Victor Puiseux, 1. Une famille d’Argenteuil

« M. Puiseux, Membre de l’Institut »

Il y a quelque temps, l’École pratique des Hautes Etudes (EPHE) à laquelle j’a appartenu longtemps, a fait le projet de composer un dictionnaire des personnes qui y ont exercé une activité d’enseignement et de recherche. J’ai donc rédigé la mienne en l’insérant dans leur cadre assez rigide, et je la leur ai envoyée.
En retour, Jacques Berchon - directeur du Service commun de la documentation, des bibliothèques et des archives de l’EPHE - qui s’occupe de récolter les textes, m’a demandé si j’étais parente, ou si je connaissais un M. Puiseux qui avait été directeur d’études dans cette institution à la Section des Mathématiques, peu après la création de l’École, et qui, à ce titre, figurait dans les Rapports de l’EPHE 1872, comme secrétaire de séance : dans l’affirmative, pouvais-je rédiger la fiche de ce professeur ?

Je réponds oui, j’ai cru d’abord qu’il s’agissait de mon grand-père, Pierre Puiseux (1855-1928), mathématicien et astronome connu entre autres choses pour avoir pris les premiers clichés photographiques de la Lune. Chez mes oncles et tantes, de grandes photos de notre satellite - avec sa surface accidentée, pleine de trous et de bosses- , signées Loewy et Puiseux, cartes de visite géantes de la famille, étaient suspendues dans les entrées ou les vestibules, on accrochait son manteau aux patères plantées sous ces belles photos sépia, sous verre et majestueuses.
Toutefois, les dates des Rapports de l’EPHE ( 1872-1879) m’ont tout de suite ramenée à la réalité : mon grand-père paternel Pierre Puiseux, auteur de ces belles photos, était né en 1855, et même s’il était devenu un brillant universitaire, il ne pouvait pas être membre de l’Institut et directeur d’études à l’EPHE à 17 ans.
Il s’agissait donc forcément de son père, Victor-Alexandre, lui aussi mathématicien.

Victor Puiseux en 1871

© BNF Eugène Pirou

Les Rapports de l’École pratique des Hautes Études ne sont pas bavards. Au-dessus des listes d’échanges internationaux ou de travaux savants examinés dans la Ière section, Mathématiques, on trouve juste le nom et la qualité de leur rédacteur. Sur le compte de l’homme qui les a faits, je m’aperçois alors que je sais très peu de choses. Dans ma famille, au niveau où je me trouve (4e génération), aucun objet, aucun récit, aucune lettre, rien ne m’est parvenu. Que mettre sur la fiche pour ce M. Puiseux qui figurait dans les Annuaires de l’École à partir de 1872 ? Pour la composer, j’ai commencé l’enquête comme dans un polar.

Dans ma bibliothèque, traînait un opuscule de l’Institut, qu’on m’avait donné un jour, comme à chacun de mes cousins, lors de je ne sais pas quel partage : c’est son éloge funèbre, écrit et prononcé par Joseph Bertrand, comme lui membre de l’Académie des sciences ; ce discours est chaleureux, il est le seul à m’avoir donné quelques détails, témoignant d’une amitié véritable, quelques couleurs en somme pour cet homme dont le souvenir est si pâle : il m’a donné envie de les utiliser et leur composer un cadre avec des bribes d’histoire et de légende, sans tomber dans une recherche minutieuse qui risquerait de ne jamais aboutir, étant donné la pauvreté des sources. Voici la première pièce du patchwork qui le réchauffera un peu, bricolage d’une élégie composée pour un homme discret, presque effacé.
J’ai commencé, sans savoir où j’allais ; et cette recherche m’a occupée pendant six mois, et la fin de l’enquête se trouve dix-neuf chroniques plus loin, bricolées au jour le jour, en m’entraînant dans une foule de lectures et de documentation. Chacune des chroniques est datée, et peut être corrigée par la suivante. Ce premier paragraphe a été nécessairement un peu remanié le 29 mai 2017, pour servir d’introduction, une fois la dernière chronique rédigée.

D’abord je me suis préoccupée de son lieu de naissance, dans une famille qui était occupée à cultiver la vigne aux environs de Paris.

Argenteuil

Un très savant cousin, Antoine Schombourger, a dressé un arbre généalogique très étendu, où il a accroché les membres de sa très nombreuse parenté dont fait partie la famille Puiseux : elle a été trouvée régulièrement présente dans les actes d’état-civil à Argenteuil, les hommes y sont tous désignés comme vignerons, sans interruption depuis 1566. Et j’ai moi-même trouvé, en farfouillant dans les archives notariales en ligne, un certain Colin Puiseux, vigneron, qui loue des terres au prieur d’Argenteuil, Jean de Faudoas (le prieuré disparaît à la Révolution) en 1494 ; il est à nouveau cité en 1499, où cette fois, il vend « une pièce de terre au nom et comme tuteur des enfants de Jean Laisné et Colette sa femme » (série E 4020, Inventaire sommaire des archives départementales de Seine-et-Oise antérieures à 1790, Argennteuil, pp.11 à 24, p. 19).

Le site a été occupé dès le néolithique, et, à partir de l’époque romaine, le village devient peu à peu un gros bourg à dominante agricole. Argenteuil a vécu tous les contrecoups de l’Histoire ; la basilique Saint-Denys abrite une illustre relique : la Sainte Tunique - le dernier vêtement du Christ -, offerte par Charlemagne lui-même à sa fille Théodrade, abbesse du monastère Sainte-Marie (appelée aussi Notre-Dame) qui avait été fondé au VIIe siècle. La bourgade a été pillée par les Normands ; Sainte-Marie a accueilli Héloïse au moins deux fois - d’abord comme petite élève, puis comme moniale après le scandale de sa liaison avec Abélard -. La ville est ensuite ravagée par la Peste noire, attaquée pendant la Guerre de Cent ans par les Anglais et les Armagnacs, fortifiée par François Ier, qui, dit-on, adorait le vin d’Argenteuil, prise par le Prince de Condé à la tête des Huguenots pendant les guerres de religion etc.

Mais l’activité ne cesse jamais. Les archives signalent comme professions les plus courantes, en tête et longtemps de très loin, des vignerons, et, pêle-mêle, des laboureurs, des pêcheurs, des charretiers, des manouvriers, des barbiers, des marchands bouchers, des carriers, des menuisiers, des plâtriers, des tonneliers, des voituriers par eau, des voituriers par terre, etc. Bref, une population active, animée, ouverte, la proximité de Paris lui est favorable.

Argenteuil, Carte de Cassini

À la fin du XVIIIe siècle, Argenteuil est donc une grosse bourgade, au nord de Paris, sur la rive droite de la Seine, elle compte environ 1000 "feux" (les foyers) et à peu près 5000 habitants. Quatrième ville de l’Élection de Paris, après La Ville L’Évêque, Versailles et Saint-Germain, Argenteuil est prospère, célèbre par ses cultures, le vin, les figues et les asperges. La vigne, introduite dès la période romaine, occupe, au moment de la Révolution, 57, 5% des superficies exploitées. Elle est cultivée sur les coteaux en petites parcelles allongées. Le cépage est un gamay noir, au rendement abondant et apprécié. La ville est desservie par un bac jusqu’à Colombes, en face, sur la rive gauche ; le port se développe de manière importante et le commerce avec Paris est primordial.

Vigneron d’Argenteuil, H. Daumier

Bon, mais Victor Puiseux, né en 1820, en pleine Restauration, et avant le boum du XIXe siècle, deviendra mathématicien, pas vigneron. Son père, Louis-Victor (1783-1851), ne l’a pas été non plus. Son grand-père, Jean-Louis Puiseux (1755-1790), oui.
Que s’est-il passé ?
La Révolution bien sûr, mais surtout un accident et un remariage auquel la légende familiale a prêté des vertus.

(À suivre)