Le voyage au Laos

Noël 1998 et Jour de l’An 1999

Vientiane, Luang Prabang, Phonsavannh, Paksé, Mékong, Ile de Kkong, Champassak

Préambule

En allant à Kunming en 1996, j’avais survolé ce paysage extraordinaire au-dessus de l’énorme Mékong avec ses bras, ses îles, ses rapides, ses arbres, ses marécages glauques, tout cela vu d’en haut paraissait un lieu de l’ère secondaire, sans doute ce devait être au sud de l’Ile de Khong, après Khone, ce qu’on appelle « le pays des quatre mille îles. Je voulais y aller voir.

Le voyage était au programme de l’agence Orients, et depuis 4 ans une dame fanatique de temples bouddhiques s’inscrivait sans succès, le voyage ne « partait » jamais car elle était la seule à le désirer. L’année où je me suis inscrite a donc été la chance de sa vie et de la mienne, car Orients, voyant que la date de départ approchait sans autre combattant, nous a proposé à chacune, de partir quand même, à deux. Nous n’aurions pas d’accompagnateur français, seulement des guides locaux dans les villes et régions à visiter. Les trajets eux-mêmes (France-Laos et ville à ville) se feraient sans guide. Je n’ai pas demandé qui était l’autre personne, je craignais un peu que ce soit un emmerdeur ou une emmerdeuse, et, comme cela semblait difficile de partir, j’ai préféré sauter sur cette occasion un peu hasardeuse que de ne pas partir du tout à cause de préventions imaginaires.

Le pays est terriblement attachant, il était très pauvre, j’ai vu récemment (2013) sur internet, grâce aux photos des voyageurs, ce que Luang Prabang est devenu depuis qu’il est inscrit au patrimoine de l’Unesco : c’est à la fois bien préservé, mais figé dans un « style » pour touristes, privé de vie, tenant debout grâce au commerce et à un esprit « patrimoine », c’est assez épouvantable ! Heureusement que j’ai vu ça dans les derniers temps d’une certaine atmosphère.

Vientiane, lundi 21 décembre 1998,

Ce matin, nous étions à Bangkok, en transit après un long voyage, 11 heures qui m’ont paru trois jours. Salle d’attente trop éclairée, baie insupportable de clarté vive, couleur vert pâle et triste des murs, sièges en coque de plastique inconfortable où nous avons attendu le vol pour Vientiane : on est sur les vols pratiquement « domestiques », on ne prend plus de gants avec les passagers, les salles d’attente internationales sont bien plus confortables. Le transit permet de faire connaissance avec la dame inconnue, Mme Chalumeau : elle habite le Loir et Cher, elle est retraitée de l’Éducation nationale où elle était documentaliste. C’est une grande voyageuse : depuis des années, elle va systématiquement à la poursuite des temples bouddhiques. Elle fait 3 ou 4 voyages par an, Inde, Ceylan etc.

Le guide local est au rendez-vous et nous conduit à l’hôtel. Aspect mi tiers-monde, mi province française, de la ville, où nous sommes arrivées après déjeuner, on avait grignoté dans l’avion.

Novotel, neuf, un peu loin du centre mais pas trop loin du Mékong. Le guide nous avait accueillies dans l’aéroport, comme promis mais il nous a laissées : l’après midi était « libre », nous avions droit au repos après le voyage, je serais bien restée à faire la sieste. Mais Mme Chalumeau a une énergie incroyable, elle est passée presque tout de suite à la poursuite de ses temples et m’a entraînée.

Nous sommes sorties dans la chaleur de 4 heures de l’après midi, et parties à pied goûter le charme du boulevard le long du très large Mékong couleur de café au lait, où les guinguettes sur pilotis témoignent d’une vie décontractée, de même les ouvriers tapant le carton dans leur T. shirts de couleur sur un banc à 4 heures et demie de l’après midi, près de « la rue du chien » et de sa maison de papier. Chien tranquille, maisonnette minuscule.

Un air de vie tranquille, détendue. Le côté méridional du Laos par rapport aux autres peuples d’Asie. Petites motos, petits magasins, rues silencieuses sous le soleil, quand les petites motos n’y vrombissent pas. Les filles en conduisent aussi bien que les garçons.

Nous sommes entrées dans une ou deux cours de pagodes de ce quartier, - najas dorés, petits perrons, toits pointus dorés et relevés -, avec l’intention d’un simple repérage, on y retournerait en revenant de Luang Prabang où nous partons dès demain. J’ai compris que j’étais tombée sur la bonne personne, la meilleure guide que j’aurais jamais pu avoir, je me sentais d’une grande ignorance malgré mes quelques années d’imprégnation chinoise.


Il est vrai qu’on est ici dans la région du Petit Véhicule. Si les grandes lignes sont communes avec le Grand Véhicule, où se situent le bouddhisme chinois et tibétain, avec le détachement et le nirvana en bout de piste, les manières d’y parvenir, les relations et les perspective y sont différentes, influençant la vie cultuelle et donc les représentations culturelles. Sans parler du poids de l’environnement géographique.

Le repas du soir a été bon, pris dehors dans le jardin de l’hôtel, très épicé toutefois, faire attention, un jeune homme de Paris en stage au Novotel est là pour deux ou trois mois et nous pilote gentiment parmi les plats. Je suis morte de fatigue et je me couche à 9 heures et demie, pour me réveiller ensuite toutes les heures, décalage horaire oblige, j’avais l’impression d’être un coucou suisse.

Vientiane - Luang Prabang, 22 décembre 1998

Ce matin, nous sommes à l’aéroport : ethnologie des aéroports d’Asie, 4 ou 5 touristes pionniers dont nous sommes, se hasardent. Les annonces sont faites en lao, donc pour nous incompréhensibles, or il y a deux avions en partance à la même heure, qui stationnent sur la piste, lequel est le nôtre, lequel est le bon vol, par quel escalier, par quelle porte, comment se différencie-t-on ?


Des moines en orange attendent sur la terrasse en contemplant la piste qui est sous notre nez. Et où on circule à pied apparemment. On regarde les gens qui ont des tickets de même couleur que les nôtres (une espèce de mauve), et nous les suivons, un autre groupe enregistre avec une autre couleur, forme une espèce d’autre vague queue devant une autre porte, et sans doute une autre destination. Personne ne parle un mot d’anglais ou de français. Le guide nous a conduites à la porte de l’aéroport, mais dedans, on se débrouille comme des grandes.

L’avion est à hélices, très anciennement canadien relooké chinois à l’extérieur, avec des couches de peinture assez minces qui laissent voir son historique, la Chine l’a ensuite refilé au Laos, l’intérieur est assez vétuste, les sièges un peu creux, les filets distendus même quand ils sont vides ; la porte de la cabine de pilotage a failli venir avec la paroi dans les mains du stewart. Quelques moustiques volent, quelques fumées de clim s’échappent des grilles de la ventilation, comme dans les voyages de ma jeunesse au Mexique et quelques autres récemment faits en Chine. On lance l’hélice et hop, c’est parti, avec l’envol un peu déséquilibré et pesant de ce genre d’avion.

Arrivée à Luang Prabang, la campagne est autour et dans la ville, qui se présente comme un parc géant, les palmiers, bananiers, les tropiques dans un gros villages, avec les temples innombrables, l’hôtel (le Mouang Prabang) est tout neuf, en forme de temples accolés. La ville est inscrite au patrimoine de l’Unesco depuis 3 ans à peine, le tourisme démarre tout juste, en fait, non, il n’a pas encore vraiment démarré. Nous sommes peu nombreux dans l’hôtel, des Asiatiques qui dînent, trois autres étrangers (australiens, je crois ?). Le mec de l’aéroport a oublié de me faire faire un billet de retour pour Vientiane. Je pourrais rester à Luang Prabang, y vivre en écrivant, ou plutôt en pratiquant la vacuité pure, bouddhique, pour laquelle je me sens de plus en plus de disposition. La ville s’y prête.


Ainsi donc, une quantité de temples, pagodes et monastères, flamboyants, les maisons des moines, grandes, peintes en blanc avec souvent des peintures d’encadrement de fenêtres marron, sous des arbres, des tecks, des palmiers, ou des bananiers, et des pelletées de moinillons orange, dont même les slips sont orange, comme je l’ai constaté à 6 heures ce soir, dans la cour d’un temple où ils avaient fait la lessive : sur des fils, chaussettes, slips, « toges », tout est orange, dessus, dessous, en bon coton, très joli.

Le tout dans un fouillis tropical.
De bananiers, palmiers, cocotiers, un énorme jardin d’une grâce infinie. Il y a des tas de petites maisons style tiers monde, avec des couleurs géniales, des toits de tôle, de profusions de plantes, des poulets étiques courant ou stagnant sous une cloche en osier (pour engraisser peut-être). Les parois de feuilles de bananiers tressées sont très belles.

Le Laos est très personnel, très différent de la Chine du Sud. Il possède une originalité à la fois détendue et sérieuse, le Mékong est ici couleur de chocolat. Il faudrait que je sache les noms de pagodes visitées (Mme Chalumeau les connaît toutes, elle a préparé son voyage avec une application merveilleuse, il faut dire qu’elle était documentaliste de lycée et qu’il y quatre ans qu’elle bichonne son circuit).


Tous ces Vat !

Le Vat Xien Thong, le plus beau, selon les guides, (mais tous sont beaux) celui avec l’arbre de vie sur fond rouge. Le clan funéraire royal (?).

Le Vat Baat Thaî, celui du bord du Mékong.

Le Vat Phu Si, celui vu en rentrant de promenade avec le guide, qui domine et auquel on accède par des tas de marches (très à pic). Et hier à Vientiane, je ne les compte plus, je ne les reconnaîtrais jamais sur mes photos, je n’ai rien noté, ils sont d’une très grande beauté : à la fois, un style leur est commun, tous les temples sont « minces », fins de forme, élancés (comme leurs bouddhas) et à la fois, mille détails sur les toits, les matériaux, les sculptures, les couleurs, les divinités secondaires des perrons, les ors plus ou moins répandus, les rend bien distincts et tous très attachants, chacun mériterait une journée, je pourrais rester, en effet, ne pas faire faire mon billet (ce que fait le guide local à ma place) à L.P. si je voulais asseoir ma connaissance (minimale) sur le bouddhisme. Mme Chalumeau est incollable, et tente de me faire partager ses connaissances, mais peu reste dans ma tête ! Car je n’ai pas envie de « savoir » mais de « sentir ». De toute façon, c’est un peu tard pour me mettre au bouddhisme auquel je n’emprunte que peu de choses. Et le bric à brac occidental qui en est tiré (style cours de yoga et taiqi) m’agace plutôt.

Me mettre en disponibilité, en harmonie ouverte avec l’extraordinaire charme et beauté du pays.

Luang Prabang et ses environs, mercredi 23 décembre

Envoyé des tas de cartes. Gravi des tas de marches au point de ne plus pouvoir faire un pas ce soir.

Le Mékong, ce soir, avait des teintes comprises entre le rose et le chocolat. Sublime.

Promenade de ce jour : visite des Grottes des Mille Bouddhas en amont sur le Mékong. A l’aller, arrêt dans un petit village sur la rive gauche où il y avait une fabrique artisanale d’alcool de riz, ils n’ont pas de bouchons et mettent une petite rondelle de plastique et un élastique, donc impossible de la ramener, je la donnerai donc à notre guide demain en lui disant au revoir, il est très gentil.

La Grotte (Pak Ou) est sur la rive droite, rive très escarpée à la fois rocheuse et sableuse, des marches inégales, et dans le temple rupestre, étagé, des milliers de statues de Bouddhas de toutes tailles, mais toutes élancées et fines, composent un paysage minéral et respectueux.

Impossible de me rappeler quand et où, près de Luang Prabang, nous avons visité un très beau temple, désert, au dessus du Mékong, on y accédait par de petits escalirs et des sentiers parmi les arbres : j’y avais vu les fresques représentant les Pavillons Noirs qui avaient terrorisé les Laotiens au siècle dernier.

Retour à Luang Prabang, en faisant la visite du Vat Long Khoun et de la ville.

2e nuit à Luang Prabang.

Luang Prabang et environs, mercredi 23 et jeudi 24 décembre 1998

Le 24, ce fut une promenade dans les terres, en taxi. C’est Noël, mais on en est loin, ciel bleu, chaud, aucune fête, on est tranquille ici, le départ en taxi avec notre guide, nous a conduites à des visites de villages « typiques » mais encore loin de tout tourisme. Là aussi, je n’ose pas penser à ce qu’ils sont devenus, éléments payés par les autorités touristiques, là, on essuyait les plâtres, les habitants n’en avaient pas encore vu très souvent. On suscitait encore une étrangeté.

Le premier, ce fut un village hmong d’une misère et d’une arriération inouïe, avec des petites chaumières défoncées en feuilles tressées, grises et beiges où des gens très pauvres se terraient dans les huttes et maisonnettes, avec des jardins minuscules et pas entretenus, dans un cadre de montagnes. C’était assez pénible de pauvreté et nous, là dedans on avait honte de notre curiosité riche.

Plus loin, dans une région plus ouverte, bien plus cultivée, on est descendu dans un village lao avec d’assez grosses maisons sur pilotis, bien plus cossu avec des femmes qui fabriquent les minces matelas laotiens, je n’ose pas penser à ce que sont devenus ces petites agglomérations, tellement loin du monde et vivant pas trop mal pour les Laotiens, très pauvrement pour les Hmong, avec le classement de l’Unesco : en 1998, cela faisait à peine trois ans qu’il était inscrit, et donc encore très préservé du tourisme de masse que cela favorise, mais, en revanche, bien entretenu déjà, et un bon hôtel, joli, ça a dû voir déferler les troupes de touristes en shorts, des hôtels pour les loger, et les bouteilles plastiques pour les abreuver, et finie, la sieste des gens sous les pilotis de leurs maisons, dans la chaleur de l’avant déjeuner, vers 11 heures.

Le guide a déballé pour nous un délicieux pique-nique dans la région forestière près de Khouang Sy, une chute d’eau très poétique et claire (d’un affluent du Mékong), pas trop grande, pas impressionnante, avec, à l’écart, un bassin d’eau turquoise, ravissant de couleur avec des plantes fines, genre dessins de l’Illustration au XIXe siècle.
Lui même a déjeuné avec le chauffeur de taxi, à l’écart. Nous étions comme des princesses d’autrefois.

Notre guide a une soixantaine d’années, il a dû apprendre le français pendant le protectorat, et il est très gentil, ni servile ni familier, il fait son boulot, il montre et répond avec aisance aux questions. Il a une famille, qu’on a vue le second jour. On repartira avec leur adresse. J’espère maintenant lui avoir envoyé une lettre en rentrant, impossible de me souvenir.

On avait donc des bribes d’histoire par le guide, sur la disparition du roi, il signalait mais ne commentait pas. Après le déjeuner, on avait repris le taxi, on a longé le parc d’un palais royal devenu musée national (mais je ne me souviens pas qu’on y soit allés, encore que… ), région assez fraîche et ombragée, le reste du parc sans doute, qui est devenu, d’après internet, un parc très grand et bien entretenu, palmiers bien rangés à la française dans des carrés bordés de buis et de plantes basses ; nous, nous l’avons vu encore à moitié sauvage, tel qu’il était devenu après vingt ans de dictature, on ne savait pas si le roi était mort ? Sous le manteau, on disait que oui, il était mort. De temps à autre, les routes impeccables sont sur un tout petit bout, bien bitumé.

Dans la forêt, très belles et enchevêtrée, arbres de toutes sortes, et lianes, très Tarzan, très ère secondaire, les oiseaux ont disparu, ils avaient tous été tellement chassés à cause de la famine persistante, tellement mangés, c’était tout silencieux. Et il est vrai qu’il y en avait sur les étals des marchés, minuscules et vendus tout plumés, ainsi que de petits écureuils dépouillés ou non , ou des rats ?? Par conséquent, les chenilles n’étant plus mangées par les oiseaux, les papillons proliféraient,à leur tour, et voletaient magnifiques, immenses, comme des oiseaux muets.


Retour à Luang Prabang et Mme Chalumeau, infatigable, me fait un nouveau programme, on part à l’autre bout de la ville visiter un temple de plus, Vat ??? ; le long du mur d’enceinte, de frêles teck se découpent sur le ciel qui change de couleur, la nuit tombe à toute vitesse. Les tecks ont toujours l’air à moitié crevés, secs, alors que les bananiers éclatent de santé. Cour déserte, calme.

En écrivant ceci, je vois la grille de la mémoire fonctionner, les neurones, envoient quelques tentacules, vers un tournant de route, livrant un bout de bitume, le silence réel des forêts sans oiseaux, bruit des humains, un camion qu’on double, nous deux en arrière de notre taxi, sans plus savoir exactement où se situent ces scènes de circulation dans le paysage vert.

Les rives du Mékong, passant du rouge au beige, au rose, au café, au sable, la boue à peine humide ou séchée, selon, asséchées déjà, l’eau a baissé de plusieurs mètre par rapport à la saison humide qui a pris fin en octobre, découvrant des talus couronnés d’arbres qui ont généralement les pieds dans l’eau, et maintenant, doivent y plonger par la terre, et boire à leur convenance, les racines se pointant dans des petits chemins escarpés, qu’on grimpait parfois pour aller sur les rives, ou par des villageois qui descendaient en direction du fleuve chercher des légumes qui sont plantés hâtivement sur les rives, transformées en petits jardins saisonniers, des poissons, de l’eau, des arrivées de petites marchandises arrivant par des barques. Parfois, le hurlement ridicule d’un hors-bord avec de riches touristes qui remontaient le Mékong, et dont le bruit tachait le paysage et devait aussi les empêcher de comprendre quoi que ce soit à ce pays lent, pauvre, aimable et doux.


Le soir, vers 5 heures, on rentrait à L. P. Mme Chalumeau prenait le relais du guide qui, lui, avait fini sa journée et son contrat, et elle me traînait visiter temple sur temple, elle ne voulait en rater aucun, une rage de systématisation, moi, je suis plus « atmosphère », la totalité, de toute manière, on ne l’atteint jamais, c’est comme l’origine, je m’en moque. Je voyais les moines en orange, les petits enfants dans la poussière, les maisons de monastères bien blanches, les arbres. Le matin, en partant en excursion dans notre taxi, on voyait les moines qui se promenaient avec leur bol de riz et avaient le relatif toupet d’aller mendier de la nourriture alors qu’ils paraissaient bien plus aisés, reposés et nourris que le reste de la population, mais bon, on ne va pas refaire les pratiques bouddhistes en si peu.

Lorsque nous avons quitté Luang Prabang, j’emporte le souvenir d’une profusion de temples, d’une charme un peu désuet, d’une Belle au bois dormant tropicale avec beaucoup d’orange (les moines). D’un fleuve épais aux tons changeants. Des détails de couleur turquoise, rouge brique pâle, etc. D’une charmante élégance architecturale. De quelques scènes peintes, des bouddhas entassés, minces et mystérieux. Une grâce un peu endormie, et qui aurait ignoré le vaste monde agité qui l’entoure.

Luang Prabagng - Phonsavannh et la Plaine des Jarres, di 25 décembre 1998

Le départ a été très bien, par avion, comme j’aime, un coucou invraisemblable et minuscule, notre guide nous a laissées à l’entrée de l’aéroport, avec nos billlets à la main, un aller pour Xieng Kouang, et ensuite un aller de Xieng Khouang à Vientiane. Le petit coucou volait vaillamment au dessus des montagnes boisées jusqu’à la Plaine des Jarres, en direction du Vietnam, plein est, pratiquement à la frontière et tout près de Dien Bien Phu.

Dien Bien Phu, je vois d’ici mon petit poste de radio carré, marron, à Grenoble, en mai 1954, un mois et demi après la naissance de Jacques, et où j’ai entendu l’annonce de la reddition.

C’était sur ces montagnes et ces terrains boisés que les B 29 des Etats Unis déversaient leur cargaison des bombes qui étaient restées inemployées dans le vols meurtriers au dessus du Nord-Vietnam, pour ne pas les ramener à leur base, et ne pas avoir à atterrir avec. Les montagnes sont hautes, le plateau de Phonsavannh) se trouve à environ 1500 mètres d’altitude, les forêts ont été arrosées de ces saloperies, et sont encore 25 ans après, constellées d’énormes trous, où l’eau s’accumule et forme de petits lacs charmants et tout ronds au milieu de la végétation qui a repoussé.

Un jeune homme nous attendait à la porte de sortie, 25 ans environ, parlant un français totalement courant, et même l’accent de la région parisienne, c’ était notre guide local, il était laotien, mais vivait depuis presque toujours en France dans je ne sais plus quelle banlieue genre l’Haÿ-les-Roses, il était venu en vacances voir la partie de sa famille restée au pays et faisait des extra auprès de l’office de tourisme. Je crois que nous étions les premières Françaises de l’année ! Là encore, on a roulé en taxi, c’est très agréable de voyager à deux, c’est tellement éloigné d’un voyage de groupe, des comptages dans les cars, des attentes de l’un ou de l’autre, des couples chipoteurs ou ratatinés. J’apprends peu à peu toutes les distractions, toutes les occupations de Mme Chalumeau, du Loir et Cher. Nous nous entendons bien, l’une et l’autre accommodantes et ses connaissances précises permettent de suppléer à ma méthode de nez en l’air en matière de préparatifs. Phonsavannh est trèsd amrquée par les bombardements qui ont transformé sa vie et son entourage et même son architecture : en effet, ils ont fait de la récup, des bombes désamorcées servent de piliers pour les vérandas, lesd monceaux de ferrailles servent de matériaux inépjuisables pour des réparations, la population, pauvre, petite, active, tient un marché avec des légumes, des petits tissus, des oisillons, des genre de petites bestioles taupes sou autres, tout ce qui veut faire « viande », des fruits, et aussi, dans les rues adjacentes, de l’opium, sorte de confiture brunâtre, que l’on dérobe aux regards des occidentaux, mais qui doit être une source de revenus appréciable toutefois. Le matin, le guide nous avait tout de suite emmenées assez loin visiter un des sites de la Plaine des jarres.

Au site n°2, nous voyons des rangées de sortes de récipients à demi enterrés, avec ou sans couvercles, en pierre, et dont on cherche encore l’utilisation (cendres funéraires ? céréales ? ), bref, c’est tout à fait extraordinaire, ça fait cuisine de géants paléolithiques. Il n’y a que nous, dans ce paysage d’un autrefois immémorial et incompréhensible, dans des perspectives de bois et de montagnes, très beaux, dans une très belle lumière, on traverse aussi un village hmong où a lieu une espèce de cérémonie de mariage collectif, mais pas pour touriste, ça se trouve comme ça et on ne s’arrête pas vraiment longtemps, les jeunes se choisissent en se lançant je ne sais plus quoi, une balle je crois, ils sont habillés comme maintenant avec de petites fringues pauvrettes qui seraient des fonds de tiroirs de vieux bazars européens avant la guerre.

Au site n° 1, plus près du village, il y a du monde, une vingtaine d’hommes en pantalon foncé et chemisette blanche : une délégation nord vietnamienne, venant visiter et commémorer je ne sais quelle date de la résistance. Ils sont très souriants, et, en nous entendant parler français, ils échangent avec nous quelques mots très gentils, nous, les vieilles petites filles des colons d’autrefois, les uns connaissent Paris, et on se retrouve, comme vec plaisir si loin de cet occident qui les tout de même beaucoup et mal « occupés » dans tous les sens du terme. Il semble qu’ils aient une certaine affection, comme si les Américains avaient effacé le souvenir de nos propres turpitudes antérieures. Il est vrai que les bombes, ce sont eux qui les ont lancées. Nous, nous serions des vieux occupants avec qui on ne va pas faire d’histoire, parce qu’ils sont vieux justement et que beaucoup d’eau a coulé sous le pont, plus mauvaise à boire ! Et tout ça, c’est le passé, pour eux, cadres du parti, l’avenir est riant et sérieux à la fois. Aujourd’hui, eux et nous, avons la même occupation, nous visitons et nous admirons les Jarres.

Le soir, nous avons dormi en altitude, à une dizaine de kms, dans un charmant petit hôtel tout en bois comme une chalet suisse, assez neuf, ça sent bon, il fait frais. Le dîner est très bon, avec une soupe laotienne pas trop épicée, pour une fois. Et des petites brochettes. Divers légumes sautés plein d’ail et des purées. C’était Noël, mais franchement, il fallait se pincer pour le savoir. Rien ne le rappelait, c’était comme en Chine avant qu’ils ne se croient obligés de jouer à Christmas aux arbres rouge et verts, aux musiques sirupeuses. Ce soir, à Phonsavannh, c’était un soir comme les autres.

Phonsavannh, lundi 26 décembre 1998.

On s’est levé tôt, il fallait regagner la petite ville, en dessous de la forêt, revisiter le marché, revoir les vendeurs d’opium à la sauvette, les vérandas sur leurs piliers de bombes, et aller prendre l’avion pour Vientiane. Nous connaissons déjà l’aéroport minuscule. On attend un long moment dans une salle, un avion non moins minuscule se pose, très en retard. Il est midi, nous mourons de faim. Nous, nous étions sortis sur la piste, bien sûr, pour aller embarquer. Les pilotes descendent, et marchent vers nous, nous sourient et nous disent dans un anglais approximatif, qu’ils vont d’abord aller déjeuner et qu’on repartira seulement après (donc l’avion encore plus en retard), après leur repas. il faisait très chaud, un soleil de plomb, on est allés s’asseoir à l’ombres des ailes, par terre sur le ciment, on était une dizaine tout au plus. On a attendu très longtemps, ils ont du faire un festin. En fait le vol durait 25 minutes, et ils auraient très bien pu déjeuner à Vientiane, mais c’est pour donner idée de l’atmosphère détendue du tourisme au Laos dans cette année 1998.

En arrivant à Vientiane, avec des heures de retard sur l’horaire, on a retrouvé le guide du premier jour, on s’est encore promené dans des tonnes de temples de toutes sortes, des Mille Bouddhas sublimes, des couleurs, des ombres, des lumières, cette ville était très belle, très province d’avant guerre et très charmante. Des petits taxis genre rickshaws tout décorés de peintures.


Finalement je n’ai marqué aucun nom, j’ai seulement dans la tête un album en désordre, doré et sombre, bleu vif et coloré, Mme Chalumeau a ajouté la ration supplémentaire de temples en fin de journée, des fresques, des feuilles d’or, des najas, de minces Bouddhas, de statues de gardiens farouches et peints. On a retrouvé l’excellent buffet du Novotel le soir.

Vientiane - Paksé, dimanche 27 décembre 1998

On a repris l’avion très tôt, on va à Paksé, plus au sud, et un nouveau (et dernier) guide nous attend. On a flâné une fois encore sur un marché avec les étals minuscules et assez pauvrets, mangé des sortes de sucreries délicieuses offertes par le guide, au bout d’un bâtonnet, il nous a emmenées déjeuner dans un bistrot qui avait l’air d’un garage ou au mieux d’une cantine, assez moche, mais la cuisine était vraiment délicieuse.

En début d’après midi, on a pris un taxi, à travers une forêt, avec une route très mauvaise, qui est, dit le guide, très difficile par saison des pluies, tellement elle est défoncée. En décembre, au cœur de la saison sèche, il y a des zones pas mauvaises alternant des travaux et des zones en compote de terre, pour aller dans une sorte de résidence qui préfigurait assez bien le futur tourisme, le Tadlo Resort, un ensemble de petits bungalows de bois, assez mignons, éparpillés dans un terrain escarpé au milieu la forêt, le long d’une chute d’eau qui faisait un boucan effroyable toute la nuit (et toute la journée, mais on s’éloignait). Installation. Vague repos. Il n’y a pas grand chose à faire dans ce faux village. Nulle pagode. J’aurais pu écrire, par exemple. Mais je crois me rappeler que j’étais dépitée d’être là et que je n’avais nulle envie de répandre en lamentations inutiles et injustes sur les voyages organisés. Nous nous sommes un peu promenées, chacune de notre côté, sous les arbres avoisinants avec ses sentiers et ses marches, mais le bruit de l’eau était tuant. On s’est forcément retrouvées au bout de cinq minutes et on a dîné de bonne heure, après tout, on s’était levées très tôt.

Dans mon bungalow, j’ai vu un insecte épouvantable dans la salle de bans que j’ai écrasé dans un bruit affreux, genre cucaracha géante, et ensuite je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit, d’une part à cause de la chute d’eau, d’autre part, parce qu’un gekko était sans doute dans ma chambre et croassait de temps en temps, j’étais tapie sous une moustiquaire, n’osant pas sortir ni allumer, encore moins aller dans la salle de bains avec la bête écrabouillée, empestée de produits répulsifs à moustiques, je n’aimais pas beaucoup ce lieu, les repas étaient dehors, sous des arbres, des plats très bons par ailleurs, mais il n’empêche, ça faisait « attrape-touriste » et c’était la première fois que j’avais cette impression au Laos (et la seule).

Tadlo Resort, lundi 28 décembre 1998

Nous sommes heureusement partis tous les trois (nous + le guide) en taxi, pour aller dans un lieu dit le Plateau des Boloven, avec des villages de minorités, les Alaks et les Kalus. C’était de la belle campagne, bien cultivée, avec des rizières,

des champs de légumes ou de céréales, bien défrichés jusqu’à la lisière de forêts de chaque côté de la route. Il faut faire très attention aux mines, qui truffent le sol depuis les deux guerres d’Indochine, et les petits mômes sont stylés à reconnaître ces objets.

Nous sommes descendus plusieurs fois sur la rive, pour visiter des choses un peu perdues.

Un fois nous sommes allées, en suivant un sentier, jusqu’à une rivière, le guide nous a fait marcher très soigneusement au milieu du sentier, de peur des mines. Bientôt, nous sommes arrivés dans un petit village où il y avait une école : l’institutrice était dans sa classe, une sorte de hangar léger en bois, en bois gris, ouvert à tous les vents (il fait très chaud !) et les tableaux et cartes, au mur, représentaient, non pas des pays étrangers ou des champignons vénéneux comme dans les anciennes salles de classe en France, mais des images des différentes formes de mines anti-personnel, dont la variété vaut largement celle des champignons vénéneux. Mme Chalumeau, qui avait pensé à tout, avait apporté depuis Paris, pour cette journée, des piles de petits cahiers et des tonnes de stylos bics, qui ont eu l’air de faire très plaisir à l’institutrice. Dans un petit café, il y avait une vieille télé, qui marchait branchée sur un vieux moteur de voiture, car le village n’a pas l’électricité.

Cela m’a rappelé la Chine du Sud, le Guizhou et le sud du Yunnan (166) dans les petits patelins pluvieux, presque pourris qu’on avait visités en 96. Je crois que nous nous sommes arrêtés un peu plus tard dans un village de tissage, (sans doute pour futurs nombreux touristes), des tissus jolis et vifs, en coton teints artisanaux,

En rentrant au Tadlo Resort, on a eu droit à une promenade à éléphants, très lente, un peu ridicule, Mme Chalumeau et moi juchées sur le petit banc qui est ficelée sur le dos de l’éléphant, le cornac à cheval sur le cou ; l’éléphant s’arrêtait toutes les deux secondes pour brouter des feuilles dans la forêt clairsemée, beaucoup de bambous le long de la rivière, que l’on a traversée, le cornac avait quinze ans à tout casser et piquait l’éléphant avec un bâton pointu qui n’avait pas l’air de le toucher beaucoup. Il avançait à son rythme, mettait ses gros pieds mous dans l’eau peu profonde de la rivière qui allait ensuite se terminer dans la chute d’eau qu’on entendait le long des bungalows ; on a traversé un petit village de gens tout à fait stylés au futur tourisme, enfants qui regardent, femmes qui se livrent à quelques activités ancienne, genre tissage. Le dîner a été excellent, et les minuscules bananes étaient succulents, d’un goût incroyable, rien à voir avec les grosses bêtes bananes de la Martinique qui ont le monopole en France.

2e nuit à Tadlo, cette fois, pas de gekko, pas de bête dans la salle de bains, j’ai assez bien dormi.

Sur le Mékong, de Paksé à l’île de Khong, mardi 29 décembre 1998

On a reparti pour Paksé par la mauvaise route et on a déjeuné à nouveau dans l’espèce de cantine délicieuse, avec des nouilles sautées remarquables.

Il fallait à présent abandonner la terre et l’air, et voyager par eau : on embarque, on part sur le Mékong, pour descendre le Grand fleuve sur une petite pirogue à moteur où nous sommes rangés tous les quatre, les uns derrière les autres, le pilote, le guide, Mme Chalumeau et moi, sous une petite tente de toile, car sur l’eau, ça tape !

Seule l’inconscience, moi qui ne sais pas nager, moi qui ai une peur panique et antédiluvienne de l’eau, m’a fait choisir ce voyage, comportant deux ou trois jours avec le moyen le plus minimal de voyager sur l’eau, et ce choix relève de l’incompréhensible. A plusieurs, on aurait eu un petit bateau de croisière, avec un pont, des fauteuils. Nous, on était deux, donc on voyageait en pirogue. Je pense que je n’ai peut-être pas dû le savoir, pas dû le lire, pas vouloir le savoir, à Paris. Enfin, bref, nous voilà parties.


Il y a eu un très joli arrêt, sur la rive gauche, nous sommes est allés à pied faire une grande promenade dans la forêt qui recouvrait la rive, une forêt tropicale magnifique avec des fromagers énormes, des immenses arbres qui ressemblaient plus que jamais aux gravures de L’Illustration pendant la conquête de l’Indochine. Toujours nul chant d’oiseau. Un sentier de terre grise et rousse serpentait sous les branches gigantesques, épaisses, fraîches, et nous avons fini par arriver sur le site de Oup Mong, de vieilles pierres, très grosses et bien taillées, avec des sculptures, qui sortaient dans un fouillis de buissons, sur des centaines de mètres carrés, surtout sur le côté gauche du sentier, en regardant vers le nord, mais le Mékong coule très en contre bas. C’est un ensemble, de culture khmère mais plus ancien qu’Angkor, des blocs de grès, des linteaux renversés, des gueules ouvertes avec des dents carrées, des lingams, enfin tout le bazar bouddhico-khmer. Il a été repéré, sans doute n’était-il qu’à peine ou pas du tout encore inventorié et classé. Je lis sur internet qu’il a été inscrit au patrimoine de l’Unesco depuis 2002. Et qu’un village s’est développé non loin. Là, il n’y avait que la nature splendide, les dieux et les temples n’étaient plus que des morceaux indistincts, les hommes et les oiseaux avaient disparu.

Retour à la pirogue, sur l’immense Mékong, le pilote regarde sa montre, il faut se grouiller si on veut arriver avant la nuit à l’Ile de Khong, et il FAUT arriver avant la nuit, car on navigue à vue, entre les courants invisibles qui courent et frisent sous la première couche d’eau, les rochers qui affleurent les balises qui datent un peu de Mathusalem (je crois qu’elles ont été placées lors du protectorat français), mais ont le mérite de signaler les plus mauvais coins. Le fleuve a des kilomètres de large, il est couleur de café au lait dans cette portion et vire au rose boueux vers le soir. C’était magnifique. Je regardais de tous mes yeux, l’aventure comme autrefois, un autrefois du temps des lectures et des gravures de L’Illustration qui dormaient dans la bibliothèque de Blandans, et Le Magasin des Demoiselles qui dormaient dans la salle des enfants à Frontenay. Je ne pensais même plus que j’étais sur l’eau, tellement j’étais « ailleurs ».

La nuit était presque complètement tombée quand on est arrivée, la côte de l’Ile de Khong avait ses petites lumières. Et il fallait être notre pilote pour voir qq chose et couper de biais le Mékong pour aller accoster et se dégourdir les jambes. L’hôtel est moche comme tout, sans étage, un sol carrelé, mais tant pis, le temps de brancher mon tortillon vert à moustiques, on tombe dans nos chambres respectives un peu pauvrettes et peut-être sales, on verra si on peut se faire transférer demain, on a été dîner je ne sais plus où, et le lendemain, j’étais d’attaque. Je commence à comprendre pourquoi, je n’ai rien écrit, après des journées aussi peu confortables pour disposer un cahier et un style.

Ile de Khong, 30 décembre 1998

C’est le jour de l’accident que j’évoque dans le « journal » proprement dit, les feuilles ajoutées à la fin. De l’Ile de Khong, on est partis le matin visiter des îles voisines, et on avançait à travers les multiples petits ilots qui sont juste surmontés d’un bouquet d’arbres et où les villageois ont taillé de minuscules terrasses avec des légumes plantés soigneusement, et au détour de l’un d’eux, boum, la pirogue des deux Laotiens et une Laotienne qui venaient sans doute de jardiner, surgissant par la gauche, invisible, de derrière le coin d’un minuscule îlot, la nôtre arrivant par la droite, on s’est rentrés dedans de plein fouet, notre pirogue a eu une planche arrachée, elle a déviée et s’est mise à descendre le courant au lieu de le couper, le pilote l’a ensuite redressée et fait remonter, tandis que celle des laotiens se soulevait, les renversait et ils sont tombés à l’eau, nous, nous avons eu une planche arrachée, ils se mettaient à nager à toute vitesse, la femme affolée vers la rive de l’ilot, les hommes agrippés à la barque pour la ramener en nageant vers l’ilot, où ils on grimpés avec quelques difficulté car elle était escarpée, les tong des Laotiens s’enfuyant à toute vitesse (celle du courant) le long de notre barque, que le choc avait déviée, moi essayant d’en attraper une en penchant et déséquilibrant le tout, sans penser que nos vies étaient plus précieuses qu’une tong, et, en même temps, il me semblait que je regardais la scène d’en haut, et que j’étais donc double, moi sur la barque en train de m’agiter et moi calme spectatrice à quelques mètres dans l’air. La scène était à la fois ultra rapide et très lente, un temps aboli, l’avenir n’existait plus, l présent é tait un chaos. On a réussi à accoster, tout le monde s’est mis à parler laotien, enfin, on se comprenait, le guide a négocié sans doute une indemnisation, et on a fait repartir notre pirogue avec sa planche arrachée, et avant qu’elle ne prenne trop l’eau, vers notre port d’embarquement qui n’était pas très loin, pour changer de pirogue, faire quelques paperasses, et repartir sur le fleuve, par les mêmes îlots confus – c’est le début de la zone dite « les 4 000 îles », les Si Phan Don, celle qui m’avait fascinée d’avion en volant vers Kunming deux ans avant - . Il y a une faune et une flore extraordinaires. Nous sommes repartis. Et, enfin, j’ai eu PEUR.

Une peur profonde qui ne m’a plus quittée pendant le reste du voyage, dès que je voyais un bateau sur lequel il fallait embarquer, quelle que soit sa taille. Je me rendais enfin compte que j’avais frôlé la mort à un poil. Car, tomber dans le Mékong, à cet endroit là, a moins de savoir nager comme un poisson en étant à un mètre d’une côte, ce qui avait été le cas des Laotiens, c’est absolument la mort. Le fleuve est en train de se diviser en deux bras immenses (en tout 15 kms de large) dont l’un court comme un fou pour donner une série de chutes (dont une partie constitue les chutes de Li Phi, que nous allions visiter à parti d’une île voisine, l’île de Khone).

Bref, sur l’île de Khone, en route pour les chutes de Li Phi, j’ai déclaré forfait, je n’avais aucune envie d’aller voir ces chutes, il fallait faire deux kms dans les hautes herbes, passer sur des ponts et ensuite aller admirer ce que j’ai vu par la suite en photo, un immense escalier bondissant et fracassant.

Je suis restée assise au bord du sentier, dans les herbes, seule dans ce coin alors perdu. Je me demande si je n’avais pas mon Racine dans mon sac ? Pas sûre, pourtant, le temps a passé assez vite, j’ai dû lire quelque chose. Il y avait un village pas très loin. Personne n’est passé, sauf un jeune homme laotien qui est arrivé du village et y est reparti, comme pour constater que j’étais là. J’ai lu que les villageois pensent que les chutes de Liphi sont la demeure d’esprits, j’espère qu’il ne m’a pas prise pour l’un d’eux, et ils n’y vont jamais. J’ai vu au bout d’une bonne heure revenir Mme Chalumeau, intrépide, et le guide. Il faisait très chaud, un grand soleil et il était midi. Nous avons été déjeuner dans le village. Autour, ils cultivent du riz, du kapok, il y a des bambous immenses qui sont exploités artisanalement, et sont magnifiques de légèreté.

C’était un tout petit village, avec des rues en poussière, bordées de grands arbres élégants, un minuscule magasin genre bazar, où j’ai acheté une écumoire en rotin, locale, un vrai instrument de la vraie cuisine, pas pour touriste, et nous avons parlé avec un tout petit vieux monsieur, assis sur un rebord d’un petit pont au dessus d’un ruisseau, il avait été employé pendant la Deuxième guerre mondiale à la compagnie française du chemin de fer à voie très étroite qui empruntait toute la longueur de ce mince îlot, et qui servait à faire traverser aux marchandises, aux armes et aux canonnières ce fatal coin non navigable de 4000 îles. Il fallait alors tout débarquer, charger les marchandises sur le train, et au bout de l’île, les recharger sur d’autres bateaux. Le petit monsieur avait conduit la locomotive, avant, pendant et immédiatement après la guerre, au moins des années Trente aux années Cinquante. Il ne touchait aucune retraite et aurait voulu que je fasse des démarches pour qu’il la perçoive, j’ai pris son nom, ses coordonnées. De retour à Paris, j’ai donné le tout à Condo, à qui j’ai parlé de l’affaire. J’espère qu’il l’a transmis et réussi, il ne m’en a pas reparlé, et moi non plus. Le petit monsieur parlait un français assez minimal, avec un accent « indochinois » qui, justement, m’avait fait penser à Condo lorsqu’il imitait les Vietnamiens.

Il a fallu reprendre la barque, là j’ai vu que la peur était bel et bien inscrite en moi, je croyais toujours voir surgir une pirogue adverse. Je m’usais les yeux, sur le fleuve miroitant, à regarder le danger invisible. J’ai trouvé le chemin de retour très long, périlleux, alors qu’il ne l’était pas plus que d’habitude, mais voilà, je savais qu’il pouvait l’être.

Quand on est rentrés à Khong, on a appris que nous avions des chambres meilleures, plus propres, plus confortables. Nous nous sommes promenées le soir, il faisait si doux, on était le 30 décembre, et les soirées étaient bien belles sous les grands arbres. Mme Chalumeau a dû dénicher quelques temples, ou petits monastères, je vois sur internet qu’il y en a, mais franchement, je les ai oubliés, et je n’avais toujours pas de pile neuve pour mon Olympus, je n’en aurais pas d’ici la fin, hélas, côté photos, j’allais rater le lendemain où il y a eu pourtant des choses d’une beauté et d’un romantisme extraordinaires.

Tout ce que je voyais, pour lors, c’est que ce lendemain allait être une journée de pirogue, et donc, j’avais DÉJÀ PEUR, cette peur incontrôlable, qui s’était inscrite le matin même, à la collision entre les îlots, mais après coup.

Sur le Mékong, de l’île de Khon à Champassak, 31 décembre 1998


A nouveau, des kilomètres à faire les yeux sur le fleuve, du plus loin que je voyais un bateau, je le voyais fonçant sur nous.

On avait parlé de l’accident la veille, personne n’avait pris cela à la légère, mais personne non plus n’avait l’air d’avoir encore peur. Quand je dis « personne » nous étions 4 : le guide avait dû avoir peur, notamment comme évènement dans son « métier » , mais c’était fini, le pilote aussi, mais ce n’était peut-être pas la première fois, Mme Chalumeau se vantait de savoir nager mais reconnaissait que cela n’aurait servi à rien, et moi, je disais que je n’avais eu peur qu’après, mais alors, oui, terriblement. Les trois autres disaient que ça n’arrivait jamais. Et que cela n’arriverait pas deux fois ! Moi je me disais que si c’était arrivé une fois, pourquoi pas deux ?

Dans la matinée, nous avons fait un arrêt à un site archéologique, que l’on a gagné à dos d’éléphant, avec quelques autres touristes étrangers (Australie), en tout 5 ou 6 éléphants, soit environ dix touriste, c’était une foule énorme ! Le site est au sommet de collines, avec une vue magnifique sur le Mékong, il devait abriter autrefois des temples (Phu Aksa), et une ville d’un temps khmer mais indéterminé, pré Angkorien (selon le guide qui était resté en bas avec les cornacs de garde), dont il ne reste pas grand-chose, quelques vieilles pierres usées et incrustées de parmélies, un peu dorées, grises, quelques éléments. C’était assez calme, doux, la vue paisible sur le fleuve. J’enrageais, je n’avais plus de piles, et pas possible de faire des photos. Sauf quelques photos prise en panoramique sur un jetable que j’avais trouvé, faute de trouver des piles pour mon Olympus. Les feuilles des tecks étaient jaunes, marrons ou vertes. Les bois, bizarres. Beaucoup de buissons. Les éléphants peinaient, la pente de la colline est très dure, le soleil tapait terriblement. Le lieu où l’on monte et descend de l’éléphant est assez casse-gueule, très haut, je sautais encore à peu près correctement, en me disant que bientôt je ne pourrais faire plus faire de genre de voyage. Mme Chalumeau semblait plus empotée.

On a donné des bananes aux éléphants, et je pense qu’on a dû déjeuner près de leur coin.

Reprise de la pirogue à moteur, reprise de la peur, et pourtant, franchement le paysage était magnifique, descendre le Mékong sur un tout petit bateau au ras de l’eau, c’était peut-être devenu terrifiant, mais ça restait incroyable, et cela demeure une des plus belles vues du monde, le changement des courants, des vagues douces faites par les autres petits bateaux qui maintenant me faisaient si peur, - alors qu’ils étaient si peu menaçants et qu’ils étaient eux-mêmes si fragiles -, des nappes d’eau aux tons unis mats ou brillants, les montagnes longent le fleuve dans un cadre beige et rose, avec les lignes d’arbres immenses le long de la rive à la ligne des hautes eaux, c’est unique. D’avoir vu cela, justifie toutes les peurs.

Je prenais des vues panoramiques qui disent un tout petit peu de ce cadre sublime.

Et vers le soir, dans la journée qui baissait déjà, on est arrivé au paradis, à Champassak.

Un paradis démodé, on arrivait dans les années Trente. Une petite ville littéralement endormie comme la Belle au bois dormant, en attente d’un Prince charmant, dont on peut souhaiter qu’il ne vienne jamais, car elle est si jolie en train de dormir, le long de sa rue unique de poussière ocre, les maisons coloniales un peu défraîchies ou carrément fermés, avec leurs volets verts, tous leur tons ocres ou blancs, leur terrasses, leurs escaliers bordés de petits pilastres, leur bananiers, les palmiers, des fleurs orange, et les petites maisons tiers monde, bleues, roses, blanc sale, ou blanc repeint et quelques unes en bois sombre, sur pilotis, alternant, et, pour nous deux, un hôtel pour film, un cadre pour adultère tiré d’un roman de Claude Farrère.

Un 31 décembre extraordinaire. L’hôtel était complètement Années Trente, et vide, mobilier, déco, lampes, hors monde, hors temps, hors calendrier, nous avons dîné à 8 heures, dans une salle à manger vide, un dîner laotien délicieux (nous nous étions habituées au piment) et nous sommes parties dans nos chambres à 9 heures et demie, nous félicitant de couper aux réveillons.

Ma chambre était très grande et très jolie, elle donnait sur la rue, fort calme, et la salle de bains valait le déplacement à elle seule en petite mosaïque très irrégulières, plutôt triangulaire, blanches, ocre, et quelques tons de rouge, comme un tableau de Delaunay, aussi bien le lavabo et ses aménagements, que la baignoire et le siège des toilettes, avec des murs blancs ! J’ai fait couler un bain, et j’ai mijoté comme Marlène Dietrich ou Greta Garbo avant de me draper dans un peignoir blanc un peu usé mais très classe. Il manquait un homme, un amour. Toutefois, cela fait partie de mes très beaux 31 décembre et, sans doute, le plus exotique. Demain on se réveillerait dans le blanc de 1999, la dernière année du siècle.

Champassak, Ier janvier 1999

Demain nous serons à Paris, c’est parfaitement impensable.

Nous sommes à Champassak, ce devrait être une ville enchantée, on ne devrait pas pouvoir en sortir. Elle est hors du temps.

On visite le Vat Phu, gros ensemble de temples et ville khmer, là aussi pré Angkor, plus simples, plus « doriques » si je puis dire, moins ornementé, moins ouvragé », sévère et majestueux, très touchant, très frappant. de pierres très noires, assez abîmés, mais avec de sacrés morceaux debout encore, Colonnades, palais avec fenêtres, caves, escaliers, colonnades encore, et toute une partie de blocs effondrés mais très curieusement numérotés, par les soins de l’Ecole française d’Extrême Orient.


Nous sommes montés jsuqu’en haut de la colline, voir les ruines qui s’y trouvent aussi d’où on a une vue superbe sur la plaine, sur le grand ensemble khmer noirâtre, puis sur le ravissant petit château construit par un des rois du Laos, et qui semble bien menacé, pas entretenu moins encore restauré, il s’effrite et se ratatine doucement, au bord du lac artificiel qui ornait son parc.

Champassak est un endroit où il ne faut pas PASSER, mais SEJOURNER, rester, demeurer, rêver, se retirer. Mourir aussi peut-être serait assez doux. Car la ville est à la fois endormie, un peu mourante, et cependant vivante, douce, se ménageant dans le temps. Que faire à Champassak, à part écrire !ce que je n’ai pas fait) ou vivre un grand moment avec un homme qu’on aimerait vraiment beaucoup. Mais non, ce n’est pas un endroit pour la passion, sauf une passion qui serait du pur Empire des sens poussé au delà de sa limite ?

Après, eh bien, on a repris la pirogue, on a remonté le fleuve jsuqu’à Paksé, tout droit, sans plus flâner, déjeuner à Paksé, en attendant le petit bac, avec le taxi qui va nous emmener à Ubon, d’où nous prendrons l’avion pour Bangkok. Le guide est resté à Paksé, près du bac, après nous avoir offert des petites choses à manger, genre crêpes de riz fourrées, on le remercie pour tout, on prend le bac, j’ai un peu moins peur que sur la pirogue, mais quand même, il y a de l’eau en dessous et ça suffit, pour que je me sente inquiète au moindre bateau, et il y en a pas mal, justement, car Paksé est un petit port fort actif. On roule sur une route assez mauvaise, avec nid de poules, et herbes folles, des bambous, des grands arbres un peu fous, on est encore au Laos pour quelques kilomètres. A la douane : la guérite artisanale côté Laos, et le désordre bachi-bouzouk des Laotiens, et de l’autre côté des douaniers thaï impeccables et efficaces parce que nous sommes touristes, mais à peine polis avec le chauffeur laotien que nous abandonnons, l’argent et surtout le commerce sont là amenés par les touristes « sexuels » et autres, la facilité et, à côté du Laos, elle me frappe par le manque de charme bien qu’il y ait un charme organisé… Etonnant contraste entre le Laos et la Thaïlande qui ressemble presque à la Grande Bretagne, avec des pelouses vertes, des plantes bien ordonnée, les buissons taillés, on roule à gauche sur des routes merveilleusement bonnes, au bitume noir et bordé de blanc impeccable.

Ubon est un petit aéroport très net, (à la japonaise, en fait) les avions sont neufs et ponctuels, tout est sous-titré en anglais, les salles d’attente sont bien entretenues, des femmes de ménage vident les corbeilles à papier sans arrêt, et poussent des serpillères sur un sol brillant.

A l’aéroport de Bangkok, personne, nous nous débrouillons toutes seules, une fois encore, pour lire et galoper dans les kilomètres vitrés depuis l’aéroport domestique, jusqu’à l’aéroport international, chaque fois plus immense, il a encore grandi, pas depuis 10 jours, mais depuis deux ans, oui, on ne reconnaît rien, il faut trouver des baths à la dernière seconde pour pouvoir payer une taxe d’ embarquement, escaliers, gros tubes pour entrer dans les avions, bref, la grosse machinerie, Bangkok est un peu, en plus grand, comme Istanbul, un carrefour fascinant de têtes, de costumes, d’expressions, d’yeux noirs, de tenues diverses, tout cela brassé et distribué comme sur un tapis qui trie les fruits par calibre, mais ici, c’est par destination, ici, là, ailleurs, Kuala Lumpur, Singapour, Tokyo, Copenhague, Darwin, Los Angeles, Paris, ah, voilà, Paris, c’est là que je passe, PUISEUX.E.MRS, BANGKOK, PARIS C DE GAULLE, THAI AIRWAYS ITNL, GATE 11, Boarding Time 0005, TG 930, Y 02JAN, 41D, SEQ 209, NO SMOKING FLIGHT.

Revoici les hôtesses maussades de la Thai, avec leurs jolis costumes et leurs orchidées qu’elles devraient remplacer par un sourire, ce serait plus charmant. Dîner de poupée en vitesse, il est passé minuit, volets des hublots baissés avec autorité, lumières éteintes, dormez, je le veux.

Dans l’avion 2 janvier 1999

Avant de dormir par à coups, la cabine étant encore allumée, dans le cahier abandonné du « journal » des deux premiers jours, j’ajoute ces bouts de phrases qui répètent certains traits de mon récit, comme des images clés du voyage, fragments d’une atmosphère indéfinissable :

« Je n’ai presque rien écrit au jour le jour. Pourquoi ? Le pays ne se prête pas à une description minutieuse, il est une « atmosphère », un pays qui, je ne sais, a eu les pattes cassées depuis longtemps, ou les a toujours eues assez molles. Propice à penser et regarder plus qu’écrire, ou à inspirer de la vacuité pure.
« Quelques images indélébiles restent dans ma tête : l’avion de Phonsavannh, à l’ombre duquel on était assis en attendant que les pilotes aient déjeuné.
« Et l’accident de pirogue, ce ralenti où j’étais, et que j’observais déjà d’en haut comme si je regardais les circonstances de ma propre mort. Le stress ensuite ne m’a pas vraiment quittée dès que je mettais le pied sur une barque, ou même sur un bac, enfin, tout engin qui va sur l’eau. Et de fait, si c’était moi qui étais tombée dans l’eau, au lieu des Laotiens, je serais morte, alors qu’eux, nageant comme des poissons, avaient regagné la rive de l’îlot en quelques secondes. Et moi qui me penchais comme une folle au risque de tout faire basculer pour ramasser un de leurs tongs qui s’enfuyait au fil du fleuve.
« Champassak, sa rue unique, alternance de maisons coloniales dans les bananiers, et de pilotis campagnards, toute petite ville assoupie vraiment sur les bords du Mékong, coincée à l’Ouest par Vat Phu et ses escaliers noirs et disjoints.
« Le petit vieillard de l’ile de Khone a surgi comme d’un conte de fées sur la route du village : il avait été machiniste du jouet du rail, le petit circuit à voie étroite, où circulaient les canonnières pendant la guerre pour aller se défendre contre les Japonais.
« Le jardinier maraîcher et sa gentillesse immense ».

On a eu des jus de fruit et quelques sandwiches balancé dans la nuit, et un petit déj avec omelette et toutes sortes de choses, juste avant Roissy, en vitesse, avant d’atterrir dans une France froide, grise et pleine de flics, reprendre les séminaires, ce monde d’habitudes m’a semblé à son tour bien déphasé pendant quelques jours.