avoir de chambres. Finalement tout s’est arrangé en trois minutes et j’ai partagé, cette nuit-là ma chambre avec Anne-Paule, alors que nous étions deux single : on a parlé comme des pies jusqu’au matin, c’était agréable pour une nuit, cette compagnie.

La ville de Dunhuang ne me semble pas belle, le marché de nuit où nous allons après dîner, est très arrangé pour les touristes, atmosphère tellement différente de nos « pures » bourgades de l’Ouest. Je n’aime pas vraiment, ce sera comme plus tard Pingyao ou l’Armée de terre, c’est vraiment trop touriste.

Dunhuang, vendredi 17 septembre 1993.

On est allé deux fois aux grottes, creusées à la face de la petite falaise qui longe la rivière et ses arbres minces, mes chers peupliers. Matin et après-midi.

Les grottes sont belles, mais on ne nous montre qu’une maigre sélection, les moins aimables, les moins ornées, peut-être ; en tout cas, on n’a pas droit à l’effet de masse qu’il faudrait sans doute pour comprendre ce monde. Ces peintures du Bouddhisme des plaines sont décevantes à côté de celles du Tibet. Leur relative fadeur doit souffrir aussi du fait qu’on ne les voit pas bien, debout, entassés dans la grotte, avec un mince pinceau lumineux, il faudrait les voir de front, juchés sur un échafaudage, comme les prennent les photographes ? Pourtant, c’est idiot, elles sont faites pour être vues dans ce volume, d’en bas, en levant la tête.

Dehors, le long de la rivière, en touristes de base, on se prend en photos dans des costumes Qing, très jolis, moi en princesse avec une très lourde couronne, les mains tenues sur l’énorme cerceau qui à la fois donne une contenance et interdit d’en avoir une autre, la coercition de l’élégance figée. Le soir, avec Pierre, Antoinette, Anne-Paule, etc., on se jette dans les petits fauteuils de cuir de l’hôtel, en buvant un coca, histoire de se dépoussiérer ; dans un coin du salon, il y a un Japonais complètement pété, soutenu par un autre, comme j’en verrai, dix ans plus tard, tant et tant dans les rues de Tokyo, cette terrible échappée dans l’alcool faite par des êtres par ailleurs si constamment convenables.

Route Dunhuang – Jiayuyang, samedi 18 septembre.

La journée de route est très longue et assez fatigante, et puis, j’avais mal à la tête et dans la nuit, j’avais avalé des véganines qui m’avaient mise dans du coton et rendue fatiguée, mal réceptive aux choses. A l’arrière du car, on a fait une petite tente para solaire mais la chaleur me donnait l’impression d’être vieille, gonflée et fripée.

On s’est arrêté à Qiaowan, ville fantôme où j’ai mangé une pastèque, j’ai erré dans ses murs fondus, pas encore livrés aux archéologues, encore une cité pure du passé comme en trouvait Flaubert ou les visiteurs d’Orient du XIXe. Des milliers de tessons, récents ou non, peu importe, le côté en même temps très Far West de la petite bicoque où on a acheté une pastèque, avec la station service en face. On arrive ensuite dans une ville (Pecheng  ?) où on a déjeuné dans ce qui ressemblait à un buffet de gare, la place avait le même style que les autres gares et place de gare vues avant (et après).

A nouveau le désert, les monts Qilian, chaîne de plus de 6 000 mètres, crêtes enneigées, l’étonnement, que dis-je, la honte de ne pas avoir soupçonné auparavant l’existence de ces montagnes si belles, si majestueuses, dispensatrices de filets d’eau de la fonte des neiges, pour des oasis assez prospères, loin de tout, pourtant. Il y a toujours les damnés de la terre chinoise que sont les cantonniers – là, je crois que ce sont vraiment des cantonniers, pas des gars du lao gai, ils n’ont pas le même regard – ils remuent des petits paquets de poussière le long des routes immenses avec leur masque sous un soleil de plomb, travail totalement inutile, semble-t-il en raison des étendues de sable infinies qui bordent ces rubans de routes droites. Une énorme usine avec des tours de refroidissement et des kilomètres de tuyaux brillants ou noirs, lance une fumée effrayante dans l’atmosphère. Sans compter, de temps en temps, des vrais bouts de lao gai, les fabricants de goudron hallucinés près de leurs fours en terre, sous le ciel et le soleil brûlants, maigres, regardant à peine, refaisant carrément un bout de route neuve au lieu du morceau abîmé qu’on ne répare pas.

Arrêt au dernier fort de la passe du Hexi, là où la Muraille de Chine touche à sa fin, encore un tout petit mur dans la montagne vers l’ouest, et c’est fini, j’aurai vu le bout avant le début, je me rappelle notre révolte de touristes devant la pluie au tronçon de Badaling l’année dernière. Je me sens déjà une vieille chinoise. Ici, la Muraille finit avec la demeure du général de cette lointaine garnison. J’ai fini mes photos panoramiques. Photos de nous en guerriers, Anne-Marie avait une tête de sauterelle caparaçonnée, et Ahmed, l’air d’un méchant général de bandes dessinées japonaises (malgré sa tête arabe). Le fort est très refait, mais peu importe, il est très beau, et il a été comme ça, autrefois, en service ; maintenant il sert de cadre aux films historiques.

Le soir, on visite des tombeaux souterrains dans le désert, avec leurs voûtes magnifiques, leur architecture en forme de coupole souterraine, en brique, mais j’ai presque une crise de claustrophobie dans cette atmosphère confinée et mortelle, partagée par Anne-Marie et Louis, nous sommes ressortis en catastrophe en plein air. L’air pénétré de Lucie prenant ses notes donne envie de contrecarrer son admiration dévote pour le passé.

Depuis Dunhuang, l’habitat a changé, petites maisons basses à toit de terre, avec une seule porte, murs blanchis, et, quand on voit par la porte, la cour intérieure est toujours pleine de pots de fleurs et de plantes. Cosmos de toutes les couleurs.

On a dormi à Jiayuyang. Sourire charmant du garçon d’étage. C’était l’hôtel Tianmen, porte du ciel. Le magasin de l’hôtel était assez joli mais les chocolats toujours aussi mauvais. Dormi comme un plomb jusqu’à deux heures et demie, bu un thé délassant, le charme des thés dans les hôtels de Chine où on trouve toujours, des sachets, de l’eau chaude dns les grands thermos, des tasses à couvercle.

Route Jiayuyang – Zhangye, dimanche 19 septembre 1993

Le matin, nous partons pour Zhangye. A partir de la passe, le paysage change, fini le désert, on est davantage dans une steppe herbeuse pas très serrée, les cultures sont nombreuses, sorgho, fleurs roses, luzerne et zinnias, oignons, riz, plutôt riches, finies les oasis et leur approche bouleversante le soir.

Des Chinois avec leurs visages si étonnamment divers, comme on le remarque aussi au cinéma, le petit marché où nous continuons à susciter l’étonnement, jujubes, fruits, et le long de la route et de la montagne, on voit les chercheurs d’or des Tianshan, ceux qui sont bien équipés, avec leurs tractopelles minuscules, et ceux agrippés le long d’une colline surmontée elle-même d’une ancienne tour à feu : les tours à feu ne nous ont pas quittés depuis le début du fond de l’Ouest, elles servaient de télégraphes par la fumée des bûchers que l’on brûlait sur leur faîte, pour annoncer les événements, qu’un cavalier, moins rapide que le vent, préciserait un peu plus tard avec un message.

A l’arrivée à Zhangye, nous trouvons un hôtel assez grand et l’air confortable, où nous déjeunons. La ville était une garnison importante du temps des Ming. Après déjeuner, promenade dans la rue, puis visite d’un temple très beau, le temple du Bouddha couché, immense, plus de 35 mètres de long, l’air si calme, le jardin du Temple sert de jardin public. Koubilai Khan, celui qu’a rencontré Marco Polo serait né ici ?? Les Chinois vont et viennent en famille, promènent leur petit môme unique, jouent aux cartes sur les petites tables basses sous les arbres, j’ai fini mon 2e petit jetable, pas assez pris de photos. Puis on visite la pagode à huit étages, qui jadis tournait et la mini-cité interdite avec sa tour de la cloche massive et très pékinoise, ming à n’en pas douter. Je suis sûre que je fais un des plus beaux voyage du monde.

Dans la rue, soudain, qui vois-je ? Françoise Lorton, (une collègue sinologue de l’EPHE), sa chère pipe au bec, l’air très joyeux, avec une cohorte de vieilles dames dont elle est guide. C’était à mourir de rire, nous avions toutes les deux l’impression d’avoir un mirage, et d’être dans le rêve de l’autre, ou la Chine tout entière dans le rêve du couloir de l’École à la Sorbonne. On s’est revues le soir à l’hôtel, elle a l’air heureuse d’être en Chine, c’est son élément ; elle n’en revient pas de nous voir, elle dit que c’est une ville où il n’y a pas de touristes ou pratiquement pas.

Zhangye et alentours - lundi 20 septembre 1993

La journée du lundi 20 est longue, très longue, avec le voyage nous mènent jusque vers les grottes bouddhistes, dont le Monastère du Sabot du Cheval, et, avant la montagne, nous traversons les paysages agricoles, les paysans font les moissons, le battage, les petites maisons de terre à cour fermée. Les collines, grises et âpres comme les collines de l’Ombrie sur certains primitifs siennois, avant les grottes du bouddhisme tibétain, les danses de je ne sais quelle minorité avec leurs voix perçantes comme des vrilles et très hautes, l’alcool de riz, le pique-nique dans leur maisonnette, la falaise où je ne suis pas montée, escaliers minuscules et raides, tout obscurs, et j’avais peur d’avoir le vertige en arrivant en haut.

Le soir, on a encore traîné dans les rues de Zhangye puis dîner, et organisation d’une attente vers le train en plusieurs étapes.

Zhangye - Lanzhou, Nuit et demi journée de train, 20/21 septembre 1993
Encore une salle d’attente étonnante à la gare avec les immenses fleurs de plastique, la tulipe piquée dans le palmier, les conversations durassiennes du groupe sur Claudel ou les plats en sauce, l’envie d’écrire un roman qui rendrait compte de ce réel irréel.

Puis c’est l’arrivée du train, - et pas dans la Gare de la Ciotat - avec sa gueule formidable, métallique et invincible, on court avec les bagages le long du quai, l’immensité du train, au moins trente wagons, le fou rire le long des wagons, les Chinois aux fenêtres se foutant de notre gueule d’autant qu’on a fait deux fois le train en long, ne sachant pas si notre précieux wagon réservé était en queue ou en tête ; finalement, il était en queue, j’ai déchiré mon cher blouson bleu en montant à toute vitesse, et j’ai assez bien dormi, en me réveillant aux arrêts, où les noms en chinois sonnaient dans l’air du désert.

L’accident est arrivé un peu avant je ne sais quelle gare, on allait à trente à l’heure, mais le train a dû freiner un peu brusquement et l’onde de choc du freinage le long des trente wagons nous a tous jetés par terre, Lucie et Anne-Paule, dans le compartiment à côté sont tombées de leur couchette, et sed sont fait pleins de contusions, Pierre s’est enfoncé le front sur le marche-pied de la couchette du dessus. Dans mon compartiment, on petit-déjeunait, je me retrouve pêle-mêle par terre dans la confiture, avec Jimucha, Guy et Marcelle, son bob de la Semaine de Suzette enfoncé tout de travers par le choc.

Les conversations commentent l’événement jusqu’à l’arrivée à Lanzhou, la voie se resserre, devient une étroite tranchée terreuse où passe la voie ferrée, de grands immeubles surgissent de partout, sales et colorés, avec leurs fenêtres qui ouvrent, comme partout en Chine, à l’extérieur, petits balcons étroits, sales et encombrés, pots de plantes qui grimpent.

Lanzhou, mardi 21 septembre 1993

Le Fleuve Jaune coule non loin, c’est un affluent à lui qui a fait la tranchée. Épais et boueux comme je le rêve depuis les leçons de géographie autrefois à Blandans. Le Fleuve Jaune me tuera, image de mon amour pour la Chine, chaque fois que je le vois, le verrai et reverrai, en vrai ou au cinéma, il est la métaphore de la Chine, sublime, énorme, boueuse, entêtée, étalée, rapide.

Lanzhou, où nous arrivons avec des heures de retard à cause de l’accident, est une grande ville animée et chinoise à souhait, les propos racistes d’Arlette pointent leur nez, je ne sais plus pourquoi, le récit d’espionnage de Jimucha partant pour la guerre en 1939, empliage surréaliste des propos des uns et des autres ; puis on parcourt le musée superbe au pas de course car il fermait, on était tellement en retard, j’y vois la petite armée de terre que j’avais vue au Grand Palais. Tout était sale à faire peur, grandes salles désertes, vitres dégoûtantes, matelas de poussière, nous courons dedans (je devais y retourner par un froid de loup en 2000, il était toujours assez hostile, il paraît qu’il est en réfection et sera rouvert en octobre 2005).


En sortant nous montons à la Pagode Blanche, arrivée en soufflant comme tout après la montée raide au-dessus du Fleuve Jaune. On nous offre un thé bien agréable dans un petit kiosque, comme ça, pour rien, peut-être pour nous pousser à acheter : c’est une coutume très chinoise et très agréable, car cela n’engage à rien, on a bu, j’y pense, dans des tas d’endroits, par exemple, sous la pluie sur la route de Urumqi à Turfan où on vendait des pulls en cachemire sous des peupliers ou dans des magasins de perles dans des régions un peu tristes.

Lanzhou - Pékin, mercredi 22 septembre 1993

Hier soir, j’ai regardé la nuit tomber sur le Fleuve Jaune, Lanzhou m’a bien plu, je ne sais pourquoi, coincée, alignée et active le long de la passe étroite, l’air est enfumé à mort par les usines et leurs hautes cheminées, dans un nuage toxique à couper au couteau sur la ville la plus polluée de Chine, paraît-il, et même du monde. Ce matin, le soleil s’est levé sur le Fleuve Jaune, et ensuite, voyage en car jusqu’à l’aéroport qui est loin de la ville, hors de la vallée étroite.

Avion BEA 154 assez plaisant, j’étais assise le long de la vitre, on a survolé des paysages admirables, collines de lœss, déserts arides et les merveilleuses petites maisons et les merveilleux petits jardins derrière, petits villages de briques en plan carré et clos au milieu des terres jaunes et ocres, petits champs rectangulaires, la Chine du nord. Ciel bleu. Lacs verts ou bleus.

Le Fleuve Jaune serpente très paresseusement et sans pente dans ces terres qu’il a créées et engorgées. C’est dans ces régions que Wang Chao tournera, en 2000 et 2004, L’Orphelin d’Anyang et Jour et Nuit, films assez sublimes et austères qui sont venus me rejoindre à Paris quelques années après ce voyge : tristesse des personnages écrasés par la nature autant que par la société, la femme du patron de Jour et Nuit rejoint l’ouvrier costaud et dévoué, le soir, au moment des coupures de courant, tous essayent de se glisser dans le flot de la Nouvelle Grande Ère, pour gagner des sous et changer leur âne contre une moto ou une sorte de jeep, leur village contre la ville, sans pour autant se dégager des vieux principes de respect aux maîtres, les vieilles culpabilités qui les rendent impuissants avec les filles, dans le fond des auberges, avant d’acheter les vestes de satin rouge pour l’épouse du fils du maître-

Plus tard, dans un autre paysage hérissé aux arêtes coupantes adoucies, un peu, par les arbres, on voit courir la Grande Muraille sur le haut des crêtes boisées.

Et puis Pékin, l’aéroport. Le Nouvel aéroport. L’autoroute bordée de mille tours et de minces peupliers, Pékin étourdissant de constructions, de tours dorées et blanches à toit relevé, un Dallas rêvé par un Chinois de Hong Kong, la folie a pris la ville depuis l’année dernière. Complètement différente de l’an passé. Et ce Pékin de 1993 m’apparaîtra petit et sage, dans le souvenir, au milieu des folies de constructions neuves de l’année 2004, quatre ans avant les Jeux Olympiques enfin obtenus pour 2008.

Pékin, jeudi 23 septembre 1993

Une fois encore j’ai vu le soleil se lever sur Pékin.
L’impression, comme une évidence que c’est là qu’est le monde, comme Hegel en voyant passer Napoléon. Une force immense, irrépressible, l’avenir.

La visite se fait dans une course éperdue, car nous voulons voir le plus de choses possible dans cette journée « libre ».

La Cité interdite, au pas de charge, puis on a couru comme des fous sous la place en prenant le passage souterrain, jeté nos affaires en consigne dans les petites guérites, car il faut arriver mains libres, corps dégagé devant le Grand Timonier. Défilé silencieux et rapide le long du cercueil de cet homme immense et figé, jaune cireux. Montres et stylos acheté derrière le mausolée de Mao, où se trouve un magasin grisant comme ceux de Lourdes, avec tous les objets à l’effigie du Timonier.

Avec quelques-uns de mes meilleurs amis du groupe, nous frétons deux ou trois txis pour aller voir le Palais d’été dans l’après-midi, à travers une sorte de banlieue encore plantée de champs maraîchers. Nous marchons dans l’immense parc, nous visitons les pavillons qui sont encore accessibles. Le bateau de marbre, non-sens admirable, éternellement ancré, est plein de touristes chinois. Les bassins de lotus sont épanouis.

Quand on revient en ville, près de la Place Tian An Men, les petites échoppes de toile qui sont autorisées à stationner sur les trottoirs, changent de contenu, à vue, à 4 heures de l’après-midi, hop, tout le monde de l’habillement remballe les tee-shirts, les chaussettes ou les chaussons de feutre, et les vendeurs de soupe aux raviolis et autres petits repas débarquent pour prendre leur place. En 1993, les commerçants russes arrivaient avec de grosses liasses de billets dans la main, pour acheter les vêtements par paquets énormes.

Sur cette même avenue, il y avait eu, dans l’hiver 1992/93, l’ouverture d’un Mac Do, qui depuis a été démoli, et il y en a des dizaines d’autres dans toute la ville. Maintenant – j’écris ceci en 2004 - les petites baraques ont été harmonisées et éloignées de la place Tian An Men pour rejoindre les trottoirs du quartier devenu chic du Peace Hôtel, où elles offrent un contrepoint amusant aux grands magasins, elles sont prospères et offrent toutes les spécialités de bouffe des provinces. Les touristes s’y pressent. Les Pékinois aisés aussi. Les pauvres traînent dans les environs, essayant d’accrocher les touristes pour leur vendre des petits trucs, quelques-uns mendient.

Des quartiers anciens disparaissent mais des quartiers anciens subsistent, une vie ancienne aussi, un jeune homme charrie des briquettes en plein cœur de la ville. Autant de choses qui vont disparaître rapidement.
La nuit tombe sur Pékin 1993. Ils attendent le verdict pour les J.O. de 2000, la ville est pleine de fleurs et d’affiches sur « Pékin 2000 ». Wei Jingsheng, l’un des plus célèbres dissidents de 1979, aura été libéré peu avant dans l’espoir de faire bel effet pour la question aiguë des Droits de l’homme. Dernière soirée. Canard laqué. Puis, nous marchons jusqu’à Tian An Men, la nuit est tombée.

Le lendemain, vendredi 24 septembre, à peine serons-nous envolés, la grande déception tombera : non, Pékin n’aura pas les Jeux, ce sera Sydney. Par sympathie, quatre ans plus tard, je ne regarde rien des Jeux de Sydney.

Je décide d’apprendre le chinois. Dès mon retour.

Intermède

Ni shuo han yu ma ? « Parlez-vous chinois ? »

Hiver 1993-1994, je m’inscris en cours de chinois, persuadée par cette citation de Confucius : Qui ne connaît le sens des mots ne peut connaître les hommes.

J’avais trouvé une petite structure héritée des anciennes Amitiés franco-chinoises, une petite salle sans fenêtre sous une ou deux ampoules jaunâtres, pas chauffée, l’hiver, on travaillait deux heures le samedi matin en manteau, avec des écharpes, ça c’était assez chinois, ça mettait dans l’ambiance, on ne chauffe guère en Chine et on ne fait pas davantage briller les lampes. En attendant que le Barrage des Trois Gorges tourne à plein régime, l’électricité est une denrée rare. Les paysans des villages, en plein hiver, jouent aux cartes dehors sous les réverbères municipaux, pour économiser la lumière chez eux.

Le professeur était une Chinoise de Pékin, qui avait une très jolie façon de parler, très claire. Elle était bonne enseignante, dans le sens où elle nous faisait comprendre, par ses attitudes, par le mystère de ses réponses à nos questions naïvement occidentales, que la Chine était un monde profondément exotique. Comment oublier que la temporalité, la temporalisation, n’est pas la même dans la pensée chinoise que dans les langues que nous avions déjà apprises, lorsque à notre question : « Et le futur de ce verbe, c’est comment ? », elle nous a répondu « Il n’y a pas de futur ». Non, ce n’était pas un « no future » désespéré, c’était une autre conception de l’essence du temps qu’elle nous livrait, massive, un temps que les individus parcourent, ou pourraient parcourir, en le fléchant à l’aide de particules temporelles, sans affecter la forme verbale, elle-même immuable, constant infinitif possible, action virtuelle, ouverte, qu’aucune situation ne modifie, mais qui modifie les individus, en ce sens qu’ils s’y savent pris, temps qui est une force qui va son chemin (tao) ; seuls sont affectés temporairement les individus, leurs actes, les espaces, les petites conventions de découpage de temps qu’ils ont inventées, herbes qui plient sous le vent pour y résister ou se redressent. Le futur et le passé sont là.

C’est une autre conscience du monde, un monde où tous les possibles sont toujours là, mais visibles ou non, actualisés ça et là, toujours en train de se préparer à disparaître en même temps qu’ils apparaissent. Aussi, après le sujet, dans l’ordre des mots d’une phrase, les compléments de lieu et de temps sont-ils toujours les premiers éléments donnés : tout est temporalisé, localisé, par les dizaines de particules permettant de situer quoi que ce soit, individu, action, dans le monde. Tout est question de contexte, de flux et d’avance sur un flux. Tous les possibles sont là, ils apparaissent ou non, s’actualisent ou non et ce pour chacun de nous. Tout est question de dosage, de rapport, de combinatoire, dans l’espace et sur des échelles fines ou surprenantes. François Jullien rappelle qu’à sa première leçon de chinois, il a appris que « Qu’est-ce que c’est que ça » se disait textuellement « Qu’est ce que cet est-ouest » (Shi shenme dong xi) ? Tentation d’entrer dans cet est-ouest. Monde relationnel.

Chaque samedi matin, cinq débutants dévots du chinois se retrouvaient, emmitouflés en hiver et manquant d’air dans les beaux jours : une jeune fille très douée qui voulait faire des études de chinois à l’Université et se chauffait les ailes dans ce petit cours privé, trois adultes plus ou moins doués qui pensaient que ce serait utile dans leur travail ou dans leur vie culturelle, et moi qui devais être la plus âgée.

Moi, je peux dire que j’étais là par amour, par un coup de foudre pour cet énorme pays. Les coups de foudre ne s’expliquent pas. On les vit. Ils sont le début d’une histoire. Les coups de foudre pour un individu, je connais, pour un pays, je ne savais pas que cela existait, jusqu’en 1992. Un coup de foudre entraîne un désir de reddition et/ou de possession, d’une personne à l’égard d’une autre, mais qu’est-ce que cela veut dire, lorsqu’il s’agit d’une petite bonne femme et d’un pays d’un milliard et demi d’individus singuliers, dix-huit fois grand comme la France, avec des paysages aussi divers que magnifiques, de l’Himalaya à la Mer de Chine, du désert de Gobi au Fleuve Rouge ?

Le groupuscule avançait donc vaille que vaille, dans le premier tome de la méthode d’Initiation à la Langue et à l’Écriture chinoise, de Joël Bellassen. Dès la première leçon, on apprenait que « être » ne servait ni à qualifier, ni à situer dans l’espace : ainsi « être grand » est pensé et dit en chinois par le seul mot « grand » : (La) Chine (est) grande. Dans certaines circonstances, les adjectifs de qualité sont des verbes, des verbes qualificatifs.

Un scintillement entre deux catégories grammaticales s’établissait, la qualité valait l’être dans certains cas. L’impermanence en grammaire. Nos catégories exclusives n’existent pas.

Il fallait nous débarrasser de la manie d’élever la voix à la fin de phrase, pour poser une question, cela déforme le ton des syllabes et donc le sens de la phrase en serait faussé ou inintelligible, car la particule ma qui servait à interroger était à prononcer en ton neutre : en ton haut, il deviendrait du chanvre, en ton descendant, un cheval etc. Sur le plan de la prononciation, chaque caractère équivaut à une syllabe, souvent le ton permet de distinguer les homonymes. Mais, comme nos syllabes, chacun peut avoir un sens à soi seul et en acquérir un nouveau en étant accolé à un autre pour former un nouveau mot. Comme les espaces entre les mots ne sont pas marqués, un premier casse-tête pour lire un texte chinois consiste à voir si le caractère qu’on déchiffre fait corps avec celui d’avant, ou avec celui d’après, ou vaut à soi tout seul. « On comprend cela d’après le contexte », disait fermement la Pékinoise.

Nous faisions nos exercices de prononciation, bien encadrés, car il ne faut pas dévier, ne pas dire sur un ton descendant le signe qui doit être dit sur un ton montant, faute d’abominables contresens, non-sens ou insultes. Ce que j’avais dédaigné dans le bus en arrivant à Pékin en 1992, nous le faisions très docilement avenue du Maine, j’avais compris qu’il n’y avait pas moyen d’y échapper. Notion de chœur ; notion d’ensemble.

La Chine s’apprend comme une culture du collectif dès l’apprentissage de la lecture. Nous faisions le chant des exercices d’ensemble à haute voix, en exagérant les quatre tons du chinois mandarin (haut, montant, bas, descendant) pour nous les mettre dans l’oreille. Nous étions comme les écoliers que l’on entend en se promenant dans les rues par les fenêtres ouvertes des écoles chinoises, répétition collective, pour faire entrer dans la tête de tout le monde, au bon moment de la vie, les tons si difficiles à reconnaître pour les Occidentaux ou pour dire les sons et phonèmes si riches dans la gamme.

Les consonnes n’ont pas la même prononciation selon qu’elles sont finales ou initiales, les transcriptions en caractères romais en usage sont souvent plus déroutantes que commodes, le j est une sorte de Tie ou de Kie mouillé, le r un j roulé avec la langue posée en arrière, des nuances fines à faire peur, ts’h, tch, tch’h, des je, jje, dze, dzj, des i qui indiquent seulement que la consonne qui les précède se prononce, quoique, parfois, il y a des exceptions, bref, une subtilité infinie pour nos oreilles et nos bouches.

La première année, j’ai pris tout le temps de m’enchanter à écrire dans les gros carreaux des cahiers : je me suis mis dans la main les règles de construction de chaque signe, - le trait horizontal avant le vertical, de haut en bas etc. Les règles essentielles sont les suivantes :

1. horizontal puis vertical
2. de haut en bas
3. de gauche à droite
4. l’extérieur puis l’intérieur (pour les caractères contenant des espaces clos).
5. le cadre n’est fermé qu’une fois rempli.
6. les traits descendants à gauche avant les traits descendants à droite.
7. pour les caractères à trois traits, d’abord le médian, puis à gauche, puis à droite.
8. le point (ressemblant à un accent) est posé en dernier.

La mémoire du tracé doit être acquise selon ces impératifs. Si l’on y contrevient, on ne peut pas bien retenir les caractères ni obtenir un tracé harmonieux. Le monde se donne cadré et encadré. Quel plaisir d’écrire le chinois : l’équilibre et l’harmonie des caractères, leur assise et leur grâce, leur beauté vous prennent le cœur. Même au bic, sans manier les pinceaux.

Cet hiver-là, nous avons appris près de 400 caractères : dans la totalité des années primaires, les enfants chinois en apprennent 3.000, qui suffisent, paraît-il, pour lire grosso modo le journal. Les finesses des découpages du temps se rendent par des constructions spéciales, indiquant la succession, l’antériorité, l’accompli etc. puisqu’il n’y a ni mode, ni temps de verbe. De même, les manières de comparer, l’expression grammaticale, dépendent de ce que l’on compare.

Nous nous sommes familiarisés avec un certain nombre de clés de l’écriture, on a compris un peu l’engendrement des caractères, à la fois formel et conceptuel, et nous avons eu le temps de nous effarer devant les particules distributives qui classent les mots selon leur nature, selon des règles qui raviraient Borgès : par exemple le classificateur ge s’emploie pour les individus en général, mais kou pour les personnes vues sous l’angle du nombre des membres d’une famille, bei pour le contenu d’une tasse ou d’un verre, ben pour les objets reliés, les livres, par exemple ; mais attention ! les journaux relèvent de la catégorie des objets plats, zhang, à laquelle appartiennent aussi les lits.

Il y aura du travail à l’infini.

(Au printemps 1994 je vais passer une semaine en Israël et, en septembre, une petite semaine en Corse, petites pauses avant de repartir pour la Chine, en hiver, 3e voyage)