Retour d’Iran 4 Pasargades, Abarqu, Yazd

Dimanche 20 avril 2014, Pasargades - Abarqu - Yazd.

On fonce droit vers l’Est, toujours précédés et suivis de nombreux gros camions que le chauffeur double avec prudence. On va attaquer d’ici une heure ou deux notre quatrième grosse capitale en ruine : Pasargades. Statut qu’elle partageait avec Ecbatane, Suse et Persépolis. Un autre voyage serait nécessaire pour faire le tour des villes capitales, Babylone, Ctésiphon etc. La route s’étire, droite, dans la plaine d’altitude (on est à 1500 m.) qui s’étend à l’est de Chiraz entre deux chaînes de montagne et qui perd très vite son caractère d’oasis, pour devenir une steppe aride, avec des touffes d’herbes grises. Bizarrement, il fait brumeux. Je me demande d’où sort la brume, étant donné la sécheresse du pays. Et la brume est sur les monts… Toute mon enfance, j’ai entendu « Quand la brume est sur les monts, reste dans ta maison, quand la brume est dans la vallée, pars pour toute ta journée ». Mais on n’est pas dans le Jura. Je ne pense pas que les proverbes se transplantent. Et de plus, on roule… En effet, la brume se dissipe, le soleil et le ciel bleu reprennent le terrain, et le paysage me fait penser aux environs de San Luis Potosi, où le désert commençait aux portes de la ville, les petits buissons risquaient d’abriter des serpents à sonnette, il fallait faire attention quand on s’y promenait.

Ville fort ancienne, Pasargades est le témoin, nous rappelle Barbara, de la victoire des Achéménides (Cyrus) sur les Mèdes : c’est vrai, ceux-là on ne les a pas trop entendus jusqu’à présent dans le voyage. Pourtant, on les connaît, ils ont dominé le nord-ouest de l’Iran actuel, entre Babylone et l’Assyrie, et il y a là une sorte de grand espace composite, qu’il faudrait que je creuse un peu plus. En tout cas, leurs traces culturelles se brouillent avec celles de leurs successeurs, les Perses Achéménides, et Hérodote en parle comme de « gens des montagnes ». Je me rappelle qu’en 6e, et même en licence, on les dépréciait déjà un peu, les Perses étaient bien mieux mis en valeur. Les Mèdes paraissaient un peu ploucs. Moins « fins ». Le dernier de leurs rois, Astyage, fut vaincu par Cyrus, vers 550 av. JC., dans ce paysage surexposé où nous arrivons.

Le pot au feu qu’on a pilé et mangé hier soir était peut-être une grosse soupe mède, bien que les tomates et les pommes de terre soient des Américaines entrées tard dans le monde occidental, elles ont dû été ajoutées à la recette dont les fèves, haricots et pois sont d’origine ! Les Mèdes auraient-ils été les auteurs de cette céramique grise si jolie que j’ai vue au musée à Téhéran ? Impossible de me rappeler le nom d’un site archéologique qui est en cours de fouilles dans le nord, et qui a livré des céramiques merveilleuses, ah si, Jiroft. Vérification faite, Jiroft est bien antérieur aux Mèdes. Je cite : « L’empire » mède est donc une entité politique qui reste insaisissable, si bien que la réalité de son existence est niée par certains spécialistes, et ce de plus en plus couramment, même si les positions traditionnelles plus proches du récit de Hérodote ont toujours des défenseurs ». Certes ils semblent avoir occupé une région sur la carte, définie par la présence des voisins, Parthes, Assyriens, Perses, mais dont les éléments de la « prise en gelée » étatique restent à connaître ? Une langue aussi, si je lis bien, car il y a des « mots » d’origine mède. Je ne vais pas trancher.

Mais je n’oublie pas que Cyrus serait le fils de Cambyse et de Mandane, elle-même princesse mède. Légende : Astyage, le roi mède, père de Mandane, a rêvé que son petit-fils à naître le détrônerait, il le donne donc à tuer à un de ses proches, Harpage, qui le refile à son bouvier, mais celui-ci le garde et l’élève, parc que son propre fils vient de mourir. Je passe les détails. À dix ans, il est reconnu comme son petit-fils par Astyage, qui, combinant Œdipe et Tantale, fait manger au traître Harpage son propre fils. C’est Hérodote qui raconte ça, donc, il imagine une vengeance à la grecque ! Les Mèdes restent actuellement une énigme pour moi. C’est toutefois la légende d’opposition de génération et de vengeance de l’enfant caché, qu’on retrouve dans le Ring : Siegfried, petit-fils rejeté par Wotan - qui a tué déjà tué Siegmund, son propre fils et père de l’enfant -, Siegfried donc, rencontrant Wotan, lui arrache sa lance, la brise et part conquérir Brunhilde que Wotan avait endormie et jalousement gardée par un rempart de flammes, pour la punir d’avoir voulu changer l’issue du combat où est tué Siegmund. Familles, je vous hais... dans tous les temps et légendes.

Nous débarquons à Pasargades. On est à 1900 mètres d’altitude, on est à peu près cent kilomètres de Persépolis. Encore un immense site, très décousu et très ravagé, avec quelques éléments sculptés restés debout sous le soleil devenu éclatant : comme j’ai oublié mon parapluie dans le car, je suis entortillée totalement dans mon foulard noir à fleurettes, avec mes lunettes noires, une photo en témoigne, pas un cm2 de peau, je suis méconnaissable et de ce fait, pas mal pour une fois. L’Unesco a dressé de petits toits en matériau plastique rigide et jaunâtre pour abriter quelques bas reliefs et établi des échafaudages pour soutenir d’autres éléments. Ça ne facilite pas les photos. Nombreuses colonnes renversées ou tronquées. Au loin, vraiment loin, à Tall-e Takht, les restes rongés d’une citadelle où on n’ira pas - je m’en réjouis, il fait brûlant - , mais en même temps, je regrette, car Pasargades est, comme Suse, si dépouillé de ses vestiges, qu’elle en devient décevante, alors qu’elle a un nom magnifique, qu’elle fut une capitale comme Persépolis, les Perses voyaient toujours très grand, très majestueux, et plus encore pour les Rois des rois.

Il y eut ici deux palais énormes, celui de Darius et celui de Cyrus. Les palais étaient entourés de bassins et de jardins splendides, avec des arbres, des fleurs et des animaux : on peine à les imaginer sous le soleil, les cailloux et les grêles touffes grises. Parfois même, les colonnes solitaires ont l’air de vieilles cheminées d’usine dans une friche industrielle. On marche dans des souvenirs bien effacés que soleil fait presque trembler, comme sur les vidéos de Bill Viola. On va de colonnes en colonnes, Barbara détaille quelques bas-reliefs. Le site est vaste, plus de deux kilomètres carrés.

En fait, j’ai vu Pasargades dans un rêve de soleil où j’étais plongée depuis la tombe de Cyrus, qui se trouve non loin, à un carrefour, et devant laquelle nous nous étions d’abord arrêtés. Le ciel est éclatant et la lumière cerne, isole, illumine, découpe la pierre claire de ce tombeau aux lignes simples, élevé sur un haut socle, et non pas creusé dans une falaise comme ceux des autres Achéménides que nous avons vus, il y a deux jours. Pas à notre hauteur, on lève la tête, bien sûr, mais pas hors d’atteinte comme ses successeurs.

Son corps n’est plus là. Il paraît que, lorsque Alexandre conquit et détruisit Persépolis, il visita la tombe de Cyrus. Il ordonna à l’un de ses soldats, Aristobule, d’entrer dans le monument. On y trouva un lit en or, une table montée toute servie avec des verres et des boissons, un cercueil en or et de nombreux bijoux et ornements sertis de pierres précieuses.

Sur la tombe, on pouvait lire :

« Passant, Je suis Cyrus le Grand, J’ai donné aux Perses un Empire et J’ai régné sur l’Asie,
 Alors ne jalouse pas ma tombe. »

Je suis épatée aujourd’hui du sens géographique et politique de Cyrus. Il est le trait d’union, la volonté d’unifier et de le dire. Déclaration étincelante sur la vie, la mort, et l’emploi qu’on en fait. Je voudrais entendre ici la Mort de Siegfried, ce moment du Crépuscule, qui permet si bien de penser à tout cela, la mort, le temps, vie et action. Cyrus pensait si grand, au point d’être capable de penser l’Asie. Je suis émerveillée de tous ces gens, dont fait aussi partie Alexandre, les voyageurs, les caravaniers, les soldats, qui ne connaissaient ni carte, ni mappemonde, moins encore les vues aériennes, ni rien qui leur donne une idée d’ensemble qu’ils avaient cependant, mais comment ?

Dans ce temps déplorable où l’Europe éclate en miettes égoïstes, fermées, c’est stupéfiant de voir la tombe de Cyrus, sous le soleil du matin, au carrefour. Et d’être moi-même, au milieu de l’Iran, à mi-chemin du circuit, en train de voir s’opérer la jonction et la diffusion des éléments de l’Asie et de l’Europe. Est-ce parce que j’étais dans cette stupéfaction que j’ai visité les ruines sèches et éparpillées de Pasargades, obnubilée par le fait que Cyrus avait lié l’Asie et notre monde, ou tout simplement parce que je commençais à être fatiguée par les huit premiers jours harassants : je devais faire un effort pour disposer dans l’espace les passants, les marchands, les courtisans, les meurtres, les haines, les amours, qui avaient fait marcher et courir tout ce monde mède ou achéménide. Je me disais que j’étais à Pasargades et que viendrait le moment où je l’assimilerais, une fois encore c’était le coup de « J’y étais ». Son nom magnifique résonnait. Le cerveau à ce moment-là doit se mettre en pilotage automatique et engouffrer tout seul les impressions qu’il rend ensuite, toutes belles et fraîches, bonnes à penser.

Où avons-nous déjeuné ? Dans un restaurant dont je n’ai aucun souvenir, fait rare, je me rappelle juste les toilettes derrière un petit garage en tôle. Et encore, est-ce parce que j’en ai pris une photo, avec Catherine, Odile, Eliane qui faisaient la queue près de la tôle. C’était un routier, sûrement, avec des tas de camions arrêtés, autre photo, c’est fou ce tropisme pour les camions !

Le matin, Barbara avait donné la recette du riz, avec la croûte de pain au fond de la casserole qui diffuse en somme la vapeur d’eau, tout en dorant par dessous, qu’on ne nous sert jamais mais qui est, paraît-il, délicieuse. Il faut placer un torchon entre la casserole et le couvercle pour retenir et diffuser l’eau. D’autres recettes aussi. K avait cessé de faire le thé et de distribuer des petits gâteaux, mais il finissait les boîtes entamées, grignotant sur la banquette avant. Pour le thé, il a repris le tout dernier jour.

Le paysage, après un petit col, avait changé, je note sur mon carnet Viola que ça commençait à ressembler vraiment à l’Asie centrale maintenant, la nouvelle haute plaine qui s’ouvrait était immense, encadrée de montagnes pâles, hautes et granuleuses. Sur la droite, une immense falaise abritait une grande carrière de belle pierre pâle comme le sont les colonnes de Pasargades. A nouveau, de la steppe avec touffes « mexicaines », ou, plutôt « ouzbèkes ». Une ligne de chemin de fer passait dans ce demi désert. Destination ? Le chemin de fer est récent (années Trente) et clairsemé. Il a causé, je crois, mille difficultés économiques et diplomatiques avec les Anglais qui voulaient régner sur cette Asie centrale, en concurrence, déjà ou encore, avec la Russie.

Plus loin et plus tard dans l’après-midi, sans doute un autre arrêt-pipi judicieusement placé, on s’est arrêté dans un village, Yakhshal, pour admirer une glacière ancienne très connue, grand cône à étages décalés, avec un escalier pour y descendre ; j’ai pensé à la glacière dans le jardin de Frontenay, qui était enterrée sous une petite colline artificielle en cône arrondi, mais plantée d’herbe. Celle-ci était bien plus grande et plus sophistiquée, en briques crues, sans couverture herbeuse, avec un système de circulation d’air dont je n’ai pas retenu les détails techniques. Elle avait l’air d’une petite tour de Babel, mais les « galettes » des étages étaient planes, et ne s’entortillaient pas en colimaçon, il y avait de petites fenêtres placées pour assurer la circulation d’air. Le tout semblait lisse de loin, mais de près, c’était un appareil de brique serré et hérissé. L’intérieur était sombre, on n’y est pas descendus, je ne suis pas sûre que c’était ouvert aux visites, on a juste jeté un œil, sans plus, et il semblait en monter une fraîcheur ravissante.

Plus loin, on s’est arrêté dans un autre village, Abarqu, où, sur une petite place dégagée, pousse un cyprès énorme, dont la légende veut qu’il ait 4000 ans, ou alors qu’il ait été planté par Zarathoustra, ce qui lui donnerait 2600 ans tassés. Tout cela me parait exagéré, mais je ne connais rien à la botanique. Et le cyprès a vraiment l’air d’avoir de la bouteille, tranquille et vénérable, son tronc est énorme. A-t-il vraiment vu passer Cyrus ?

Depuis le déjeuner, nous avions abandonné la steppe claire à touffes grises et pour la première fois de ce voyage, nous roulions dans le désert, le vrai, l’implacable, terre brun foncé, très fine, il ne poussait rigoureusement rien, pas une touffe d’herbe sèche, je ne sais même si il y avait des insectes adaptés ou des genres araignées ou scorpions, ou fourmis, ces bêtes increvables.

Tout autour, le paysage était brun, cadre de hautes montagnes rocheuses tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, de cette piste devenue route, et qui n’était rien moins que la piste de la Route de la soie du sud, celle qui va de la Méditerranée à la Chine, en passant par le nord de l’Inde. Et ce désert est le grand désert central de l’Iran, le Dasht-e-Lut..

Barbara discourait avec talent sur le mazdéisme, j’en retenais les trois éléments - la bonne pensée, la bonne parole, la bonne action - qui doivent animer les humains. Je retenais aussi que Zarathoustra avait réformé la religion, elle-même fort ancienne, et pour certains, il serait très grossièrement contemporain de Siddhârta, le Bouddha historique, et de Confucius, et pratiquement du « miracle grec » comme si un coup de baguette magique avait frappé la planète dans ce milieu du VIe siècle avant JC. (Un coup des extra-terrestres, venus mettre un peu d’ordre sur la Terre, comme dans le vieux film américain Le Jour où la Terre s’arrêta  ?) En fait, les avis sont partagés : Zarathoustra ou du moins les réformes qu’il est censé avoir menées, pourraient être bien antérieures. La réforme zoroastrienne daterait plutôt du XIIe siècle avant JC que du VIe.

Sur le mazdéisme, Clarisse, en deux minutes, l’autre jour, m’a frappée davantage et aiguillée pour me documenter en me disant que leur temps était un temps clos, marqué par la succession de quatre âges du monde et leur pensée du temps. Sur ce sujet, je mets ici carrément les conclusions du cours de Jean Kellens au Collège de France en 2008/09 sur les incarnations de la pensée du temps et leurs représentations.

« La mythologie des Frauuaṣis est un corollaire de la doctrine des âges du monde. Elle n’est pas une résurgence dialectique du passé, mais le produit d’une spéculation récente. Certes, elle a pu récupérer des figures indo-iraniennes, assez naturellement les âmes ancestrales, plus hasardeusement les danseurs exubérants de l’orage. Mais, essentiellement, elle participe d’une croyance nouvelle qui pose que le choix sacrificiel des hommes, inhérent à l’émergence de la pensée, est au fondement de la cosmogonie, que cette faculté humaine, en tant qu’elle est immatérielle, préexiste à tout ce qui est matériel et que la horde où chacune se fond a contribué de manière décisive au déclenchement de chaque phase du temps. Avec la doctrine des quatre âges, les docteurs mazdéens ont élaboré une savante philosophie de l’histoire, mais, en même temps, parce qu’il s’agit d’histoire, ils ont situé ses acteurs dans un cursus narratif. La théologie des origines pouvait dès lors s’enrober du romanesque qui éclate dans le Yašt 13.

« La doctrine des âges (sinon des millénaires) est plus ancienne que certains pensent Zoroastre [1]. Darius en témoigne dans sa cosmogonie : « DNa 1 etc. Ahura Mazdā est un grand dieu, car il a mis la terre ici, il a mis le ciel là, il a mis l’homme (sur la terre), il a donné la sérénité à l’homme, il a fait Darius roi ». N’évoque-t-il pas, schématiquement et sans technicité, chaque date pivot, la séparation du ciel et de la terre renvoyant, comme au début du Yašt 13, à la fondation du monde matériel immobile, le dépôt de l’homme sur la terre à la mise en marche des corps vivants et la sérénité (šiyāti-) aux béatitudes promises par la daēnā  ? Un siècle plus tôt environ, un roi mède avait pris, en accédant au trône, le nom de Fravarti (un nom court, c’est-à-dire un composé amputé du second terme). Comme il est improbable que frauuǎi- ait exercé une quelconque séduction onomastique avant de désigner des personnes divines, il semble bien que la mythologie des Frauuaṣis et la doctrine des âges, qui sont spécifiques de l’Avesta récent, étaient constituées et largement reconnues au plus tard dans la seconde moitié du VIIe siècle. »

Cette cosmologie me plaît beaucoup, avec « le dépôt de l’homme sur la terre » : le IVe âge est donc celui de l’humanité, on dirait la fin du Ring. La fonction des esprits-créatures-auxiliaires « frauuasi » me frappe beaucoup, elles forment une troupe d’une complexité remarquable : elles sont une part immatérielle et immortelle de la personne humaine, elles ont une polychronie remarquable (agrégeant les hommes du passé, du présent et de l’avenir), quelle culture géniale, car par cela, elles sont liées aux ancêtres et donc aux morts, mais ont aussi une coloration conquérante et martiale qui leur donne la force du projet et du dynamisme créé à chaque instant. Elles ne sont pas dans le dolorisme. Elles me font à nouveau penser à Wagner, et à la mise en scène de Parsifal par Castelluci, à Bruxelles il y a trois ans. Castelluci plaçait les Chevaliers du Graal sur un tapis roulant, comme s’ils sortaient de Montsalvat, laissant derrière eux leurs morts, Amfortas, guéri par la lance de Parsifal mais se suicidant - comme si privé de souffrances, il ne pouvait pas supporter la vie -, Titurel enterré. Les chevaliers, le peuple, s’avançaient avec Parsifal vers le public, sans arrêt, dans une dynamique continue et tournée vers le présent et l’avenir. Comme ces sortes d’anges zoroastriens.

Tout cela, je l’ai mis en forme à Paris, en écrivant ces souvenirs du circuit, au fur et à mesure que je voulais comprendre l’espèce de rêve dans lequel j’ai vécu ce voyage et où se fabriquaient dans un empilage inconscient, ces pensées. Quitter Montsalvat, quitter le Walhalla, être sur la terre, y faire sa vie.

En attendant, j’aborderai Yazd avec peu de connaissances. J’aime assez que les « choses » et les impressions tombent sur mon esprit ignorant. Juste les « volets d’ aération » bien ouverts. Après, bien sûr, je dois faire un petit boulot de reconnaissance, de recherche, ô combien facilité à présent avec internet. Là, j’en ressors avec l’impression de ne pas savoir grand chose, mais tout de même imprégnée d’un curieux syncrétisme. Barbara nous montre sur une très haute colline, desservies par un escalier raide, immense, et étroit, deux tours du silence, où l’on mettait les morts pour les faire décharner par les vautours et éviter ainsi qu’ils ne souillent la terre et le feu.

Les chiens aussi pouvaient faire une partie du travail. Coutume horrible à penser pour moi, beurk. On montera demain, mais heureusement, pas sur celle-ci, la colline sera plus petite et l’effort moins grand.

La ville où nous arrivons est le centre d’une oasis, grande, plate comme les villes iraniennes, qui décidément répugnent à faire plus de trois ou quatre étages et s’étalent dans une immense banlieue avec beaucoup de petites maisons claires ou un peu « flashies », aux fenêtres à grilles protectrices, beaucoup de grands bâtiments en construction aussi, genre futurs grands magasins, grands entrepôts, qui sait ? La ville change, s’agrandit, s’étale en restant dans la tonalité plate des villes iraniennes comme si les architectes hésitaient à faire des tours aux normes sismiques, il est vrai, nécessaires. Ici, la terre tremble. Voir Bam, plus à l’Est.

On arrive à l’hôtel, situé aux confins de la banlieue en fait, neuf, agréable, bâti autour d’une sorte de grand patio couvert ; je suis dans le plus élevé des étages, le troisième. Ma fenêtre donne sur la banlieue. Je ne vois rien de ce que nous verrons demain, à savoir la vieille ville de pisé bien retapée, un peu trop, presque passée au jex-four, hérissée de tours rectangulaires et étroite. Ds grands et minces minarets. Des coupoles bleues. Pour l’instant, j’explore ma chambre : le bureau qui est en face du lit est surmonté d’ une sorte de fenêtre avec des volets de bois bien fermés, je les ouvre : c’est un miroir ! Je le referme. On ne doit pas abuser de la vue de son visage, à moins, au contraire, que ce miroir situé en face du lit ne permette des ébats érotiques pour des couples légitimes, bien sûr, les hôtels vérifient que les couples sont légitimes, en tout cas pour les locaux, les touristes, j’espère que non, mais de toute façon, les six couples de notre groupe sont d’authentiques couples certifiés par au moins le maire.

On dîne à l’hôtel, sur la belle terrasse qui s’étend à l’arrière, sous de grands palmiers en caisse, d’autres arbres surgissant d’un jardin placé en contrebas. Eliane me raconte des éléments de sa vie, elle est toujours aussi chaleureuse et gaie.

Ce soir, je n’ai plus tout à fait l’impression d’être dans le même pays, il y a une allure d’Asie centrale nettement plus marquée, genre Boukhara, lorsque je l’ai vue en septembre 1993, dans la douceur de la nuit, on est plus proche, à l’Est, de l’Afghanistan, du Taklamakan et de ses dunes de sable, je me sens au milieu du continent. « Passant, j’ai régné sur l’Asie ». Je commence à reconnaître des éléments. Cela se confirmera le lendemain, à mille choses. Yazd, c’est le cœur de l’Asie.

Lundi 21 avril 2014, Yazd

Le lendemain matin, nous partons avec le car à une dizaine de kilomètres de la ville, vers une petite colline, couronnée de deux tours du silence. C’est vers elles que nous ferons l’ascension, et non vers les très hautes, que j’avais vues la veille et dont l’escalier m’avait effrayée d’avance, inutilement. Cette peur anticipée, inutile, me fait penser que j’avais en effet peur de tout effort, c’était la fatigue pure et simple, vieillesse.
Au pied de la colline, croule doucement un petit village de pisé, inhabité, où avaient lieu autrefois les rites, faits par les prêtres mazdéens. Les tours sont désaffectées depuis le décret pris par Reza Pahlavi dans les années Trente, interdisant la pratique du décharnements des morts par les vautours. Les corps morts ne devaient pas souiller la terre - la mort participant des éléments du Mal -, ni le feu, et de ce fait, ni l’inhumation, ni la crémation n’étaient permises, elles étaient même strictement interdites par les mazdéens. Un article paru dans la Revue d’Histoire des religions, de Marie-Antoinette Kuhn, expose l’historique, peu clair encore, de ces interdictions. Elles datent sans doute des Sassanides, bien que ceux-ci aient repris la religion des Achéménides, mais dans une observance plus stricte. Elle parle, entre autres, de la survivance actuelle de cette religion dans la région de Yazd, et signale les petits villages toujours ornées d’un grand cyprès. Je me souviens de celui d’hier, et ici, à 4 kilomètres environ, on voit un autre petit village entouré de cultures, champs de carottes, orangers, grenadiers, où s’élève aussi un grand cyprès.


En attendant, nous entamons l’ascension de la colline, en plein soleil, il fait déjà bien chaud à 9 heures du matin, vers l’un des deux tous, une pour les hommes et une pour les femmes. On ne sait pas exactement la date de construction de ces tours. Ni quelles étaient les conditions du décharnement des morts, qui existait bien avant les Sassanides.
L’entrée dans la tour, par un trou rond et large, est en hauteur par rapport au sol réel de la colline, desservie par un escalier sans doute éboulé et remplacé par des blocs de rochers et de grosses pierres branlantes entassées, pour pénétrer d’abord, de nos jours, dans la partie inférieure qui servait à jeter les os une fois débarrassés de la chair : ce sol était très solidement empierrée, de manière à faire un sol très épais. J’ai trop peur de me casser la gueule, et cela me paraîtrait un mauvais présage de tomber devant l’entrée de la tour des morts. Je regarde comme je peux, en me tordant le cou. Auparavant, les morts étaient exposés sur la terrasse de la tour, tout proches des montagnes où devaient vivre les vautours, qui ont dû être bien fâchés d’être un jour privés net de leurs repas par le décret du premier Shah Pahlavi. Il paraît qu’il y avait une observation de l’ordre, variable, par lequel les vautours attaquaient le corps : cet ordre permettait une sorte de divination pour connaître le jugement qui attendait le mort dans l’autre monde, de l’autre côté du Pont. Les os une fois bien blanchis et secs étaient recueillis et placés dans le petit village en bas, dans des ossuaires, bien isolés de la terre par une sorte de ciment. Sur les coutumes actuelles, j’ai appris que les Mazdéens enterraient leurs morts dans des caveaux strictement bétonnés afin que rien n’en sorte pour salir la terre. J’ai lu aussi je ne sais où qu’on les recouvrait de cire ?

« Les morts, les pauvres morts  ». Encore eux. Les morts nous servent-ils à penser le temps ? Et faut-il passer le temps à penser au temps. Laissez les morts enterrer les morts, répond le Judaïsme. Mais là, ils me sautent à la figure, non pas comme personnes humaines aimées ou connues, mais dans leur abstraction, dans l’idée de la mort comme événement structurant du monde.

À Yazd, dans les cimetières, au milieu des tombes ornées, pour certaines, de l’image ailée d’Ahura Mazda, les cyprès continuent à se dresser vers le Soleil et à montrer les survivances du mazdéisme dans le monde iranien, qui lui-même, n’est pas tout à fait de notre temps.

Aux tours du silence, je commence à prendre conscience de ce décalage du monde iranien, avec le reste du monde, par taches, plus sombres ou plus claires, plus attachées à un temps solidifié par plaques, par lambeaux, à des lambeaux de millénaires. C’est une impression assez bizarre, pas forcément agréable, mais pas inquiétante pour autant. Comme l’impression que je m’efforçais d’avoir, petite, en lisant Les Voyages de Gulliver (encore eux) et d’imaginer étroitement le sentiment qu’il devait avoir, en se réveillant après ses naufrages successifs, de ressentir ce qui était déphasé dans l’espace, dans les échelles, dans les rapports entre les choses. Inquiétude, étrangeté et curiosité.

Il faut dire qu’on avalait des tonnes de siècles où ces pensées avaient fait le fond des civilisations, des dynasties et des conquêtes. À la longue, ça vous imprègne. Et ce n’était pas des touches insensibles, d’abord, cela s’était fait à coup des gros bas-reliefs, puissants, dominants, qui imposaient de les penser. Et maintenant cela se produisait avec ces grosses tours où les vies des individus partaient en lambeaux de repas dans des becs crochus, en rigoles impures s’évaporant sur des fonds de gros pavés, qui empêchaient les restes liquides humains d’entrer dans la terre brune.

Je n’avais pas envie de marcher avec le groupe en troupeau dans nos fringues disparates et sous le soleil de feu, jusqu’au petit village où on voyait le cyprès, à une petite demi-heure à pied. J’ai repris le car, pour les rejoindre et les attendre là-bas. Margot s’est jointe à moi, c’était une grande femme intelligente et agréable, elle m’a parlé de la Chine, me demandant, puisqu’elle n’y était pas allée, par où commencer. Je pense, étant donné le fond d’Iran qu’elle est en train de se faire, et qui me paraît le clou scellant mes connaissances de l’Asie, que la route de la soie sera la meilleure introduction, la meilleure façon de s’enfoncer dans l’Extrême-Orient. Assises sur un petit mur, à l’ombre devant une maison, on a parlé assez longtemps, puis on a vu au loin Martine, sa copine, en éclaireur, qui venait nous chercher pour aller voir le fameux cyprès de 2000 ans (seulement !).

Le village était en pisé, beige assez clair, avec de belles portes de cours closes, pas ou peu de fenêtres. Il n’était sûrement pas vide, mais personne ne sortait. Sauf une femme sous son gros tchador noir qui a marché vers la route. Encore un temps incertain, à la fois vide et pesant, suspendu aussi.

On y avait passé la matinée, au bout du compte. Moi, j’étais dans mon décalage, un décalage de quelques siècles, voire de millénaires : je pensais aussi à ce rêve que j’avais fait autrefois, du temps où j’habitais encore rue Frémicourt, - en fait, c’était un cauchemar - où, j’avais emprunté un pont pour aller visiter un village et où, en voulant revenir, je m’apercevais qu’il n’y avait plus de pont et que j’étais, non seulement coincée dans ce gros village qui de loin m’avait paru riant, mais que ce gros village était en fait situé dans le XVIIIe siècle, j’étais coincée dans le Temps.

On a roulé dans la ville, qu’on devait visiter l’après-midi à pied, pour aller d’abord déjeuner dans un grand hôtel beau et luxueux, un immense déjeuner, un buffet, avec la meilleure cuisine qu’on ait eue de tout le circuit, la plus raffinée, le choix le plus abondant, les meilleures et les plus rares saveurs. La salle à manger était ouverte sur un grand jardin où on a pu aller s’asseoir le long d’un petit canal à fond bleu clair, bordé d’arbres, et Gilbert et Mireille m’ont aimablement préparé un fauteuil à côté d’eux.

Hélas, nous ne sommes pas restés très longtemps, et pourtant on se croyait vraiment en Asie Centrale, à Samarkand, des papillons volaient dans les fleurs, les roses, jaunes et rouges, des perroquets de couleurs très vives se bagarraient sous les arbres.

On s’est très vite relevés de nos bons fauteuils, déjà Barbara sonnait le rappel, lorsque tout d’un coup, tout près de moi, j’ai vu passer un homme, minuscule, à tout casser 1 m. 20, avec un profil aigu et sombre, des yeux qui semblaient ouverts sur le côté, comme en Égypte, portant sur la tête une sorte de petit turban, et vêtu d’un long manteau sombre un peu chamarré, un génie de contes de fées. Parfaitement proportionné. Je suis sûre que si je lui avais parlé, il aurait exaucé trois vœux, mais je suis restée complètement ébahie.

Barbara nous a dit que c’était un Lilliputien, né à Yazd, il a 27 ans, et il est gardien de l’hôtel. De fait, en sortant pour aller marcher dans la vieille ville, je l’ai revu, il se tenait droit sur le côté droit de la porte, et, en face de lui, un autre gardien, de deux mètres, celui-ci. Yazd décidément était une ville étonnante, voire un peu folle. Ce nain stupéfiant m’a mise dans un grand malaise, en pensant à sa vie, dans cette ville bizarre, lui, si bizarre.

La vieille ville était en pisé, beige, comme le village des morts ce matin. Elle était aussi déserte que le village mazdéen où on avait salué le cyprès. Il y avait beaucoup de passages sous des arcades, sombres et frais, voire en souterrain, où je ne voyais brusquement rien, tant l’ombre était noire. Des « tours du vent » qui servent à rafraîchir les maisons en organisant les courants d’air, se dressaient un peu partout dans la ville. L’intérieur de ces tours rectangulaires et étroites était extraordinairement ouvragé, avec des nervures entrelacées, des coupoles intérieures, étroites, à nervures fines comme des toiles d’araignée.

La ville est pleine de beaux monuments, des mosquées magnifiques, aux tons turquoise

presque verte, des palais qui avaient servi de prisons, la mosquée du vendredi, et un peu plus loin, la grande mosquée, très aérienne, pleine de mosaïques délicates, avec une façade immensément large sur une place assez laide, des belles portes, des serrures énormes, pas de fenêtre, l’impression que Pierre Loti avait dû avoir à Chiraz, d’une ville close, belle et murée sur elle-même, secrète, un peu cinglée, pensais-je. On allait de merveille en merveille. Des instruments étranges, parfois, de grandes roues ou cages en bois destinés aux fêtes du martyre d’Hossein, le fils d’Ali, et aux processions déchaînées qui s’ensuivent, étaient entreposés dans des coins de rues, achevant de faire de Yazd une ville que le mysticisme parcourait à plein tube.


On est entré dans une maison de thé, on y descendait en sous sol vers une pièce immense, avec des divans, des jus de fruits sur des plateaux, peut-être même des narguilés, je suis remontée de ce sous sol vers un toit en terrasse (où je suis allée car il y avait les toilettes), d’où je n’ai pas bien vu la vue générale de la ville, tellement j’en avais plein les yeux, c’était un festival de toutes sortes, les coupoles en émail bleu et les minarets minces et hauts comme des tiges de delphinium.

Et le ciel se plombait un peu.

Après avoir bu un jus de fruit, nous sommes ressortis, des escaliers toujours, nombre de petites boutiques sombres, avec des enseignes parlantes et peintes sur des tableaux colorés et naïfs qui faisaient penser à ma première visite à Kashgar en 1993, je ne voyais à nouveau plus grand-chose de précis, mais j’étais de plus en plus en Asie, j’oubliais presque que c’était l’Iran. On s’asseyait un peu partout, pour s’attendre les uns les autres, quand certains entraient dans les boutiques. Jeanne avait acheté un grand jeu de construction en bois très fin avec lequel on faisait une mosquée, c’était pour son petit-fils, et un chapeau pour sa petite fille.

On se plantait encore devant une mosquée, sans y entrer. Elles étaient toutes magnifiques, avec des dimensions gigantesques, des minarets excessivement aigus et rapprochés, par paires, des tons de turquoises qui annonçaient Ispahan, les décorations géométriques et pourtant gracieuses, bleu, vert, turquoise, avec des traces de jaune. Les rues de la ville ancienne passaient du beige au brun clair, les tons étaient très beaux. Les encadrements de portes sont garnis de haut en bas avec des mosaïques émaillées bleues et blanches.

Là-dessus, on a atteint le Temple du feu :

dans un jardin planté de cyprès et de très beaux pins, et aussi d’arbres à feuilles caduques vernissées un peu sombres, il y a un bassin rond parfait, dans lequel se reflète un petit édifice à colonnes, refait dans les années Trente (architecte, André Godard), paraît-il lors de son transfert de Chiraz, et siège d’un feu sacré, qui brûle depuis plus trois mille ans et auquel on accède par un perron, fin et clair. Un mur de verre très épais de plusieurs centimètres, sépare la salle des visiteurs, touristes et fidèles, de la salle du foyer, et il y a de tels reflets que je n’ai rien vu du tout, ou à peu près. J’ai essayé de coller mes yeux et mes mains en éventail, pour apercevoir la coupe d’airain où les bûches du bois sacré sont déposées par des mages masqués, mais le reflet transformait la coupe d’airain en silhouette de gros poêle moderne, et les mages, eh bien, ce n’était pas leur heure. « Tu n’as rien vu à Hiroshima ».

Non, c’est faux, je n’ai pas « rien vu » chez Zarathoustra, j’ai adoré la perfection de ce petit temple à colonnes et de son perron qui se reflétait dans le bassin, parfaitement calme et lisse où une jeune dame en tchador tenait une petite fille à la main, en lui montrant l’eau. C’était comme un bijou des années Trente. Au fronton, bleu, le signe stylisé du dieu, avec ses longues ailes, à trois rangs (la bonne pensée, la bonne action, la bonne parole), et sa jupe en plumes à quatre rangs (les quatre âges du monde).

En fait, quand j’y réfléchis, la grande mosquée, avec son porche d’entrée étroit et encadré de deux minarets fins comme deux fuseaux géants, coincés au milieu de la folle largeur de sa façade, ses multitudes de niches sur plusieurs rangs bordés de bleus en camaïeu délicat, a quelque chose de commun, mais en très grand, en volume et en élévation, avec la représentation ailée d’Ahura Mazda, ses longues ailes triples et sa jupe quadruple, dans les bleus elle aussi. Je ne l’avais pas remarqué sur place à Yazd, mais ça m’a sauté aux yeux sur mes photos, qui donnent un air de famille à des choses - l’immense construction de la mosquée et un bas-relief bien plus restreint du fronton du Temple du Feu - des dimensions si différentes et de matériaux si différents.

Il y avait, à côté du Temple du Feu, un petit musée assez curieux, avec de grands portraits d’un Zarathoustra revu par le XIXe siècle, là aussi, on aurait dit qu’il sortait du Ring, vraiment le héros wagnérien pour les débuts de Bayreuth. On voyait aussi des portraits de mazdéens enrichis qui ont été mécènes du temple. Des mannequins mettaient en scène les initiations rituelles un garçon d’environ dix ans, vêtu de blanc, coiffé de blanc avec des petites nourritures simples sur une table ronde. Ou c’était la famille modèle mazdéenne, père, mère et enfants, faisant leur devoir, tenant leur place dans la création. Des tableaux représentaient des tours du silence.

J’oublie des mosquées, j’en suis sûre, j’ai le souvenir imprécis de plusieurs dédales de couloirs en forme de chicanes, avec des coupoles scintillantes de mosaïque, qui conduisaient à des cours vastes, souvenir d’avoir ôté mes chaussures, remis mes chaussures, vu des tapis vert pâle.

À Yazd, tout se passait comme dans un immense film qui ne finissait jamais.

Barbara et K avaient proposé un spectacle local, en supplément, avant le dîner. J’avais dit oui, car on ne rentrait pas à l’hôtel, on dînait en ville et au moins, au spectacle, je serais assise. J’avais cru comprendre que cela ne me plairait pas : c’était un spectacle où des hommes luttaient, du moins, c’est ainsi qu’on nous l’avait présenté. Cela s’appelait La Maison de la Force. Rien d’alléchant. Catherine et Eliane avaient décidé de ne pas y aller. J’avais failli les suivre. Je n’avais pas très envie de voir des malabars iraniens lutter et rouler par terre. Mais bof… je n’avais pas non plus envie de traîner dans les rues, j’en avais trop vu.

En attendant, pour tuer le temps, on entrait dans une grande boutique haute sous plafond, genre entrepôt, une fabrique de bonbons et de gâteaux, spécialités de Yazd. Tout le monde en voulait, mais je n’aime pas trop le sucre et je ne voyais pas ramenant des pâtes d’amande lourdes dans le reste du voyage.

Je me suis écroulée sur un banc du magasin en attendant la fin des achats. À côté de moi, une vieille petite dame iranienne, très locale, en noir bien entendu, est venue s’asseoir ; j’ai pensé à Emmanuelle Riva à la gare d’Hiroshima à côté de la vieille dame japonaise à chignon, qui la regarde paisiblement mais comme une chose étrange. Là, c‘était un peu le même regard devant « l’Autre », la dame iranienne m’a souri et m’a dit quelque chose ? J’ai fait un grand sourire avec l’air désolé de ne pas pouvoir tenir la conversation, tout en me doutant qu’elle devait me demander, tout comme le faisaient les étudiantes, d’où je venais. Et c’était bien cela qu’elle avait dû dire, car elle a continué et proposé « Kaboul ? ». La capitale étrangère la plus proche. Non, je ne venais pas de Kaboul, c’était vachement inattendu de me faire dire ça. Elle a continué, passant à l’autre grand pays frontalier : « Turkey ». Non. Elle avait fait le tour de sa géographie. J’ai risqué mon seul mot d’iranien « Farançé » (Française), et j’ai vu que j’étais plus exotique encore qu’elle ne l’avait pensé, comme si ça lui disait vaguement quelque chose, mais de là à savoir où c’était ? J’ai ajouré Paris, mais ça n’a pas aidé. Les achats des autres étaient finis, notre conversation aussi. Au moins une fois dans ma vie, on m’aura demandé si je venais de Kaboul.

On s’est approché de la salle où avaient lieu les fameux exercices de « force ». On y arrivait par une petite impasse, semée de quelques nids de poule et de flaques, il y avait eu sans doute un arrosage. La salle, sur la gauche, est un ancien réservoir d’eau, où on descend par quelques marches de bois, on enlève nos chaussures et on débouche dans une salle concentrique, sous une coupole de brique : au milieu, un espace circulaire d’environ 5 mètres de diamètre, en contrebas léger comme une petite arène peu profonde et, autour, une rangée de chaises déjà toutes garnies de gens. Il nous restait à nous asseoir par terre, sur des tapis avec d’autres spectateurs, sur deux rangs, en tailleur autour de l’arène. À droite près de la porte de l’escalier, on voyait une estrade surmontée d’un dais brillant orné de petits vitraux insérés dans du bois ajouré, et sous le dais, un homme assis devant un ensemble de tambours et de percussions, et d’autres instruments, des cloches diverses, pendaient devant lui, il y avait des lumières vives en néon flashies et une énorme horloge numérique tout à fait moderne, affichait 18.20.

Les spectateurs étaient disparates, il y avait des Iraniens en tenue de tous les jours, qui sortaient du boulot, certains venus avec femme et enfants, et quelques petits groupes de touristes, dont nous. Vers 6 heures 25, sont entrés dans la petite arène une vingtaine d’hommes de tous les âges, le plus petit devait avoir huit ans, le plus vieux, soixante et ils se sont disposés sans ordre. Ils portaient une tenue, mais pas uniforme, composée d’un tee shirt vert iranien à manches longues blanches. Des pantalons foncés, plutôt genre survêtement. C’était bizarrement décontracté. Et à six heures et demie à l’horloge numérique, la musique a pris possession entièrement de l’espace, magnifique à mon goût - Mimi et Christian ont adoré, Odile n’a pas aimé - imposant silence aux menues paroles de spectateurs,

puis l’homme s’est mis à chanter en tapant sur ses tambours, ses cloches, c’était des sortes de mélopées dont on ne comprenait rien, forcément. Mais il ne s’est pas arrêté pendant une heure, sauf deux fois trois secondes pour boire, il avait une voix genre baryton léger, magnifique.

Les hommes, dans la petite fosse, avaient d’abord tourné en rond, puis fait des pompes, les deux ou trois petits garçons assez maladroits et rieurs, un vieux assez gros donnant le rythme sans bouger lui-même beaucoup, les jeunes entre vingt et trente ans beaucoup plus appliqués et acharnés, ceux de 40/50 bien rodés mais moins désireux de se donner à fond ; puis ils sont passés à des exercices de gymnastique, leurs corps seul en cause puis avec des instruments, quilles de bois à soulever et à manier en rythme, chaînes à agiter et à faire tourner, grandes ferrailles à lever en cadence, le tout en ordre, parfois en désordre, rien ne semblait être contraint, en fait, chacun dansait ou faisait les exercices et mouvements pour soi, sans souci de l’ensemble, mais la musique et le chant de l’homme de l’estrade structuraient le tout, dans une sorte d’exercice de puissance et d’endurance. C’était une sorte de cérémonie concentrée, sans âge, ni lieu, ni temps ; à un moment, tous ont tourné sur eux-mêmes comme les derviches tourneurs d’Istanbul, avec pour certains jeunes, une maîtrise en même temps qu’une extase évidente. La musique et le chant m’enchantaient, j’aurais voulu que ça dure toute la nuit ! À 7 heures et demie, tout s’est arrêté net.

On est ressortis, moi avec mes chaussures encore à la main, je me suis rechaussée plus loin dans l’impasse, avant de marcher dans une flaque, ayant à peine remarqué que j’avais tenu trois quart d’heure assise par terre en tailleur, sans dossier et, presque sans me demander « comment me relever ?? », j’étais allée m’asseoir pour le dernier quart d’ heure sur une chaise libérée par le départ de quelques spectateurs. J’avais été envoûtée. On a demandé à Barbara ce que tout cela signifiait, elle est restée assez évasive, tout en laissant entendre que ça avait peut-être un rapport avec rien moins que les Sassanides !

Décidément, Yazd m’a étonnée, mieux, sciée, soufflée, toute la journée.

Aussi ai-je cherché à en savoir un peu plus en rentrant ? Internet toujours. Maison de la Force sur Google ! Où on apprend le syncrétisme, les détournements successifs, qui président à cette institution, née à Yazd au VIIe siècle, mais qu’on trouve aussi maintenant à Téhéran et Ispahan. Voici les miettes que j’ai glanées, mon interprétation de cet étonnant cocktail de résistance, d’armée et de mysticisme.

En effet, à la base, on trouve les Sassanides : lors de la conquête arabe, les vainqueurs ont interdit aux Persans de faire des exercices militaires dont le monopole devait rester celui des nouveaux maîtres autour du concept de djihad. Les Persans de l’empire sassanide ont donc fait comme tous les vaincus, ils ont tourné l’interdiction en créant des associations de gymnastique apparemment innocentes. Sur quel rythme faisaient-ils leurs exercices ? En subsiste-t-il quelque chose dans l’actuelle musique ? Il semble que celle-ci soit plutôt empruntée aux vainqueurs et à la poésie et à la musique soufie (d’où le rappel des derviches tourneurs). Qui reconnaîtrait les éléments sassanides ? Il est possible qu’il y en ait et que l’emprunt aux Arabes ait porté sur des sonorités voisines ? Et qui sait quels ont été les apports mongols et turcs par la suite ?

C’est un premier détournement curieux, les vaincus s’étant inspirés de la mystique des vainqueurs, de leur branche de pensée la plus libre, voire parfois résistante à l’embrigadement : les poésies chantées auxquelles nous n’avons rien compris sont soufies. Un deuxième retournement, très actuel, vise à faire de ces deux ou trois Maisons de la Force, des institutions patriotiques où la jeunesse masculine s’entraîne carrément pour l’armée, et depuis la guerre Iran/Irak, elle attirent beaucoup de jeunes garçons, l’armée officielle leur est très favorable. Dans l’actuelle lutte contre le Daech, j’imagine qu’ils attirent la jeunesse.

Restait encore le dîner : une double rencontre.

D’abord le cadre du restaurant : c’était un grand jardin où une grande terrasse était garnie de ces grands divans où l’on mange à Boukhara et dans tout l’Ouzbékistan et dans la Chine du Nord-Ouest, le lointain Xinjiang : je les avais déjà aperçus dans la maison de thé de l’après-midi. De très grands arbres au feuillage superbe se détachaient mal sur le ciel sombre, sauf lorsque des projecteurs les éclairaient par en dessous et les faisaient briller. Nous, par groupe de 5, sur les divans qui prennent l’air, alors, de bateaux assez hauts perchés, où des serveurs nous apportent des assiettes, à nous accroupies en tailleur (encore) sur le matelas, adossées à des coussins rectangulaires très lourds, bourrés de coton en Ouzbékistan, ici, je ne sais pas ? Devant nos pieds et nos genoux, on nous apportait nos plats de riz, brochettes et ragoûts sur la nappe. C’était si joli, si exotique, si doux, ça me ramenait à vingt ans en arrière et la Route de la soie se bouclait ici, s’accrochait comme une ceinture dont on a enfin trouvé le mousqueton, et qui ne tombera plus : l’Asie/Europe passe là, brasse là, diffuse là.

Lorsque nous avons quitté le restaurant, desservi, éteint, dans la brume de la nuit nous avons laissé derrière nous l’Asie centrale.

Pour faire une deuxième rencontre, la « folie » de l’Iran actuel dans ses rapports avec la sexualité : à côté du restaurant, il y avait une salle de concert en plein air, sous les mêmes grands arbres ; deux grands rectangles bien séparés par un vide, les chaises pour les filles et les chaises pour les garçons. On les a vus arriver brusquement, c’était par cars sans doute, qui les ont déversés tous en même temps comme si on avait ouvert deux vannes ; lorsque nous les apercevons, ils marchent à toute allure, canalisés en deux larges rangées, les garçons passent par une allée assez loin de nous, les filles avaient leur entrée tout près et tournaient devant nos divans, sur notre terrasse, elles couraient vers leurs chaises, en troupe de tchadors noirs (elles avaient dix-huit ou vingt ans), riant avec des petits rires étouffés comme des pensionnaires du XIXe siècle européen, comme dans un roman à l’eau de rose, une eau de rose qui baigne officiellement le monde de la jeunesse en réduisant l’Autre bêtement à son Sexe, et celui-ci à un danger, tenu à l’écart. J’en étais atterrée. « C’est plus romantique » ont eu le toupet de dire encore Barbara et K !

On est rentré à l’hôtel, et, en m’endormant, j’aurais pu réciter un hymne attribué à Zarathoustra et adressé à Ahura Mazda, pour me poser bien les questions de la journée, et des journées précédentes.

Voici ce que je te demande, Seigneur, réponds-moi bien,
Qui a été à la naissance, le père premier de la justice ?
Qui a assigné leur chemin au soleil et aux étoiles ?
Qui est celui, si ce n’est toi, par qui la lune croît et décroît ?
Voilà ce que je veux savoir, ô Sage, et d’autres choses.

Voici ce que je te demande, Seigneur, réponds-moi bien.
Qui a fixé la terre en bas, et le ciel des nuées qu’il ne tombe ?
Qui a fixé les eaux et les plantes ?
Qui a attelé au vent et aux nuages les deux coursiers ?
Qui est, ô Sage, le créateur de la Bonne Pensée ?
Voici ce que je te demande, Seigneur, réponds-moi bien.

Qui a façonné la dévotion consacrée avec l’Empire ?
Qui a fait le fils respectueux en son âme à l’égard de son père ?
Je m’efforce ainsi à reconnaître en toi, ô Sage
En tant qu’Esprit Saint, le créateur de toutes choses.
Voici ce que je te demande, Seigneur, réponds-moi bien.

Quel artiste a fait la lumière et les ténèbres ?
Quel artiste le sommeil et la veille ?
Lequel a fait le matin, le midi et le soir 
Pour indiquer à l’intelligent sa tâche ?
Voici ce que je te demande, Seigneur, réponds-moi bien

Ça bouchonnait dans mon cerveau. Je n’aurai pas la réponse des dieux, mais poser les questions compte autant que les réponses toujours transitoires. La réussite de mon voyage, sur ce plan, était assurée.

Notes

[1« sic » car j’ai fait un copier/coller ; mais cette phrase me semble incomplète ?