Des Frères Goncourt au Prix Goncourt, Journal des Goncourt, 7

De la mort de Jules le matin du 20 juin 1870 à la mort d’Edmond le 16 juillet 1896 -, vingt-six ans et vingt-six jours se sont écoulés. Si leur vie commune a duré les trente-neuf ans de la vie de Jules, ils ne sont devenus inséparables que pendant vingt-deux ans, en gros à partir de 1848, année de révolution à laquelle ils s’intéressent, année du baccalauréat de Jules et de la mort de leur mère.

On imagine le vide des jours d’Edmond sans Jules : dans les six premiers mois de 1870, Jules est diminué, il lâche la plume en janvier, bientôt il ne parle plus, le voici mourant, puis mort ; puis vient la sédimentation du temps, les jours d’Edmond sont peuplés d’accablements, coupés par les mauvais rêves des nuits, les inévitables regrets, les remords secrets du survivant, le gouffre du manque. Le tout est recouvert peu à peu par la volonté, qui a conduit Edmond à reprendre la plume tenue en général par Jules.

L’Histoire s’est mêlée de faire diversion, les évènements poussaient à en prendre note : quinze jours après la mort de Jules, la guerre franco-prussienne éclate. Au cours de l’été, de l’automne et de l’hiver 1870/71, les défaites se succèdent, après Sedan, en septembre, l’Empire tombe, la France est envahie jusqu’à la Loire, survient le long siège de Paris par les Prussiens [1], la France capitule enfin, puis au printemps 1871, à leur tour les troupes légalistes du gouvernement provisoire « versaillais », bloquent la ville avant d’y entrer pour abattre la Commune et massacrer « les Communards » au milieu des incendies. Paris est en grande partie en ruines
Edmond est conservateur, il est pour l’ordre, pour les Versaillais, pour autant pas pour la république, mais il est un curieux inlassable, il voit, il marche et note beaucoup .
Conservateur en politique, par moments, carrément réac, il le sera toujours, mais pas en art, ni en littérature où les deux frères, puis Edmond seul, revendiqueront toujours la liberté, l’audace, le style personnel, les découvertes.

Très vite, donc, Edmond reprend la plume abandonnée par Jules, il écrit, il écrit énormément : le Journal que Jules peuplait d’un style poétique ou acide - images des musées visités, paysages vus, recherches faites, projets, début puis rage des collections, conversations et dîners auxquels participaient les deux frères -, le Journal, donc, gonfle, Edmond devient très bavard, on sent que l’écriture lui tient compagnie, qu’elle remplace, sur le plan intime, les longues conversations avec Jules. Edmond parle au papier comme si le cahier était Jules. Miroir, souvenir, présent, le rôle du Journal est d’abord celui d’une béquille, puis deviendra une œuvre (à lui). Frère Goncourt, il devient Goncourt.

Le Journal devient un récit historique (les deux sièges, la République, la modernité, le Japon etc.) d’un style plus courant, moins gracieux, il déborde de ces riens qui peuplent les journées, et qui sont la vie, les visites au cimetière, les lettres et visites aux amis, les collections, le jardin, tout s’entasse sur le chagrin sans le recouvrir vraiment. Au fur et à mesure des années, tout en relatant essentiellement la vie littéraire, son style change, s’affirme mais, à mes yeux, il n’aura pas le côté enlevé, léger, poétique, de Jules.

Edmond est un veuf entêté héroïque, il va passer vingt-six années à écrire, à essayer de conquérir, sans jamais y parvenir, la gloire théâtrale qu’ils avaient tant espérée, à achever les collections projetées ensemble, à décrire au rythme du Journal, les dîners littéraires, les invitations, les découvertes, les brouilles, les rancœurs, les réalisations : il va rééditer et compléter les études artistiques et historiques - presque toutes consacrées à des femmes -, rééditer les romans écrits avec Jules ou les transformer en pièces de théâtre, faire rejouer les pièces qui avaient été des fours (Henriette Maréchal), rédiger les ouvrages qu’ils avaient projetés (La Fille Elisa) et, aussi, écrire des choses nouvelles. Quand on regarde la bibliographie des deux frères, il y a autant d’ouvrages écrits avec Jules que sans Jules.

C’est par toutes ces activités que, au cours des années, Edmond édifie le mythe Goncourt, avec l’obstination « lorraine » que Jules avait décelée, alors que lui-même se voyait plus léger, ce qu’il qualifiait de plus « latin ». Oui, Jules était plus aigu, plus spirituel, plus vif-argent, plus poète. Edmond est plus lourd, plus sérieux, son court passage aux services du Trésor dans les années 1840 a laissé des traces. Il travaille d’arrache-pied, il vérifie, il passe des heures dans les bibliothèques et les archives, il affine ses recherches pour les rééditions, invente de nouveaux thèmes, issus de la vie moderne par exemple. Il écrit leur vie de couple fraternel, transposée dans un roman où l’imagination de Jules n’a jamais trempé, Les frères Zemganno, histoire de deux frères acrobates : le plus jeune tombe au cours d’une voltige exécutée à deux et reste paralysé, deux vies brisées pour le prix d’une.

Julia Daudet en 1876, par Auguste Renoir

Dans le monde littéraire, Edmond, sans quitter les cercles fréquentés avec Jules - les dîners Magny, les dîners Brébant, Renan,Taine, Michelet, Flaubert, le salon de la princesse Mathilde etc -, trouve une famille de substitution, le « gentil ménage » Daudet : Alphonse Daudet (1840-1897) a dix-huit ans de moins que lui, il écrit une œuvre variée (contes, romans, théâtre) au milieu de crises de douleurs ( dues au tabès, maladie de la moelle épinière, et à la syphilis) où il se bourre de morphine, sa femme Julia Allard (1844-1940) est critique et journaliste.
Edmond est tout le temps fourré chez eux, à Paris. Daudet offre l’occasion de déployer cette amitié mi-paternelle, mi-frarenelle qui structure Edmond ; il les rejoint aussi dans leurs campagnes successives ; c’est par Daudet qu’il connaît Édouard Drumont (1844-1917), l’auteur de La France juive, qui va faire déraper Edmond vers un antisémitisme bien plus violent qu’au temps de Jules avant même que le fait-divers Dreyfus ne devienne l’Affaire Dreyfus.

En 1884/85, Edmond se décide à transformer le dernier étage de la maison d’Auteuil, en abattant des cloisons et en y incluant la chambre mansardée où Jules était mort : cet espace chargé, tapissé d’andrinople rouge ponceau, meublé d’un profond divan, tables et chaises, fauteuils, bibliothèques vitrées en bois peint en noir, devient « le Grenier », où Edmond « reçoit » le dimanche, reprenant le jour que la mort de Flaubert a laissé libre.

Le Grenier est l’espace intellectuel à la mode : tout le monde littéraire de la deuxième moitié du XIXe siècle, de Zola à Robert de Montesquiou, y défile et discute sous l’œil d’Edmond qui devient un vieux Maître. Les vieux amis, les rivaux et les vieux ennemis meurent, la jeunesse s’affirme. Edmond jette les bases de son Académie, dite « L’Académie Goncourt », pour damer le pion à l’Académie française et glorifier les modes nouvelles, la hardiesse de style et de création que Jules et lui ont toujours voulu incarner, et qu’ils supposaient la cause des insuccès d’une partie de leur œuvre, surtout en matière de théâtre, qui pour eux, a toujours été le sommet de l’art littéraire.

Edmond devient un vieil homme respecté, tient le cordon du poêle des vieux amis, il préside des discussions et des associations, assiste aux premières et aux vernissages, fait connaitre la civilisation et l’art japonais dont il est l’un des premiers experts, il écrit sur Hokusai, court les ventes aux enchères mais évite « la kermesse » du transfert de Victor Hugo au Panthéon.
On donne un grand banquet en son honneur présidé par Raymond Poincaré, ministre de l’Instruction publique : reconnaissance officielle.

Edmond meurt chez les Daudet, le 16 juillet 1896, à Champrosay [2]. Le Journal s’éteint avec lui. Et l’Académie Goncourt s’éveille, elle a d’abord été prévue avec huit membres, puis finalement, dix, incompatibles avec l’Académie française.

Les collections sont mises en vente et donc entièrement dispersées, par Alphonse Daudet, exécuteur testamentaire avec Léon Henrique [3]. On en tirera près de 700.00 francs-or qui, placés, sont consacrés à la vie de l’Académie Goncourt et à la création d’un prix annuel du meilleur roman de langue française.

Daudet est mort l’année suivant la mort d’Edmond, en décembre 1897, avant le procès que les cousins déshérités ont fait sans succèspour récupérer le pactole.

Le premier Prix Goncourt a été décerné en 1903. Il fut attribué à John-Antoine Nau, pour son roman, Force ennemie [4].

(À suivre)

Notes

[1Edmond est assez riche, il va manger des ragoûts d’animaux du jardin des Plantes dans les restaurants chics du XVIe arrondissement.

[2Champrosay est un quartier de la ville actuelle de Draveil.

[3Léon Hennique, né à Basse-Terre le 4 novembre 1850 et mort à Paris le 25 décembre 1935, est un romancier naturaliste et auteur dramatique français. Exécuteur testamentaire d’Edmond de Goncourt et colégataire avec Alphonse Daudet, il s’occupa activement de la fondation de l’Académie Goncourt, dont il assuma la présidence de 1907 à 1912.

[4Je ne l’ai pas lu. Internet m’a appris que ce navigateur, Eugène Torquet de son vrai nom, poète, rebelle, « ours timide », dénonçait dans cet ouvrage la brutalité de la psychiatrie de l’époque, ce qui était tout à fait dans l’esprit des deux frères Goncourt (comme en témoignent les notes préparatives de La Fille Elisa).