Retour d’Iran 3 Chiraz, Persépolis, Naqsh-e-Rostam, Firuzabad

Vendredi 18 avril 2014, Persépolis, Naqsh-e Rostam, Chiraz.

Le petit déjeuner à Chiraz a lieu dans la salle à manger assez sombre du Ier étage, où l’on accède par un escalier en large volute, et non par l’ascenseur : il y a du pain absolument délicieux et que je ne retrouverai pas les jours suivants. Le reste est bon. Le fromage blanc notamment. Le thé, à moitié. J’en bois désormais dans ma chambre, profitant de la bouilloire, en me levant de bonne heure : je sirote dans mon lit au moins trois tasses, si bien qu’au buffet, je n’ai plus besoin de faire des allées et venues sans cesse pour remplir des tasses trop petites avec des sachets très banals (ou surprenants comme le matin où j’ai attrapé par mégarde du thé à la cerise, rouge sang). Beaucoup de groupes déjeunent en même temps, les horaires des touristes sont toujours les mêmes et hélas, on va les retrouver tous à Persépolis.

Les premiers jours, on avait eu de la chance, dans nos sites rares et déserts, hors des sentiers battus. On pouvait en effet jouer à Pierre Loti chez les Sassanides. Là, on retombe dans la masse.

On roule donc vers Persépolis. Route excellente sous des arbres élancés et verts, sortes de peupliers. C’est la route que le « valet de l’impérialisme » a fait faire pour les grandes fêtes de 1971 célébrant les 2500 ans de la monarchie perse, où il avait invité les grands du monde entier, pour une débauche de son et lumière qui devait être hallucinante. Où ils ont sorti tous les bijoux de la couronne que nous avons vus, il y a quelques jours, dans ce sous sol de banque à Téhéran. Des guérites accueillent les touristes, on est suspecté de voler des « souvenirs » sur le site, et les gens qui ont de gros sacs à dos doivent les laisser au vestiaire pour ne pas y fourrer et y dissimuler des fragments de stèle.. Du moins nous le dit-on, car en fait, le contrôle est nul. Mais il y a du monde, ça se bouscule au portillon. Qu’est-ce que ce sera quand il y aura les groupes de touristes chinois, j’en frémis.

J’ai dans le souvenir les ruines magnifiques, abondantes, serrées, dorées, de Baalbek au Liban. Je suis un peu déconcertée par Persépolis, au premier abord, éparpillement des éléments, en raison de la grandeur du site. À Baalbek, nous étions seuls (on était un tout petit groupe, six personnes, c’était peu après la Guerre du Liban) et les monuments y sont en très bon état, ou en mauvais état mais vraiment très entassés de manière très esthétique, comme une immense boîte de ruines qui seraient échappées des mains des dieux ; ici, tout est un peu « piqué », éloigné, malgré la taille énorme des éléments qui subsistent dans le décor aplani et sous le monumental hangar de l’Unesco, qui protège avec raison les frises sculptées des donateurs : il est vraiment très laid et envahissant, avec son toit en polyuréthane jaunâtre. Il faut dire aussi que les archéologues du début du XXe siècle se sont servi, de façon éhontée autrefois, entre l’Angleterre, la France et l’Allemagne, tout comme à Suse même si le site, ici, est resté plus riche.

Pierre Loti aussi me gêne : il est passé là, seul avec son serviteur, dans la même lumière du matin, dans le silence de la haute plaine, il a monté les grands degrés de l’escalier à cheval, écoutant résonner le vide des siècles, errant parmi des colonnes peut-être un peu moins tombées et moins pillées.

« Ayant retraversé la plaine, nous montons en passant faire nos adieux aux grands palais du silence. Mais la lumière du matin, qui ne manque jamais d’accentuer toutes les vétustés, toutes les décrépitudes, nous montre, plus anéanties que la veille, les splendeurs de Darius et de Xerxès ; plus détruits, les majestueux escaliers ; plus lamentable, par terre, la jonchée des colonnes. Seuls, les étonnants bas-reliefs, en ce silex gris que n’éraillent point les siècles, supportent sans broncher l’éclairage du soleil levant : princes aux barbes bouclées, guerriers ou prêtres, en pleine lumière crue, luisent d’un poli aussi neuf que le jour où parut comme un ouragan la horde macédonienne.

« En foulant ce vieux sol de mystère, mon pied heurte un morceau de bois à demi enfoui, que je fais dégager pour le voir ; c’est un fragment de quelque poutre qui a dû être énorme, en cèdre indestructible du Liban, et,—il n’y a pas à en douter,—cela vient de la charpente de Darius... Je le soulève et le retourne. Un des côtés est noirci, s’émiette carbonisé : le feu mis par la torche d’Alexandre !... La trace en subsiste, de ce feu légendaire, elle est là entre mes mains, encore visible après plus de vingt-deux siècles !... Pendant un instant, les durées antérieures s’évanouissent pour moi ; il me semble que c’était hier, cet incendie ; on dirait qu’un sortilège d’évocation dormait dans ce bloc de cèdre ; beaucoup mieux que la veille, presque en une sorte de vision, je perçois la splendeur de ces palais, l’éclat des émaux, des ors et des tapis de pourpre, le faste de ces inimaginables salles, qui étaient plus hautes que la nef de la Madeleine et dont les enfilades de colonnes, comme des allées d’arbres géants, s’enfuyaient dans une pénombre de forêt. »

J’aime bien l’évocation de l’énorme poutre de cèdre à demi calcinée où il croit reconnaître une des poutres du palais brûlé par Alexandre « ivre et couronné de roses » dans une fête où Thaïs « conseillère d’extravagances » , la vraie Thaïs - pas Renée Fleming comme je l’ai vue au Châtelet interprétant Thaïs, il y quelques années - l’a poussé à mettre le feu par jeu à la splendide cité fondée par Darius Ier en 521 av. JC.

Je resterai déconcertée, aussi, car il y a pas mal de touristes, avec des guides envahissants à porte-voix comme en Chine (des Allemands, ici) qui vocifèrent et couvrent les explications de Barbara, qui sont comme toujours très intéressantes, très précises et ouvertes à la fois, cette fille est un génie de l’histoire des influences et des liens. Un peu déçue par l’architecture telle qu’on peut la voir maintenant, bien abattue, bien maigre, les colonnes sous influences ioniennes, les chapiteaux sous influence mésopotamienne, le tout très beau, et mêlé avec génie, en fait. Peu à peu, les sculptures me séduiront, la beauté du tombeau d’Artaxerxès II au-dessus du site, dans la montagne (où nous ne monterons pas) s’inscrit dans la thématique insistante des tombeaux dans ce voyage et dans ce pays. Et pourtant : en regardant sur internet les photos que je n’ai pas pu prendre, je m’aperçois que je n’ai pas bien compris, pas bien profité de ce que je voyais à Persépolis, il a fallu que je le voie par les yeux des autres photographes qui ont déposé leurs œuvres sur internet, en plusieurs sites. Il y a des « morceaux » immenses et magnifiques, et qui sont soit inaccessibles maintenant pour le touriste de base, soit pas vus par nous, parce qu’on s’est attardé énormément, avec raison d’ailleurs, mais peut-être un peu trop longtemps, sur la frise des donateurs.

A mon tour, je vois « les étonnants bas-reliefs, en ce silex gris que n’éraillent point les siècles, supportent sans broncher l’éclairage du soleil levant : princes aux barbes bouclées, guerriers ou prêtres, en pleine lumière crue, luisent d’un poli aussi neuf que le jour où parut comme un ouragan la horde macédonienne ». Et les monstres, les dromadaires, les cyprès finement taillés, les peuples de l’Orient et de l’Extrême-Orient qui défilent inlassablement, pour apporter à Darius les produits exotiques de leurs contrées, les Parthes, les Indiens etc.

On n’a pas eu notre temps pour errer à notre guise. En aurais-je profité, dans ces temps où la peur de me perdre l‘emporte sur mon désir de chercher à voir ? Finalement, ce que j’attendais en Perse grâce à Loti, c’est dans Loti que je le trouve le mieux, forcément, il reste le plus fidèle à lui et à l’imaginaire qu’il a su fait naître. De fait, Persépolis, je le connaissais par cœur avant de le voir. Et « mon » Persépolis était différent, moins découpé, pillé et dépecé par l’archéologie, moins défiguré par le désir pourtant de protéger, mieux que le vrai, moins peigné et occidentalisé, moins étiqueté, plus sauvage, plus fourni, plus proche d’Alexandre, plus proche de Darius, plus proche du cadre de ce pays énorme et attirant. Je vois sur internet les énormes statues que je n’ai pas pu prendre avec mon appareil, parce qu’il y avait toujours des gens devant, ou trop de soleil en contre jour. Cette pierre grise était un peu froide, malgré le soleil de plomb. Contrairement à Loti, j’avais du mal à l’animer. Les têtes ou les portables des autres s’en chargeaient souvent...


En y réfléchissant, Persépolis (par rapport à Baalbek par exemple) m’a une peu déçue et m’a paru globalement raide et hiératique. « Majestueuse, hiératique et superbe » comme le dit Loti, en parlant de la conception de la vie de Xerxès. Je pense aussi que le choix de Barbara, concentrée sur la frise du défilé des donateurs, y est pour quelque chose : elle est particulièrement majestueuse et hiératique, tout en contenant des manières de sculpter très belles, les cyprès et leurs feuilles, les yeux des bœufs et des moutons. Une approche de spécialiste de la sculpture, toutefois réductrice sur cet ensemble immense, où l’urbanisme et l’architecture devraient être les éléments dominants dans un prise de contact. .

On était épuisé – et moi, un peu sur ma faim - par Persépolis, où mine de rien, on avait passé trois heures, à écouter Barbara détailler, avec son habituel brio, centimètre par centimètre, les trois registres des seules frises des donateurs et quelques-uns des grands éléments dressés avec leurs figures tragiquement muettes, chapiteaux, monstres ailés, taureaux géants, rois en majesté. On a laissé Artaxerxès II et Artaxerxès III veiller sur la ville disparue du haut de leurs tombes vides. Là, comme ailleurs, il aurait fallu y rester davantage, chacun son rythme : on aurait pu entrer en communication avec les ruines, les faire vivre chacun à notre manière.

Après divers achats dans les boutiques du site (c‘est le seul site qui ait des boutiques), nous allons déjeuner dans un restaurant très agréable, assez loin des autres grands halls à touristes ; notre grande table est installée sous un auvent, le long d’un bassin, et, sous un autre auvent, qui forme un L avec notre table, un buffet offre des quantités de plats, plus variés que dans les routiers habituels, très bons, des boulettes, des brochettes, des trucs aux épinards, toutes sortes de riz, toutes sortes de ragoûts de légumes délicieux. Tout le monde se tape la cloche et se ragaillardit, pour repartir vers l’histoire du monde.

Cette fois, après une route éclatante de soleil dont les rayons figurent les ailes d’Ahura Mazda, loin du découpage d’un temps fragmenté et fuyant, on se trouve dans une petite plaine installée dans un site rocheux, falaises claires et plutôt blondes, où les herbes blanchissent aussi, mélange de graminées pâles et d’herbe plus trapue, plus courte, et plus verte, bordées de gravillons, de sentiers, voici les majestueux tombeaux, vides également, des rois Achéménides, Darius, de Xerxès, Artaxerxès Ier et Darius II ou Artaxerxès III, il faudrait revérifier mais je crois les sources hésitantes, car ces tombes ne portaient pas d’inscriptions. Ces tombeaux, haut perchés dans les falaises où ils sont creusés, se présentent dans un encadrement cruciforme qui les contient comme un « cadre » immense, avec chacun leur « petite » porte sombre, qui a été violée ; les tombes ont été pillées, longtemps avant que des voyageurs des siècles passés les remarquent et les dessinent. Sur la tombe de Darius, Ahura Mazda se présente sous sa forme vue il y a trois jours à Bisotoun. Le roi debout sur un podium porté par vingt-huit nations soumises, est protégé par le dieu doublement figuré : par ses rayons ailés et en personnage face à face. Les fonctions d’assistant divin sont clairement signifiées par l’arc que tend le roi, prêt à combattre les forces du mal, ainsi que par l’autel du feu dressé devant le souverain. Jean Chardin - un voyageur du XVIIe siècle - en a fait des dessins remarquables où les visiteurs, en bas de la falaise sont encore plus minuscules que nous ne le sommes, je crois. Mais cela est fort bien rendu, car on se sent tout petits.


En dessous de ce cadre cruciforme, un bas-relief à un ou deux ou plusieurs registres, raconte dans un style franc et robuste, des scènes mémorables, avec la thématique des scènes de soumission et de triomphe. Qui sont-ils , ces gens qui se représentent en dessous des tombeaux cruciformes et gigantesques des rois des rois, sous leurs cortèges imposants de princes et de rois soumis, qui se placent sous les Achéménides en personne : ce sont mes nouveaux amis les Sassanides - dont Shapour Ier bien sûr -, qui se sont fait tirer le portrait en pierre, dans leurs vêtements somptueux, les pantalons presque bouffants, leur couronne, leurs cheveux frisés avec régularité, et piétinant avec volonté les incarnations des forces mauvaises dans leur cartouche rectangulaire de pierre, plus jeunes que les Achéménides de près de sept cents ans à mille ans. Les bas reliefs près de Bishapour, pour certains, siont des copies de ceux-ci.


Légitimité qui glisse à la verticale, entre les Achéménides et les Sassanides ; reconnaissance de cette dynastie plus jeune à l’égard de leurs illustres prédécesseurs ; regroupement de la puissance qui émane de ce pays, en un même lieu, dans la même pierre claire, du calcaire, il me semble, au-dessus des grosses touffes d’herbes et des graviers du présent, dans la lumière solaire.

Une fois encore, j’hésite entre le souffle coupé par la majesté et la beauté simple des bas reliefs, le désir de m’asseoir et de les contempler longuement, le désir de m’imprégner. Quelques panneaux d’explication plantés dans l’herbe par l’Unesco disent aux visiteurs iraniens des choses que Barbara, inlassable, nous explique et j’en perds la moitié, ou plutôt, j’écoute en me disant, je vais retenir, et non, je ne retiens pas vraiment, j’en reste à la teinture, à la « communion », je préciserai en racontant cette journée, ici, à Paris.

Les bas-reliefs si haut perchés, avec leurs dieux et leurs rois, nous dominent, bien indifférents aux petits touristes humains qui sont en dessous d’eux, ils ne sont pas là pour les humains passagers, ils témoignent d’une autre pensée, leur hauteur les met en communication avec le ciel plus qu’avec la terre. Et vient le mélange de la fatigue d’être plantée debout sous mon parapluie bleu à pois blanc, l’envie de rester, et le devoir de repartir, butant dans les gravillons, cette espèce de cocktail qui fait l’ordinaire du voyageur de groupe. Journée richissime. Je crois qu’en prime, en regagnant le bus, il y avait un petit temple carré dédié à Zoroastre, mais franchement, je ne l’ai pas remarqué, ou plutôt, si, mais je ne lui ai accordé qu’un vague coup d’oeil, j’avais ma dose, j’y ai repensé à Yazd.

On aurait pu refaire les soixante kilomètres jusqu’à Chiraz, rentrer à l’hôtel, prendre une douche et « penser » un peu à ces tombeaux et à ces grandeurs disparues, obsédantes et présentes.

Mais non, à peine entrés dans la ville dans les multiples encombrements, les multiples ronds-points, nous attend un empilage de choses. D’abord, les guides ont inversé les projets de ce jour et ceux du lendemain, c’est-à-dire qu’on va visiter les jardins des poètes , et demain on « fera » le bazar.

Hop, en route pour ce qui était autrefois à l’extérieur de Chiraz, le mausolée d’Hafez : en même temps que nous, de nombreux touristes, les femmes mal fagotées, mal gaupées comme dit dans le Jura, au milieu de nombreuses Iraniennes en groupes noirs, de nombreux visiteurs avec enfants sur les bras (la poussette est à peu près inconnue en Iran).

Le mausolée (année Trente, architecte français, André Godard, on le retrouvera à Yazd et à Ispahan) reçoit dans cette fin d‘après-midi la visite d’un mollah du gouvernement, très chic, grande allure, turban blanc, manteau dans les bruns, une nuée d’hommes en veston l’entouraient avec déférence. Dans le petit monument élégant et un peu froid, K nous lit, en persan puis en français, un poème, que je trouve inepte (la poésie est ma deuxième case manquante, après la mystique), mélancolique et fataliste, il me semble sonner faux, convenu. Il y a beaucoup de monde. Tout cela ne m’inspire pas du tout, je suis restée aux pieds des Achéménides dans leur tombeau vide, bien plus proches de mes préoccupations sur le Temps, le bonheur d’être, ou le désir de durer.

On ira à pied dans deux autres jardins, je connais les « c’est tout près », où on traîne sur des trottoirs, dans une pollution à tomber mort, le but, c’est Saadi dans un autre jardin, pas du tout à 5 minutes, au moins 30, sans marcher vite, il est vrai, mais c’est fatigant de traîner. Déjà on s’arrête dans un renfoncement de trottoir, assez laid, avec des petites tables métalliques et des chaises en plastique, pour manger une glace spécialité de Chiraz, elle ressemble à des vermicelles entassés dans du sirop à la rose et au citron, servis dans une cupule, avec une cuiller en plastique, hyper sucrée, 4000 calories par petite cuiller. Je ne finis pas ce truc qui me nourrit comme les « dextrose tablets [1] » que les Américains nous avaient laissées à Blandans en septembre 1945, quand ils remontaient vers la bataille d’Alsace : on avait mangé ces petits carrés comme des bonbons. En fait, c’était des dopants caloriques et substitutifs qui remplaçaient les repas des soldats quand ils se battaient : après en avoir mangé toute une journée, bien qu’ils n’aient pas eu un goût terrible - c’était un peu comme de l’amidon compressé et aromatisé -, on n’avait pas pu manger pendant dix jours, tellement notre organisme s’était vu surcharger de calories et de glucides. Je me rappelle un plat de tomates farcies fait par Maman, et qui est réapparu au moins cinq jours de suite sans qu’on arrive à le liquider. Ici, c’était presque pareil ! J’ai arrosé ma glace avec une goutte d’alcool de menthe, sorti en douce de mon sac (absolument interdit dans la République islamique). Cela n’a rien arrangé, juste ajouté encore un peu plus de calories. Je ne sais pas comment Josiane, à qui j’avais passé ma bouteille, s’est débrouillée avec la ration qu’elle s’est versé, elle aurait dû être ivre morte ! On repart, écœurées.

2e jardin, très grand, planté d’arbres magnifiques, le lieu est assez désert, je ne sais plus son nom, il m’a beaucoup plu, mais voilà que tout d’un coup, Hop Hop, il fallait se dépêcher et sortir de ce repos vert pour galoper et arriver chez Saadi.

3e jardin : chez Saadi, il y avait une queue monstre de visiteurs, qui venaient saluer le poète, des rangées de chicanes, une queue pour les femmes et les enfants et une pour les hommes, avant que K ne conquière le droit de nous faire entrer tous ensemble devant les Iraniens et sans faire la queue, au final. C’était une bousculade, la nuit tombait, donc je voyais merveilleusement mal, ce jardin m’a paru assommant, il y avait des bâtiments avec de jolies décorations, je crois, mais bourrés de gens. Saadi, ses roses et sa réputation de finesse ne m’ont pas touchée. Les poètes persans m’ont échappé. Ils étaient trop mal placés dans l’emploi du temps. On entendait « l’appel de la prière » de tombée de nuit, remplacé bientôt par de la laide musique dans des hauts parleurs qui braillaient accrochés dans les palmiers, des petites jeunes filles en noir nous environnaient, nous harcelaient de « Where do you come from  ? », « Do you like Chiraz, », il fallait répondre, à questions idiotes, réponses forcément idiotes, bref, c’était barbant à souhait, il fallait sourire en disant trois conneries dans mon anglais basique. Michelle, Martine et quelques autres recherchaient ces contacts qu’elles trouvaient « sympa ». Margot, Marie et Christian photographiaient comme des malades. Moi, j’avais eu mon compte chez les Achéménides et je n’avais pas envie de ce présent.

Enfin, nous sortons du jardin et de la foule, le car est arrivé dans mille encombrements, il faut courir après et monter dedans à toute vitesse, au milieu de la circulation, pour atterrir dans un restaurant hyper bruyant – « très sympa » avait dit Barbara – situé en sous-sol avec des tonnes de marches à descendre et à remonter, faire la queue aux toilettes, imaginer ma gueule (pas de miroir, merci mon dieu !), ne rien manger d’un dîner excellent, à cause des vermicelles de sucre avalés une heure et demie plus tôt. J’étais juste à côté de l’orchestre pseudo oriental, pour touriste, qui jouait des airs si fort qu’on ne pouvait plus rien dire. Il fallait hurler pour se passer le pain, on manquait d’air, sous le plafond trop bas du sous-sol, assis sur des bancs de bois.

Tomber enfin dans nos chambres respectives, vers 10 heures ½ du soir. Le lendemain, cela ferait une semaine qu’on menait ce train d’enfer. Mimi soupirait de fatigue, les traits de chacun des voyageurs se tiraient chaque jour davantage. Je mangeais de plus en plus de vitamines C et de dafalgan.

À quoi ressemble Chiraz ? Pas à ce qu’en a vu Pierre Loti, en tout cas. Je n’ai rien retrouvé. Rien de ces hautes murailles et de ces ruelles sombres et étouffantes, rien de ces toits en terrasse où il guettait les dames, rien des petits cafés, et on n’avait pas encore vu une seule des mosquées qu’il trouve si belles. La ville n’a pas les faveurs de la République Islamique, elle passe en effet, comme l’a dit Barbara, pour peu sérieuse, on y a inventé le vin, ses poètes l’ont chanté, elle a été capitale dans la 2e moitié du XVIIIe siècle sous une dynastie qui passe pour corrompue, les Zand. Et surtout, surtout, les Pahlavi l’ont arrosée de dollars au moment des fêtes de Persépolis.

Le premier soir, je n’avais eu aucune vision d’ensemble, ni de détail, rien qu’un lieu de circulation encombré. Et le deuxième soir, je n’en savais pas plus. On voyait les bus de ville, avec les femmes en arrière et les mecs en avant. On traversait toujours des portions de quartiers qui étaient décousus par les sens uniques, les obligations des ronds-points et les encombrements. Il me semble qu’elle est bâtie en déclivité, qu’il y a une haute Chiraz et une basse Chiraz, et une « bosselée » mais je ne sais même pas où était l’hôtel, c’est gênant de ne plus pouvoir lire un plan, je ne sais pas « imaginer » un plan, c’est un de mes vrais regrets.

La ville est entourée de hautes montagnes, et semble plutôt neuve, comme en construction permanente, elle se développe comme toutes les villes, car en Iran, comme partout, le mouvement des populations agrandit les villes et vide les campagnes. J’ai entrevu plusieurs fois la forteresse majestueuse avec de grosses tours, dont Barbara nous avait dit qu’elle était « reconstruite » et que Loti avait vue si sévère, les commerces paraissaient plus proches des années Cinquante que du XXIe siècle.

Les gens, comme partout dans ce pays, forment deux espèces qui se côtoient, sans se parler, sans se toucher, femmes en noir, mecs en jean ou pantalon de polyester, et chemise généralement à manches longues et à carreaux ou T. shirts et blouson. Les visages encadrés des femmes paraissent lisses avec des yeux très noirs, des cils très noirs, comme une sorte de maquillage naturel, des sourcils très dessinés ; Barbara confirme, c’est un de leurs grands soucis et elle dit aussi qu’elles se font souvent refaire le nez, qu’elles choisissent retroussé. « Fantômes noirs des femmes » se plaignait Pierre Loti, car, de plus, en 1900, elles avaient le visage recouvert, juste les yeux visibles. Ce monde est constamment en train de marcher sur les trottoirs, par groupes non mixtes, bien sûr ; des couples, cependant, se donnent la main, la pratique est interdite sauf pour les jeunes couples légitimes ; les enfants se portent dans les bras, à moitié endormis ou non, jusqu’à au moins trois ans.

Les gens de Chiraz pique-niquent beaucoup, ils sont sous les arbres des parcs et déplient serviettes et nappes. On voit des salles de cinéma. On voit surtout des parcs avec les « ballatelles centrifuges » et autres accessoires de plastique. Beaucoup de fleurs, dans des pots ou cadrées dans des carrés de buis. De l’eau dès qu’on le peut, en jet, en ruisseaux carrelés de bleu. Des forêts de drapeaux pour un oui, pour un non et systématiquement sur les ponts. Groupes d’adolescents, un peu démodés je ne saurais même pas dire pourquoi. On se pousse du coude. On ricane sous cape.

Et pourtant il y a des portables. Ils prennent des photos. Ils doivent s’envoyer des sms ? Mais il y a, malgré ces dernières inventions, un air d’un autre temps, de Belle au Bois dormant, on n’est pas dans le même présent qu’en Europe, les foulards vieillissent les filles, elles ont l’air des femmes de ménage des films où jouait Annie Girardot en Cinquante, ici on n’est pas dans le présent ET le futur comme sur la côte Est de Chine. On est dans le temps de l’Iran : un temps particulier, isolant, invisibles barreaux et cloisons. Ce temps enserré dans les murailles des hauts plateaux, peut-être ? Dans les barreaux d’une théocratie établie ?

Je ne crois pas avoir pensé à tout cela en me couchant ce soir-là, après le dîner. Mais dans le car qui nous ramenait à l’hôtel, j’ai vaguement noté des bribes de ce genre sur mon petit carnet orné d’une illustration de désert tremblotant venant d’une vidéo de Bill Viola. Bill Viola me semble très loin, et le Tristan et Isolde, vu à Bastille 4 jours avant mon départ, il y a une dizaine de jours, semble comme un diamant d’un autre monde terriblement loin, riche et vivant.

C’est peut-être là qu’on mesure la bizarrerie de l’Iran, on se prend un peu pour Gulliver, égaré sur un continent volant assez bas sur le ciel mais peu accessible, comme l’île de Laputa dans Swift. Le paradis est-il un espace vraiment clos ? Comment en sortir ?

Samedi 19 avril 2014, Firuzabad - Chiraz

Vue comme ça, la journée n’a pas l’air chargée. UNE visite. En fait, elle l’a été comme les autres. Quand on lit plus attentivement, on voit que, déjà, il y a 220 kilomètres de car à faire aller et retour pour Firuzabad. Moi j’adore ça, ça me repose le corps, ça me laisse libres les yeux, les oreilles et les neurones, je pompe avec avidité les éléments du paysage, je les lie, je les marie, bref, penser/classer, en car, ça tourne.

Nous sommes partis dans la plaine au sud de l’oasis de Chiraz, au milieu des champs, beaucoup de céréales, des vergers, des petites maisons lego, et une circulation très dense de camions, comme d’habitude. On descend vers le sud-ouest. Le soleil tape, il est pourtant très tôt. Dans les villages, les petits magasins un peu pauvres, entassés, colorés, n’ont pas encore ôté leurs grilles de fer. Les plus matinaux ont déjà sorti leurs minuscules éventaires, et les bouteilles de gaz sont restées dehors, entassées, en plein soleil. On voit des malheureuses femmes dans leur tchador, avec leurs manches longues, l’ampleur du tissu, le noir sous le soleil, en train de travailler dans les champs.

Vers 9 heures, ça tape déjà bien. On s’arrête ; pas de pipi-room à l’horizon, c’est un arrêt archéologique, Barbara annonce qu’à environ 1 kilomètre, il y a un pont Sassanide : on va passer le long, sur un pont moderne, mais on n’aura pas le droit de s’y arrêter, donc une « petite marche » pour prendre les photos, ça va dégourdir. Moi, je trouve ça tuant de démarrer la journée comme ça, car la route descend fort jusqu’au pont et donc, remonter sera dur, mais que ne ferais-je pas pour les Sassanides ? Je pars à pas tranquilles et réguliers, sous mon parapluie à pois, j’ai les jambes coupées dès le matin, normal, ça fait huit jours qu’on mène ce train d’enfer ; il y a huit jours, j’allais attaquer le RER B pour aller à Roissy. On est doublé par un train continu d’énormes camions qui clacksonnent ce troupeau de touristes à grosse dominante féminine, marchant le long du bitume.

Bien sûr le pont sassanide, ou du moins ce qu’il en reste, vaut le coup. Solide, fort, grand, majestueux, pas pour l’éternité, mais jusqu’à la prochaine catastrophe qui signera l’échéance du renouvellement du monde. Je ne rate même pas ma photo, c’est une des meilleures, et je reprends le chemin vers le car, à pas toujours lents et comptés, si bien que j’arrive en même temps que les plus rapides qui sont restés plus longtemps au pont (ce sont les photographes invétérés, Marie, Christian et Margot).

Le trajet pour Firuzabad est très beau, on longe ou enjambe des cours d’eau qui font des flaques bleu turquoise ou bleu vert, sous des rochers couleur sable ou dorés, des escalades de pierres énormes ou des falaises ; parfois, on traverse la montagne et ses plissements sous des tunnels noirs comme des fours, en roulant sagement derrière les gros camions. Il y a même un lac de retenue, à droite, d’un vert émeraude, presque sombre. On a à voir partout, le paysage tourmenté est si beau.

Il y a une énorme forteresse en ruine, sassanide, naturellement, sur le côté gauche, gardant un défilé. Ils ont partout surveillé, gardé, transporté, retravaillé, adapté, repensé. Je crois qu’il y a plein de ruines partout.

Un peu avant 10 heures, le car stoppe. Au loin, on aperçoit une grosse silhouette, certes un peu affaissée, mais une « ruine » qui tient vachement debout : c’est Firuzabad, le château d’Ardashîr Ier, le fondateur de la dynastie sassanide, le père de Shapour Ier, et qui est dans un village où nous allons à pied, laissant le car près de la grande route, en empruntant une voie secondaire, sur un petit pont tout faible que le car ne peut pas franchir, seules les voitures du village ont des permissions.

Dans le village, des femmes en noir se tiennent près de leur maison. Cela fait assez « Iran profond », et, même si le château d’Ardashîr a été classé par l’Unesco, cela ne déborde pas de touristes ! On verra, d’ici une heure arriver une voiture particulière avec 4 personnes, et ensuite, au moment où nous repartirons, un petit groupe d’Italiens, des gens que j’ai vus au petit-déjeuner ce matin à Chiraz.

Le château est sur la gauche, à niveau du village actuel, entouré des ruines de la ville de Gur, ou Ghour, dont le plan, paraît-il, était circulaire, il faudrait voir ça d’en haut ; à présent, on voit des murs de salles à demi écroulés dans les graminées, deux ou trois coquelicots, les rues ne sont plus que des sentiers, avec quelques dénivelés et des marches, comme avant-hier à Bishapour, on s’y est un peu promenés après avoir vu le château. Mais à ce moment-là, j’étais à la fois là et pas là, ayant eu un grand choc (encore !) archéologique et culturel dans ce château !

L’édifice est magnifique, massif, avec ses contreforts de soutènement visibles sur la longue face « arrière », il tient encore très bien debout, grand, frais, avec plusieurs salles. On commence par un grand iwan, dont on a vu et verra le modèle mille fois repris dans les mosquées, ouvert sur l’une des cours, et, une fois entrés, deux grandes salles à coupole communiquent, côte à côte. Elles sont dans un certain délabrement : des oiseaux y volent, entrent et sortent par le trou du haut (l’oculus) de la plus haute des coupoles, ils poussent des cris brefs genre hirondelle, mais franchement je ne vois pas ce que c’est comme genre d’oiseaux, ils sont plus gros que des hirondelles, plus de la taille pigeon, il me semble, ils tournoient sous la voûte et ressortent vers le bleu cru et brillant. Ils « bruitent » ce monde d’autrefois, résonnant entre les murs de brique, monde si présent dans son dépouillement.

Autrefois, la ville s’appelait Gur, ce qui selon Wikipedia signifiait « tombe », si bien que le nom, de mauvais augure, a été changé ; le proverbe « Qui va à Gur ne revient pas vivant » a perdu de sa pertinence, encore que je n‘en suis pas sûre : non pas que je sois revenue morte, mais transformée, oui, la capitalisation, le choc de lumière intellectuelle, sorte de compréhension de ma vie, de l’intérêt de la vie, du miracle d’être en vie : l’ensemble Eurasie fait sens et c’est lui m’a faite - toutes notions mélangées, forcément, puisque c’est dans mon cerveau que ça s’est passé -, tout cela a commencé à cristalliser à Gur.

Les oiseaux ne savent pas que le château contient la trace matérielle des échanges et essais des Sassanides, en matière d’architecture : c’est un des premiers témoignages de coupole sur trompe d’angle, en brique crue, technique qui permet le raccord du vaste plan carré de chacune des deux salles - vaste et même énorme - avec son chapeau à double coupole. Génial coup d’architecte et d’ouvriers (230 ap. JC).

Mille neuf cents ans plus tard, à la fin du XIXe, ça tenait toujours debout, quand Marcel et Jeanne Dieulafoy [2] sont passés et l’ont dessinée. Curieux couple Dieulafoy, tous deux passionnés d’Orient et d’archéologie à la mode de leur temps, c’est-à-dire signalant et sauvant des chefs d’œuvre en voie de disparition, tout en y faisant des ravages par les méthodes de fouille brutales du temps. J’aurais dû déjà les évoquer à propos du site de Suse, qu’ils ont fouillé dans les années 1880. Elle était toujours coiffée et habillée en homme, depuis la guerre de 1870 où elle avait pris le costume de franc-tireur pour ne plus jamais le quitter.

Je reviens au problème du château sassanide qui tient toujours debout, et la suite du voyage nous offrira d’autres réflexions sur le cheminement et le perfectionnement, au cours du temps et au fil des chemins, de ce rapport apparemment improbable d’un carré et d’un cercle [3], l’accrochage à la fois timide, plein, élégant et solide de quatre murailles droites et d’une toiture arrondie et élancée. Ils ont inventé le dôme sur section carrée. Ils en ont inventé la solution, et le temps, en la travaillant, l’affinant, la démultipliant, permettra ensuite la décoration et le baroquisme jusqu’à la folie, comme à Ispahan, avec les milliers de « stalactites ». J’ai pris une photo en zoomant, ce n’est pas d’une netteté merveilleuse, mais peu importe, je l’ai vue et captée, j’y étais, comme disait l’autre. Il y en a de meilleures sur internet, plus nettes. Ici, donc, et en attendant que d’autres découvertes archéologiques qui n’auront peut-être jamais lieu, les relèguent au rang de « secondes », ces niches timides, techniques et nues (du moins à présent, car je ne sais pas comment cet édifice était décoré dans les années 230), restent les premières trompes d’angle repérées dans le temps et l’espace.

Barbara nous rappelle le mausolée de Soltanieh, où, en effet, nous en avions vu mais construites mille ans plus tard, et elle nous avait parlé, avec un peu d’avance, de ce cheminement. Nous les suivrons jusqu’à Ispahan, plus tard elles filent en Europe, ayant pris le chemin de Byzance, passant par Sainte Sophie, faisant le bonheur des Turcs, des Romains, des Italiens, etc. Mariage des techniques. Bon dieu ! Les architectes d’Ardashîr Ier peuvent être inscrits en effet au patrimoine de l’humanité !

Le petit village actuel est assez pauvre, avec ses troupeaux de moutons noirs, beiges ou blancs, encore sans grand bouleversement. C’est tant mieux pour nous. Pas de parc à ballatelle centrifuge, pas de restaurant. Juste une bicoque à toilettes près d’un tout petit parking. On a égoïstement l’impression de passer encore au bon moment, avant les porte-voix, avant les cartes postales, encore dans les herbes, dans les chardons, sous les cris des oiseaux.

Lorsqu’on quitte le village, c’est l’heure où les enfants sortent de classe, filles d’un côté encapuchonnées dans leur petit chaperon blanc par dessus leur tunique et pantalon rouge, garçons de l’autre côté, T. shirts et pantalons long : ils regardent le groupe que nous formons le long de la route en regagnant le car qui nous attend de l’autre côté du pont, comme les fantômes dans Nosferatu ; en fait, les fantômes, nous les avons laissés derrière nous, ce sont Ardashîr, vainqueur du dernier roi Parthe Artaban V, et son peuple de bâtisseurs.
Avec le car, on repasse le long de cette route superbe, avec le lac de barrage vert et la forteresse perchée à l’entrée d’une des gorges, autour, il doit y avoir mille merveilles à visiter et des bas reliefs sassanides dans le coin mais on a notre dose, il faut digérer Gur : on va aller déjeuner et se refaire des forces dans un endroit charmant, un routier, construit en terrasses, au-dessus d’un petit cours d’eau qui alimente un bassin et des rigoles. Dans le fond du paysage, on distingue un vieux caravansérail tout délabré, envahi lui aussi par les arbres ; sur l’une des deux terrasses, il y a du vent, il fait frais, des grands arbres ombragent la grande table de 25 couverts : voici les yaourts, riz et viande habituels. Les brochettes de poulet que je choisis de préférence à des boulettes de viande de moutons, sont particulièrement bonnes, on dirait que les poulets ont couru dans le village il y a encore peu de temps, ils ont du goût.

On repasse un peu plus tard sur le pont près des restes magnifiques du pont sassanide du matin, les Sassanides ont maintenant tellement grandi dans mon esprit, ils occupent une place énorme, massive, riche d’inventions et d’histoires de l’humanité déjà si sensibles, si imposantes. Je me rappelle le premier pont sassanide vu il y a quelques jours en descendant à Suse, et les reliefs vus sans bien les insérer à Taq e Bostan, qu’il faudrait que je réétudie, replace, avec leur chasse au sanglier, leurs victoires, leurs investitures, tous les thèmes qui ont fait leur vie. Constructeurs, destructeurs, la vie même, courant sur ces hauts plateaux.

Sur la route du retour, j’ai remarqué, plus que le matin, que les villages avaient de petites mosquées brillantes, dont certaines avaient carrément un dôme en tulipe métallique qui brillait comme un feu sous le soleil.

Retour à Chiraz. Je suis bien plus riche qu’en en partant. Oui, on ne revient pas de Gur comme on y est entré. Le groupe est très réceptif, nous pensons la même chose, à peu près, j’imagine. Nous repassons avec un peu de difficulté dans le présent « années 50 » de l’Iran actuel.

Sur le plan intellectuel, Gur, ça ressemble un peu au choc que j’ai eu à Datong, lorsque, en revenant de la grotte des Bouddhas, j’avais tout d’un coup « saisi » la circulation du bouddhisme, montant de l’Inde, tournant par l’Afghanistan, et revenant accueilli et diffusé par les Wei du Nord en Chine. Je me rappelle qu’à Datong, j’ai eu un coup de foudre pour les Wei du Nord autant qu’ici pour les Sassanides. Comprendre d’un seul coup UNE chose et tous ses tenants et aboutissants. C’est très excitant.

Nous allons au Jardin d’Eram, un très beau jardin botanique, le plus beau de Chiraz, je crois, avec de multiples arbres, de beaux cyprès, de baux palmiers et bien des arbres inconnus, sous lesquels des groupes d’Iraniens ou Iraniennes, jeunes ou non, hommes et femmes toujours non mélangés, ça me fera bizarre tout le séjour, bavardaient et étaient prêts à s’élancer pour causer avec les touristes. Il y avait de petits paysages reconstitués, en jardins chinois avec des bassins, des jardins japonais, un grand pavillon sur une terrasse, des serres, des fleurs, des allées sablées. C’était grand et agréable. On a un peu traîné dedans, avant d’aller atterrir au bazar. Une bonne demi-heure, fabuleux délai accordé pour cet espace verdoyant. Ça reposait du choc de la découverte du rôle capital des Sassanides.

Le car nous a déposés ensuite dans le quartier du bazar. Quartier populaire, maisons assez basses, rues encombrées, sortie des bureaux, magasins débordant sur le trottoir. Ce sont les habituels magasins fourre-tout, petite bimbeloterie, petits ronds en plastique tressés pour mettre dans les foulards et vous faire une tête pointue, moins désespérante que le foulard sur cheveux plats, Barbara en avait un, mais aucune de nous n’en avait acheté, on n’allait tout de même pas s’équiper, fût-ce pour 10 centimes d’euros, de manière durable, pour cette corvée imposée et haïssable du foulard. Ils nous voulaient moches, soit, nous resterions moches. Des boutiques avec de poissons vivants dans de grandes bassines. La proximité du bazar créait une petite exploitation du tourisme. Quelques tourniquets de cartes postales et babioles pour souvenirs. D’ailleurs il y avait des groupes de touristes mal fringués, italiens ou allemands.

Nous sommes allés à pied jusque devant une très belle madrassa, avec une façade XVIIIe siècle, couverte des faïences d’une délicatesse merveilleuse, des panneaux de fleurs, des végétaux de toutes sortes, un décor « Louis XV oriental », en somme, à mi-chemin entre les décors supposés chinois et les décors supposés orientaux, que l’Europe s’inventait en copiant et en transposant les thèmes, dans notre propre XVIIIe. Cela rappelait carrément ce qu’avait vu Pierre Loti. Il avait dû être enchanté devant ces coloris et ces traits entrelacés figuratifs ou non, si discrets et gracieux. J’aurais voulu les décrocher et les regarder, ils étaient hauts, je ne les voyais pas bien.

Dans la cour de la madrassa, après être passés sous une coupole tapissée de mosaïques délicates et brillantes, aux mille couleurs, on a retrouvé les décors, en plus modestes, autour des arcades des étages de chambres. La cour était plantée de beaux arbres, surplombant des carrés de roses, ces roses simples à la fois jaune et rose que je n’avais jamais vues avant l’Iran, un mollah en manteau brun allait et venait, cherchant peut-être à converser, il s’est éclipsé dans les bâtiments, puis est revenu s’asseoir sur un des bancs verts. Un couple iranien allait et venait aussi, elle dans son tchador noir, naturellement. Certains ont fini par parler au mollah barbu à turban noir (et donc descendant du prophète). Odile et moi étions assises en face, sur un banc. Le soleil descendait derrière les murs, l’ombre s’étendait, les photographes se dépensaient sans compter. On était très bien dans ce calme et je profitais de cet instant de détente avant d’entamer la balade dans le bazar.

Je me demande si je n’ai pas zappé une mosquée dans ce récit ? Est-il possible qu’on n’ait vu qu’un seul édifice religieux à Chiraz ? Mais je ne la retrouve pas, ni en photo, ni dans le programme.

Les bâtiments du bazar sont en réalité très beaux, mais je les ai mal vus, ça tombait sur ma période de creux, celle où je me traîne sans voir, sans entendre, avec juste une capacité d’emmagasiner des images floues, fugitives et décousues, des impressions, des sons, des odeurs sans ordre, et après 6 heures du soir, je n’existe plus beaucoup. Au-dessus de moi, je ne voyais pas les hautes voûtes de briques croisées en ogives, sous-tendues et soulignées de bandes de métal, je ne les ai vues qu’à Paris sur internet, et alors, là, oui, elles me sont revenues en vrai et dans l’espace, l’automatisme les y avait imprimées. Sur les côtés, les marchands étendaient des flots de couleur brillante, des tissus puis des robes d’un exotisme extraordinaire, d’une exubérance qu’on ne voit jamais, qui sont peut-être sous les tchadors, mais plutôt portées à l’intérieur des maisons, pour des fêtes, et typiques de certaines provinces. Elles me rappelaient, rouges, jaunes dorées, bleu turquoise, bleu roy, vert émeraude, les velours frappés, taffetas, tissus ouvragés en relief, les robes ravissantes que les Turkmènes portaient dans les champs de coton quand j’y étais passée en 1995. Des tonnes de tissus. Il y avait dans le bazar quelque chose de l’Asie centrale (une parenté gommée par les tenues noires imposées).

On traînait en ordre dans les différents quartiers, cuirs, épices, or, bijoux.

Je passais dans tout cela comme un spectre et je me sentais une très vieille personne sans désir (retour de Gur ?). Ou plutôt, avec un unique désir, sortir de ce temple de la couleur et du commerce. Ne plus faire ni voir. Penser, rêver. Les autres, dans le groupe, étaient encore très animés, marchandaient un peu plus loin dans le coin des écharpes ou dans le coin des épices. K surveillait tout le monde, rabattait les acheteurs éventuels vers des marchands avec qui il était en cheville, c’était assez visible et assez agaçant, je me disais que je n’achèterais rien du tout. Je ne voulais ni enrichir le commerce d’une théocratie, ni enrichir K, qui allait sans vergogne empocher les ristournes derrière les acheteurs. Généralement, les guides locaux sont plus discrets.

On a traîné longtemps. Puis, on est sortis du bazar, sur une petite place, le jour était presque entièrement tombé, les murs de la petite place, sévères, en briques beiges, me plaisaient assez. Encore un tour dans les bazars, une autre allée, d’autres allées. Ressortis sur une nouvelle petite place close de murs d’un caravansérail (le Serai Mushir, qui date des Zand, 2e moitié XVIIIe), charmante, malgré un haut-parleur qui braillait sans doute l’appel à la prière de la tombée de la nuit, le tout agréablement animé, avec des petites boutiques et, au milieu, un grand bassin rectangulaire, sur les bords duquel Odile et moi, nous nous sommes assises.

Voilà, j’étais dans un caravansérail à Chiraz, il me manquait un narguilé et des coussins pour me sentir dans une image d’Orient lointain. L’heure avançait lentement. Il ne fallait pas arriver au restaurant avant 8 heures, ce qui, selon Barbara, était une heure du dernier plouc… Mais peu nous importait, le groupe en avait un peu marre, et, au bout de semblables journées, je me fichais pas mal d’avoir l’air plouc dans un restaurant où je ne remettrais jamais les pieds de toute ma vie.

La nuit était noire enfin. Il était passé huit heures, on est retourné au bazar, à l’entrée duquel il y avait le restaurant, encore en sous-sol, avec notre grande table en U, où étaient disposées des assiettes garnies d’une mini-soupière de métal, avec un petit pilon plombé, assez lourd. On allait manger une espèce de pot au feu montagnard, des légumes cuits (pois, haricots verts, fèves) avec beaucoup de tomates et de pommes de terre dans un bouillon brûlant, où des morceaux de bœuf traînaient, et qu’il fallait piler avec la dernière des énergies pour les réduire en bouille et les avaler. On ajoutait je ne sais plus quoi dedans comme aromates. C’était bon, sans plus, et ça donnait horriblement chaud à piler. Je crois que cela a constitué le repas le plus rustique qu’on ait eu. Ce soir-là, Barbara et K nous ont vendu les petits pots de safran que j’ai rapportés. Guillaume en a acheté un, Colette, sa femme, rechignait et disait qu’elle ne se voyait pas faisant de la cuisine au safran. J’aurais dû le lui racheter !

Barbara traînait dans le restaurant. Déjà, dans celui de la veille, elle avait rencontré des gens connus d’elle et dont on avait pensé qu’elle ne se séparerait jamais, elle semblait oublier qu’elle était une des plus jeunes de nous, à part Colette et Catherine, et que le groupe entier tombait de fatigue. En fait elle n’a jamais envie de rentrer, elle est « de la nuit » et moi, j’ai envie d’être seule, j’ai besoin de ça pour vivre.

En reprenant le car pour rentrer enfin à l’hôtel, on a longé une fois encore la fameuse citadelle de Chiraz et ses hautes murailles de brique couleur de terre claire et décorées de motifs géométriques. C’est maintenant le musée de Chiraz, j’ai lu quelque part que c’était une prison du temps des Pahlavi. On a longé des arcades où circulaient maints promeneurs locaux. Emprunté aussi un cours interminable où, l’avant-veille - il me semblait qu’il s’était passé mille années-, en arrivant d’Ahvaz, on était restés embouteillés et prisonniers d’une foule de voitures hérissées de jeunes gens qui célébraient, tous drapeaux dehors, la victoire du club de foot de Chiraz sur je ne sais quel adversaire. Ce samedi soir, ça roulait bien. Enfin, j’ai pu me coucher, j’étais horriblement fatiguée. J’ai téléphoné en France, ça m’a pris pas mal de temps. Les communications étaient mauvaises, pas de réseaux, réseaux dans vingt minutes etc. Je me croyais revenue au temps du « 22 à Asnières » de Fernand Raynaud, les gens qui étaient de l’autre côté de la cloison, devaient m’entendre, tellement je devais vociférer, ou alors on était brusquement coupé, enfin, bref, le décalage dans le temps jouait au complet.

Une journée de grand déplacement m’attend demain. On quitte Chiraz. On fonce vers l’Est !

Notes

[1J’ai retrouvé la composition de ces carrés américains d’autrefois sur internet : CVS Glucose Bits, Dex4, Discount Drug Mart Glucose, Walgreens Glucose, Albertson’s Glucose Tablets, Medicine Shoppe Glucose Tablets, Leader Glucose, CVS Glucose, Publix Glucose, Dex 4, CVS/Pharmacy Glucose, Medicine Shoppe Glucose, Good Neighbor Pharmacy Glucose, Glutose, CVS Glucose Liquid Shot

[2Marcel Dieulafoy (1844-1920) polytechnicien et passionné d’archéologie orientale, et sa femme Jane Magre-Dieulafouy (1851-1916) ont fait plusieurs voyages et séjours en Perse. Mais également en Egypte, au Maroc et à Athènes. Ils ont enrichi les collections du Louvre de manière considérable, notamment pour les salles de Suse.

[3Les Romains bâtissaient des coupoles sur des édifices à plans ronds, ainsi le Panthéon.