Chronique d’un printemps 5 « Masques et bergamasques »

Blandans, 19 mars 1940

Aujourd’hui, c’est la Saint-Joseph. Les deux années dernières, nous sommes allées toutes les six (Bonne-maman Maman, Tante Paulette, Paulette, Claudine et moi) dans la Citroën 11 CV familiale, ce même jour, chez les Petites sœurs des pauvres à Lons-le-Saunier. C’est la fête de leur saint patron et ce jour-là, elles servent un repas de gala aux pauvres qu’elles accueillent, hospice à l’ancienne, grandes salles sinistres avec de hautes fenêtres, vieux très déglingués par la vie, beaucoup plus d’hommes que de femmes, des images d’archives vivantes, le XIXe siècle sous globe.
On sert traditionnellement du poulet rôti et deux purées, marrons et pommes de terre ; au dessert, je crois me rappeler qu’il y a des oranges et des gâteaux, offerts par le meilleur pâtissier de Lons, la Chocolaterie Pelen. Les familles de la ville et des environs tiennent à participer, en servant les pauvres assis à de grandes tables. Les deux années précédentes, j’étais vraiment petite (5 et 6 ans), je me contentais d’être une mascotte, un gentil petit être dont les vieux caressaient la tête en buvant le café. Cette année, je vais et viens, de la cuisine à la grande salle manger, en portant des plats avec précaution. Une promotion. Comme je suis parmi les plus jeunes - sans doute la plus jeune - parmi les bons catholiques jurassiens qui viennent aider, j’ai beaucoup de succès auprès des convives et auprès des bonnes sœurs qui m’appellent "notre petite postulante". On m’explique ce mot, que je trouve phoniquement assez laid, mais je suis néanmoins flattée. Je ne pense pas trop à l’avenir qu’elles me prédisent, je regarde avec attention leur voile bien ajusté qui leur tend le visage. Contre les rides, c’est idéal, dit la famille.
En tout cas les saintes femmes manquaient de flair : je n’ai rien gardé de mon éducation religieuse, mais cette révolution-là ne devait se produire que sept ou huit ans plus tard. En 1940, c’est la guerre, même s’il n’y a pas de combat, il y a déjà quelques restrictions, mais je ne me rappelle pas qu’elles aient touché le repas de la Saint-Joseph. Ce fut le dernier avant des années. Mais ça on ne le savait pas encore. Ce fut en tout cas une intéressante journée.

Paris, 19 mars 2020

Les Parisiens pour une part, semblent avoir compris, le boulevard est assez désert, quelques trottinettes, quelques personnes y circulent, bizarrement pourvues de ces masques que les médecins à la télévision disent absents ou insuffisants : le marché noir, tout de suite, né immédiatement de l’état de guerre, s’est donc mis en place. Comme toujours scandaleux. Révélant la rapacité de certains, leur incivisme total. Leur dédain des autres, le seul souci de profit personnel immédiat.
J’apprend à la radio des preuves du rêve imbécile qui hante les Français : tourner les règlements, remplir ses attestations au crayon pour se servir plusieurs fois de la même feuille (!!!), grâce à une gomme, faire semblant de ne pas savoir, resquiller. Je vois le soir les images scandaleuses du marché du matin à Barbès : c’était la foule habituelle, piétinant devant les étalages en totale proximité, malgré les tentatives des marchands pour organiser des écarts devant leurs boutiques avec des cageots.

La télévision tourne en rond. L’un des médecins, habitué des plateaux de la semaine précédente, parle de chez lui, il a attrapé le virus (il pense que c’est en chez un patientiton privé, pas à l’hôpital) et râle contre le manque de masques... Les autres, présents ou en vidéo, réclament aussi les masques, je repense aux queues de gens masqués dans les magasins....

Je vagabonde sur les chaînes cinéma, les films me paraissent complètement inintéressants, déphasés. J’aboutis sur Science et vie, à la fin d’un documentaire américain ( que j’avais déjà vu), Population Zero : à quoi ressemblera la planète dans 5 000 ans, quand la population humaine aura disparu, et que ses traces s’effaceront, les hautes tours et les ponts s’écroulent les uns après les autres, rongés par les végétaux : la terre redevient green again.

Le documentaire suivant m’emmène à l’époque du Permien, il y deux cent cinquante millions et demi d’années. Des créatures dont je n’ai pas retenu le nom, genre gros sauriens patauds plutôt végétariens, vivent heureux sous les fougères géantes, au bord de fleuves paisibles. Hélas, la terre commence une crise de volcanisme, prés et forêts se fendillent sous des flots de lave qui montent du sol, les sauriens galopent lentement avec un air anxieux sur un sombre fond sonore, ils sont grillés sans pitié. Cela commence en Sibérie, puis c’est l’Inde et ça dure des années et des années. À la fin, la terre n’a plus du tout le même visage, les forêts de fougères et de prêles géantes ont disparu, un petit saurien un peu plus lisse a réussi à se planquer dans quelques coins de la planète, c’est l’ancêtre des dinosaures, notre arrière-grand père en quelque sorte. « Sans eux, nous ne serions pas là, » affirment les savants américains du docu.

Avant cette soirée télévisée, j’ai lu Guerre et Paix dans lequel je suis plongée depuis des jours. La guerre, avec les lâchetés et le courage, les bobards, le marché noir, déjà, les descriptions - extraordinaires - d’une Europe et d’une Russie en voie de remaniement. Les états d’esprit, les rivalités, les amours, les combinaisons politiques, les bals et les exodes, les mouvements psychologique des héros, Pierre, Natacha, le Prince André, sa sœur Marie et son vieux père sont merveilleusement racontés.
Le tout au milieu des téléphones aux amis, des mails envoyés pour prendre des nouvelles. Je ne lis pas vite. Je m’écharpe avec quelques personnes qui trouvent que « le gouvernement aurait dû... », les reproches et les conseils aux conditionnel passé le plus incohérents se font jour. Je ne supporte pas ces attitudes négatives et systématiquement critiques. Plus qu’inutiles, elles sont démolissantes.

Le confinement ne me pèse pas : physiquement, je fais de l’exercice en passant l’aspirateur ou en faisant mes vitres, et je dois même dire que je suis un peu anxieuse à l’idée de devoir sortir affronter les magasins, les rayons de PQ et de pâtes pillés et les queues. Mes courses de la semaine passée me permettent sans doute de ne pas descendre dans ce bas monde avant lundi. C’est très loin, lundi. Tout est d’un coup devenu très loin. Sauf les amis par mail, sms et surtout le téléphone, qui est l’une des plus belles inventions modernes.

Post-scriptum

Le sous-titre d’aujourd’hui est un hommage à Verlaine, le début de Clair de Lune, Fêtes galantes, 1869... et hélas, à la situation actuelle à Bergame.
Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques etc.