Retour d’Iran 2 De Kermanshah à Chiraz

Mercredi 16 avril 2014, Kermanshah - Suse - Tchoga Zambil - Nuit à Ahvaz.

Je pars pour Suse, et je descends dans la plaine de Mésopotamie, toutes choses que je croyais ne jamais pouvoir réaliser. J’y vais, ce n’est pas un rêve, ce n’est plus un projet, ce n’est pas un souvenir, c’est le présent, je roule vers Suse dans mon car mauve. C’est le passage de notre circuit à Suse qui a emporté cet hiver ma décision, ce mot est, comme Ninive ou Babylone, des noms fabuleux, qui peut-être n’existent pas, sonorités légendaires. On a le devoir d’y aller voir.

La descente prendra une grande partie de la matinée, à travers le Zagros, escalier géant de hautes plaines entrecoupées par des cols, des routes faites en suivant des cours d’eau improbables, secs ou non, mais qui ont tout modelé et façonné, ouvert les passages, sculpté les roches aux tons bruns, dorés, gris, au gré des kilomètres parcourus, géologie fantastique, roches fort dures, ou rongeables, ou très plissées, comme d’immenses morceaux de pâtes à gâteau que des géants se seraient amusé à faire et à froisser, auxquels succède une série de couches très bien rangées ; ici et là, une cascade, permettant aux herbes de prospérer, de très petits chênes de montagne, ressemblant de loin à des touffes d’herbes sur les montagnes et les pentes ; les cours d’eau, quand on les longe, quand on les croise et les traverse sur de ponts, avec leurs rives échancrées, rocheuses ou sableuses, sont, soit boueux et gonflés, soit paresseux et sans pente, et forment des traînées bleu pâle, un peu éteint ou brillant, laiteux ou clairs, ou alors, il n’y a momentanément plus une goutte d’eau, juste des cailloux qui attendent le prochain orage pour avancer en désordre dans la plaine.

Vers 10 heures et demie, on s’arrête, repos, K fait du thé, (attentionné et charmant à ce moment-là) et nous passe des petits gâteaux aux amandes, très sucrés, on est descendu sur un petit espace d’herbe verte et douce, des buissons croissent sur le bord du cours d’eau en contre bas. Buissons très fleuris, sorte de plante entre le chèvrefeuille et le rhododendrons jaune, vert et violet, c’est là qu’Avicenne me rattrape par la manche : Gilbert me dit qu’il a vu la veille au musée d’Avicenne, des dessins botaniques magnifiques où se trouvaient ces fleurs. Nous restons là une petite demi-heure de flânerie exotique, à nous dégourdir les jambes, impossible de faire pipi, comme le réclame Marie, qui essaie de descendre dans cette intention vers le lit caillouteux du fleuve mais c’est impossible, très haut, trop raide et trop plein de buissons. Marie, ce matin, en prévision de la plaine du Golfe, a commencé à sortir ses vêtements blancs, elle flottera désormais comme dans l’opéra de la Dame blanche, pendant tout le voyage, commode point de repère : elle et son mari sont très grands et lui a une casquette rouge, elle a sa canne siège, sur laquelle elle s’assied très souvent. Marie aime l’opéra, la musique, va à Pleyel, à Bastille, elle aime la peinture, elle est cultivée, drôle, critique.

Nous quittons cette petite prairie en forme de croissant, nous passons, en continuant à descendre, sur un pont moderne, mais, à côté, démoli en partie, la vallée très resserrée est enjambée par un magnifique reste de pont bâti du temps des Sassanides, arches hautes, larges et solides comme les personnages divins ou royaux de leurs bas-reliefs. C’est que nous sommes sur la Route royale qui monte de Babylone, par Suse, vers l’Asie centrale, celle des caravanes, des échanges, des invasions, au moins entretenue depuis Darius et empruntée depuis… toujours. Elle est toujours très animée, il y a de nombreux camions, la plupart immensément longs, assez vieux, beaucoup sont chargés de sacs (de céréales ??) emballés sous un immense filet, et des quantités de camions-citernes où on lit, encadrées dans un ovale, en lettres latines, « Petrole », pleins de l’or noir, richesse principale du pays.

On a continué à descendre par la Route royale, le jour est devenu terriblement lumineux, et tout d’un coup, paf, on est en bas, la plaine platissime s’étend devant et autour de nous, des arbres le long des routes rappellent un peu les cyprès en Provence, en ligne, pour couper peut-être le vent.

Les palmiers surgissent, comme dans les images, élancés, seuls ou ne bouquet, dans les enclos des jardins invisibles. L’Orient vu par Tintin. Nous sommes dans le Golfe Persique. C’est à peine croyable, d’être là où tant de gens ont déboulé, vécu, inventé les villes, la culture, la monnaie, l’écriture, les lois, où on a lutté autour des étendues de naphte jusqu’aux deux guerres du Golfe, la guerre Iran/Irak, une espèce de centre du monde, où le car nous déverse près d’un restaurant, qui est campé dans un grand rectangle de lego sans grâce mais avec une sorte de fraîcheur, qui charme quand on a parcouru les quinze mètres entre le car et la porte : il fait 38°, un soleil de plomb, sous un ciel un peu blanc.

Le déjeuner, yaourt, riz, ragoût, est le bienvenu, on a faim, il est près de 14 heures et tout de suite après, au gros soleil de 15 heures, nous nous dirigeons sur la route goudronnée vers Suse, invisible, car il ne reste à peu près rien. J’ouvre mon parapluie et le groupe se serre sous l’arbre unique, très feuillu, très beau, à l’entrée du site et dont je ne sais pas le nom : je demande à un type qui est assis dessous, mais il me répond qu’il n’est pas d’ici.

Barbara raconte l’histoire de Suse, une des villes les plus anciennes du monde, dont nous verrons seulement la partie fondée par Cyrus, à la moitié du VIe s. av. JC. Il reste des colonnes arasées, ou allongées par terre, le souvenir de Roxane, qu’Alexandre épousa dans des fêtes mémorables, ici sur l’Apadana, qui est sur la gauche et plus loin, sur la droite, l’Acropole, où nous n’irons pas : le site est immense, en réalité, nous n’en verrons qu’une petite partie, assez décevante sur le plan visuel, de fait, il reste surtout l’idée de Suse, il faut tout reconstituer dans sa tête, ses passions, ses rites, son quotidien, ses magasins dont il ne reste pas grand-chose, ses comptes et ses tablettes, ailleurs déchiffrées, et ses époques prestigieuses empilées mais pillées, détruites, arasées. Il faudra aller au Louvre en rentrant voir les bas-reliefs et les frises des archers de terre cuite ou de pierre, qui témoignent des 5000 ans d’histoire de ce site plat et presque irréel sous le soleil de plomb.

Mais tout de même, il y a quelques fûts de colonne, un lion accroupi, oui, on est bien à Suse, pas seulement dans l’idée de Suse. A vrai dire, cela m’est bien égal, j’ai dans la tête de quoi meubler cent Apadana, cent Acropoles, élamite, achéménide, séleucide, parthe etc. ils y sont tous passés, y ont dormi, mangé, et subi les vibrations de la chaleur qui active chaque bout de brique ré-empilé. Je respire l’absence/présence de Suse. Des murs de brique reconstitués et bas soulignent et dessinent le plan de la ville. Des barrières branlantes de l’Unesco interdisent d’aller grappiller des herbes dans les fossés, je cueille quand même un brin d’avoine sauvage, je ramasse deux humbles petits cailloux.

Ironie de l’histoire et de la science, voyant, massif, pesant, un peu ridicule, se dresse, de l’autre côté de la route, un très gros château genre moyen âge, ou à tout le moins, un château fort dans le goût mi-français, mi-oriental, avec ses tours carrées et crénelées, entouré d’arbres et de palmiers immenses : c‘est le château que Jacques de Morgan (1857-1906), délégué général du ministère français de l’Instruction publique en Perse, a fait construire pour les archéologues qu’il a attirés sur le site ; il a fouillé à la manière brutale de l’époque, prenant les beaux morceaux, code d’Hammourabi, frise des archers, lions, etc. pour le Louvre Un peu plus loin, derrière le château, dans l’actuelle ville de Shush, un drôle de monument élancé et conique, entre le suppositoire géant et l’ogive nucléaire, est censé être le tombeau du prophète Daniel, apparemment sorti indemne de sa fosse aux lions pour venir mourir là, plus tard. Tous ces fantômes sortis de l’histoire et de l’histoire sainte, comme on disait de mon temps, se trouvent là, sous le ciel bleu, pour accueillir notre troupe dépareillée.

Margot, redoutant la chaleur, reste à l’ombre sous l’arbre unique sans se promener sur le site. On a failli l’oublier, car nous étions revenus par un autre chemin vers le car, ce qui prouve qu’on risquait quelque chose en ne suivant pas vaille que vaille, comme je l’avais pressenti la veille à Soltanieh ! Heureusement que Martine, son amie, a prévenu une fois retournés au car.

On a roulé dans un paysage toujours digne de la propagande de Bush ou de Tintin, palmiers, sable, murs des villages, éclat du soleil, jusqu’à un site, Tchoga Zambil, grand ensemble élamite, où se dressait entre autres, un bâtiment très magnifique, sorte de forteresse/palais/temple très large, très trapu, très bien retapé, chantier de l’Unesco en cours. C’est le premier ensemble iranien qui ait été inscrit au patrimoine mondial : c’est une Ziggourat, monument superbe en briques à quatre côtés qui s’élevaient en étages diminués, avec quatre entrées. On a longuement tourné autour, avec les explications techniques de Barbara. La ville ancienne que nous ne visiterons pas dans le détail, est immense et en pleine restauration : on se trouve ici en présence de la plus vaste ziggourat du monde, la seule aussi bien conservée, et d’une facture assez spéciale ; au lieu de terrasses superposées en ordre décroissant (comme on se représente la fameuse tour de Babel), on trouve ici quatre étages emboîtés verticalement, méthode qui n’a pas été encore repérée ailleurs. Actuellement, on ne peut pas encore pénétrer à l’intérieur, la technique utilisée, décrite, reste donc un peu abstraite : la circulation de l’air et de la lumière est assurée par ce système complexe qui relie les quatre étages, les fait s’interpénétrer, communiquer et se soutenir l’un l’autre. Un site donne une série de photos prises au fil du temps, depuis le « tas » très démoli des années d’avant ou d’après guerre, envahi part les herbes, briques fondues par le temps et le vent, jusqu’au relèvement progressif des murs, de la structure et des circulations. Pour comprendre, il faudrait rester une journée entière à visiter cette ziggourat, pouvoir y entrer, mais de l’extérieur, déjà, se dégagent une puissance et une science de l’espace, extraordinaires. J’ai donc vu quelques photos de l’intérieur sur internet, escaliers raides, tout droits, entre les demi étages, voûtes en arc, gros anneaux de pierre qui servaient peut-être de porte torche (?).

On l’a vue au cours de l’après-midi changer d’aspect, et pendant la grande heure et demie que nous restons à tourner autour, déjà, la brique dorée change sous le soleil lui-même en train de tourner, la journée s’avance, la lumière, de dure, devient plus douce, caressante et frisante, souligne ou estompe les décrochés, le noir des ouvertures ; tout cela est bien trop grand pour être photographié avec mon petit appareil merdique, Marie, elle, avec son splendide appareil, aura peut-être eu des résultats. Christian aussi. Un gardien nous permet de nous approcher des portes, sans entrer, on devine la fraîcheur.

Ce monument est saisissant, car je ne l’attendais pas, une surprise de taille immense et d’une ancienneté considérable, par rapport à Suse, si usée, dommage qu’il vienne en fin d’une journée qui a commencé à 5 heures du matin, et qui n’est pas finie, car il va falloir encore gagner Ahvaz, la ville du pétrole où nous passerons la nuit.

Nous n’irons donc pas voir le quartier royal, avec ses restes de palais, qui est édifié au sud-est de la cité, sans doute dominée par les mages ; des tombes royales ont été construites sous l’un des palais dont la vocation était peut-être uniquement funéraire, il semble que les corps ont été incinérés. Une Asie mystérieuse et inusable. On était bien crevés, mais enfin, tout de même et encore, c’est comme aux Pyramides, on peut dire, « j’y étais ! », même si par moments, on aurait souhaité être dans un frais hall d’hôtel, avec une citronnade, au lieu de piétiner sur le sable tassé et rougeâtre.

C’est toujours le même problème, ou bien on voit les choses à cette vitesse fatigante et frustrante, ou bien on ne voit rien du tout car, toute seule, je n’irais pas. Et je n’aurais jamais su ni vu l’existence formidable de Tchoga Zambil, cette immense cité religieuse, cité des morts aussi, qui existe depuis plus de 5000 ans et dont la grande tour ne se souviendrait pas de m’avoir vue, moucheron déguisé en touriste occidentale, un soir d’avril 2014.

Ensuite, il a fallu rouler vers Ahvaz, une cinquantaine de kilomètres dans le désert où se dressaient des usines, la nuit tombait et nous sommes arrivés dans un hôtel neuf. Les ascenseurs étaient très modernes, s’élevant à toute allure, transparents, au-dessus du hall plein d’acier. On a dîné au 7e étage, avec un système de buffet, où après une pareille journée et nos 510 kilomètres dans le cul, et mes propres émotions de touriste, on avait du mal à se traîner. La ville est paraît-il, une des plus polluées du monde. Mon nez commençait à trinquer, comme à Delhi, poussière, mauvaise essence, air sec, c‘est le cocktail.

Ma chambre est plutôt jolie, décorée un peu « vieux style » avec plein de petits coussins de couleur sur le lit, la salle de bains noire très chic.

Demain, ce sera le même topo, on roulera plus de cinq cents kilomètres, car il faut remonter, non pas par la Route royale, mais par une voie qui mène plus au sud, et qui sera, en partie, celle empruntée par la caravane de Pierre Loti, du Golfe jusque sur les hauts plateaux ; lui, il a mis plusieurs jours, voire deux ou trois semaines, sur des pistes taillées dans les rochers, devenues une route bien entretenue, nous, on doit coucher demain soir à Chiraz, et donc, départ prévu à 6 heures et demie, avec des visites à faire en chemin.

Jeudi 17 avril 2014, Ahvaz – Bishapour - Chiraz

Il est 6 heures et quart du matin, quand je vais avec Gilbert prendre le large fleuve Karoun en photo, non loin de l’hôtel, les lumières de la nuit ne sont pas éteintes dans cette petite aube grise puis rose. On roule longtemps dans la moche plaine d’Ahvaz, le paysage est toujours dessiné pour illustrer le pays de l’or noir, un peu genre Far West aussi, avec des réservoirs d’eau rouillés et hauts sur pattes, sous le soleil levant, entourés de quelques palmiers, des usines encore, les torchères des champs pétrolifères et, mise à part l’intense circulation des camions citernes de « Petrole » et de gros vieux camions de tous ordres, on ne sent pas vraiment qu’on est en train de rouler sur les poches huileuses et noires qui font la richesse du pays. Quelle circulation. Le moindre arrêt (toujours les contrôles de police pour le car) nous fait perdre des places précieuses dans la longue caravane motorisée qui a remplacé les chevaux et les mules de Pierre Loti. Au loin, comme il le remarquait déjà, la barrière rocheuse semble reculer au fur et à mesure. Mais plus on se rapproche, plus elle semble parfaitement unie, pas une faille, pas une route ne semble la gravir, les camions en file s’enfoncent on ne sait pas où et nous les suivons. Peut-être qu’au fin fond, il y a une trappe qui engouffre tout ??

C’est le coin de la guerre Iran/Irak, où Saddam Hussein a décidé de frapper en 1980, pour mettre la main sur le pétrole. Les monuments aux morts sont nombreux, et les accès pour voiturettes de paralysés sont partout présents pour desservir les édifices communaux et publics. Beaucoup de grands panneaux publicitaires où des jeunes, armés de kalachnikovs, regardent vers l’horizon avec un air farouche, je pense que ce sont des panneaux de recrutement pour s’enrôler. Engagez-vous, rengagez-vous.

Je suce mes bonbons à la menthe et mes vitamines C, je suis toujours tout œil et tout neurone, et dans le car, certains somnolent. Il est vrai que la route est plate à mourir. Barbara ne nous fait pour l’instant aucune conférence. Elle aussi doit récupérer, seul le chauffeur est toujours aux aguets et le seul éveillé de ce car. K doit téléphoner comme d’habitude ou grignote des gâteaux. Il a changé de couvre-chef : hier, il avait une sorte de chapeau baloutche extraordinairement beau, à côtes, comme un melon, mais avec des bords relevés en corne, aujourd’hui, il porte une sorte de bonnet afghan. Il en a une collection très jolie. On n’a pas eu d’arrêt aussi charmant qu’hier, au bord du vieux pont sassanide, ici, c’est juste un arrêt « technique » (= pipi) dans l’office de tourisme d’une petite ville, les nanas se succèdent aux chiottes à la turque, assez propres et nombreuses, ça ne débite pas trop mal. Les voitures et les camions tournent sans relâche sur le rond-point, les petits magasins ont disposé depuis longtemps déjà leurs marchandises, fruits, bazar confus de chapeaux et casquettes, objets de cuisine, balayettes à vaisselle et accessoires d’informatique.

Tout d’un coup, on change d’orientation : au lieu de foncer droit à l’est vers la montagne, on tourne à droite et on la longe dans la direction du sud, on s’élève d’abord dans des gorges assez étroites, puis dans des paysages montagneux, rocheux et clairs. C’est la partie du voyage pendant laquelle K nous fait une présentation des régimes sociaux en Iran, le chômage, les indemnités, tout ne va pas vraiment très bien, mais « on est sur la bonne voie », oui, le nucléaire est nécessaire pour l’énergie, et il ne faut pas entièrement dépendre du pétrole, le chômage est à environ 15%, ce que je trouve assez considérable ; il conte les réalisations sociales d’Ahmadinedjab, qui était un dictateur avec le terrible souci égalitaire, au prix de la suppression des libertés, mais il est indéniable que les écoles au fond des campagnes, les hôpitaux neufs, les parcs avec ballatelles centrifuges, tout cela lui est dû ; il fallait bien payer un peu le prix d’un soutien populiste, on muselait les « gros » et les « intellos ». La description de K est celle d’un pays paisible, assez bien organisé sur le plan social, comment savoir ce qui est vrai, cela me fait tout de même penser aux débuts de mes voyages en Chine, quand les guides locaux affirmaient « nous prenons les bons côtés du capitalisme ». Lui et Barbara, dans leur optimisme mesuré et bon enfant, qui désamorcent les critiques en admettant que tout n’est pas parfait (!), me font vraiment penser aux Chinois des années 90 : leurs discours sont identiques, délibérément aveugles sur ce qui ne va pas et tournés vers ce qui « ira ». Barbara rajoute un grain de sel aux discours de K, en disant que tout évolue, que la société avance, que les jeunes ont des sorties et des petits coins branchés dans les montagnes autour de Téhéran, Chiraz et Ispahan, que le gros de la société est plutôt bien traité, que les écoles marchent bien.

Dans le car, quelques-uns posent des questions auxquelles K et Barbara répondent de manière douce comme à des enfants un peu bornés, tout en lâchant un peu de lest, mais jamais franchement critiques, « oui, tout ne va pas très bien mais tout ira mieux encore », la méthode Coué. L’apartheid des femmes dans les bus, la tenue noire et fermée ? Mais d’une certaine façon, c’est pour les protéger ! La séparation des sexes, après tout, « c’est romantique ». K sourit bien un peu en parlant des mollahs, que Barbara définit comme étudiants en religion, quel que soit leur âge, jeunes étudiants, ou savants confirmés, attachés, « professeurs » et conseillers dans les madrassas ; K reconnaît qu’ils sont bien payés à ne pas faire énormément de choses, mais finalement dit-il, ils sont comme les psychanalystes dans nos sociétés, ils écoutent les problèmes des gens et tente de les résoudre. J’écume dans mon coin sans mot dire. Inutile de discuter. S’ils sont guides, c’est parce qu’ils ont ce discours « correct » sinon, ils n’auraient pas ce boulot dans ce pays… Mais quand on apprend qu’il y a quatre types de polices, on peut penser que cela fait bien beaucoup, les unes dépendent de l’État, les autres de l’armée sans compter des parallèles, formées de soldats démobilisés, et les deux autres relèvent des pouvoirs religieux, qui, en dernier ressort, ont toujours le dernier mot. L’épisode où Gilbert, plus tard, à Qôm, se fera voler son portefeuille, nous apprendra qu’il y a des caméras cachées jusqu’au fond des mosquées les plus saintes.

Dans les voyages de groupe, les questions et les discussions sont inutiles : on ne va pas attendre des vérités de la part des gens qui ne veulent ou ne peuvent pas critiquer, ils disent que tout cela bouge parce que cela est un compromis acceptable de la part des touristes incapables de vérifier chiffres et données. K fait partie de la grosse agence de voyages qui domine en Iran, je crois même qu’il y est une huile, et à ce titre, il n’est sûrement pas un ennemi du régime, ni même un peu « clairvoyant ». Il est forcément aux ordres. Quant à Barbara, elle semble terriblement attachée à ce pays. Et on ne parle pas, évidemment, de la politique extérieure, des soutiens à la Syrie et au Hezbollah, des combines avec les Russes pour maintenir Bachar el Assad au pouvoir. Pour le nucléaire, que tout le monde leur reproche, personnellement, je ne vois pas pourquoi ils ne l’auraient pas, étant donné que tous les pays puissants d’Asie l’ont, et surtout leur pire ennemi, Israël ; il y a une certaine hypocrisie à leur en interdire la recherche et la possession.

Pendant que K parlait, nous avons avancé, nous avons monté et en passant par des gorges étroites, à la fois rocheuses et herbues, nous avons atteint des plaines de montagne, claires, rochers blancs et jaunes clair, plutôt éblouissantes, avec de petites plantes ou arbrisseaux accrochés en touffe grise, dans les plissements des couches claires (semble du calcaire ?). Il fait encore très chaud, car, en même temps que l’altitude grimpait, on descendait vers le Sud, pour arriver ce soir à Chiraz. Nous nous trouvons dans les plaines d’altitude où Pierre Loti chevauchait de nuit pour éviter la grosse chaleur. Des moutons noirs ou blancs courent parfois le long de la route. C’est l’époque de la transhumance et je vois un ou deux campements de nomades, toujours trop tard pour les photographier. Il y a des vergers en quantité, des grenadiers, des orangers.

Dans les villages se mêlent la pauvreté et la prospérité, sans qu’on sache ce qui les distribue. Parfois les petits cubes de lego ds maisons ont des cadres des fenêtres et des barreaux surpeints avec des couleurs bleu vif, ou blanches, à côté de masures, pisé ou béton brut, franchement misérables. Les petits enfants sortent des écoles, en uniformes, en troupeau non mixte, bien sûr, les petites filles sont toutes voilées avec de petits chaperons blancs qui tombent jusqu’aux coudes sur leurs manches jusqu’aux poignets.

On atteint une petite ville, là aussi, comme toujours il y a de grands encombrements, on meurt de faim : quel plaisir de déjeuner dans un restaurant de ce gros village où notre table de 25 nous attend avec riz léger et yaourts. À table, je dis à mes voisines de table combien le discours qu’on a entendu dans le car m’a choquée. Mais apparemment je suis la seule vraiment indignée. Les autres sont peut-être plus philosophes (ou moins contradictoires dans leur choix de voyage). Michelle est psychanalyste, elle ne semble pas avoir été choquée le moins du monde par l’amalgame mollah/psychanalyste ; il est vrai que Michelle est charmante, détendue, elle rit tout le temps, de son grand rire joyeux et communicatif, elle ne voit pas l’occasion de se fâcher. Bon. Je ne redresserai pas les torts ! Elle a peut-être raison, mais je dis que ce discours lénifiant me paraît amalgamant mais en effet, « normal » dans la bouche des guides, on peut parler d’autre chose. Avec le riz, on mange un ragoût de bœuf et aubergines délicieux !

À la sortie de la ville, après le déjeuner, là où se trouvent les bicoques de contrôle, et tandis que le chauffeur part faire une fois de plus faire pointer les papiers du véhicule (et sans doute aussi son chargement de touristes), un marchand de glaces monte avec sa marchandise dans le car à notre satisfaction, et nous vend des glaces au safran délicieuses, sorte de « sandwich » de glace dans entre deux gaufrettes. La fois suivante, il montera un policier qui demande à K comment il se fait qu’il y ait tant de femmes seules ? Il discute un moment et K nous dit qu’il l’a envoyé promener, car cela ne fait pas partie des objets de contrôle. Margot qui enlève parfois son foulard dans le bus l’avait rajusté précipitamment. Dans l’ensemble, nous sommes bien enveloppées, bien « comme il faut » du matin au soir. De toute façon, tout le monde est si mal coiffé qu’on est bien contentes d’être dissimulées ? Personne en effet n’a fait refaire sa couleur avant de partir et ce serait un festival de racines, comme on le verra dans l’avion du retour !

On roule encore quelques kilomètres dans cette haute plaine claire et chaude, encadrée de chaînes rocheuses, pour arriver à la ville en ruine de Bishapour. De Bishapour, franchement, en y arrivant, je ne sais RIEN. On débarque sur un site où de grands bâtiments à demi en ruine se tiennent encore assez bien debout, les travaux de consolidation sont rares, bien que l’Unesco ait mis sa patte, il y a une ou deux pancartes et des barrières de ci delà. Mais on circule comme on veut dans les pans de murs, sous les voûtes des salles du palais, salles d’audience, avec leurs arcs. Barbara fait une introduction que j’écoute, préoccupée toutefois de tenir mon parapluie-ombrelle ouvert dans le vent, tandis que les autres, sans chapeau ni parapluie, se massent serrés contre un pan de mur qui fait une ombre assez courte sous un soleil de feu.

Bishapour est une des capitales sassanides.

Je me sens loin, loin dans cette ville blanche, en grande partie écroulée dans les herbes folles, petites fleurs sauvages de carottes blanches ou jaunes, marches déglinguées, petites, tandis que l’encadrement des montagnes, plus loin vers l’Est, laisse voir d’autres ruines hautes et étranges, genre tours, dont le sentiment de l’importance, sur le moment, tombait sur moi, capitalisait comme des alluvions. Je me promenais dans ces ruines claires, des fragments d’escaliers à très grosses marches, c’était une étape chaude et un peu fatigante pour une journée aussi longue, et, brusquement, j’entends l’évocation de Valérien, un empereur romain mourant chez l’ennemi. 

De fait, des explications de Barbara, je retiens que je suis au cœur d’un immense empire dont, honnêtement - je retrouve mon ignorance d’hier -, non, je n’ai jamais vraiment entendu parler, pas même dans les questions hors programme à Dijon, je crois bien qu’ils étaient à peu près sinon inconnus au bataillon de l’histoire du monde, du moins négligé. De fait, même si dès les années Trente, leur importance a été signalée, ils sont étudiés surtout depuis la 2e moitié du XXe siècle. Chosroes, oui, vaguement, c’était un nom, Shapour, je ne crois pas. Valérien, oui, lui, il était romain, et Rome, on connaissait, c’était « nous ».

L’empire sassanide, à partir de 220, entre la période hellénistique et la conquête arabe, est arrivé à organiser et faire circuler la vie et la mort, le commerce, la civilisation, l’armée et les seigneurs plus ou moins féodaux, la pensée dans tout ce cœur immense fascinant de l’Asie centrale. Ils sont allés jusqu’à unifier pendant un moment, l’Inde et la Chine, et c’est grâce à eux que les Nestoriens se retrouvent à Mogao, et leurs manuscrits, dans les grottes de Dunhuang. Et grâce à eux que des Iraniens s’installent momentanément à Pékin ou plus vraisemblablement encore à Xi’an, dans les affaires de la soie. C’est le début de la route de la soie, côté occidental. Ce nom si doux, route de la soie, qui se déroule comme une écharpe s’accroche à ces routes rocheuses et extrêmes qui roulent les influences et les intérêts comme des blocs de rochers. Avec des soldats et des caravanes. Des fortifications et des palais, des caravansérails et des « karez », comme on dit au Xinjiang, et qui ici s’appellent les « qanats », ce système qui apporte l’eau depuis les montagnes, en souterrain, pour éviter l’évaporation. Système très savant et très simple.

Ce que j’apprends de Shapour et de sa lutte contre les Romains dans cette région où l’empereur Valérien et son arme de soixante mille hommes se font battre à plate couture par l’un des premiers rois sassanides (Shapour Ier, fils d’Ardashîr), me rend très proche le sort des soldats romains qui se sont retrouvés si loin de chez eux, dans ces hautes herbes blanches, sous ces montagnes blanches, cette ville blanche bâtie en grosses pierres. Je la vois encore à moitié debout, avec ses arcs, ses voûtes, ses cintres, du solide, comme tout ce qui touche aux Sassanides, dont la force simple – comme Bach l’est en musique - se précise au fil de notre circuit, plantés sur leurs jambes de pierre, plantés sur leurs chevaux de pierre, plantés devant leur dieu de pierre, presque d’égal à égal, défiant le temps par leurs images d’eux-mêmes taillées dans les rochers loin au dessus du sol. Sortes de rocs humains, pas commodes sans doute, mais avec de l’appétit, des projets, des capacités. Et avec la certitude que le monde était clos dans le temps, pas éternel, comme me l’a expliqué Clarisse, lumineusement, hier. Un temps qu’il faut occuper à fond avant la catastrophe.

Entourés de légendes épiques, ils se disent descendants de Darius III mais le premier roi Ardashîr Ier, qui mit en déroute le dernier roi Parthe (Artaban V), appartient sans doute à une famille de riches marchands de soie, qui en entrant se lièrent dans l’armée par mariage avec des familles aristocratiques qui justifient leurs légendes qui les lient aux Achéménides. Car le patronage de Darius III, tout vaincu et trahi qu’il soit à Ecbatane, renvoie à Cyrus et Darius Ier. Les Sassanides ont régné près de 450 ans (226-677), leur monde s’est écroulé avec la conquête arabe. Ou plutôt, leur pouvoir temporel s’est écroulé, mais pas entièrement leur culture, et très peu leurs techniques, que les conquérants arabes ont empruntées, et dispersée aux quatre coins de leur propre histoire. Une culture qui arrive, de fait, en Occident.

Mais bien avant que les Arabes n’abattent la puissance sassanide au cours du VIIe siècle, le monde romano byzantin, c’est-à-dire « le nôtre », avait affaire aux Sassanides : Rome s’accommodait mal de l’arrivée au pouvoir d’une dynastie qui ne cherchait qu’à s’étendre et des conflits incessants eurent lieu entre ces deux puissances. On peut ainsi noter la victoire de Shapour Ier sur Valérien en 260, celle qui m’émeut dans cette chaude après midi du 17 avril 2014 : vaincu, l’empereur romain demeura prisonnier à Bishapour et mourut au bout de trois ans de captivité sans revoir l’Europe, ou en tout cas la partie orientale de l’Empire dont il avait la charge.

Les soldats, devenus esclaves, travaillèrent beaucoup pour le roi Shapour dans la région de Bishapour, construisirent cette ville carrée, à angles droits, la solidité sassanide est peut-être en partie la solidité romaine, en tout cas, elle est née d’une bonne alliance des techniques de ces bâtisseurs qui avaient l’expérience du monde. Certains soldats romains retournèrent chez eux, d’autres se fixèrent dans ces hautes plaines. Et la légende noire de Shapour dit qu’il fit tanner et teindre en rouge la peau de Valérien lorsque ce dernier mourut en 263. La défaite de 260 fut suivie d’autres revers et d’autres victoires, avant d’aboutir finalement bien plus tard, en 384, à un traité de paix entre l’empereur Théodose et Shapour III.

Car Théodose a eu maille à partir, constamment, avec tous les Goths de la création, ces gens qui déboulent d’Asie ; il fait ce qu’il peut, il parvient à fixer pour un temps les Ostrogoths en Pannonie, les Wisigoths dans un autre coin de la plaine du Danube et s’arrange avec les Sassanides, empereurs de Perse, pour faire la police plus à l’est : en effet, face à la menace des Huns, qui ont quitté les confins de l’empire chinois pour marcher vers l’Ouest, les Romains appliquent une politique d’État allié et décident de payer les Sassanides pour que ceux-ci protègent le Caucase et bloquent les peuples d’Asie centrale. Ils jouent un rôle considérable, servant de tampons entre les Romains et les Huns. On trouve des récits et des sources de ces passionnantes invasions dans Amédée Thierry, Histoire d’Attila, de ses fils et successeurs jusqu’à l’établissement des Hongrois en Europe, parue en 1856, que j’avais lue avec tant de plaisir l’été 2011. Ils ont servi de tampons mais aussi de filtres, de diffuseurs dans le tournoiement des techniques, des armes, des constructions, des coutumes, des lois, des modes, entre Mongolie, Asie centrale, Arménie, Europe, et Perse qu‘ils occupaient ainsi qu’une grande partie de l’Afghanistan et par moments bien davantage.

Bishapour et ses Sassanides se révèlent un des cœurs massifs du voyage. Je ne les connaissais pas, je ne m’attendais pas à les trouver là. Ce voyage a été une succession serrée de « cœurs et coups de cœurs », mais celui-ci a été un vrai choc, je pense que c’est pour cela que je suis à présent si rassasiée, si fière, si contente, d’avoir vu et de comprendre un peu tout cela. C’est la partie du voyage qui m’est vraiment propre. Nulle influence, nulle connaissance préexistante, la rencontre inattendue est de l’ordre de celle qui fait les coups de foudre.

La première exposition internationale sur l’art sassanide n’a eu lieu à Paris, au Musée Cernuschi, qu’en 2004. Je l’ai ratée, bien entendu, dans mon ignorance ! Mais la date est bien récente. Et le lieu d’exposition est remarquable, car Cernuschi est un musée orientaliste, spécialisé dans l’Extrême-Orient, Chine, Japon, Corée. Le choix du musée souligne le rôle de lien intense, créé et développé par les Sassanides dans le monde asiatique, trait d’union actif entre l’Europe et l’Extrême-Orient. Leur rôle dans le commerce de la soie, leur importance dans la lutte contre les Huns sur plusieurs siècles, terreur de la Chine comme plus tard de l’Europe, sont étonnants, et plus extraordinaire encore le fait qu’on les ait négligés si longtemps. Plus grande ma chance de m’être trouvé nez à nez avec eux, sans l’avoir projeté.

Barbara nous a fait descendre dans l’un des principaux monuments qui est encore debout, sans toit cependant et avec un étage en profondeur, une sorte de cour en creux. À mon tour, et aidée par un des hommes secourables du groupe, j’étais descendue dans la cour, par des marches prodigieusement hautes. Selon elle, on avait affaire à un Temple du feu. Car tous ces gens sont mazdéens depuis les Achéménides et sans doute bien avant. L’auteur d’un article de Wikipedia chipote cette interprétation adoptée par Barbara et en propose d’autres. Entre autres, celle de le relier à Anahita, une déesse (celle du temple parthe de Kangavar), ce qui n’est pas très éloigné car tout cela, c’est toujours mazdéen et compagnie, si j’ose dire. L’ensemble était en belles pierres de taille blondes. Un petit seau en plastique et un petit balai, comme oubliés par la femme de ménage (?), étaient dans un coin de la cour intérieure du temple. Chose extraordinaire, je les ai retrouvés sur une photo du temple sur internet, pris à une autre date que moi bien sûr, comme s’ils faisaient partie du lieu, comme si tous les jours la femme de ménage d’Anahita venait nettoyer la cour intérieure avec ses outils qu’elle laisse dans un coin pour le lendemain, depuis Shapour : elle s’est modernisée, elle a du plastique, maintenant.

Un système d’eau et de rigoles circulait à l’intérieur du bâtiment, d’où la suggestion de l’auteur de la notice de Wikipedia qu’il s’agit d’un temple dédié à Anahita, mère de Mithra et déesse des sources/rivières et aussi de la guerre. Le temple, de plus, comporte ce que les archéologues appellent un « mur corridor », c’est-à-dire qu’on pouvait tourner autour du temple, par une galerie ménagée dans l’épaisseur du mur. Ce type de muraille très épaisse et creuse est, paraît-il, typique de l’Asie centrale, je n’y suis pas allée voir hélas, car il y faisait tout noir et j’ai eu peur de me casser la gueule et d’embêter tout le monde en tâtonnant : j’ai attendu les autres, qui sont ressortis au bout de 5 minutes en m’assurant que je n’avais rien raté. Ce qui n’est pas sûr. J’ai regretté, j’aurais bien aimé expérimenter un « mur corridor ». Après, il a fallu remonter, retrouver les herbes folles et blanches, les ruines de palais, les arcs, des salles, les pierres encore debout sur des portions de murs et le soutènement de toits en partie effondrés. On pouvait voir l’arrondi des voûtes des porches profonds, parmi les plus anciennes du continent, l’ancêtre direct des iwans.

Je humais l’air et je me laissais pénétrer par l’esprit du lieu, la chaleur, l’ombre, le temps, les temps, les exclamations des Romains, les Sassanides en train de monter des expéditions, tout circulait, intensément et je me disais que les ressentais, assez fortement, comme des esprits présents. Et pourtant, je n’en savais pas le quart de ce que j’ai lu depuis que je suis rentrée. Les lieux sont si forts, parfois, qu’ils communiquent leur « essence » aux visiteurs touchés par la présence réelle, sans que ceux-ci en soient clairement avertis, mais ils sont clairement sensibles, les petits volets d’aération de l’esprit sont grand ouverts et captent tout, par osmose. À cela je crois beaucoup. J’ai beaucoup « pompé » à partir des Sassanides ce jour-là, alors que je n’avais pas encore vu la plupart de leurs magnifiques sculptures. Je me suis trouvée souvent en communication avec eux.

Barbara annonçait que nous allions quitter le site proprement dit de la ville et aller marcher le long de la rivière, jusqu’à l’autre côté de la route, à quelques centaines de mètres, pour voir les bas-reliefs creusés dans les énormes « niches » rocheuses, qui racontaient les victoires de Shapour Ier, ses remerciements et ses alliances avec Ahura Mazda. Le car, finalement, nous a transportés pour ce kilomètre. Chaque pas à pied économisé me paraissait un cadeau inestimable.

On s’est trouvé à l’orée d’une gorge. En contrebas, coulait la rivière Shapour, en partie dissimulée par des « cannes » immenses et vertes qui remuaient dans le vent, le bruit de la rivière s’ajoutait au leur, l’eau roulait avec rapidité, sur des cailloux clairs. Christian et Mimi étaient non loin, présence agréable. Christian prenait des tas de photos que je pense devoir être très belles, car il avait un très bel appareil et je trouvais qu’il savait trouver les bons endroits. Il avait une gentillesse, et Mimi aussi, dans la façon dont ils me demandaient comment je me sentais, comment j’appréciais. Donc, à droite, on a la rivière, avant qu’elle ne fasse un coude : elle avait dû être le fleuve de la ville, un peu à l’écart, car elle devait avoir des sautes d’humeur et sortait d’une gorge qu’elle s’était donné le mal de tailler (les rivières remontent leur tête de source nous disait-on, autrefois, dans les cours à l’Institut de Géo à Paris). Elle devait parfois sortir brusquement de son lit, charrier des rochers et des arbres arrachés, faire sauter des ponts, encore que les ponts sassanides, c’est comme les ponts romains, ça tient. À gauche, une grande falaise rocheuse faisait de l’ombre sur le chemin un peu bosselé, où il fallait que je regarde où je pose le pied. C’est là que sont les bas-reliefs.

Les trois premiers sont d’inégale hauteur, d’inégale conservation et de composition différente, sur un, deux ou cinq registres, mais toute de grande beauté, de très haute taille (dans la simplicité déjà dite). Inspirés de ceux de Naqsh-e-Rostam, ils ont été plus ou moins endommagés par l’aqueduc qui avait été construit pour alimenter la ville. Ils mettent tous en scène Shapour Ier dans des positions politiques avantageuses : sa victoire sur un de ses demi frères, son investiture et le face à face avec Ahura Mazda. Ils sont campés à des mètres de hauteur, souvent de profil, avec leurs jambes de pierre, leurs chaussures de pierre, pour les siècles des siècles. Ils piétinent souvent un ennemi vaincu, dans le registre inférieur, Julien l’Apostat, Valérien, ou, symbole commode et à tout faire, Ahriman lui-même figure du Mal dans leur système plus ou moins dualiste et dont le nom signifie « La pensée angoissée ». Des situations évidentes, flatteuses, voire triomphales. Car le dieu semble presque un faire valoir du roi, c’est assez curieux. Ils semblent avoir saisi que les dieux sont les inventions des hommes.

Ils ont des noms rocailleux et exotiques, parfois grécisés (Khosro devient Chosroes) Ardashîr, Narseh, Kavad, Vahram, Homizd, Yazdgard, chaque nom repris plusieurs fois au cours des 4 siècles. L’avant-dernier, Yazdgard III, a été assassiné à Merv (au Turkménistan, je me rappelle en effet ces forteresses côtelées puissantes et magnifiques), Péroz III (Firouz III) sera le dernier, vaincu par les Arabes et se réfugie à la cour de Chine, où règnent, si je ne me trompe, les Tang.

Leur société est tripartite, très « dumézilienne ». Le pouvoir semble se transmettre aux hommes, l’armée et la guerre sont les preuves plutôt masculines de la puissance. Pourtant la reine Burandukr, et Azarmeddukh, sa sœur, ont régné à Ctésiphon, l’une de leurs capitales dans une alternance causée par leur rivalité. La sœur a détrôné Burandukh, qui était en place, puis celle-ci reprend le dessus, lui crève les yeux et la tue pour récupérer son trône. Ce qui n’empêchera pas Burandukr de mourir de maladie un an après ces horreurs, dans le début des années 630, ponctuées de bagarres dynastiques, pleines des trahisons familiales, d’yeux crevés, d’assassinats et de rivalités et des menaces arabes.

Impératrices de Perse, je les verrais bien mère ou soeur du prince de Perse qui va se faire décapiter par cette salope de Turandot au début du Ier acte. J’invente, mais je manque de musique dans ce voyage, il faut bien que je m’en imagine une petite tranche, invention plausible qu’aurait peut-être acceptée Puccini.

J’étais à la fois soufflée devant tant de vie et de beauté et exténuée, je me disais que je voyais là des choses complètement inattendues, inconnues de moi et si majestueuses, des témoignages du désir d’hommes fous d’éternité.

Je commençais à sentir que j’alternais les rencontres avec des désespoirs absolus (Darius III, Valérien) et des ivresses de gloire et de succès (Shapour, Darius, Cyrus, Alexandre), ça ne faisait que commencer. Peut-être en effet la clé de ce voyage est-elle d’avoir ressenti si vivement en moi ces deux pôles de l’espoir et du désespoir, de la gloire et de la perte du bonheur. Dans la Symphonie alpestre de Richard Strauss, comme dans certains de ses opéras, on trouve, beaucoup mieux et plus richement exprimée par la musique, cette alliance immédiate du début, de l’apogée et de la fin : ils n’ont pas lieu dans le temps, pas à la suite, pas infimemement décalés, mais totalement liés, contenus l’une avec l’autre, la fraîcheur, la splendeur et la fin, l’une n’allant pas sans l’autre.

L’épaisseur spatiale de la musique, en un seul point du temps, redouble et approfondit les bénéfices de la pro tension, de tension et de la post-tension. L’Iran est un voyage qu’on fait avec plus de profit au bout de sa vie qu’à 25 ans, probablement, et encore n’est-ce pas sûr, à 25 ans aussi, on sent la violence des extrêmes : au bout de sa vie, on sait non seulement qu’il y a un dernier extrême dont on ne revient pas, mais encore qu’il est plus proche, statistiquement, qu’à 25.

On est allé voir les deux (ou 3 ?ou 4 ? ) autres bas-reliefs plus près de la route, plus éloignés de la rivière. Même esprit. Même choc. Il faudrait des jours pour les étudier dans leur détail. Deux ou trois Iraniens faisaient aussi la visite, seuls. Il n ’y avait pas d’autres groupes. Shapour se suffit pour toujours. Nous, nous sommes des fourmis minuscules devant les rochers, on est là pour donner l’échelle. Je pense que l’esprit qui a fait faire ces bas-reliefs se fout qu’il y ait des visiteurs. Il suffit d’être. On est. Mais seulement le temps d’être.

On est remonté dans le car, laissant dans les ruines et dans les falaises ces ombres malheureuses et glorieuses, les tentatives merveilleuses de faire tenir des voûtes pour des centaines d‘années, bonnes à exporter et diffuser d’est en ouest et on rejoint le deuxième niveau des hautes plaines qui mènent à Chiraz, duquel on avait fait un écart et dont on va se rapprocher à présent.

On longeait à nouveau une muraille énorme et sombre, jusqu’à ce que, tout d’un coup, une mince fente, le chas d’une aiguille, permettent à tous les camions « Petrole » et autres, rouges, bleus, verts, bâchés, quelques cars de touristes et à nous-mêmes, de se faufiler comme par un entonnoir dans la vallée adjacente, le long des versants de laquelle une route montait en très longs lacets, laissant derrière nous des roches en forme d’énormes jupes plissées qui fermaient l’horizon : la route s’éloignait du chas de l’aiguille, s’enfonçait vers le nord par des lacets dans les éboulis et dans les arbres, les petits chênes et les arbres à feuilles pointues ou rondes. C’est ce qu’était devenue en un peu plus d’un siècle, la piste escarpée et dangereuse que Pierre Loti avait empruntée en 1900. Il décrit aussi sa stupéfaction devant la mince fente par lequel la circulation se glisse et peut changer de niveau. Elle allait nous faire gagner enfin le col par où nous pourrions redescendre sur la plaine de Chiraz, où on arriverait à la nuit tombante, avec un arrêt, comme à une frontière, dans un centre de petits bazars où les chauffeurs et leurs passagers pouvaient aller acheter des fruits et des boissons. Les boutiques ont la réputation d’être des centres de trafic d’alcool (?). On s’est contenté d’y acheter des oranges.

Dans le car, Barbara nous a vanté Chiraz, dont elle nous retrace un peu l’historique. Elle évoque Pierre Loti, et son arrivée éblouie dans la ville. Elle ne dit pas que, si les premiers jours qu’il y avait passés avaient été assez idylliques, allant dans un petit café siroter des boissons dans des tasses minuscules et fumer son narguilé, puis guettant les belles persanes sur les toits pour essayer de les voir sans voile, il avait eu ensuite un vrai coup de blues, en entendant le muezzin, en se sentant si loin de l’Occident. Enfin, il s’était senti fortement rejeté le premier soir du Ramadan, où les habitués du café l’avaient considéré en lui faisant comprendre qu’il était de trop. Il se met alors à trouver Chiraz sinistre. Il paraît que maintenant, Chiraz est une ville gaie, vivante, commerçante. On verra tout cela demain, Barbara nous promet des promenades dans les jardins populaires du vendredi.

Arrivés sales et épuisés dans le hall assez chic de l’hôtel, nous allons, luxe incroyable, dormir trois nuits de suite sans déménager ; nous ressemblons de plus en plus à des romanichels en voyage, avec nos fringues hétéroclites, nos chaussures poussiéreuses d’avoir traîné dans les ruines, il nous manque des tambourins et des paniers à vendre et des poulets dans des cages. Demain, on part seulement à 8 heures et demie pour Persépolis qui est à 60 kilomètres. Pierre Loti y était allé en quittant la ville, nous y déboulons en premier lieu, c’est LE clou du voyage selon le programme !