La Chine au ras des yeux. 1 Un coup de foudre, 1992

Préambule

Now voyager.
The Untold Want
By Life and Land Ne’er Granted
Now Voyager
Sail Thou Forth to Seek and Find
Walt Whitman

Rouler, marcher, voler, voir, regarder, restaurants, routes, chiottes, lits, sentir, manger, entendre, regards. Connaissances en fragments, sur le fil du temps, une sorte de traversée à la surface d’un monde. Puzzle de choses vues dans la réalité des voyages à peu près chronologiquement enregistrée, même s’il y a quelques échappées vers l’hiver 2004/2005, où j’ai commencé à transcrire les petits bouts illisibles que je note le soir dans les voyages depuis 1992. Les vues si fraîches qui forment le matériau des films de fiction ou de documentaires chinois de ces dernières années viennent jouer en écho avec les souvenirs du réel. Cinéma et réel : l’un sert de clé à l’autre, chacun fournit à l’autre le hors-champ qui lui échappe, le réel me permet de remplir l’ellipse fondatrice du cinéma, en m’offrant, à chaque fois, l’image du réel chinois où il a été découpé avant d’être remonté et retravaillé.

A l’égal d’un voyage, je m’attarderai sur le film fleuve de Wang Bing, A l’ouest des rails, vu en 2004, et qui, comme beaucoup d’autres films, m’a servi de Diable Boîteux, ouvrant pour moi toits et portes des tôleries de Shenyang où des ouvriers vivent la fin d’un grand complexe industriel. Je les ai vus jouer aux cartes une poignée de yuans de leur salaire, avant d’être licenciés et les usines mises en faillite. Je les ai accompagnés à l’hôpital pour vérifier les taux de plomb dans leur sang, tout en jouant encore aux cartes, en regardant quelques films pornos ou en allant à la pêche. Wang Bing m’a ouvert l’espace et le temps –1999-2001- où ces familles ouvrières, femmes, parents, enfants, voient démolir et fondre dans la froidure de l’hiver du Nord-Est, les petites maisons misérables où ils ont logé des années durant quand il y avait encore du travail. Les cinéastes me racontent les histoires de vie qui me manquent en tant que touriste et passante, vouée aux bribes.

Sur l’écran et dans la vie, se déploient sans trêve l’activité multiple des foules chinoises dans les villes, la patience des paysans en train de déposer précautionneusement, au pied des plantes des jardins et des champs, de petits arrosoirs de fumure tirée en droite ligne de leurs cabinets misérables, et, dans lex bistrots, les chansons sucrées des karaoké. Austérité jaune et grise du Nord, douceur humide, violente et verte du Sud, déserts colorés de l’Ouest, l’été, l’hiver, l’automne, les nuages bas, la ville, la campagne et les transports, les regards, les mièvreries et les brutalités d’un monde.

Tout est parti de l’été 1992, une idée d’aller loin, et pourquoi pas en Chine, sans beaucoup de raison, si ce n’est que c’est vraiment loin, et qu’on m’avait donné le prospectus d’une agence nommée « Orient-Extrême ». En fait, peut-être ce choix doit-il beaucoup à la ténacité de quelques vieux souvenirs de lectures inspirées autrefois par Tante Paulette- notamment les Voyages du Père Huc, des Missions étrangères, en Tartarie et au Tibet vers 1840 -, un rêve pas très défini et que je me risque à faire passer dans la réalité.

Premier voyage, Août 1992

Un coup de foudre

Pékin, Chengdu, Lhassa, Zedang, Xigatse, Gyantse, Zhengmu, retour par le Népal

Celui qui sait une chose ne vaut pas celui qui l’aime.
Celui qui aime une chose ne vaut pas celui qui en fait sa joie.

Confucius VI.20

Aller en Chine, ça commence à l’agence de voyage, où tout de suite, on comprend qu’on ne fera pas ce qu’on voudra. En 1992, j’avais pensé à aller en croisière sur le Yangtsé Kiang, un classique des agences. Mais vingt personnes avaient eu la même idée avant moi pour la même fourchette de date (première quinzaine d’août), et lorsque je suis arrivée pour m’inscrire à une descente du Fleuve, le voyage était complet. On me propose à la place une transversale : le programme est, de toute façon, plein de noms luisants, Pékin, Chengdu (Sichuan), Tibet. La suite me confirmera qu’il faut toujours sauter sur les occasions quand elles se présentent, la Chine est grande, on peut la prendre par tous les bouts, y aller dans tous les sens, repasser plusieurs fois au même point pour le trouver toujours différent. Le tout est de partir. Now Voyager.

Roissy, Ier août 1992.

J’ai rencontré à Roissy, pour la première fois de ma vie, la réalité d’un « groupe », des individus arrivent, en couple ou tout seuls, qui ne se connaissent pas, se regardent, car ils ont la même étiquette de voyagiste à leur bagage et le RV au même endroit dans l’aéroport. Apprentissage d’une dépendance, d’une conscience de groupe. D’abord, adopter pour sienne la condition de « paquet » coopérant qui est celle du touriste en groupe ; paquet, un corps à mettre dans un avion, à compter et recompter avec les autres paquets, qui composent le lot, dans les aéroports. Faire connaissance des autres. Ici, trois couples entre deux âges (comme moi à l’époque), trois nanas célibataires. On doit retrouver un autre couple à Pékin, ils nous y ont précédés. Dès l’aéroport, le voyageur, déraciné, se révèle dans toute son essence, il y a l’espèce patiente, heureuse de partir et de retrouver la condition inestimable d’être ailleurs ; les inquiets, non moins désireux de partir, mais craignant de ne pas retrouver leur confort, leurs habitudes ; les bavards qui désirent avant tout raconter leurs expériences personnelles à tout bout de champ, non pour les camparer mais juste pour dire une expérience ; quelquefois, une catastrophe, il y a le caractériel, dans la gamme bavard, ou râleur, ou suffisant - insupportable. On « fait avec », et le plus souvent, parfois en le transformant, volens, nolens, en mascotte qu’on prend à partie, à témoin, en rigolant. Le plus souvent, chacun est très discret sur sa condition professionnelle ou familiale en France. Ce sont des vacances sur tous les plans. Des rôles hors répertoire.

Après diverses péripéties, nous nous installons sur les sièges moelleux de la classe Affaires, où nous sommes transférés pour cause de surbooking, d’où champagne, foie gras etc. Pendant le vol, l’hôtesse nous a briefées, Brigitte (une femme médecin, amie d’un des couples) et moi, assises côte à côte par le hasard,- après dans la suite du voyage, nous sommes devenues assez amies - sur les toilettes de Chine qui sont paraît-il étonnantes. J’ai trouvé que c’était un peu mesquin, sot, de ne présenter que cela de la Chine à des voyageurs. Après, sur place, j’ai compris. Ce n’est pas une chipoterie française, c’est la reconnaissance d’un trait culturel, d’une échelle de la pudeur et de l’intime, du propre et du sale, différente de la nôtre.

La nuit avait été claire, j’avais vu les fleuves de Sibérie, l’Ob, l’Iénisséi, comme si j’y étais. J’étais exaltée comme le rat de La Fontaine, « Voici les Apennins, et voici le Caucase. ». Puis, ça se gâte, on ne voit rien de la Mongolie et après la traversée presque inquiétante de 10.000 mètres de nuages gris et épais comme une couverture qui ne nous a pas quittés depuis le lever du jour, voici que se rapproche la banlieue pékinoise, mal fagotée, petites maisons basses à l’époque, grisâtres, jaunâtres, rougeâtres, ruisseaux et petites mares, jardins maraîchers à perte de vue, et bientôt, une annonce en français, anglais et chinois, on se pose à Pékin. C’est un drôle d’effet que d’arriver, si vite, et sans plus de transition, à Pékin, l’ailleurs et l’autrefois, quelque chose qui n’existait qu’en idée, en personnages des toiles de Jouy, en conte d’Andersen, « L’Empereur est tout nu », il va falloir le faire exister, y entrer.

Pékin, 2 août 1992.

Ahuris par le décalage horaire et la fatigue de ne pas avoir dormi, on débarque par un escalier, car l’aéroport n’est pas totalement aux normes, il n’a pas assez de « satellite » que l’on raccorde à la porte de la cabine, et ce matin, on doit descendre par une haute passerelle, sur le sol, où il a plu récemment, pas étonnant avec les nuages gris traversés. Tout l’aéroport est en travaux, des pans entiers de salles sont masqués de plastique, transition vers une nécessaire modernisation qui permettra de le consacrer aux vols domestiques, lorsque la splendide construction du nouvel aéroport sera achevée, et qui sera partiellement en service, dès l’année suivante, lorsque je le réemprunterai. Des Chinois en combinaison de travail s’affairent sous l’avion, nous sommes en Chine, certainement, le goudron au sol est pareil pourtant, mais les sons sont autres, les gens parlent d’un ton martelé avec plein de sons chuintants, les bagages sont descendus et nous, entraînés vers les guichets de douane ; le visa est collectif, on passe cependant en rang par ordre d’apparition sur le visa, c’est-à-dire par ordre d’inscription au voyage (je suis la bonne dernière), il y a beaucoup de monde partout, on retrouve à la sortie une jeune Chinoise qui brandit une pancarte portant le nom de notre voyagiste.

Où va-t-on ? Non, pas à l’hôtel, il est trop tôt, l’agence de voyages ne tenait pas à payer une nuit de plus, en nous installant dans la matinée, on va donc au restaurant pour déjeuner. Ça aussi, je l’intégrerai, à chaque voyage, le bus nous cueille, morts de la nuit d’avion et des sept heures de décalage, pour des visites qu’on fait dans le brouillard de la fatigue, mais c’est la loi économique des voyagistes, on ne s’installe que dans l’après-midi. La Chinoise nous a dit son nom, Ming, je crois, lumière. Elle a du mal à dire les R et les L, les D et les T : une tortue, ce n’est pas facile et il y maintes tortues dans les grands monuments de Pékin, où elle est symbole de longévité. Elle nous demande si on connaît déjà la Chine, oui, deux personnes connaissent déjà Pékin, où elles sont venues, séparément, chacune dans un groupe, à la réouverture de la Chine, vers 1984 ou 1985. Ils avaient vu les foules, sinon en bleu Mao, du moins vêtues de façon assez uniforme, nul ne se cherchant à se distinguer vraiment des autres, faute d’argent, faute de choix dans les magasins populaires. En 1992, ce temps allait vers sa fin, les gens que je voyais dans les grandes avenues étaient vêtus de toutes les couleurs, des couleurs plutôt cheap et des coupes sans âge, et toujours tous en vélo.

La guide déverse des chiffres sur Pékin, sa superficie, la longueur de ses rues, sa population, veut nous apprendre les quatre tons du pékinois et à dire bonjour. On répète mollement, le côté embrigadement ne nous plaît pas. Nous ne connaissons pas encore les manières d’apprendre le chinois. Le déjeuner a lieu dans une arrière-cour, sous une tonnelle très agréable, à onze heures du matin, avec le défilé des plats sur la grande table ronde, et la soupe qui clôt la liste. Pas faim, et pourtant mangé de tout, c’était délicieux, appris à dire merci en chinois, le tout pour meubler le temps avant de prendre nos chambres au Peace Hôtel. Hôtel luxueux, immense hall avec jet d’eau, dans un quartier en pleins travaux.

Cérémonie immuable de la distribution des clés, les couples servis d’abord, les single ensuite.
En arrivant dans ma chambre, j’attrape tout de suite une feuille de papier à lettres dans le sous-main, à en-tête de l’hôtel :

2 août 1992, Pékin ne ressemble pas à ce que je connais. Quelque part, un vague air du tiers-monde, mais les rues, les gens sont de vrais inconnus. Complètement étonnant. Pas de comparaison. Un monde en soi. Et en même temps, je me suis sentie immédiatement (= sans médiation) chez moi sur le sol même de l’aéroport.

J’écrirai très peu dans tout le voyage, juste quelques minuscules notes de ce genre qui m’ont permis de reconstituer le voyage, sans la moindre peine, je me rappelle tout très bien, car tout était étonnant et s’est imprimé avec force et fraîcheur dans ma mémoire. Je n’avais pas d’appareil photo, en revanche, Claudette et Monique m’ont envoyé un ou deux mois après le retour un petit film qu’elles ont tourné en vidéo. Document sur la rapidité des changements.

Ma fenêtre donne sur une grande avenue, où roulent comme il se doit dans les clichés du temps, de rares voitures, des bus déglingués à soufflets, des taxis, des vélos. En me penchant, sur la gauche, je vois des maisons basses couvertes des petites tuiles grises en train de se faire démolir à grand bruit, la masse les réduit en miettes en rien de temps, la pelleteuse y va à fond la caisse, elles sont fragiles avec leurs quatre habitations basses qui bordent une courette rectangulaire, et les tuiles grises tombent dans la poussière : les classiques maisons-cours pékinoises fondent à vue d’œil. Dans les autres maisons du quartier, identiques, celles qui sont debout, tout à côté de la démolition, les gens vont et viennent, arrosent leurs pots de fleurs. Comme si à côté d’eux, rien ne se passait. Il y a des grues partout, un boucan terrible. Dix ans plus tard, tout cela est devenu le quartier commerçant ultra-moderne de Pékin.

L’orage éclate violemment sur Pékin, cela n’arrête personne, les vélos continuent à rouler sous les trombes, une vieille dame devant une des petites maisons, encore si nombreuses dans la ville, sort pour aller relever un pot de fleurs et regarder la rue, sa chemise grisâtre plaquée sur elle. Un ciel tout noir et le tonnerre qui gronde de plus en plus alors que nous allons devoir aller bravement visiter le temple du Ciel. Les caractères, hardis, s’élancent sur les toits et les façades, courent sur les panneaux d’annonce, sur les enseignes de magasin, sur les immenses panneaux publicitaires qui ornent les carrefours avec un luxe d’images magnifiques. Ce sont des slogans sur le contrôle des naissances ou sur l’avenir étincelant, d’après ce qu’on nous dit. Peu d’années plus tard, ils seront de vrais panneaux publicitaires avec des déodorants et des boissons sucrées. Mais ils restent toujours aussi beaux, énigmatiques, grâce à la force des caractères. Des taxis jaunes, dans les rues, concurrençaient, à l’usage des seuls touristes et hommes d’affaires, les vieux bus verts articulés ou non, assez déglingués, bourrés de monde et les vélos étaient grouillants. Entassés auprès des stations de métro, gardés dans de petits parkings, on les vole beaucoup, des films entiers leur seront consacrés. Par exemple Beijing Bicycle (Wang Xiaoshuai, 2000).

Le premier jour est consacré à un quartier qui paraissait encore presque la banlieue, et où nous avons vu le Temple du Ciel aux toits de tuiles brillantes, vernissées, bleues ou vertes, dans son enceinte rouge et son parc vert, il était bourré de touristes chinois en groupes, plutôt âgés, avec des guides à petits drapeaux. On nous a dit que c’était des groupes d’ouvriers méritants. L’orage a éclaté une fois encore. On s’est fait encore saucer, ça m’a transpercée jusqu’à mon slip. Diluvien. Les tuiles, après, étaient encore plus brillantes. Une foule chinoise allait et venait sous des casquettes de couleur, divisée en groupes, un guide par groupe de couleurs de casquettes. On pouvait encore jouer avec le son de l’écho dans une des cours. Ce qu’on ne peut plus faire maintenant, il y a trop de monde qui bouge tout le temps.

C’est là que pendant les dynasties impériales, le Fils du Ciel venait chaque année célébrer les anciens rites agraires et rendait hommage au Ciel et à la Terre, pour assurer le bonheur de son empire. J’ai appris plus tard que Wanli (1573-1619), avant-dernier empereur de la dynastie Ming, avait, pendant son très long règne, refusé d’assurer la plupart des rites contraignants, une sorte de longue grève faite par le Fils du Ciel. Il n’avait d’intérêt que pour sa concubine préférée. L’Empire, ça le barbait. Les rites aussi. La dynastie ne devait pas s’en remettre, et vingt-cinq ans après la mort de Wanli, en 1644, elle s’effondre sous les coups des Mandchous qui profitent des révoltes paysannes pour foncer sur Pékin et instaurent la dynastie Qing, celle que la Révolution de 1911 a mise à son tour par terre. Morale de l’histoire de Wanli : un Empereur doit faire ce qu’il a à faire, comme tout un chacun. Quand on est Fils du Ciel on assure les rites. Quand on est touriste, on visite. C’est un aspect de Confucius en actes : le respect des rites.

Une femme nous avait rejoints à l’hôtel, la guide nationale : les Chinois, à l’époque, donnaient un guide (national) pour l’ensemble du voyage, complété, à chaque étape, d’un guide régional et d’un guide local, qui à Pékin, n’en font qu’un – c’est la toute jeune Ming - puisque Pékin est une ville région.

Les deux femmes sont réifiées dans leur fonction de guide. La guide nationale, personne en forme de fourmi diligente dans les 45 ans, petite et mince, assez élégante, nous explique que la Chine prend « les bons côtés du capitalisme ». C’est ce qu’on appelle maintenant, à la radio, dans la presse, partout, le « socialisme de marché » (en 2005, on dit même « l’hypercapitalisme chinois »), mais moi qui suis un vieux routier de la lutte anticapitaliste dans mon pays confortablement capitaliste, je ricane intérieurement. Je suis revenue du maoïsme, comme toute ma génération, je suis revenue d’URSS aussi, on est en 1992, elle n’existe même plus. Nul de nous ne demande à ces deux dames quels sont ces bons côtés du capitalisme, car il est évident que dans la rue, les gens doivent avoir envie d’être dans des voitures à l’abri de la pluie qui tombe plutôt que sur des vélos, d’aller dans des magasins avec des marchandises nombreuses et commodes, d’avoir de la lumière. L’un des bons côtés est, aussi, à l’évidence, que nous avons le pouvoir d’être là, d’avoir payé un voyage coûteux. A l’inverse, nul d’entre eux ne peut aller en France et pas seulement à cause du fric. On ne sort pas de Chine, on ne voyage même pas sans permis d’une province à l’autre. C’est pourquoi le tourisme est organisé par l’Armée.

Pluie ou pas, les Chinois ne s’arrêtent pas de rouler, soit seuls sur les vélos, soit avec des enfants dans les porte-bagages à l’arrière, les porte bagages avant étant réservé au cabas des provisions avec les fanes de légumes qui dépassent, la cape de pluie recouvre plus ou moins bien, nul ne penserait à s’arrêter parce qu’il pleut. Surtout pas ceux qui tractent d’énormes et périlleux échafaudages de caisses, de choses entassées et emballées, d’oies et de canards bourrés dans des cages à claire voie.

Pékin est une ville très claire, avec des maisons encore très basses, où se dressent déjà quelques grandes dents genre gratte-ciel à l’américaine, ou à la soviétique et pourtant différents, certains ont les toits relevés, des trucs dorés et l’exotisme implacable des caractères. Les rues sont très larges, des passerelles métalliques les enjambent de temps en temps pour les piétons innombrables qui montent vivement les marches, les vélos portés parfois sur le dos. Il y a un seul boulevard périphérique qu’empruntent des camions, les voitures de l’administration et les rares taxis.

Il y avait aussi une foule immense, énorme, étouffante dans la Cité Interdite. Pékin : les rues, les gens, les imperméables (multicolores et ultra-minces pour faire du vélo, impavides sous les trombes chaudes d’été) les vieux, les bébés. On se rappelle constamment qu’il y a un milliard trois cent millions de Chinois.

Ce n’est que l’année suivante que je me rendrai compte que je n’ai pas vu de mendiant en 1992. En 1993, j’en ai vu un, un seul, sur la grande avenue. Au pied de notre car, chaque fois que nous sortons ou remontons, s’établit un minuscule commerce, des hommes et des femmes nous proposent des marchandises à des prix dérisoires exprimés avec leurs doigts : des briquets qui chantent les airs de la Longue Marche, des famillles de pinceaux magnifiques, des encriers de porcelaine, des bouddhas en plastique façon ivoire, bref ce qu’ils supposent être des « chinoiseries » pour touristes, des paquets de douze cartes postales, qui, si on les achète, se révèlent être d’une très mauvaise qualité, avec des couleurs bougées sur des paysages criards, des lacs entourés de feuilles d’automne et de couchers de soleil, avec une ou deux en double. Dans les très grands hôtels, le même système de paquets de dix, quatre fois plus chers mais de meilleure qualité, multiplient la Cité Interdite ou le Temple du Ciel. Les guides nous mettent en garde contre les escrocs qui vont sûrement essayer de nous rendre de la monnaie en renminbi (monnaie interdite aux étrangers) ou en pièces de valeur inférieure.

A propos, c’est quoi la monnaie, cette année-là : pour nous, la monnaie réservée aux étrangers, les FEC, les Chinois n’y ont pas droit, on ne doit pas la faire circuler entre « amis étrangers » et Chinois. Argent particulier. On n’a pas le droit d’en donner aux Chinois qui ont des renminbi, avec des visages comme ornementations sur les billets, nous, nous avons des paysages. De toute façon, ni FEC ni renminbi ne doivent sortir du pays. Encore en 2004, le yuan n’est pas convertible en dehors de la Chine et encore faut-il bien garder ses bons de change si on veut les échanger à l’aéroport en quittant le territoire. Le système des deux monnaies durera jusqu’en 1994. Les magasins de l’Amitié, grandes halles sur plusieurs étages ne ressemblent à aucun type de magasin connu de moi, ni en Inde, ni au Mexique, ils sont issus d’un système avec un mélange de rationnement, de surveillance, de non-provocation de désir. Vous achetez vraiment parce qu’il le faut, pas pour vous amuser, j’achète un pull beige en laine de yack, qui me paraît utile pour la suite du voyage au Tibet, et aussi parce que nulle part en Occident je ne trouverai de pull en yack ; une lumière mauvaise tombe du plafond sur des marchandises emballées et rangées hors de la portée des clients, et tirées des rayonnages par des vendeuses assez maussades, qui délivrent, si l’on achète, un petit bon qu’il faut aller donner à la caisse centrale avec son passeport, aller le faire tamponner un peu plus loin, retourner chercher la marchandise auprès de la vendeuse maussade, un système contraignant de multiples contrôles qui paraissent des bâtons dans les roues.

Aux haltes que nous ferons plus loin dans les villages, on ne peut rien acheter du tout, les marchands des minuscules magasins généraux ne peuvent pas prendre les FEC des étrangers. Ils le font quelquefois en catimini, semblant craindre quelque voisin dénonciateur ou racketteur. Les chauffeurs emportent, dans l’avant du car, des caisses d’eau minérale qu’ils revendent aux voyageurs contre des FEC. Les voitures dans les rues sont des taxis exclusivement et des bus, assez déglingués et articulés parfois, avec un vieux soufflet gris entre les deux éléments.

Le groupe est déjà un roman, en tout on est treize, un juge et sa femme, 2 autres couples n’ont pas indiqué leur profession, moi non plus, je ne la dirai qu’un peu plus tard et encore, parce que le juge me l’a demandée. Les deux nanas sont plus jeunes et voyagent ensemble, l’une a le portrait de Sainte Thérèse de Lisieux épinglé sur sa veste. Très sympthique, Brigitte est veuve d’un médecin, et amie du juge et de sa femme. Il y avait un mécedin boméopathe et sa femme, très charmants. Le premier soir, au restaurant, un grand restau pour touristes, près de chez Maxim’s, on retrouve un couple : Guy et M. F., qui sont arrivés quelques jours avant nous en passant par Hong Kong.

La Cité interdite m’avait coupé le souffle, bien qu’elle ait été remplie à ras bord de groupes de Chinois méritants, qui suivaient leur guide porte-voix en piétinant sur leurs pieds fatigués, ils avaient dû se taper déjà bien des grands sites de la capitale. Beaucoup sont petits (très petits), vieux et vieilles, des retraités sans doute. J’essayais de ne pas me perdre au milieu d’eux et en même temps, je regardais de tous mes yeux ces quarante années de maoïsme encore en marche en essayant de me demander ce qu’ils pouvaient bien avoir dans la tête, à l’égard des constructions, à l’égard de leur vie, à l’égard de tous les timoniers qu’ils avaient vus passer.

Pékin, 4 août 1992

Il y a eu notre révolte à la Grande Muraille, atteinte par une route incroyable sous une pluie battante, lacets très relevés, signalés par des panneaux avec un triple Z, très dangereuse, vertigineuse, on montait à Badaling. Auparavant, on avait roulé dans la campagne, je regardais la campagne chinoise, des canards, des légumes, des haies minces de peupliers.

Arrêt dans un atelier de cloisonnés qu’on a visité, dans la chaleur étouffante, les ouvrières de « vitrine artisanale » nous montraient comment on obtenait ces pièces assez hideuses pour la plupart. Tout comme on verra faire maintes fois plus tard, dans les fabriques de soie, de perles, de tapis. Visites obligées où les guides, en principe, touchent une commission sur les achats que font les groupes.

Arrivés à la Muraille, il pleuvait tellement fort, dans un vent tellement désagréable, que nous avons refusé de descendre, à la stupéfaction horrifiée de la guide nationale, mais que faire, avec douze touristes butés qui ne voulaient pas visiter. Sur la Muraille, des cohortes de touristes sous les capes de plastique fluo et les parapluies multicolores dépassaient un peu des parapets énormes en pierre sombre et visiblement glissantes, nous avons absolument refusé de mettre les pieds hors du car. On a eu l’air de sales enfants gâtés. J’y suis retournée deux ans après, il faisait sec, beau et c’était en décembre, le 31, une belle date pour faire enfin connaissance.

Nous sommes redescendus vers Pékin. Sans rien en laisser paraître, la guide nationale était furieuse de notre indiscipline. Sales enfants gâtés du capitalisme. On le sentait. Si bien que nous avons vu comme une punition - c’était pourtant le programme prévu - le fait qu’à peine rentrés à Pékin, elle nous ait emmenés à Tian An Men, or les événements étaient encore bien frais, et là, nouvelle révolte, non, on ne voulait pas voir la place où le sang avait coulé trois ans avant. Mais alors qu’est-ce qu’on était venu faire dans cette galère, pensait la bonne femme, qui nous trouvait inintéressants - peu de pourboire à attendre d’un petit groupe de douze personnes et des gens trop singuliers et beaucoup trop indociles - et qui ne pensait déjà qu’à nous larguer pour aller à Xi’an avec un autre groupe plus juteux.

C’est comme ça qu’elle nous a laissés partir au Tibet, sans personne que le Chinois de Paris, qui ne connaissait rien à rien : c’était à son tour à elle de dire « non », elle ne nous accompagnerait pas chez ces sauvages de Tibétains dont elle devait penser que nous étions sympathisants, et c’était à moitié vrai, mais pas au point de ne pas aller ramper en car dans les sublimes pâturages. Les hôtels n’ont plus été confirmés, on arrivait, crac, un groupe avant nous était déjà installé, on nous logeait dans des bâtiments en constructions, sans eau, juste un lit de camp, ou alors on nous proposait la caserne ou l’hôtel chinois : la guide nationale s’était vengée. Je pense qu’elle a dû assez scientifiquement démolir nos réservations. Le guide chinois de Paris était la victime, il ne savait pas que la puissance vengeresse était passée avant lui, il n’y était vraiment pour rien, inutile de l’engueuler. Le juge se fâchait contre lui mais Claudette, Monique, Guy, Marie-France et moi, nous prenions sa défense.

Pékin – Chengdu, 5 août 1992.

Après Pékin, on a pris l’avion pour Chengdu, grosse capitale du Sichuan. L’énorme statue de Mao, les ventes d’estampes et de peintures, le soir, sur la grande avenue. Les gros immeubles cossus et neufs. La ville est très séduisante dans ses contrastes et sa richesse, un peu méridionale, avec la délicieuse bouffe sichuanaise très épicée.

Le vieux quartier commençait à se faire démolir, mais il restait encore si vivant, les petits marchands, les minuscules maisons de bois, les oiseaux qui sifflaient dans des cages, les légumes en petits tas sur des tables, ou par terre, des cagettes avec trois oeufs, de bouts de viande au milieu de la poussière et des mouches. La vie continuait comme si rien ne devait arriver alors que les grues étaient à dix mètres et que les copains du début de la rue avaient déjà dû y passer. On se croirait dans le plus reculé des villages du Sud-Yunnan. Petites charrettes surchargées de pauvres débris, gens très maigres en train de les tirer. Il y avait déjà dans l’espace cette coexistence de plusieurs temps, de plusieurs étapes d’un développement. L’extraordinaire petit film tourné par Claudette et Monique et que j’ai retrouvé dans mes cassettes, montre les vieux quartiers de Chengdu qui étaient encore presque le cœur de la magnifique ville, et leur délabrement m’avait moins frappée que leur charme.

Les oiseaux, les monceaux de fringues de surplus de l’Armée rouge, les centaines de petits plats si appétissants, les fleurs, les plantes, toute une vie petite, prospère et minuscule à la fois, animée et plutôt gaie. J’ai erré dans le jardin un peu mité, bosquets de bambous, grands massifs d’herbes sauvages, qui a appartenu à Du Fu (712-770) un des plus grands poètes chinois, dont j’ignorais jusqu’au nom et que la guide locale de Chengdu prononçait cérémonieusement « Monsieur Tout Fou ». Il a écrit des choses très sensibles de ce genre :

Si bouleversé que les fleurs en versent des larmes
Tant de haine que les oiseaux en sont terrifiés.

J’enrage de ne pas aller voir l’Emeishan, si proche et inaccessible, car demain, on part pour le Tibet. Non, hélas, je ne resterai pas une heure de plus dans ce jardin, non, je ne peux pas rester un jour de plus dans cette ville, oui, je dois être à l’aéroport, ou dans le train ou dans le restaurant à l’heure prévue. « On y va », grand leit-motiv des guides.

Chengdu- Lhassa-Zedang, 6 août 1992

Le départ a lieu à 5 heures, la salle à manger de l’hôtel n’est pas ouverte, et il faut aller à l’aéroport de Chengdu avec un panier de pique-nique de petit-déjeuner assez étouffe-chrétien, des œufs durs, de la charcuterie, des bananes, des brioches de pain de riz. Il fallait quitter la ville et ses superbes publicités géantes, ses échoppes, ses boutiques, son air prospère et détendu. L’avion s’élève au-dessus des monts du sud du Sichuan puis les premiers contreforts tibétains, jusqu’à une espèce de trou étroit dans la montagne qui est la vallée du Brahmapoutre et par où passe l’avion, en se faufilant de jsutesse comme dans le film d’Hollywood en carton-pâte sur Shangrila.

L’aéroport de Lhassa est (alors) en pleine campagne, tout seul au milieu d’une petite plaine de montagne, poussiéreuse, des montagnes géantes tout autour. Les valises sont jetées du haut de la soute directement dans la poussière, je comprends pourquoi on nous a recommandé d’emporter des bagages résistants, un vieux monsieur est assis sur un fauteuil, l’air ahuri, avec son ballon d’oxygène, et le long du chemin pour Zedang, voici les premiers Tibétains, des vrais.

Je passe tout l’après-midi allongée à l’hôtel, comme tout le groupe, avec le mal des montagnes, pour moi ce sera une migraine à devenir presque folle, pour d’autres, des vomissements, bref, l’adaptation est dure, notre pancréas fabrique à la hâte le million de globules rouges nécessaires pour ajuster nos besoins en oxygène. C’est que nous explique Jacques,le médecin du groupe, le soir, autour d’une table où tout le monde n’a pas eu le courage de paraître. Après dîner, je tente, à petits pas, une sortie avec Brigitte sur la route, où des femmes, très petites, passent sous d’énormes ballots, chargées de foin. Les montagnes vertes et rases surplombent l’hôtel et la ville, qui apparaît comme un gros bourg. En rentrant, j’écris rapidement quelques mots sur le début du voyage, le papier de l’hôtel est très joli.

On se croit loin dans le temps et l’espace, le Tibet n’est pas encore très éloigné du XIXe siècle : le film tourné par Claudette et Monique, semble dater tout entier des premiers voyages d’Alexandra David-Neel, avec les routes mauvaises et blanches, à l’exception de quelques routes goudronnées, parcourues de camions militaires chinois, qu’elles ne filmaient pas. Les Tibétains très souriants, amicaux, nous sourient, font le V de la victoire - dieu sait quelle victoire - les vieilles dames antédiluviennes avec leurs visages intéressés, naïfs, pleins de rides et de crasse, sous des chapeaux raides de feutre, ont les mêmes expressions ouvertes et gentilles que les premiers indigènes de Papouasie, filmés par les frères Leahy, australiens chercheurs d’or en 1930 qui sont évoqués, avec leurs films de 1931, dans les documentaires de Bob Connoly. Elles viennent nous toucher le bras, comme si nous étions des choses précieuses ou irréelles.

Zedang, 7 août 1992

Près de Zedang, dans le cadre de montagne, sur de petites crêtes ou nichés au creux d’un repli, au premier monastère que nous visitons, il y a une cérémonie avec les trompes immenses et dorées et leur superbe musique, les voix de basses, les tambours. On entre et on prend les escaliers raides et étroits comme des échelles pour grimper sur les terrasses, où les moines font sécher leur linge, au dessus de flaques de grains et d’herbes étalées. Paysages droit sortis du Voyage du Père Évariste Huc, vers 1850. Je le vois partout, déguisé en Chinois, avec ses mules et ses projets fous d’aller évangéliser Lhassa, sous les saules humides, dans les cailloux ; il chemine avec le Père Gabet, qui, lui, pensait peut-être à son enfance dans le Jura, à Nevy, ou aux rochers de Baume-les-Messieurs, ou à la Seille, claire comme les torrents tibétains. Plats de pommes de terre et mouton. Ne pas oublier la splendeur des pâturages près de Zedang en allant au monastère minuscule, avec ses chevaux dans les prairies, celui sur l’affluent près de Lhassa avec son île plantée de saules, peupliers argentés et peupliers. Les peupliers d’Asie montent jusqu’au Tibet, dans cette lumière invraisemblable (4 000 m) avec l’eau bleue de la rivière.

La route longe la rive droite du Brahmapoutre et, pour aller au monastère de Samye, nous « passons sur l’autre rive », comme disent les faire-part de décès protestants dans Le Monde.

On traverse sur un petit bateau en bois, nanti d’un vieux moteur fatigué, fumant et puant, qu’il fallait arroser constamment en puisant l’eau dans la rivière avec une vieille théière en aluminium cabossée, circulant bruyamment entre les bans de sable du fleuve déjà immense qui serpente dans ses méandres d’altitude, vers le monastère de Samye, sur la rive gauche, où un camion militaire nous trimballe depuis la plage et le petit ponton jusqu’au temple sur un chemin inexistant, une sorte de piste cabossée et poussiéreuse au milieu de prés ras avec des bouses de yacks. Aujourd’hui, c’est la Fête des Moissons. Des ânes tout décorés de fleurs et de colliers d’herbes. Les bonnets des moines, genre bonnet phrygien jaune orné de crêtes en frange, processions des moines en grande tenue rouge sombre, musique, trompes, beignets, poussière. On pique-nique sous les murs du temple et sous les quelques arbres de la prairie rase près du fleuve et du monastère.

Plus près de Lhassa, la beauté des cours blanches de Sera paressait sous le ciel bleu, dans le creux d’une montagne gris jaune, avec la simplicité de cloîtres rouges, jaunes, gris, et leurs quelques fleurs, jasmins et cosmos dans des bidons. Les moines offraient des cuvettes pleines de soupe à des chiens, qui s’empiffraient dans un coin d’ombre.

On voyait dans la montagne des processions serpentant le long des cailloux, avec un mélange étonnant de chants religieux et de drapeaux rouges communistes. Ce devait être une période de fêtes autorisées et bien encadrées. De temps à autre, sur le sommet d’une montagne, une ruine incendiée nous intriguait : « C’est quoi, cette ruine ? », « C’est une ruine détruite pendant la Grande Révolution culturelle », disait le guide chinois local. On insistait « Un monastère ? ». « Oui », concédait l’autre. On n’insistait pas, il ne fallait pas le mettre en porte-à-faux avec son employeur, la compagnie touristique chinoise, exclusivement gérée par l’Armée à l’époque.

Le Tibet dans tous les sens, les monastères, aux murs blancs, aux toits dorés parfois, aux tissus de couleur, les moines en rouge rose et sombre, l’imprimerie antique de je ne sais plus quel monastère, qui fabriquait des livres en tissus et nous a donné des « malfaçons » avec la légende du Singe pèlerin, qui est maintenant sur mon divan, en housse de coussin, les fenêtres encadrées de peinture jaune et bleue, les maisons blanches, les enfants tout nus qui jouaient dans les ruisseaux, il fait chaud, avec les hôtels crasseux, les non-hôtels, annexes en construction, les immenses routes en lacet neuves et poussiéreuses en quittant Lhassa, les Tibétains assis sur leurs talons le long de la route, attendant je ne sais pas quoi, les pâturages ras, un lac étourdissant bleu, au milieu de rochers ocre, on n’en mange pas les poissons pour je ne sais plus quelle raison magique.

Lhassa, 8, 9 et 10 août 1992

Les temples autour de Lhassa, dans Lhassa, le Jokang avec les pèlerins s’agenouillant et s’étendant en se tapant le front contre la tête, toute la panoplie horrible de la souffrance désirée, au nom de la religion, les lampes à beurre de yack qui empestaient, l’hôtel inattendu à Lhassa, un Holiday Inn très « tibétisé », qui sentait le yack de partout, et dont les cloisons mal assurées, du moins dans ma chambre, tombaient au moindre claquement de porte en me mettant en communication avec tout le système de tuyauterie de l’hôtel. Je l’ai scotchée plusieurs fois avec du papier collant emmené dans mes bagages. Elle a dû retomber au voyageur suivant.

Les chiens jouaient un opéra nocturne, assez lugubre : leurs aboiements envahissaient l’air et se répandaient, par contagion dans Lhassa, commençant dans les lointains, se rapprochant, wououou, wououou. Il en a été de même dans toutes les villes tibétaines, ça fait partie des bruits du Tibet.

La montée au Potala me semble la montée au Golgotha. L’altitude est fatigante, je ne fais pas un pas sans avaler un cachet de Coramine. Je monte en soufflant avec peine, à chaque escalier géant, vers les immenses murs ocre rouge et blancs, la foule des pèlerins est nombreuse et serrée à s’évanouir, une fois dans le Temple, on a piétiné deux heures coincés dans un couloir avec les Tibétains qui tenaient leur lampe à graisse de yack, elles dégoulinaient tant et plus, de quoi mettre le feu partout, pour tourner au bout du compte dans une pièce minuscule où il y avait une statue très vénérée devant laquelle ils se jetaient à genoux avec passion.

Dans une immense pièce, des ouvriers sur des tréteaux refaisaient à grands coups de pinceaux des fresques qui avaient dû souffrir, les images des dieux, des animaux fabuleux, des guerriers roulant de gros yeux, surgissaient flambant neuves et flambant anciennes à la fois, avec le merveilleux art des Chinois pour faire de tout temps quelque chose de tous les temps.

La ville est essentiellement tibétaine, il y a quelques HLM chinois piqués au milieu des maisons traditionnelles aux larges fenêtres rectangulaires, les magasins sont de petites soupentes crasseuses.
Devant les temples, de nombreux Tibétain(e)s avancent à genoux, en se prosternant face contre terre, rendus hagards par la peine et la violence de l’exercice. Je suis toujours effrayée par le fanatisme, même s’il ne s’exerce, ici, que contre soi-même. Les petites mémés nous touchent toujours le bras, comme pour s’assurer que nous existons, en nous faisant des sourires.
Monique, toujours parée de sa médaille de Sainte Thérèse, se désole de ne pas pouvoir leur donner d’images du Dalai Lama, mais on nous a bien dit de ne pas le faire, car les petites mémés risqueraient d’aller en taule pour les avoir reçues ou simplement demandées. Il y a de petits étalages sur des planches, avec quelques petits livres et cahiers, des écharpes de soie blanche, parfois des bouteilles d’eau minérale. Au marché derrière le Jokang, j’achète un chapeau de feutre (d’homme) qui me servira beaucoup les jours suivants, dans les routes vertigineuses, pour ne pas voir les précipices car je l’enfoncerai jusqu’aux yeux.

Du haut du car, sur les routes blanches et poussiéreuses, on voit les battages d’orge dans les cours, la belle architecture villageoise, carrée et simple, les fenêtres en forme de rectangle presque carré, souligné de couleur, bien larges dans un pays pourtant si froid. Mais il fait très chaud, cet été-là, et les petits mômes courent à poil dans les ruelles des villages et se baignent dans les ruisseaux des prés. Leurs parents, eux, sont vêtus aussi chaudement qu’en hiver, avec une quantité d’épaisseurs. Ils doivent emmagasiner des calories mais suer terriblement. Ils sentent vraiment la poussière et crasse. Et les petits enfants, malgré leurs sauts dans l’eau, sont très sales.

La splendeur des monastères, l’équilibre de leur architecture, la largeur des fenêtres, le calme des cours, font comprendre le bouddhisme, comme une philosophie sage, avec ses deux atouts sans prix, le non agir et la contemplation, l’abandon de tout désir pour avoir le cœur empli enfin de tout le désir apaisé. Bien loin du désir dévorant de La Peau de chagrin. Sorte de coup de foudre que j’ai retrouvé à Datong, dix ans plus tard. Sans doute que je pervertis le bouddhisme, déjà perverti par le taoïsme mais c’est mon affaire.

Lhassa – Gyantsé, 11 août 1992

A Gyantsé, j’ai eu un mal de tête à mourir, j’ai passé l’après-midi sur le canapé défoncé de l’hôtel (encore une fois on n’avait pas de chamber, le groue italien était arrive avant nous ) pendant que les autres allaient visiter un temple superbe, que je n’ai vu que de loin et en cartes postales.

Le soir finalement on a dormi dans les chambres de béton brut en construction de la future annexe de l’hôtel, avec juste un lit de camp, pas d’eau, et une cuvette posée par terre au cas où on aurait eu envie de pisser ou plus...

A vrai dire, ça vous coupait les effets. La cabane qui était dehors, dont la porte ne fermait pas, n’était pas plus attrayante, au milieu d’un petit lac d’écoulement du trop plein de la fosse, un poème, ce lac puant se traversait sur des gros cailloux plus ou moins stables.

Dans le car, le matin, on s’est « retenu » jusqu’à un arrêt problématique à un col à 5 000 mètres, où on a fait semblant de faire vingt mètres pour se dissimuler vaguement derrière un caillou dans un vent de gueux. Mais était-ce utile de se cacher ?

Premières étapes de la réflexion infinie qui ne manque pas de se dérouler à chaque voyage en Chine sur les échelles culturelles du propre et du sale, du pudique et pas pudique, pourquoi peut-on ici pisser devant tout le monde et pas s’embrasser ? Et pourquoi, nous Occidentaux, arrivons-nous difficilement à faire pipi devant tout le monde, justement ? Pourquoi reculons-nous devant les portes battantes des logettes des cabinets en plein village ou dans les petits restaurants ?

Lhassa - Xigatse, 12 août 1992

Je ne sais pas pourquoi je n’ai pris aucune note sur Xigatse, petite ville de montagne, préfectute ou sous-préfecture, soldats, casernes. Ah, l’hôtel !

Encore une de ces petties villes tibétaines, où nous arrivons précédés par la vengeance de la guide de Pékin, le seul hôtel disponible pour les étrangers était déjà occupé par un groupe de touristes, - comme on était peu nombreux, on les connaissait, c’était soit un groupe italien, soit un groupe allemand -. En tout nous devions être 30 ou 40 touristes, cette année là, dans le Tibet traditionnel.

On nous a proposé soit une caserne, soit un hôtel chinois, avec les aléas du confort et de la grande saleté, pour nos normes européennes : je n’ai pas l’expérience des casernes, à mon grand regret, ç’aurait été intéressant, mais, à la majorité dans le groupe, on choisit l’hôtel chinois.

On entrait dans des chambres très jolies, avec des courtepointes rouges à fleurs, matelassées, comme on en voit dans les films, des petits meubles laqués rouges, ou en bois ajouré, mais aucune salle de bains ne fonctionnait, on avait affaire à des salles de bains Potemkine, avec pas d’eau, des tuyaux démontés, des robinets inexistants, quelques cafards en prime, des baignoires si sales et encrassées qu’on aurait dit qu’elles étaient en émail brun. J’avais d’abord de l’eau au robinet du lavabo, mais qui coulait sans arrêt : j’ai demandé qu’on l’arrange. Un ouvrier est arrivé tout de suite avec de grosses pinces, l’a démonté et est reparti pour toujours. Le tout sentait la naphtaline et la crasse, pendant que des poignées de bâtonnets d’encens délivraient une odeur très forte et sucrée. Dans les couloirs, il y avait les enfants, portant leur petite culotte fendue, qui s’accroupissaient de-ci delà pour faire pipi-caca et il fallait éviter les obstacles qu’ils y déposaient.

Xigatse – Tingri, 13 août 1992

Le lendemain notre minibus part dans les montagnes chauves, une herbe râpée, des tas de cailloux avec des écharpes porte-bonheur déchirées par le vent. On a passé des cols, très hauts, dans les 5 000 mètres, après des routes en lacet immenses. Ce minibus était vaillant. Le chauffeur était charmant, tout le monde en était plus ou moins amoureux, il chantait des chansons tibétaines, et buvait son thé vert contenu dans un vieux bocal avec un couvercle à vis, où les feuilles larges stagnaient ou flottaient, foncées.

A l’un de ces col, l’un de nosu a pris une photo du groupe, c’est la seule que j’aie de ce voyage.

Entre Xigatse et Tingri

Le groupe (je suis la 2e à gauche, entre le guide chinois et le chauffeur tibétain)) HP

On roule jusqu’à la nuit tombée.

Et peu après le dernier de ces col, à 5 000 mètres, on dort dans un hôtel (Tingri), tout petit, très haut lui aussi, où il n’y a pas le téléphone, seulement, sur le comptoir un vieux petit système de télégraphe où on tapote en morse, tactac, tactactac, tac etc ! Nous étions tout seuls. On avait la sensation d’être dans un film, en arrière dans le temps. Il y avait pourtant comme partout, le thermos d’eau bouillante, immense, décorées de grosses fleurs roses, des pivoines je crois, et les sachets de thé, à côté de la haute tasse à couvercle.

Après dîner, on a fait quatre pas jusque vers un torrent, mais pour remonter la pente, pourtant faible, quel effort. Il est vrai qu’on doit être à la hauteur du Mont Blanc, ça me rappelle la fois où j’étais au Popocatepetl, à 4 800 mètres, j’avais 21 ans, et je m’étais étonnée de ne pas pouvoir courir vers la neige.

Tingri - Zhengmu, 14 août 1992

Le lendemain, le paysage a change brusquement, de rocheux et désertique, altitude oblige, la route s’abaisse et il est brusquement envahi par une forêt tropicale de montagnes, ruisselante et verte.

J’entends encore nos hurlements sur la Route du diable, qui menait de Tingri vers Zhengmu, dans le risque de verser à chaque instant 2 000 mètres plus bas, sur les grandes dalles, rochers glissants qui composaient la « route » encombrée de ruisseaux et de cascades bondissant, qui, après 2 000 mètres de bonds et rebonds, atteindront aussi le torrent mince et furieux qui a creusé le passage du Diable et qui court vers le Népal.

À un moment, il a fallu changer de véhicule. Notre minicar aurait glissé sur une dale mouillée et en pente, et se serait renversé comme une mouche ! Le transfert du groupe de notre minicar a lieu vers un camion militaire moins instable pour gagner Zhengmu, un gros village tout en pente, les petites maisons étroites et hautes accrochées sur un pierrier, et où tout le monde jette tout par la fenêtre, transformant la ville et le pierrier en une immense poubelle (j’ai vu un doc. en 2004, à la télé, Zhengmu s’est vachement construit et amélioré, il y a des immeubles, et la ville ressemble maintenant à Yuanyang au Yunnan), y compris les abords des restaurants : or on a très bien mangé, tout était délicieux, mais il ne fallait pas vouloir voir la cuisine, ni les gens qui faisaient la vaisselle au fur et à mesure dans le petit ruisseau de la rue. C’est un des très, très bons repas pris en Chine, ceux qui comptent.

L’hôtel était crasseux, tous les meubles ébréchés et bancals, les prises foutues, la lumière si jaune qu’on voyait à peine la saleté des draps. Un porc énorme s’étalait dans sa soupente en contre bas sous les fenêtres de l’hôtel (« Vue sur le Porc » disait Guy en, composant une notice imaginaire de pub pour cet effroyable hôtel).

J’ai vu la tristesse insondable de la « boîte de nuit » de Zhengmu, et pourtant, c’était un lieu de plaisir et de vague contact dans ces déserts inhospitaliers - et encore, ça doit être plus sensible en hiver. Les gens se saoûlent car quoi faire d’autres quand on est là et qu’on n’y est pas de passage comme nous, je vois encore dans la boîte de nuit notre bien aimé chauffeur tibétain raide saoûl, noyant dans l’alcool ses chansons magnifiques, gaies et nostalgiques, entraînantes et traînantes, qu’il nous chantait dans le petit car.

Zhengmu – Kathmandou, Patan, 15 août 1992

Le lendemain matin, il fallait repartir, en direction du Népal, et la route allait être pire, on a pris directement le camion militaire, on aurait un car népalais au Pont de l’Amitié. Auparavant, on a traîné un peu (c’était tuant, terriblement en pente) dans le village, les gens se levaient, faisaient leur toilette, on les voyait par les grandeds fenêtrtes carrtées tibétaines - ils crchaient par la fenêtre en se lavant les dents et en regardant la poignée d’Occidentaux marcher dans le pierrier qui faisait le sol de la ville.

On a attendu des heures que les services de la voirie refassent une portion de la route qui avait dévalé dans le torrent. Enfin, on a eu le feu vert. Mais on n’a pas roulé longtemps : nouvel éboulement. De loin, on voyait une énorme saignée dans la montagne, sable, rochers, tout ça avait débaroulé, au loin, des cars et des camions arrêtés et vidés de leur chargement, juchés sur les sherpas qui faisaient le crochet par le fond du torrent et remontaient du côté de la frontière chinoise.

Tout d’un coup, on a vu donc surgir venant du côté népalais, une poignée de touristes italiens, transportés à dos de sherpas avec leurs bagages pendant que des engins refaisaient la chaussée en grande vitesse, pour que nous-mêmes et des camions en nombre puissent passer sans se livrer à cet épouvantable sport.

On a hurlé de peur à l’arrière du camion miliaire, sous la bâche, pendant toute la descente jusqu’au Pont de l’Amitié, frontière sino-népalaise. Surtout les autres qui n’avaient pas pris la précaution d’enfoncer leur chapeau de manière à ne pas voir les dangers effroyables de la route, les éboulis et les ravins immenses à droite ou à gauche, les bas-côtés non consolidés, les autres camions en face qui roulaient en nous fonçant dessus jusqu’à la dernière minute où chacun essayait de se garer sur le bas côté inexistant. Après le sinistre Pont de l’Amitié, qui enjambe le torrent au fond de la gorge, et la cérémonie des tampons des douanes, sortie de territoire, entrée de territoire, camions et camionneurs faisant la queue, et sous la reprise des pluies torrentielles qui n’arrêtaient pas depuis deux jours, nous avons roulé dans le car népalaiss, assez grand, au pas sur la route trop fraîche, à peine refaite, sur laquelle, crac, le car s’est mis à patiner au moment où l’éboulement a recommencé.

Le car était enlisé, le chauffeur ne voulait pas plus quitter son véhicule qu’un capitaine, son navire ; les cailloux et la terre fraîche sautaient sur le toit du car avec un bruit effrayant et nous sommes sortis comme des fous en courant en avant, moi pour me mettre à l’abri, assez stupidement, sous un rocher ! J’avais tout laissé sur mon siège, mon sac, mon passeport, toutes mes affaires, ne pensant qu’à ma peau, et encore, bien mal, car se cacher sous un rocher quand les rochers tombent, c’est du pur Gribouille. Chacun de nous avait fui, mais il n’y en avait eu que trois assez bêtes pour aller se fourrer comme moi sous le rocher.

Finalement, les cailloux ont arrêté de rouler, le car a pu se désenliser, on est remontés dedans, on s’est tous mis à parler, de tout, de rien, pour se faire du bruit et se dire que oui, on était vivant, on a savouré des Babybel que le juge et sa femme traînaient depuis Paris – on était en pleine montagne, loin de tout, on crevait de faim - et on a continué sur Katmandou. Une route dans un paysage superbe avec des escaliers immenses de rizières de montagnes.

Un bain moussant dans le meilleur hôtel de la ville, visite de ce haut lieu hippie, les palais de bois, la petite fille de Katmandou qui joue le rôle de déesse locale jusqu’à ce qu’elle ait ses règles et ensuite, basta, on en change, elle rentre chez ses parents, inmariable, car ayant été sacrée.

Des touristes baba, des routards attardés et un peu vaseux, des singes agressifs sur les marches des temples.

L’avion du retour a fait un trajet de trente heures, Katmandou, avec un décollage dans le brouillard et les nuages, dans l’encadrement très dangereux des montagnes (il y avait eu un accident mortel un mois avant), puis Bangkok, le sultanat d’Oman pour y prendre du kérosene, avec son palais en sucre rose, dans la nuit, Stockholm, et, enfin Paris.

C’est dans ce bizarre voyage que tout s’est joué : le goût de la sociologie des groupes avec ses aléas, ses haines et ses rires, le goût de l’effort constant pour voir un maximum de choses, le goût de la folie à tenter des altitudes déraisonnables pour moi, jouer en effet avec sa vie, jouer à être sans passé, sans histoire, que celle qu’on voulait bien laisser filtrer.

Je voyage dans une tension extrême, car si je suis délivrée des contingences, hormis celles d’aller aux toilettes publiques, qui restent toujours un sport intéressant, à surprise, l’inconnu est toujours là, j’ai les sens en action, constamment, je ne cesse pas de voir, de relier, d’avaler, tout en sachant que les données seront toujours trop fragmentaires pour pouvoir en tirer de conclusions, sauf celle d’une absolue et nécessaire ouverture à tant de nouveautés, une plasticité de l’esprit, acceptant de rencontrer tant de paradoxes, tant d’extrêmes, tant de nuances.

C’est une telle intensité que je trouve de la difficulté à m’endormir, en Chine, excitée par tout ce que j’ai vu, peur d’oublier, gribouiller hâtivement quelques mots sur un carnet, se remémorer l’heure du réveil, celle du petit déjeuner, du départ, le programme du lendemain, mettre les médicaments d’urgence éventuelle dans sa poche, penser aux recharges des rouleaux de photos, ne pas oublier les kleenex pour les chiottes, dans toutes les poches, car il n’y a évidemment jamais de papier sauf dans les très bons hôtels. J’ai cette même surexcitation à chaque voyage, depuis 13 ans

Être terriblement disponible, récepteur. Avoir les pieds dans le présent des Chinois, si profondément enfoncés qu’il n’y avait plus qu’un immense présent, un socle qu’on actualisait, affinait, gommait « selon le contexte ». Leur extraordinaire adhérence au présent semble permettre de tout avoir supporté (ou gagné et perdu, ou perdu tout court) et de ne pas faire de projets sur la comète. On est là. On fait ce qu’on fait, on arrose les fleurs, on roule à vélo, on mange, on rit, on pleure, on se fait jeter dehors d’un restaurant parce qu’on y a trop bu et après le présent, le déluge. De toutes manières, on en ressortira tant qu’on sera là, l’infinitif présent, planche dans l’océan de la vie. En chinois, les verbes ne se conjuguent pas, ni mode, ni temps.

La Chine m’a accrochée. Je ne pense qu’à y retourner.

Cette année-là, un jeune homme de 25 ans, Wang Bing, entre à l’Université de Luxun, à Shenyang (l’ancienne Moukden) pour y préparer un diplôme de photographie. Je ne ferai sa connaissance que peu avant mon neuvième voyage, l’été 2004.

A mon retour, Jacques m’a conseillé d’acheter un appareil photo, pour rapporter des souvenirs partageables.