La Chine au ras des yeux. 3 Du Sud au Nord, Noël 1994

Shanghai, Guilin, Xi’an, Luoyang (Longmen et Shaolin), Pékin

Shanghai, jeudi 22 décembre 1994

À peine avons-nous avons débarqués à l’aéroport et déjà nous sommes devant un temple, celui du Bouddha de Jade, le temps de haïr ma condition de touriste, une fois encore, mais, par ailleurs, comment être ici, comment faire sans cet appareillage protecteur, dans une ville immense, étroite, avec des rues minces et très longues, entrelacées, un labyrinthe assez effrayant, du haut du car, constamment bloqué dans des embouteillages épouvantables. Le groupe est trop grand pour être un groupe, plus de vingt personnes, c’est déjà des fragments de groupe avec des ‘familles’ en train de se constituer par vagues affinites à peine devinées.

J’ai le zèle de l’apprenti-linguiste, j’ai commence les cours de chinois depuis peu, je m’évertue à déchiffrer tous les caractères que je vois, et à prononcer intérieurement tout ce que je lis, c’est tuant. Juste se rappeler des points de couleurs, les pantoufles grises à pois rouge d’une vieille chinoise dans le Temple du Bouddha de Jade à huit heures du matin,. On le visite en descendant de l’avion, après une nuit passée sans dormir, assise dans un fauteuil trop droit. Et plus de deux heures dans un car, dans les bouchons depuis l’aéroport. J’ai le souvenir d’un escalier raide, et de nombreuses personnes qui font des dévotions devant un autel encombré de vases. On se déchausse, on se rechausse.

Les grandes rues ont des immeubles à plusieurs étages, hauts, imposants, mais en nopmbre encore modéré, quelques grands magasins bourrés de monde dans la rue de Nankin, avec des passerelles à quatre entrées qui évitent aux piétons de traverser les carrefours et qui desservent plusieurs grands magasins. Quantité de rues se branchent à droite et à gauche, certaines sont des sortes de longues impasses avec de petites maisons à tuiles sombres, minuscules boutiques chinoises : c’est le vieux Shanghai. Certaines sont en train de se faire démolir avec la rage qu’ils avaient à Pékin, il y a deux ans et demi. Les caractères me paraissent de plus en plus beaux, de plus en plus attirants. Les Chinois innombrables sur leurs vélos, tassés dans leurs bus comme des personnages de films, donnent de Pékin, par contraste, l’image d’une ville plate et claire, ouverte, par rapport à ces lacis sombres.

Il y a des chantiers partout, le métro, nous dit-on. Ce sont les « amis allemands » qui ont décroché le contrat, pas les « amis français ». A la télé dans ma chambre, ils donnent les cours de la bourse sur un air de Mozart vaguement syncopé. Dehors, une radio joue Only You dans la pollution du soir.

Lors de cette première visite, je n’aime pas trop Shanghai, je la trouve hostile.

Shanghai – Suzhou, vendredi 23 décembre 1994

Et dès le lendemain, nous voici partis pour Suzhou, par le train du matin, sièges en velours bleu de roy, avec un tapis vert.

Le guide chinois qui nous attend à la gare de Suzhou est inouï, fascinant de science et de culture, il sait tout de la France et sur la France. De Molière à Jacques Dutronc, la date de Marignan, tous les jeux de mots, hyper-branché, héroïque, sûrement si désireux de quitter le pays de la grande Révolution Culturelle ou au moins d’aller visiter les Capoue de l’Occident.

Les jardins visités sont des parcours de pierres et d’arbres, avec des canaux, des ponts coudés, une science délicate et discrète de l’espace et des proportions, des formes et des matières, des couleurs, de la vie liquide des ruisseaux et des lacs, au milieu de la vie pétrifiée des rochers. L’un des jardins a une immense plantation de bonsaï, exposés en plein air, un monde d’une autre proportion, avec le tragique des tout petits arbres contrariés et fiers.

Dans la ville, surnommée « la Venise chinoise », les canaux sont bordés de petites maisons impeccables, blanches, avec des trottoirs en larges pierres, et les habitants balaient, envoyant leur poussière dans les petits canaux qui vont tous se jeter dans le Grand Canal, avec ses majuscules et sa majesté, creusé du temps des Song pour joindre le sud et le nord de l’Empire, on ne regardait pas à la dépense humaine, pour faire un pareil chantier. En déjeunant dans un grand restau pour tourists, surplombant l’eau pâle et dorée, je peux rêver à la vie multi séculaire le long du Grand Canal, avec ses ponts, ses douanes locales, ses fonctionnaires impériaux. Il fallait avoir un sacré sens de l’espace pour penser une jonction de cette importance. C’est comme la Grande Muraille. La Chine impose l’espace. Terre carrée, propre au quadrillage, ciel rond.

La ville regorge très jolies demeures, à un niveu, sont couvertes en tuiles sombres, pas grises comme dans le Nord. Les peintures rouge brun des maisons. Je remarque un petit étage à un angle de rue, avec ses rideaux rouges, où on pourrait situer un roman. Les télés des gens sont toutes allumées. Leurs expressions, leurs visages, valent toutes les télés. Les sièges du train du retour vers Shanghai sont en velours rouge. L’énorme gâchis de tout ce qu’on ne voit pas, de tout ce qu’on ne verra pas.

Le soir, on va au cirque de Shanghai, les corps si souples, je les envie, je me demande comment ils se sentent d’être si souples, si sûrs de leurs mouvements. Dans les gradins de ma salle, tout raides, des cadres du Parti sont installés dans le demi-cercle des huiles, en costards années Cinquante, figés au temps de la Grande Révolution.

A Shanghai, l’histoire est là. J’ai trouvé Shanghai dramatique. Vampire. Fumeuse. Une sorte de caricature, ou plutôt d’hyperbole de ces Chinois qui ne dorment jamais, qui font du taiqi à cinq heures du matin et leurs courses à onze heures du soir ou à minuit, lorsqu’ils regagnent leur quartier, dans les tout petits magasins qui ne ferment pas, ou du moins, pas quand je suis éveillée. A l’hôtel j’ai demandé ma clé en chinois. Le type a eu l’air surpris que je m’exprime en mandarin, mais il m’a donné le bon numéro sans me faire répéter.

Shanghai, samedi 24 décembre 1994

Ce matin, on est allé se promener sur le fameux Bund, les immeubles des grandes banques paraissent encore énormes. Le film « La rivière Suzhou » de Lou Ye (2002) présente le fleuve d’une manière touchante et vivante, où les gens rêvent, se tuent, aiment, pleurent, beaucoup plus que ce que l’on peut apercevoir depuis la rive. Intense vie de petits trafics, de grand banditisme, de provinciaux paumés. Chaque petit bateau est une maison, une vie, des vies. Le consulat russe, tassé au bout a des airs d’espionnage, forcément. Les immenses européens du Bund, banques pour la plupart, suent l’argent et la richesse. Quand je reviendrai dix ans plus tard, Shanghai aura tellement construit de tours mirifiques et géantes, que le Bund aura l’air d’une boîte de construction à l’ancienne, tout petit, ramené à sa dimension de musée. Dans ce voyage de 1994, c’était l’hiver, mais ce jour-là, il faisait doux et je voyais passer les trains de péniches sur le fleuve, dans une grande densité, on était très loin de la paix des jardins de pierre qu’on avait vus la veille.

La vieille ville est encore la vraie vieille ville, vivante et assez crade, marché aux légumes, marché aux poissons, tout cela sera bientôt démoli, en partie reconstruit dans le style ancien bien léché que les Chinois font à merveille, mais on ne retrouvera pas tout de suite, je pense, les petits restaurants près du marché aux poissons, où nous mangeons des soupes au raviolis au milieu des employés de bureau chinois qui déjeunent en vitesse


et sourient de nous voir, Arlette - une femme charmante, pas du tout comme son homonyme de l’an passé -, et moi, en train de « jouer » aux Chinoises de base parmi les employés en pause déjeuner dans les petits restaurants en plein air, sous les auvents du marché couvert.

Je ne me débrouille pas si mal en chinois pour commander, et on mange rapidement, comme elles, nos gros raviolis dans le bol de soupe, à attraper avec les baguettes en se brûlant, avant de rejoindre le groupe qu’on n’avait pas intérêt à perdre, car l’hôtel était loin de tout et nous n’avions pas pris de carte pour y rentrer en taxi. On se dit que l’année prochaine, nous devrions revenir ensemble toutes les deux, d’ici là, j’espère avoir fait de progrès suffisants. C’est délicieux de flâner dans cet espace vivant et affairé, sans touristes vraiment. On croise Alain L. et avec lui, nous avons bu du jus de litchi chaud dans un petit boui-boui. Ça réchauffe, car il ne fait finalement pas chaud du tout en traînant dans les rues. Même à Shanghai, c’est l’hiver. On retrouve tout le monde, on a même encore le temps d’acheter des cadenas magnifiques à un petit bonhomme dans la rue.

Le Jardin du mandarin Yu est très beau, avec ses rochers parfaits et creusés, ses ponts tortueux, et il n’y a pas grand monde. Seuls les gui (les démons et mauvais esprits) foncent en ligne droite, et pour les contrer et les dérouter, on leur oppose, dans les jardins chinois, des ponts en ligne brisée, si bien qu’ils s’y cassent la gueule, incapables qu’ils sont de tourner, contourner ou prendre une tangente : ils n’atteignent pas l’autre rive. Les sinologues qui ont longtemps séjourné dans le pays fourmillent de récits sur les stratégies et tactiques chinoises, pour diluer dans le contournement, dans le report, dans l’atermoiement, les problèmes posés à la manière carrée qu’utilise le monde d’Occident, dont la raison elle-même carrée, sous forme manichéenne, appelle des oui ou des non ou des explications détaillées pour justifier ces oui, ces non et éventuellement les peut-être. Dans la conversation, comme dans les jardins, comme dans la vie, à toute question frontale, on répond par l’esquive ou par un acquiescement qui n’est qu’une manière de vous envoyer de côté ou dans le flou de l’attente.

Le déjeuner est assez drôle : on mange une fondue mongole, ce sont des petis morceaux de viande ou de légumes, revenus et grillés sur une plaque énorme et le cuisinier envoie tout, d’un coup de baguette, dans un bol, on se serait cru, en fait, au cirque de la veille, où un acrobate entassait des assiettes comme un fou sans jamais parvenir à s’arrêter, il s’ajoutait toujours une nouvelle pile à faire, que lui lançait son acolyte. Toute cette activité follement répétée me faisant penser au Déshabillage impossible de Méliès, où un homme, dans une chambre d’hôtel, essaie en vain d’ôter ses vêtements qui lui re-sautent desssus aussitôt, il n’arrive jamais à se retrouver tout nu pour enfiler enfin son pyjama, genre de travaux forcés sans fin. Le plus dur est certainement de lire du chinois tout bas, sans pouvoir vérifier ses tons. La Chine impossible.

Shanghai – Guilin- Yangshuo, dimanche 25 décembre 1994

Aéroport de Shanghai. On prend l’avion pour Guilin.


Le sud, le vrai sud, et la croisière sur la rivière Li a lieu par un temps vraiment très doux, 20 degrés, soleil sur le pont, où nous sommes affalés au soleil, nos doudounes par terre, en guise de coussins. 

Superbes, comme sur les images, les montagnes sont les mêmes que dans la baie d’Halong, mais figées ici en pleine terre ; les collines pointues, en pains de sucre, sont boisées et vertes, d’immenses bambous phoenix poussent sur les rives, si doux, comme des plumes d’éventail géantes. On déjeune à bord du bateau, un menu plein de poisons frits et du serpent en supplément, que je goûte, avec sa chair fine. La salle à manger donne au ras de l’eau. Les serveurs sont rapides, il s’agit que nous ayons fini avant d’accoster au petit embarcadère de Yangshuo, et, le long de marches, il y a des tables minuscules, des tissus, des écharpes, des bibelots, c’est encore (par rapport à ce que deviendra) très artisanal comme exploitation du tourisme. Des pêcheurs sont sur les barques, avec leur cormoran dressé à pêcher les poissons et à les ramener à leur maître.

La ville de Yangshuo est très agréable, petite, avec une physionomie campagnarde et, dans les rues pavées, je pars à la recherche de la poste. Le long de la rue, c’est déjà tout pensé « touriste occidental », mais aimable, presque méditerranéen, un peu hippie, il y a le café Paris, le Rendez-vous des Routards, des petits marchands avec des étals en train d’offrir à la discussion des tissus, des tapis, des sacs brodés, des sculptures, des colliers, des tee-shirts. La profusion des tee-shirts, ces années-là en Chine. Petits marchands du temple, aux regards ouverts, on compte sur ses doigts, on marchande avec un stylo bic, en écrivant les chiffres sur sa main, bientôt, ils seront tous équipés de calculettes pour marchander à toute allure.

Il fait si doux dans le Sud, on ne se croit pas en hiver, mais au printemps. C’est Noël, pourtant, à Paris, les sapins, les boules et les machins dorés et rouges. Ici, non. Le « Noël-commerce » ne s’installera que dans les deux années à venir, avec houx et nœuds rouges. Photos. Les gens célibataires du groupe se regroupent, finalement. Moi en véritable ancêtre si l’on veut bien y penser, je trouve ces gens si gentils de m’accepter et de rigoler avec moi. Une exception dans ce groupe assez plaisant : un prof habitant la banlieue ouest, venu en famille, assez snob, très versaillais et assez dédaigneux.

La ville a un côté de la Route de la Soie, avec ses bistrots, ses billards, l’architecture très jolie des maisons en bois de Yangshuo, ou même de béton pour certaines. Une petite rivière encombrée de rejets de bananiers, court dans la ville pour se jeter dans la rivière Li. La campagne autour, où nous faisons un tout petit tour ridicule en pousse-pousse, est aimable comme tout, avec les briqueteries et tuileries et leurs jolies productions entassées devant les ateliers, le long de la route, les buffles, les rizières. Des bananiers partout, suintant l’aisance et la facilité à vivre dans la chaleur humide, feuilles merveilleuses, des arbres à fleurs rouges et les bambous phoenix. On reprend le bateau pour rentrer à Guilin. Photos et photos encore des collines pointues et des bambous avec des reflets dans l’eau.

Le soir à l’hôtel à Guilin, un très bon hôtel pour une fois, le dîner était excellent, notamment la soupe au maïs, j’en ai mangé cinq bols. A ma table, nous avons ri comme des fous comme l’année dernière sur la Route de la Soie, tout le monde est détendu, plaisante sur tout et rien. Après dîner, on a flâné le long de la rivière ou du Lac (?). J’ai posté mes 17 cartes, 2 à Yangshuo et les 15 autres à l’hôtel à Guilin. Au marché de nuit j’ai acheté la petite boîte en cuir très jolie. C’est une tabatière, pour du tabac à priser. Les pompes à vélo, réparations au coin des rues de Guilin (comme dans je ne sais plus quel film, l’Orphelin d’Anyang peut-être ), on répare toutes les petites choses en Chine, les chaussures, les parapluies. Mais pas les grandes : les routes, par exemple, quand elles sont très défoncéers, on en fait un bout à côté. Et la plomberie, pas du tout, il y a toujours des fuites, des joints foutus, des robinets coincés. Les petits bistrots avec leurs tables de bois ou de formica. Et ces dancings de plein air. La tête des vendeuses de tee-shirts. Leurs petits visages assez fripés et leurs yeux si vifs.

Guilin et alentours, lundi 26 décembre 1994

Ce matin lundi, nous avons commencé la journée en allant en vitesse vers un rocher ridicule où j’ai monté quelques dizaines de marches puis je me suis arrêtée, essoufflée comme toujours, laissant les autres s’élancer en haut des 300 marches voir la ville qu’on voit de partout. Puis quelques pas sur la « plage » complètement kitsch au pied de la colline de l’Eléphant, et dans une balancelle avec des décorations de grappes colorées en plastique, un militaire chinois gradé faisait du tourisme.

Nous sommes allés ensuite, en car, dans la campagne, au milieu des champs, visité une Commune populaire. Dans la salle d’information, nous avons été reçus par un ex-garde rouge (je l’ai fantasmé comme tel) reconverti en chef de village, à l’accent incomprehensible ( j’ai des prétentions à comprendre des bribes de chinois), notre guide local chinois nous traduisait le discours stéréotypé et les masses de données chiffrées sur le succès des travaux et les résultats agricoles. Ils nous ont offert du thé, de l’alcool, des fruits secs envelopes chacun dans du papier transparent. J’écoute les questions pas mal idiotes du groupe, sur l’âge moyen des Chinois, combien ils payaient d’impôts, les Français appliquant leur système de valeurs européen directement sans aucune médiation.

Puis promenade dans le petit marché du village : les enfants sont dans les bras des grands parents qui quémandant une photo de la petite merveille aux yeux brillants. Les plants de colza, la viande, les poissons vivants dans des seaux en plastique, les saucisses qui sèchent partout au milieu des chaussettes qui sèchent aussi après lavage.

Une famille nous a fait visiter sa petite maison de trois pièces, très peu meublée, deux lits, une banquette, des caisses en carton poussées sous le lit, une télé et une machine à coudre : en 1994, c’est le vrai luxe et la modernité. Après on a retraversé les champs et les cultures maraîchères, prospères, pour rentrer déjeuner à l’hôtel.

J’ai fait une B.A en me mettant à la table de nos Rois versaillais en exil. Pour lui, la Chine est un « pays de merde », il y a de la sauce sur les plats parce que « c’est de la nourriture de pauvres, pour tromper », et le fils renchérit « mais mon estomac ne se trompe pas ». La mère a tout de même osé se moquer un peu : « Pauvre petit chéri à sa maman ». Je me demande pourquoi les gens choisissent la destination qu’ils débinent ensuite à chaque instant.

L’après-midi, visite d’une fabrique de pinceaux. Trois ouvriers en vitrine de folklore local dans un atelier à l’odeur froide et poussiéreuse.

Le soir, j’ai à peine regardé la télé. Les nouvelles du vaste monde paraissent bien lointaines en Chine. Surtout quand on n’en a que les images. On n’a jamais vraiment le temps de lire le China Daily. On est en vacances totales, ni nouvelles des siens, ni des autres. Coupure radicale. L’Ailleurs, après tout.

Aéroport de Guilin en attente d’un avion pour Xi’an. 5 heures et quart, on a décollé. Un Tupolev. C’est le soleil couchant encore assez haut. On a vu une dernière fois les collines qui forment le fond de l’aéroport de manière généreuse et très fastueuse. Exercices de révision (chinois), je trace des lignes de caractères sur mon cahier. On a droit à un petit morceau de boeuf séché comme en-cas.

Les hôtesses de l’air sont toujours aussi maussades. L’avion vole dans un ciel coupé en deux, d’un côté la nuit, de l’autre encore le soleil. La nuit est bien noire quand nous arrivons à Xi’an. Haut-lieu de tourisme.

Le premier soir, à l’hôtel, après le dîner, on a eu un spectacle : des danseuses Tang (photo perdue à Pékin avec les trois quarts de mes bobines) avaient agité leurs écharpes transparentes avec grâce dans le sous-sol de l’hôtel, une boîte de nuit très démodée, très années Cinquante.

Xi’an, mardi 27 décembre 1994

Nous avons bel et bien laissé le printemps de Noël sur les rives de la Rivière Li.
Nous voilà en plein centre de la Chine, à Xi’an, changement brutal, il fait froid, un froid de loup, un hiver où tout est raide et décoloré. On a visité d’emblée l’Armée de terre dès ce premier matin.

Le Premier Empereu a passé les trente ans de son règne, au IIIe siècle avant notre ère, à faire son tombeau et à préparer son enterrement, comme tous les empereurs de Chine après lui. Son véritable tombeau est encore sous un tumulus, non exploré. Des légendes existent, il y aurait une malédiction, genre Pyramides, il aurait disposé des éléments de mercure qui, décomposés, tueraient le premier à oser violer la tombe. Dans le musée du site, quelques objets stupéfiants, les deux petits pots à musique en bas dont celui qui a figure humaine. Les marmites à couvercle côtelé. Les maisonnettes funéraires. Sur le mur de la salle, des fresques avec des échanges de la route de la Soie, Chameaux, éléphants, princes hindous.

Le déjeuner a lieu dans la grande salle de spectacle du site de l’Armée de terre. Il y a déjà quantités de touristes, mais c’est encore supportable, pas trop organisé en usine. Nous nous sommes composé une table de joyeux célibataires, laissant généralement les couples se débrouiller entre eux. Les couples sont assommants en voyage, tellement timorés, comme s’ils se tenaient lieu chacun d’armure contre les inconnus et (dangereux) célibataires, témoins d’une vie variée.

A l’entrée de l’Armée de terre, (plutôt décevante, on la voit en plongée et ce n’est pas heureux, ça l’aplatit) les marchands du temple vendaient des fourrures, des manteaux, des toques, des écharpes, des étoles, somptueuses, on avait envie de tout. Il paraît qu’ils abattent les animaux d’une manière très cruelle, les assommant d’un ou deux coups de bâton, et les dépouillent aussitôt, sans même s’assurer qu’ils sont morts ou seulement étourdis, et que dire de leur vie auparavant, en cage minuscules où ils deviennent fous.

De l’ancienne capitale impériale, de la fameuse et prestigieuse Chang’an, nous n’aurons pas vu grand’chose. C’était une visite éclair, balade mi en car mi à pied dans la ville, quelques commerces pour tourists, papiers, encres etc. On a regardé les pagodes depuis le trottoir, de toutes façons, je me connais, je ne serais pas montée à l’intérieur. Et dans le musée, on a fait quatre salles à toutes allure. On n’est pas entré dans l’enceinte de la mosquée. On est monté sur les murailels de la ville d’où on a vu le mélange des grands immeubles du centre et de quelques quartiers plus bas, et plus anciens. Ce n’était pas un circuit très culturel. Le guide était essentiellement gestionnaire. On dépend de la science du guide lo cal, souvent grande.

Le soir, on a eu le fameux banquet de raviolis, tradition de Xi’an. Je n’en ai plus jamais mangé d’aussi bons et d’aussi variés. Salés, sucrés, de toutes les nuances, de tous les goûts.

Et on est déjà en train de quitter Xi’an. En sortant de table, nous voici dans la salle d’attente de la gare, les sifflets des trains chinois. Avec des fauteuils crasseux, des gens, des coups de sifflets des dames chefs de gare. Hauts-parleurs impérieux. Je suis engoncée dans mon anorak et bourrée de raviolis. Je ne vois pas ce que j’écris dans la lumière jaunâtre. On a l’air d’un d’immigrants, de luxe car nous sommes entourés de valises, mais d’immigrants tout de même, radicalement autres. La gare reste un endroit effarant qui me dissuade encore de voyager toute seule en Chine. Les cris nasillards à la M. Hulot et en chinois par surcroît.

Train de nuit, de Xi’an à Luoyang, une autre anciennes capitale, celle de Wu Zetian, la fameuse impératrice Tang à la fin du VIIe siècle.

Luoyang, mercredi 28 décembre 1994

Arrivée dans la gare dans la nuit noire, à 5 heures du matin, par un froid de canard, quais verglassés, on s’est engouffré dans le passage souterrain, pressés de toutes parts par des Chinois en grand nombre, pour aller à l’hôtel, se doucher vite fait, dans des chambdres prêtées car les nôtres ne sont pas prêtes, avant de repartir pour Longmen.


Ce sont des grottes en façade, comme la plupart de ces grottes bouddhiques, dans les falaises, creusées avec juste assez de profondeur pour avoir dégagé les statues qui y ont été taillées et qui y sont abritées, des milliers de très beaux Bouddhas, en plein air, assis dans leur niche, de toutes les tailles, immenses ou minuscules. Paisibles. La brume et la rivière très froides, les arbres givrés, le tout dans un gris et blanc magnifique et mystérieux. J’achète une théière de terre cuite, carrée comme un petit fortin de la Grande Muraille. Sur les chemins de terre, quelques cyclists soufflent des petits nuages d’haleine.

Au retour vers Luoyang, du car, on aperçoit un enterrement dans la campagne : il paraît qu’ils sont interdits maintenant, tout le monde doit se faire incinérer pour tenir moins de place et ne pas bloquer la terre cultivable, mais là, ce sont les rites d’autrefois, les gens sont tout en blanc, le chariot, des palmes et des couronnes immenses, au loin, dans la brume froide, chemin de terre tout gelé, vers leur propre champ où sera la tombe. Temps aussi froid que dans Qiu Ju, une femme chinoise. Dans la ville et dans les champs, hors des rites d’enterrement, les hommes sont en sombre, les femmes souvent en couleurs très vives.

La rivière a le même nom que la ville, Luoyang (Yang, le Soleil) ?

Luoyang – Shaolin, jeudi 29 décembre 1994

Ce matin nous allons, par une route tortueuse et longue, en montagne, à Shaolin (xiao lin, petite forêt). C’est un lieu de mythe pour cinéaste, je me rappelle les films de kung fu vus en 1989, au festival de Delhi, section chinoise. Kung fu à Shaolin, rien que de me voir là, en chair et en os, même empotée et raide à côté des moines, j’exulte.

Froid, neige, promenade au milieu de sublimes pagodes de pierre grises et jaunes qui marquent les lieux de sépulture des moines importants. Les corps aériens des hommes, aisément vainqueurs des contingences. La démonstration de Kung Fu par les élèves est spectaculaire, ils cassent vraiment des briques. A la cantine de l’école de Kung Fu, on nous sert du chou sous plusieurs formes et sans grand goût, ascèse pour pouvoir casser les briques, dans un espace immense, bruyant et assez sale. Les petits moines ont des joues rouges et des yeux vifs, paupières et yeux plats, ils jettent des regards aux femmes (de tous âges) qui laissent penser qu’ils sont loin du détachement ou qu’ils sont attachés à épier un mystère, un invisible, celui des femmes. Ceci s’est reproduit dans tous les endroits où j’ai vu des moines.

J’ai admiré l’aspect fascinant de chiottes publiques situées en contre bas, sur la place du village, épiques, glacés, mais de ce fait, ils ne puent pas, l’été c’est sûrement le genre effrayant. Ils sont à rigoles collectives où on est à califourchon les uns derrière les autres (une pièce par sexe, quand meme, les femmes à gauche, les homes à droite), mais l’eau est paralysée en raison du froid, ça n’évacue pas. Haut lieu. Je remraque que faire pipi en publicc m’est devenu indifferent.

La Pagode du Cheval Blanc, où on s’arrête au retour, a été créée par les deux (ou trois ?) premiers moines bouddhistes dans la région, je n’ai rien noté du tout, trop de choses, trop froid, l’impression d’avoir froid jusqu’au centre de mon corps. C’est pourtant le lieu légendaire de l’introduction du bnouddhisme. Un jardin recroquevillé de froid, des buissons à feuillage persistants, des genres de cyprès, de l’herbe raide. Des nuages d’haleine nous sortent de la bouche. Il n’y a pratiquement personne. Un ou deux Chinois. J’ai conscience de rencontre d’un espace et d’un temps particulièrement forts et muets à la fois. Comme une sorte de méditation évidente.

Comme à Longmen ce matin, la Pagode du Cheval blanc me convainc de devoir y retourner. Ce que je n’ai pas fait jusqu’à prédent. Je ne crois pas que je saurais voir la région à une autre saison, pour moi, elle est ce froid et cette lutte contre le froid.

Retour à Luoyang, le soir.

Je pense souvent à cette ville froide et hétérogène, les vieux quartiers juste derrière la grande rue et ses façades marchandes, et derrière, les tas de briquettes, les pommes au caramel que mangeaient les gosses et qu’ils avaient achetés dans la grande rue avant de rentrer dans le quartier en terre battue.
Quand j’ai appris l’incendie d’une boîte de nuit, dans cette grande rue, il y a quelques années, j’en ai eu le cœur serré, comme si c’était chez moi que c’était arrivé. C’est une ancienne capitale, entre deux installations à Xi’An (l’ancienne Chang’An), Pékin ne sera vraiment adopté qu’à partir des Ming au milieu du XIVe siècle. C’est à Luoyang que l’unique impératrice de Chine a régné et a été vaincue. La boue est raidie par le gel, partout.

La vieille ville de Luoyang me plaît, petites rues de terre, très basses petites maisons presque sans fenêtre. Une petite fabrique de charbon (briquettes rondes à trous).

On mange des petites pommes rouges trempées dans du caramel, enfilées sur une longue pique de bois Le plus étonnant, à part qu’on se croirait dans un film chinois d’hiver, Vivre ou Qiu Ju, c’est que, à cent mètres de là, il y a la grande avenue, elle-même complètement composite, mélange de publicités géantes au néon et de minuscules commerces.

Ce même jour, 29 décembre 1994, 20 heures 12. Nous quittons Luoyang par le train de nuit pour Pékin. Anne et moi sommes placées avec les Chinois. Les Rois en exil sont avec Anne-Lise et Arlette. Il neige. Dans l’ensemble il y a une classe pauvre, très nombreuse, paysans, urbains, paysans semi urbains, semi paysans semi urbains, et la classe moyenne est finalement peu visible. Ici, par exemple, dans le wagon, les deux jeunes Chinois sont sans aucun doute d’une classe assez aisée puisqu’ils voyagent en couchette molle. J’ai retrouvé les chiottes terribles (trou dans une passerelle de fer) qu’on avait dans la Route de la Soie (disparu quand j’y retournerai en 2004 sur les lignes de l’Est, remplacé par des W.C. ordinaires) où notre mandarin, sa femme et le petit prince versaillais se sont élancés assez bravement.

Luoyang - Train - Pékin, vendredi 30 décembre 1994.

Après une nuit très bonne dans le train, nous sommes à présent installées sur nos couchettes rabattues, les deux Chinois ont été très charmants, discrets, juste discrets comme il faut, ils nous regardent écrire, Anne et moi, à toute vitesse avec envie, nous, idem, à l’envers, chacun enviant la science infuse de l’autre dans sa propre langue. On échange quelques mots en anglais. Ils nous demandent comment on dit « Aime »r, ils vont sans doute pouvoir charmer leur petite amie en rentrant. « Je vous aime », « Je t’aime », aimer, ça se dit Ai. L’anglais langue internationale avec les Chinois du wagon. Je vous aime. Wo ai ni. Dehors il semble faire très froid. Dans le couloir aussi.

Dans la campagne, on voit encore pas mal de chevaux de trait. Les choux ont l’air méchamment gelés. Les rivières et ruisseaux aussi. De grandes cheminées pointent dans les minuscules villages, qui en fait ne sont peut-être pas aussi petits que ça. Avec les Chinois, il faut se méfier.

Après Bao Ding, on ne voit plus que des forêts d’antennes de télés sortant des enclos où doivent se trouver des maisons basses à tuiles grises. Le train ralentit, les forêts de télé s’intensifient sur des HLM de quatre étages, pas entretenus, rouillés, balcons encombrés qui ont des allures de décharges.

Pékin, vendredi 30 décembre 1994

Pékin, la gare du Nord. Il fait froid mais avec un soleil brillant, un ciel d’un bleu presque dur. La foule est serrée devant la gare, d’où nous nous échappons entre deux haies de contrôleuses qui réclament les billets en comptant les voyageurs d’un air particulièrement farouche. Elles doivent savoir combien il y a de gens qui sortent du train et ainsi choper d’éventuels resquilleurs ?

Et puis je n’ai plus rien écrit. Car Pékin a été pas mal tourbillonnant.

Ce premier jour, cette fin d’après-midi, on a rendu encore une fois nos devoirs au Temple du Ciel, sous un ciel radieux qui changeait des trombes d’eau de 1992 et le Palais d’Été était magnifique,

le lac tout gelé étincelant sous le soleil de 4 heures de l’après-midi déclinant, le bateau de marbre était pris dans la glace, le hangar à bateaux (de vraies barques, en bois) aussi, mais quelle galopade inepte pour ceux qui n’y étaient jamais allés, j’en avais mal au cœur pour eux, pour moi c’était des retrouvailles.

Le soir, je ne sais plus. Rien peut-être. Car après tout, on avait la nuit de train derrière nous. Ah si, le métro, un petit voyage sur la ligne est-ouest. On passe en petit groupe, on met nos tickets dans les tourniquets, on est dans les wagons, sur les quais, on ressort, un voyage pour rien, juste pour voir ; fonctionnel et dépouillé.

Je joue les infirmières avec Alain L. qui s’est tordu la cheville, je lui mets ma bande velpeau avec la méthode croisée héritée de ma grand-mère. Parfait. Et des massages à l’arnican. J’adore faire l’infirmière en voyage. Ça m’arrive assez souvent.

Pékin, samedi 31 décembre 1994

Nous sommes allés à une partie du site des Tombeaux Ming, où on a visité le musée dans un palais, cette fois-ci, on ne va pas aux tombeaux oppressants. Dans le musée, il y a des robes d’empereur, des ustensiles précieux de table et j’ai acheté les petits nécessaires émaillés à pique-nique, inspirés de ceux des Fils du Ciel.

Puis direction Grande Muraille, déjeuner dans un restau où la fille avait un tablier dégoûtant et où la bouffe était plutôt bonne. Cette fois, on monte, pas de révolte, pas de pluie, il fait très froid. La montée a été dure jusqu’au premier fortin, en haut de la crête, et le vent est glacial ; c’est là que j’ai eu mon « diplôme » de montée à la Grande Muraille, en chinois, avec tampons et tout.


Alain L, qui avait perdu son appareil au sommet, y est remonté à toute allure malgré sa cheville froissée et pour rien, l’appareil n’y était plus.

Le soir, nous sommes redescendus à Pékin pour voir des extraits d’opéra de Pékin assez « touriste », mais pas désagréable, dans un grand hôtel, et on est allé prendre un verre avec les autres au bar, où une fille jouait du piano et un mec du violon, une soirée genre 1900. Après tout , on changeait d’année, on était en Chine pour 1995, il fallait fêter ça, si minimement que ce soit.

Pékin, dimanche Ier janvier 1995

On nous a traînés dans le parc des Minorités, qui fait penser au Zoo de Vincennes avec des rochers en béton pour figurer les paysages. En fait, ce sont peut-être de vrais rochers, mais dans la composition artificielle des « villages », ils font plus tocs que le toc.

Dans l’après-midi, la Cité interdite est encore plus splendide que de coutume, car il y avait très peu de monde. Il y avait encore de vrais coiffeurs le long des fortifications.


Les rouges des portes et des murs sont mis en valeur par le soleil brillant et le froid vif. Les appartements sont visitables, terriblement touchants, assez poussiéreux, avec des meubles très jolis, tendus de jaune, couleur impériale.

Je monte à la Colline du charbon, où Jimusha voulait tant retourner l’année 1993.

Le soir, banquet de canard laqué excellent, moelleux à souhait. Je sais maintena t qu’il ne faut pas se bourrer des nombreux premiers plats, il faut garder de la place pour savourer LE CANARD, doré, fondant, les minuscules crêpes, les cives et la sauce brune.

Dormi très tôt, les autres allaient au karaoké, j’ai été bien inspirée de ne pas les suivre. (Je les ai suivis d’autres fois).

Pékin - Paris, lundi 2 janvier 1995

Au dessus d’une Mongolie sublime, blanche et raide. Puis les nuages se sont étendus sur toute la Sibérie et l’Europe, avec, de temps à autre, une trouée sur la taïga ou des marais gelés. Puis sur la Pologne, l’Allemagne et enfin Ba Li ji chang (Paris aéroport) avec un mal de gorge carabiné. Le soir j’ai eu un coup de fil de Laurent et d’Antoine. Voilà, la vie rentrait dans son rail et moi, de Chine, ayant perdu les trois quarts de mes photos, oubliées sur la table de la télé à l’hôtel en refaisant ma valise pour la centième et dernière fois. Et désireuse d’y retourner, mais seule, sans groupe, sans horaire, sans tête à suivre, sans discours à écouter. Hélas. Et pas hélas.

Adieu aux cours de langue

Avant ce voyage d’hiver,1994/95, je m’étais réinscrite au cours de l’avenue du Maine. Mais pas pour longtemps. J’ai laissé tomber en cours de route, peu après mon retour de Chine.

Mes essais d’apprentissage se sont écrasés dans les sables des difficultés. La brillante élève qui servait de moteur à la classe nous avait quittés, deux autres lycéens fraîchement débarqués pour faire plaisir à leurs parents, se fichaient pas mal du chinois, alourdissaient carrément le groupuscule : on avait dû reculer de plusieurs leçons pour les mettre à niveau, sans d’ailleurs y parvenir.

A l’époque, j’étais happée à plein temps et pour encore une décennie par mon boulot à l’EPHE, je manquais de temps à consacrer aux exercices nécessaires, j’arrivais à travailler le chinois seulement une heure par jour, c’était parfaitement insuffisant pour rendre efficaces les deux heures de cours collectifs par semaine. Et il n’est pas aisé de reproduire des sonorités et des tons appris trop tard, ni mes oreilles ni mon gosier n’avaient été déliés à temps et comme il faut ; il est difficile de faire la séparation des signes accolés sans espace de mot à mot, qui rendent la lecture aléatoire pour une débutante, par perception intuitive du contexte (cela dépend du contexte, insistait notre professeur) difficile de mettre dans sa tête les classificateurs, adverbes, particules etc. Je m’étais inscrite parce que Confucius dit : « Qui ne connaît le sens des mots, ne peut connaître les hommes » Oui, mais ce que Confucius ne dit pas c’est qu’apprendre le chinois à soixante ans, et en travaillant par ailleurs, est une entreprise chimérique.

Cette année-là, j’ai été vaincue par un sens du devoir assez absurde, qui m’a conduite, pour assurer mes cours comme il faut et foncer dans mes histoires de mythologie de l’Ailleurs, à abandonner le chinois, qui, lui, m’aurait conduite dans l’ailleurs réel. Je me suis laissée aller à des renonciations moindres et toutefois étranges, comme celle de ne pas accepter une invitation à un colloque en Sicile, sur le seul prétexte que j’avais à assurer les examens de DEA de Paris I. Des décisions masochistes, pas sublimes, tout à fait bêtes. Mais bon, c’est fait.

En abandonnant les cours de chinois, je me suis privée de cet outil remarquable : j’avais toutefois eu le temps de m’apercevoir de son étrangeté profonde par rapport à nos systèmes. Le chinois est, sauf pour les pronoms personnels, une langue dont les mots sont invariables, sans masculin/féminin, ni singulier/pluriel, ni articles, ni temps ni mode de verbes, ni conjugaison, où les caractères sont des syllabes sur le plan phonique, des syllabes tonalisées, qui jouent l’une par rapport à l’autre, soit dans des combinaisons, soit isolément : la Chine est un autre monde de pensée, un autre rapport au temps, à l’espace, à la contiguïté, à la discontinuité, à l’opposition binaire. La Chine nous permet de nous penser dans le sens où elle nous révèle nos propres traits, généralement rendus indéchiffrables par l’habitude : les analyses qu’en a faites François Jullien sont convaincantes, Les espaces de la pensée chinoise dans sa complexité, née de sa compacité et de son histoire, sont constitués de grandes lignes, de socles et de nuances que la langue a fabriqués et où elle permet de pénétrer et de circuler.

Le peu que j’ai appris de son écriture et du mode de pensée qu’elle contient, les lectures que j’ai faites sur le monde chinois, me rendent extrêmement modeste dans mes voyages en Chine : je sais qu’elle est un autre monde, et, si je ne pénètre pas par la langue j’y entre par d’autres chemins, ceux de la sensibilité, des sensations, des regards, des indications pour la manière particulière de compter avec ses doigts, où participent comme éléments de connaissance ce qu’on mange, à quoi vont ressembler les toilettes, les ponts, les routes, la manière dont on dispose les plantes, dont on traite les animaux, dont on montre son corps.

J’ai appris, avec l’abandon des cours de langue, que l’amour du chinois, pour être un amour heureux, plein et entier, doit être un amour de jeunesse, jaloux, ne supportant pas de rival. Pour bien apprendre et comprendre le chinois, il faut en faire sa vie. M’étant privée de cette immense possibilité d’accès, il ne m’en reste pas moins un amour pour ce pays, irraisonné, d’autant plus insatiable que je n’ai pas le moyen de le satisfaire vraiment.

Je sais encore dire quelques mots : Bonjour, merci, eau chaude, eau froide, une tasse de thé, raviolis, (et quelques autres noms de plats) manger, j’achète, je n’achète pas, je ne parle pas, je sais, je ne sais pas, combien ça coûte ? comment vous appelez-vous ? au revoir. Je sais aussi compter, reconnaître à l’oreille et à la lecture quelques mots qui marquent le temps, les jours, les mois, les années, les points cardinaux, à part ce minimum si minimal qu’il n’est même pas vital, autant dire que je ne parle pas chinois. Le vocabulaire des premiers commerçants portugais sur la côte de Chine n’était pas beaucoup plus riche.

Donc, j’y suis retournée. Sans parler plus qu’il ne convient à ma condition de touriste, donc d’abord de vache à dollars. « Quoi, vous ne pouvez pas « discuter » avec les Chinois ? » « Discuter » avec un Chinois, comme ça, cela relève de la naïveté, le premier ou le dernier des Chinois va-t-il dire ce qu’il pense tout de go, à une inconnue, vous « discutez » ou vous dites quelques banalités ? De quoi, de Kierkegaard, de la fonte des glaces de l’Antarctique, du problème israélo-palestinien ? On peut faire autre chose, boire, sourire, agir comme Guy qui se passionnait pour les « échanges » dans tous les petits bars et cafés, toutes les écoles, il avait l’impression de « pénétrer » dans le cœur des Chinois. Je pense tout de même que, à force de regarder, je vois assez bien et que je connais quelque chose de la Chine, des Chines plutôt, car c’est en effet, un bien trop grand pays pour y comprendre quelque chose. Voir, c’est aussi savoir.

En septembre 1995, je suis allée en Ouzbékistan et Turkménistan, le côté Ouest de la Route de la Soie, je raconterai ça ailleurs, je faisais les choses sans grand ordre, j’ai commencé à aimer vraiment circuler dans ces espaces où étaient passés tant de gens, d’idées et de choses à l’endroit ou à l’envers. Je commençais inconsciemment à déplacer mon objet d’amour : ce ne serait plus seulement la Chine mais l’espace qui nous en sépare et qui précisément nous unit. Quelque chose se mettait en place à l’égard de cet immense continent dont nous sommes partie et héritier, un tout petit morceau coincé à l’extrémité occidentale.