Retour d’Iran 1 De Téhéran à Kermanshah

Je pars dans une contradiction complète, je suis profondément désireuse de me confronter à la réalité de ce pays auquel je rêve depuis 70 ans, mais j’enrage de devoir me déguiser en touriste musulmane, voilée et fagotée - et donc d’accepter la scandaleuse exclusion, la misère intellectuelle et sexuelle dont ce déguisement est le symbole. Je vais devoir me plier momentanément à « la mode » et au mode de pensée de la république islamique, tout cet ensemble de contraintes a failli me conduire plusieurs fois dans les mois précédents à annuler le voyage, tant cela me paraissait une défaite de ma part. Après avoir embêté beaucoup de monde avec mes états d’âme, finalement, je mange mon chapeau, les ayatollahs ont gagné, je pars. À mes contradictions idéologiques, s’ajoute une question ; je pars pour 3300 kilomètres de car, deux semaines de circuit intense : suis-je encore capable de supporter quinze jours de voyage, avec l’intensité, la disponibilité et la fatigue que cela représente ?

Samedi 12 avril 2014, Paris - Téhéran

Roissy I, souvenir inévitable des départs avec Alain D. pour Berlin, temps et paradis perdus. Aujourd’hui, je suis en route pour l’Iran, le pays où sont nés « les paradis » - c’est le nom générique des jardins, dont l’archétype est le paradis terrestre, espace clos. J’ai aussi le souvenir de mon départ en Inde en 1989, de ce même aéroport rond et étouffant, avec les quinze heures de retard d’Air France, les allers et retours de l’ensemble de l’avion, équipage et passagers, passant trois fois, quatre fois, devant le personnel de l’aéroport et les douaniers à la fois rieurs et compatissants, avant de finir par s’envoler vers Delhi où m’attendaient des perroquets verts et une grande déprime dans ce monde dont je n’ai vu et senti que la pauvreté, les traditions et les castes, un monde étouffant.

Vol de jour au-dessus de l’Allemagne, puis cavalcade à Francfort pour changer d’avion, à l’autre bout de l’aéroport. Lufthansa toujours, mais, cette fois-ci, avec la sortie de l’espace Schengen, acte pour moi solennel, je suis très « européenne », toujours très sensible à l’idée de quitter notre espace, chaque fois que je vais en Asie, pour entrer dans un espace inconnu, où tout sera impossible et possible.

Envol pour Téhéran, gros avion où on a eu droit pour dîner au plateau de poupée habituel, avec les jolis couverts métalliques de la Lufthansa, on a survolé un bout de la Mer Noire, et, vers la fin du vol, dans la nuit noire, nous sommes arrivés au dessus du fond de la Turquie. Nous survolons le Kurdistan turc, autrefois la Commagène, où régnait Antiochus avant de croiser pour son malheur la vie de Bérénice, reine de Judée. Dans l’Orient désert, quel devint mon ennui.

« Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagène » [1], demande, vers la fin de la pièce, Arsace à Antiochus qui s’y renvoie lui-même, seul, bien sûr. Chacun perd chacun et se perd soi-même dans cette triste histoire. Billard cruel et inutile. Qui me ramène encore à AD. Cela m’agace d’y penser constamment en creux, en manque, en toile de fond. Titus rejette Bérénice pour les beaux yeux de Rome, il n’a plus que trois ans à vivre et ne le sait pas, naturellement. Bérénice retournera en Judée. Je ne sais pas ce qu’elle y est devenue.

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous.

Racine ne parle pas des « heures de vol » précédentes de Bérénice, elle avait déjà été plusieurs fois mariée, c’était une sacrée princesse, sachant payer de sa personne pour faire des coups politiques : on ne sait pas la date de sa mort. Antiochus a sans doute retrouvé l’Orient plus désert encore.

Sauf qu’Antiochus amoureux de Bérénice n’existe peut-être que dans la pièce de Racine. Les autres Antiochus (quatre ou cinq, je crois, descendants des Séleucides et des Achéménides), rois de Commagène, ont bel et bien eu maille à partir avec les Romains mais ils n’ont pas connu Bérénice, ne l’ont pas aimée, ils ont vécu avant elle.

Lorsque nous avons débarqué dans l’aéroport à peu près vide de Téhéran, il était plus deux heures et demie du matin, on avait drapé nos foulards sur nos têtes juste avant de descendre et je ne reconnaissais plus personne, pas même moi. En attendant le passage devant les douaniers, j’envoie un sms à Jacques « Je suis à Téhéran », pour me persuader moi-même de cette nouvelle incroyable. Le contrôle est rapide et bon enfant, bien moins rigoureux et formaliste qu’au Japon, - où on vous photographie et prend vos empreintes avec des courbettes glacées - car les douaniers sont rares à trois heures du matin, et les dames qui pourraient nous fouiller sont sans doute parties se coucher. Le bus nous attendait devant l’aéroport.

Nous étions au complet. En tout 23, + Barbara l’accompagnatrice Clio, K, le guide iranien, et le chauffeur dont je n’ai jamais retenu le nom que Barbara nous a dit à cette heure tardive, un personnage adorable, habile et rassurant, avec qui nous échangerons tous des grands sourires et des petits signes de la main, chaque fois que nous remonterons dans le bus, en nous y hissant avec plus ou moins de légèreté au fil du voyage.

On ne traverse pas vraiment la ville, on roule sur des périphériques, ça va très vite, à cette heure, ils sont déserts. L’hôtel est tout à fait au nord dans les beaux quartiers, et l’aéroport était tout à fait au sud. Le tombeau de Khomeiny, dans la nuit, est complètement illuminé, vraiment énorme, écrasant et kitsch à souhait, ors, lumières, couleurs. Les ponts sont tous surmontés d’une forêt de drapeaux, rouge blanc vert, symbolique des ponts, espaces de transition ou déjà de conquête.

Arrivée tardive, il est plus de quatre heures, grand hall, bon hôtel, où nous débarquons ahuris et fatigués, dans notre déguisement, clés, ascenseur, je suis chambre 807 et je vois par la fenêtre de grands immeubles modernes, et une partie des montagnes qui encadrent la ville. Chambre confortable, grand lit, je ne peux pas dire ici que je regrette d’être seule, on est tellement mieux seule qu’en couple dans une chambre d’hôtel, on a plus de place, moins de contrainte, pas de « Tu veux la salle de bains, mon chat ? », même si, moins drôle, je suis aussi seule dans mon lit. « Et que le jour commence et que le jour finisse ».

Dimanche 13 avril 2014, Téhéran  

Petit déjeuner exotique, diverses soupes, plats salés, lentilles, omelettes à la ratatouille, ou œufs brouillés, riz blanc et riz coloré de petites herbes, charcuterie d’une viande fade (du poulet façon porc, ça ne va pas, c’est sans doute comme le Canada dry). Pain genre pita/crêpe, soit frais et bon, soit sec et cassant, pas bon. Thé, car le café est un nescafé immonde. Fruits et fromage blanc. Confiture de carottes, délicieuse, j’en mangerai tous les jours. Touristes. J’arrive à repérer quelques têtes du groupe, j’en suis assez contente car, en fait, toutes les touristes des autres groupes, emballées de la même façon, sont très faciles à confondre. Je prends le parti de faire un sourire vague, que je les connaisse ou pas. Je me repère mieux avec les couples mariés, car les hommes ont la même tête qu’hier à Roissy.

Donc, Téhéran, c’est le matin, trottoirs lavés, fraîcheur et propreté, arbres le long de nombreuses rues, on est confortable dans le car, bleu à l’intérieur, mauve au dehors, très commode comme couleur repère.

On commence par le Musée archéologique, où il y a beaucoup de monde, les groupes parlent très fort, les explications sont difficiles à entendre. Peu importe, regarder me suffit, car il contient de très belles pièces, en très bel état, très simples, dans des couleurs un peu éteintes, grises, délicates, des vases arrondis ou de forme animale, de décors en relief ou peints, des petits versoirs. De très grandes pièces aussi, la grande statue d’un Parthe, la statue sans tête de Darius, un immense décor de chapiteau incroyablement haut et élancé avec les têtes de bélier, ou de taureaux, venus de Persépolis.

Ma tête est juste une « tablette » inscriptible » ou un sac fourre-tout, où s‘entasseront les signes de ma culture venus à ma rencontre, ressortis des livres de sixième où on étudiait l’Antiquité.

Bien sûr, en même temps, je me rappelle le Jura des années Quarante, le village de Blandans où je lisais Vers Ispahan, où, sur la page de garde, j’avais écrit d’une écriture penchée et régulière, « offert par Tondille le 17/2/41 ». Je crois me rappeler que c’était un cadeau pour mon récent anniversaire (j’ai eu 8 ans le 6 décembre 1940), avec un peu de retard, mais c’était la guerre, ce n’était pas si commode de commander des livres à cette époque ! « Tondille », c’était le surnom de Tante Paulette, la sœur de Maman, elle avait fait un certain pari en m’offrant, si jeune, ce livre de souvenirs de voyage. C’était inconsciemment à elle qu’elle l’offrait, je pense. Elle aimait les pays exotiques, les marins, les femmes voyageuses, les grands espaces, et ne les connaissait que par les livres. Elle s’était mariée en 1919, avec un homme qui sortait de 4 ans de guerre, il avait été gazé, et devait en mourir sept ans plus tard. Ils sont allés habiter à Dunkerque, où il avait des affaires, elle allait à Malo, à Ostende, peut-être à Londres, mais pas beaucoup plus loin. Puis une fois veuve, à trente ans, elle est revenue vivre dans le Jura : mes grands parents avaient pris leur retraite dans leur grande maison à Blandans, où elle avait fait construire une aile qui la prolongeait harmonieusement. Maman, séparée de Papa, les y avait rejoints en 1932, avec mes deux sœurs, et enceinte de moi : j’ai toujours pensé que j’avais de la chance d’être là car, selon les dates, j’avais dû être un de leurs derniers coups sur l’oreiller. La guerre a éclaté en septembre 1939, quand j’avais six ans et demi, je savais très bien lire et écrire, grâce à Maman et Tante Paulette. Les restrictions frappaient les pensionnats, les déplacements, et il a été décidé de me faire faire mes études à la maison. Tante Paulette serait mon institutrice, elle avait un talent fou, je dirais même du génie, pour me captiver avec tout ce qu’elle m’enseignait, histoire, français, géo, anglais, sciences naturelles : elle n’a déclaré forfait que pour le latin et les maths qu’on m’envoyait étudier chez les curés du coin. Je suis restée à Blandans, grandissant, étudiant avec elle, lisant ses auteurs à elle avec lesquels elle me galvanisait. Avec elle, tout vivait. Même le « Pautex », livre de vocabulaire dont je lisais les listes de mots classés par thèmes, était un enchantement. 

Les vrais voyages, le vaste monde, les paysages, les gens, les plats, les trains, elle ne les connaîtrait pas ; moi, oui, car j’ai fait, pour mon plaisir, et pour la plupart bien après sa mort survenue en 1976, tous ceux qu’elle aurait voulu faire et bien d’autres aussi : ses grandes vedettes à elle, c’était le Tibet, grâce à Alexandra David Neel et au Père Huc, les pays du Nord et leurs sapins humides dans la brume, et par-dessus tout l’Iran, rochers et turquoise, avec Loti. Ils ont été, grâce à elle, les meilleurs de mes voyages, les plus désirés, tournés vers le Nord et l’Est plus qu’à l’Ouest, où j’ai vécu un temps, en travaillant au Mexique.

Elle a su me faire apprécier Vers Ispahan au-delà des espérances : je n’ai jamais cessé d’avoir envie d’y aller. À cette époque, pendant la guerre, j’étais comme un petit singe heureux et savant, couchée sur mon dessus de lit imprimé de roses rose qu’on m’avait offert pour me faire patienter avant de voir en vrai les roses d’Ispahan, qui ne sont pas roses, justement : j’ai patienté 72 ans ! Ici, dans ce va et vient entre Blandans et ce musée, j’admire, je savoure.

Devant le Musée, en attendant le groupe, sous la fraîcheur des arbres, je parle un moment avec Alain et Isabelle qui ont voyagé absolument partout, y compris en Libye et en Corée du Nord, et qui se désespèrent de ne pas avoir « fait » la Syrie. On dirait qu’ils courent les dictatures ou les pays politiquement inquiétants - ils sont même allés l’année dernière en Irak-, ils en ramènent des tee-shirts avec la tête imprimée du dictateur, qu’ensuite ils n’osent pas porter et ils les gardent dans leurs tiroirs. Cet été, ils iront en Polynésie, manger des langoustes !

On a déjeuné près du Musée, dans un grand hôtel, première de ces grandes tablées de 25 personnes. Ce jour-là, à Téhéran, le déjeuner était sous forme d’un buffet ; on a goûté notre premier riz, prodigieux de légèreté, on dirait des plumes minuscules, il y en avait du blanc et du picoté de vert, fort goûteux, du riz basmati sans doute - je pense toujours aux gerbes de basmati répandues sur les routes indiennes en 1989, dont les voitures en roulant assuraient le battage, dans les crottes de poule, la poussière et l’huile -. Voici nos premiers légumes en salade non assaisonnés, carottes râpées, concombres, tomates, et les sauces à côté, j’ai pris une aubergine énorme et confite dans un truc trop aigre et trop salé, petites boulettes de viande en sauce, petits morceaux de poulets cuits au citron, sauces brun rouge des ragoûts de boeuf. Ne pas trop manger, je suis toujours frappée de ce que dans les buffets, les gens mangent de façon presque effrayante, rapace ; il y avait aussi de la pastèque délicieuse comme celles dont on dévorait de grandes tranches sur la Route de la soie, autrefois, à l’entrée des oasis. Les toilettes du restaurant sont à l’occidentale, mais bouchées car des gens (occidentaux, à n’en pas douter) ont mis leur papier dedans, alors qu’il faut, ici comme en Asie centrale et en Chine, le déposer dans les corbeilles à papier, je me demande pourquoi les chasses d’eau d’Orient sont si faibles.

Entre temps, j’avais commencé à sympathiser avec Odile, une femme pleine d’intelligence et d’humour, observatrice et discrète, et nous avons souvent eu les mêmes goûts et les mêmes réactions dans le voyage.

On nous a dit que la visite au bazar serait remplacée par celle des bijoux de la couronne, lieu complètement touriste, kitsch, tape-à-l’œil et fatigant, clos, bruit, ruisseaux de pierreries à les trouver presque banales, à pleins seaux, oui, il y a des seaux d’émeraudes dans les vitrines ! Le tout sous la conduite d’un guide local rapide, après avoir piétiné longtemps avant d’entrer, stress inutile dans un espace étouffant, qui est en fait un coffre-fort de la banque Loewy, où on passe sous des portiques, où tout sonne dès qu’on remue un petit doigt, où on est compté sévèrement et palpé quand on ressort, comme si on allait attraper une couronne et se la mettre sous sa tunique ! Ou des diamants dans son soutien-gorge.

On n’a rien vu ou presque de Téhéran, en fait, pas même la Mosquée du Shah. Je pense que c’était K qui avait pris l’initiative de remplacer le bazar par le Trésor de la couronne, les trônes étincelants, les pierreries et les couronnes, des seaux pleins d’émeraudes et de saphirs en attente d’être montés, ou les armes chargées de rubis, de saphirs, de perles et de diamants, les diadèmes qu’on avait vus cent fois dans Paris-Match quand le shah avait épousé Farah Diba ; ou quand ils avaient fêté les 2500 ans de la royauté perse à Persépolis, avant de fuir en 1978, en abandonnant tout, devant l’ayatollah que la France avait si bien chouchouté à Neauphle-le-Château.

K est le délégué de l’agence de voyages iranienne, il nous a accompagnés tout le voyage. L’œil de Moscou, la voix de son maître, d’une certaine façon, dissimulée et douce, mais présente. Il aurait pu être sympa, mais il ne l’était pas vraiment, tantôt gentil, presque sucré, tantôt un brin dédaigneux, ce qui formait une attitude discordante. Le premier jour, on n’en était pas encore à savoir cela si bien, on avait juste des impressions, certaines sont tombées, d’autres se sont précisées, on a détesté la manière dont il passait dans les magasins où certains d’entre nous avaient fait des achats, pour percevoir sa quote-part, comme font tous les guides mais avec plus de discrétion. Quand je dis « on », je parle du groupe, qui, sur bien des points, avait de l’homogénéité sans que chacun perde sa personnalité. Le samedi matin, dès Roissy - en fait la veille, mais il semblait déjà qu’il y avait cent ans -, j’avais senti cela, on était un groupe de gens cultivés, amoureux des voyages, enchantés et avides de voir et savoir le plus possible d’un monde nouveau et attirant, mais simples, pas vantards ni ramenards. Tous, nous avions longtemps attendu ce voyage, on profitait du semblant de desserrement du régime depuis les élections de 2013, mais pour presque tous, l’Iran était un aboutissement, une volonté. Ce n’est pas une destination banale.

On a quitté ce piège à touristes qu’était le Trésor de la couronne, ses canapés garnis de pierreries, ses armes et ses lourds colliers, ses alarmes et ses guides, et on a roulé dans la ville, qui me semblait mal construite, décousue. Mais franchement, je n’en ai rien vu, et, à l’instar des autres villes que nous traverserions, je n’ai rien compris au plan, rien compris à l’organisation générale. Une ville décousue, de bric et de broc, c’est cela l’impression que j’ai de Téhéran. Pas de personnalité. C’est une ville où il y a de hauts immeubles dressés comme de grandes dents claires, mais cela, je ne le saurai qu’en voyant les autres villes, qui sont basses.

Le Musée du tapis, lui, est carrément splendide, installé dans un bâtiment moderne, très bas, dans un parc planté de cyprès. Des cyprès, on allait en voir des quantités figurées sur les tapis, et des quantités dans le cours du voyage dont certains vénérables et vénérés, car c’est un arbre fétiche de l’Iran, nous dit-on, flèche pure de la longévité voire de l’éternité.

Je suis conquise par les couleurs, par l’organisation des dessins, par chacune des pièces présentées, et j’ai adoré le conte mystique du Congrès des oiseaux qui commence ainsi : « Chercheur de vérité, ne prends pas cet ouvrage pour le songe éthéré d’un imaginatif. Seul le souci d’amour a conduit ma main droite (…) ».Les oiseaux se disputent pour savoir comment atteindre le monde parfait et rejoindre Simurgh, un oiseau immense et mythique qui vit pendant 1700 ans avant de plonger de lui-même dans les flammes, pour se régénérer. Dans d’autres récits, Simurgh est immortel et possède un nid dans l’Arbre du Savoir. Il est si vieux, il a déjà vu trois fois la destruction du monde. Lorsqu’il s’envole, les feuilles de l’Arbre du Savoir tremblent et tombent. Les oiseaux, pour le rejoindre, doivent traverser sept vallées :

Talab : recherche, demande

Ishq : amour

Ma’refat : connaissance

Isteghnâ : détachement - se suffire à soi-même

Tawhid : unicité de Dieu

Hayrat : stupéfaction, saisissement

Faqr : pauvreté et anéantissement

À la fin de leur quête, au bout des sept vallées, ils découvrent leur moi profond, et comprennent alors qu’ils pouvaient se contenter de rester chez eux en descendant en eux-mêmes.

Le Musée du Tapis était comme une carte brodée du circuit que nous allions faire, il contenait l’Iran entier. Les quatre âges du monde, ponctués par la destruction de l’âge précédent, je les retrouverai plus tard au cours du voyage, mais je ne le sais pas encore. Et seule Clarisse me l’expliquera clairement à mon retour en France. Ils occupent l’esprit perse et sa conception d’un temps finalement implacable, depuis les Mèdes, les Assyriens, les Achéménides et sans doute bien avant, depuis les mystérieux Élamites, ils ont suivi chez les Parthes, les Sassanides et bouchent peut-être encore l’horizon.

Barbara nous parle aussi beaucoup et très bien des Qadjar, cette dynastie qui a régné de 1786 à 1925, de la fin du 18e, donc, tout le 19e, et le début du 20e siècle, avant que le dernier shah Qadjar ne soit renversé par Reza Pahlavi alors ministre de la guerre. Les derniers souverains Qadjar, très occidentalisés, vivaient le plus souvent à Nice, en y dépensant des fortunes ; ils avaient un souci de tout représenter, dans l’art décoratif, toute l’épaisseur de la culture persane dont ils étaient vraiment épris, dans des compositions qui pourraient être kitsch, mêlant les temps et les codes, les thèmes et les mythes : on trouve pêle-mêle la reine Victoria, un train à vapeur et des paradis, des mosquées et des ponts, des oiseaux, des plantes, compositions hyper chargées et le plus souvent très belles, dans une grande harmonie de tons. Ils ont fait restaurer quantités de vieux monuments au cours du 19e.

Sur les tapis, il y a en effet bien des « paradis », à plusieurs époques, avec les rectangles de fleurs, les 4 rivières du paradis, qui me rappellent ces dessins que Maman me faisait faire au moment de ma communion privée, des « paradis terrestres » exactement composés comme des tapis persans, avec les rivières qui se coupaient au centre, et, tout à la fois, découpaient et encadraient le jardin. D’où tenait-elle ce modèle ? On prenait nos crayons de couleur pour faire le courant ondulé bleu des rivières, et un serpent vert, sous un arbre avec des pommes rouges comme celle de Blanche Neige, et d’autres arbres dans les rectangles, avec les animaux, Adam et Ève qu’on dessinait habillés, naturellement, alors qu’ils auraient encore dû être dans l’innocence de la nudité ? Dans la salle du rez-de-chaussée du musée - on n’a pas eu le temps d’aller au Ier étage - , le groupe écoutait avec un grand intérêt les explications de Barbara, douée d’un vrai talent, elle raconte les histoires, l’Histoire, les siècles, à merveille, très vivante, elle signale les liens et les correspondances. Mais comme elle n’était pas avare de détails, on était sans cesse debout sans bouger ou en faisant de tout petits déplacements, et les jambes nous rentraient dans le corps. Le soir, j’avais le dos complètement tétanisé. Et cela tous les soirs de ce circuit.

Au-dehors, dans la ville, pendant les trajets de car, je vois beaucoup de constructions en cours, avec des calicots ornés des trois barbus qui dictent leur loi sur le pays depuis trente ans, ayatollahs ou civils, et, le long des palissades rouges et noires qui entourent maints espaces en travaux, des femmes en noir marchent comme de gros corbeaux. La ville de Téhéran semble assez décousue, avec beaucoup de touristes dans les quartiers du centre : ils sont reconnaissables à leur allure mal fagotée, conformes aux recommandations des sites de touristes et sur les forums d’internet, ils portent leurs vêtements disgracieux et trop grands, ficelés en boudin mou, aux couleurs mal assorties, - les étrangères ont droit à la couleur - corps enlaidis pour être inexistants, ne surtout pas être objet de concupiscence, c’est le but. C’est réussi, il n’y a pas de risque ! On avait l’air d’épouvantails. Comme si une femme était juste réduite à un sexe, et les hommes à l’obsession de ce sexe. C’est très déplaisant d’être ainsi visuellement et ouvertement montrées et enlaidies. Et, au milieu des gros oiseaux noirs que sont les femmes iraniennes, on ressent, comme femmes, le désagrément d’être de toute façon désignée comme « mauvaises », c’est de l’apartheid pur et simple.

Pour l’heure, ce premier jour, je suis à Téhéran, je continue d’éprouver une sorte de stupéfaction devant le début d’exécution de ce programme si longtemps imaginaire que je ne pensais pas réussir à accomplir un jour. Un « I did it », que j’ai ensuite répété chaque jour, en voyant que je parvenais à faire ce voyage, avec ses attentes, ses étonnements, ses exaspérations antireligieuses, ses accumulations sans ordre dans ma tête - murets de briques crues, pêle-mêle de sculptures, bas-reliefs ou colonnes invaincues et solitaires sur le ciel bleu, rochers blancs ou gris, ou dorés, petites mosquées de village toutes brillantes, - en ayant franchi les divers handicaps, mon âge, ma vue, ma répulsion de mangeuse de curés à l’égard d’une théocratie, la fascination devant la beauté des briques, des mosaïques, les fringues sans forme, les kitscheries musulmanes, mon mécontentement devant ma personne ainsi affublée sur ordre ; c’est incroyable ce qu’un voile me va mal, aplatissant ma tête et mes cheveux généralement plus ou moins ébouriffés, cela me fait une tête plate de femme biblique à qui il manquerait une cruche d’eau pour jouer les Samaritaines ou les veuves de Sarepta. Les hommes, eux, touristes ou locaux, sont habillés comme tous les hommes occidentaux dans un climat d’été, chemisettes ordinaires, unies ou à carreaux, (peu avec des manches courtes, il ne fait pas montrer trop de peau, en Iran, même les messieurs) pantalon normal. Rien de distinctif entre hommes étrangers et non étrangers, désignés tous en bloc comme montrables, visibles, « du bon côté ». C’est ce que je ressens.

On dîne à l’hôtel. Je confonds un peu les salles à manger, les buffets et leur organisation assez monotone mais efficace, quelques-uns surnagent dans ma mémoire, particulièrement bons, et je crois que dès le premier soir il y avait eu plusieurs sortes de soupes délicieuses, des soupes de lentilles, de légumes, de champignons.

On doit partir demain matin à 7 h et demi pour Hamadan, vers les montagnes du nord-ouest, le voyage sera entrecoupé de visites et demain on fera au total 420 kilomètres. Ça veut dire qu’il faudra me lever à 6 heures, avoir le temps de me doucher, sortir la valise pour le service des bagages, petit-déjeuner. Je ne dors pas longtemps, mais bien. Aucun problème de décalage pour ces deux petites heures et demie de différence (trois heures et demie en hiver), engouffrées dans le trouble général du voyage.

Lundi 14 avril 2014, Qazvin - Soltanieh - Hamadan

7 heures et demie. Il fait grand jour. Il fait beau. Ce jour-là, on a bouffé des paysages. Le car va devenir notre deuxième maison, plus stable finalement que les hôtels, qui, la première semaine, changeaient tous les soirs. Il était pratique, grand, tous les sièges n’étaient pas confortables, certains, trop creux, fusillaient le dos, mais quel agrément d’avoir une place double, côté droit de préférence, de pouvoir glisser de la place près de la fenêtre à celle côté couloir, selon le soleil, selon les conversations, à côté de moi mon petit sac à dos avec les « premières nécessités », crèmes solaire, pommade pour les lèvres, spray de phytomer, bonbons à la menthe, vitamine C, tout ce petit bazar de santé qui me sera totalement nécessaire. Et mon sac à mains, avec les deuxièmes nécessités, mes deux porte-monnaie, euros et rials, mon alcool de menthe, mes sucres, les mouchoirs, les gouttes pour les yeux, car, comme toujours en voyage, on accorde à la moindre manifestation de ce pauvre corps surexploité la plus grande attention, les dafalgan, les éventuels imodium bloquants au cas où surviendrait la turista, surveillance de la tuyauterie par laquelle passent les émotions, les affects, les efforts, et qui marche plutôt infailliblement bien chez moi.

On va vers le nord-ouest, on va avoir froid, dit la guide. Peu importe, on avait tous emporté des pulls et des T. shirts, on avait bien lu les conseils de Clio, recommandant des épaisseurs en pelure à mettre ou enlever. Autant de choses qu’on trimballerait inutilement. En gros, on a crevé de chaud. Je crois que le printemps de cette année a été exceptionnellement chaud en Iran. En tout cas, Pierre Loti avait eu plus froid, le soir et le matin. Il fallait du coton léger, ou de ces matières actuelles fines et qui sèchent dans la nuit. Car, non, il ne ferait pas froid, juste un petit vent vif et léger ce lundi matin.

Pour l’instant, on roulait dans des hautes plaines ; la banlieue disparate et disjointe de Téhéran s’étend loin de la ville, je commençais à remarquer les curieuses constructions, tout en rectangle, dans les villages et villes, avec des fenêtres ornées de barreaux tortillés, comme sortis de boîtes de lego, petits rectangles posés les uns sur les autres ou à côté les uns des autres ; les petits murs bas, briques crues ou peintes, ou béton, qui entouraient certains espaces, jardins, terrains vagues, mosquées, étaient ornés de grandes lettres arabes élégantes, sans doute des publicités ou des slogans. On s’arrêtait pour des contrôles, ou plutôt, le chauffeur courait se faire contrôler, dans des postes de police fréquents, « C’est la sécurité routière », disait Barbara dont déjà le discours élogieux, quasi amoureux de l’Iran, se mettait en place, amorcé la veille avec tant de raison au musée archéologique : tout y a été inventé, tout en vient, tout y est né, tout y passe, les Iraniens ont toutes les vertus, de la douceur, on y est même en bonne voie pour la démocratie… Influences, idées, techniques, tout y est passé, transformé et diffusé et souvent né, c’est vrai. Pour la démocratie, en revanche, on repassera, la « bonne voie » est encore loin, avec le guide suprême qui a le dernier mot sur les lois votées par le Parlement et le droit qui repose sur la charia.

Les montagnes bordent indéfiniment la plaine. On roule longtemps dans la grande banlieue de Téhéran, d’abord unie, puis entrecoupée de champs, usines, villages sans vraie allure, assez neufs, ça construit beaucoup, les voitures sur la route, nombreuses, sont un peu vieillottes, « c’est l’embargo » nous dit-on, c’est vrai, ça fait longtemps que ça dure, à la longue ça se voit, pas de pièces de rechange, pollution, essence pas chère du tout. Arrêt-pipi dans les toilettes publiques d’une petite mosquée de village, très propres, mais à la turque et c’est dur à 81 ans de me relever en flexion/extension, de trouver le PQ dans ma poche, de me bagarrer avec mon sac à main suspendu autour du cou et mon voile dont les pans risquent de traîner dans le trou, penser à relever puis à redescendre les jambes de pantalon, et il faut aussi se bagarrer avec le petit tuyau pour rincer, ça restera tout le voyage une épreuve inévitable trois ou quatre fois par jour ; on ne trouve des sièges que dans les hôtels, sauf, parfois, un siège occidental, au fond, dans une batterie à la turque des toilettes publiques.

Et aussi, les premiers jours, j’avais la crainte de ne pas pouvoir arriver à tout faire, peur de terminer dans un hôpital iranien. D’autant que l’on voit souvent des hôpitaux neufs, œuvres, paraît-il, d’Ahmadinejab.

Barbara met à profit les espaces de temps, alternant les topos et les silences. Elle commence à tracer et retracer la succession de dynasties de ces personnages venus, par étapes, du fond de l’Altaï, séjournant plus ou moins longtemps çà et là, avant d’envahir la Perse et la Mésopotamie voisine où se trouvaient les Élamites dont on ne sait pas grand chose (mais trouve-t-on jamais les origines ?), de s’y établir, de lutter contre les nouveaux venus, les Mongols, les Turcs, tout le monde est comme attiré, tout le monde y passe, comme si ces hauts plateaux, si bien défendus par leurs bords immensément relevés, étaient un énorme aimant.

À moins que, également attirés comme Alexandre, ils ne viennent de l’Occident, montrant à leur tour que l’Iran est un aimant, que chacun utiliserait, où on remplirait et rechargerait ses piles. Ou alors, on s’y ferait décharger de sa force, mais de manière constructive, pour en laisser des épaisseurs et des témoignages. Le temps de se faire assimiler ou d’assimiler, ils courent, à cheval, par l’Ouzbékistan, le Turkménistan, viennent parfois s’acclimater, ou y acclimater leurs habitudes de constructions, créant ce grand brassage d’influences architecturales, coutumières, guerrières, courageux et tenaces personnages qui, une fois fixés, se font dégommer à leur tour par les nouveaux envahisseurs, lointains cousins avec qui non seulement on ne cousine plus mais avec lesquels on se bat et s’élimine, on s’arrache les yeux, on se décapite, on s’empoisonne, faisant circuler les choses et les idées, les progrès, les déviations et parfois les régressions.

Si ma première envie de l’Iran, fondée sur la littérature et l’imaginaire, date de 1941, comme je l’ai dit, la première « vue » physique que j’en ai – et qui a décuplé cette ancienne envie, l’a réactualisée, en somme - est beaucoup plus récente : elle date de 1995, et a eu lieu depuis la forteresse parthe de Nisa, au Turkménistan. On se promenait au sommet de la colline beige et rocheuse, dans les ruines, on évoquait les Parthes, leurs flèches, leurs rois, leur or, et, au sud, devant nous, on a eu les yeux attirés par une formidable muraille sombre, unie et droite, hostile : « Là-bas, c’est l’Iran », nous avait dit le guide. Ils avaient dû se trouver là, tous, un jour ou un autre, ces hommes du nord, du nord-est et du nord-ouest, à regarder cette grosse chose sombre et inaccessible qu’ils allaient essayer de franchir et d’envahir, se faire tuer pour y mettre le pied et ensuite le défendre avec autant de courage, et voilà, je n’étais plus chez les Parthes au Turkménistan à regarder l’Iran, j’y étais, maintenant.

J’ai longtemps réfléchi, hésité, différé. La politique barrait le chemin. D’abord il y avait eu « le valet de l’impérialisme » comme on disait dans le jargon « coco » des années 70, le shah Mohammed Reza Pahlavi : on ne voulait voir en lui, avec la certitude des militants, que l’aspect négatif indéniable, l’introducteur du capitalisme économique industriel qu’il promouvait, l’ américanisation » du pays, avec son cortège d’injustices et de corruption. Nous ne voulions pas savoir l’état social et matériel de l’Iran avant son père et lui, ni l’aspect positif des modernisations qu’il avait faites sur le plan sanitaire et éducatif, les femmes libres de se vêtir à leur guise, de travailler et d’étudier, les écoles, les routes, les hôpitaux, sortant ce pays d’un état de crasse, de pauvreté et de maladies bien réelles où le conservatisme des shahs Qadjar l’avait longtemps confiné. Décrépitude charmante mais pourtant combien triste aux yeux de Pierre Loti, dont le récit rend bien compte du pourrissement de l’Iran sur lui- même en 1900. Les Pahlavi, pour modernes qu’ils ont été, n’en ont pas moins été des tyrans sur bien des plans. Le Shah viré, pour notre grande joie, on pouvait espérer. Mais la Révolution a apporté les ayatollahs et leur régime théocratique C’est un des pièges politiques où je ne suis pas tombée, nulle admiration devant cette révolution-là, j’étais trop athée et mangeuse de curés, pour y voir quoi que ce soit de positif. Je voulais attendre qu’ils s’en aillent, ces gens-là, avec leur Livre, leurs femmes voilées, leurs lapidations. Mais ils ne partaient pas. Carmen, au Japon, m’avait rappelé l’importance du voyage, elle avait évoqué la légèreté due à la gentillesse du peuple iranien, si accueillant, deux certitudes qu’elle avait ressenties en Iran : pour moi, j’ai vérifié ses dires quant à l’importance du voyage, mais je l’ai trouvé totalement faux quant à la légèreté, l’atmosphère pour moi y est lourde. Elle m’avait recommandé aussi, avec passion, la culture et le talent de la guide.

Dans l’été 2013, le monde entier s’est un peu détendu grâce aux élections destinées à remplacer Ahmadinedjab, avec l’arrivée d’Hassan Rohani, un ayatollah « modéré ». Juste un petit badigeon qui, en tout cas, a suffi pour que le tourisme occidental fasse un bond en Iran, bond dont je faisais partie, sans avoir meilleure conscience. Car je n’y crois pas trop, les deux termes sont antinomiques, un ayatollah reste un ayatollah. Et les cinéastes et les avocats continuent à être emprisonnés.

C’est vrai que j’ai embêté tout le monde cet hiver avec mes états d’âme politico-religieux, emballés dans mes soucis vestimentaires, et jusqu’à une semaine avant le départ, j’ai eu la tentation, presque chaque jour, en me réveillant, d’annuler le départ, car une partie de moi refusait cette compromission avec un état théocratique. Mais nécessité fait loi, je vieillis, mes yeux s’estompent, c’est maintenant ou jamais que je satisferai à mon envie et à cet ultime hommage à la puissance de persuasion de Tante Paulette.

Mes scrupules politiques ont été modifiés aussi, je le sais, pour d’autres raisons purement personnelles et conjoncturelles : j’ai utilisé ce voyage comme un acte de « reprise en main » de ma vie et de mes choix. Je me suis inscrite en novembre pour faire un voyage à moi, sortir de la nostalgie possible de l’Allemagne qu’ensemble, AD et moi, et pendant sept ans, nous avons tant aimée. Sortir de la quasi-routine confortable de la Chine, qui est aussi un espace bien à moi, mais où j’ai mes repères et où j’ai déjà repris pied. Là, il me faut à la fois voir du nouveau et boucler une boucle sur moi. J’ai donc relu Vers Ispahan l’été dernier, j’ai refait la chevauchée dans les montagnes du Zagros, j’ai à nouveau rêvé sur les coupoles turquoise tarabiscotés d’Ispahan et le charme des nomades poussant leurs moutons noirs dans les herbes fleuries du printemps.

Oui, j’ai voulu voir cela ou ce qu’il en reste, ou ce qui l’a remplacé, avant de ne plus pouvoir me déplacer aisément ou carrément de mourir, ce qui devient plus envisageable à mon âge, je ne veux pas en avoir le regret sur un lit de mort encore imaginaire. Le bonheur de me trouver en Iran serait le pendant de la vue exaltante des fleurs de beurre dans les monastères du Tibet, et l’équivalent possible de mon sentiment de triomphe sur la route du col vers Tongren, en octobre 2005.

Limite du temps où j’ai encore le courage physique d’y aller voir et respirer ces traces et ces temps perdus dans les jours du présent.

Quoi d’étonnant donc à ce que je sois, en rentrant et en écrivant ceci, complètement saoulée et gavée, au point de n’avoir plus envie de rien voir ni de rien comprendre tant que je n’aurai pas digéré cet énorme paquet dense de civilisations, hypercaloriques, vives, puissantes, bourratives, nécessaires.

Ce lundi 14 avril, je roulais donc dans cette haute plaine, avec la tête pleine de ces pensées qui avaient présidé à ma présence ici et je buvais des yeux le paysage. Les maisons de village, sans charme, me faisaient penser à des « lego » en petits cubes, ou plutôt non, en rectangles allongés, simples ou doubles ou triples si l’on avait affaire à un propriétaire plus ou moins riche, les champs retournés, ou déjà remplis de céréales, hautes de 5 ou 10 cm, blé, sans doute, ou orge dont Pierre Loti parle. « Nos » céréales, blé, orge, nées au Moyen-Orient. Elles sont ici chez elles.

Encore les postes de police. Les yeux fardés au naturel. Les petits lego.

Avant le déjeuner, on a visité Qazvin, où nous sommes entrés dans un mausolée très kitsch, de style qadjar, dit Barbara, couvert de mosaïques très brillantes, dans des couleurs gaies et lumineuses, comme un château de contes de fées, et où il a fallu revêtir des tchadors, ici de couleur claire, pour infidèles. Les vrais tchadors sont noirs, nous n’en sommes pas dignes. Il faut pouvoir nous distinguer, femme et infidèle, on ne vaut doublement pas grand-chose, c’est pire qu’une pancarte ! La fleur de lys de Milady n’est rien à côté.

Cette construction féerique est le mausolée d’un fils d’un des premiers imams nous dit-on. Je me perds dans les numéros de ces êtres vénérés, dont la destinée est généralement tragique. Le mausolée semble porter un nom compliqué : l’Imamzadeh-ye Hossein et comme le héros en est un enfant, le mausolée est envahi d’écoliers en pèlerinage. L’intérieur était archi doré et scintillant, presque toc, avec des niches luisantes comme des pierreries, Disneyland oriental, où on se mêlait aux dames en noir, avec des enfants des écoles en uniforme clair et vif, certaines petites filles déjà voilées de petits chaperons à 8 ou 9 ans ; d’autres fillettes, un peu plus jeunes, isolées avec leur maman - pas les écolières -, montraient encore leurs petits bras et portaient des T. shirts sur leur petit torse plat ; des petits garçons circulaient, souvent assez matamores d’aspect, comme s’ils étaient certains d’être nés du bon côté. Tous se pressaient dans les locaux avec une dévotion non feinte. C’était bien un peu lourd, à l’intérieur, comme toutes les manifestations où on voit endoctriner les gens dès leur enfance : nous aussi, on nous a fait gober toutes ces fables, côté chrétien, comme autant de rappels et injonctions à être sages, manières de « tenir » les enfants et les esprits sous le boisseau commun.

Après le mausolée, nous avons été visiter une splendide et ancienne mosquée plutôt sévère, peu d’ornements, timidité et simplicité, dans sa grande cour avec quelques arbres, du temps des Seldjoukides. On allait en revoir, et on finirait par comprendre le cheminement de la forme et du plan qui aboutit vers le XIIIe siècle à cette mosquée à iwan extérieur et minaret, décorée de mosaïques de faïence aux dessins très simples, géométriques, et construite autour d’une cour carrée à 4 iwans intérieurs. On n’en était pas là. On stationnait dans la cour, sous les arbres et Barbara expliquait fort bien les différentes techniques des mosaïques de faïence ou émaillées. Je ne savais même pas, je crois, qu’un iwan est un porche immense : celui de l’entrée comportait des alvéoles soulignées de bleu, mais là aussi très timides, loin de ce qui allaient devenir fou à Ispahan trois cent ans plus tard. Le dôme brillait dans le soleil et le bleu du ciel dont il se distinguait à peine, mais que les éléments, blancs et noirs ou jaune pâle du décor, signalaient. C’était simple et très beau. On n’a pas vu les nombreux réservoirs d’eau qui font paraît-il une des réputations de la ville. De toute façon je mourais de faim et je n’en aurais pas profité. Je comptais sur l’imprégnation pour pomper ce que je ne suivais pas bien. Avec raison, on pompe, en effet, on retrouve, en les évoquant les sensations annexes dans la tête, mais c’est difficile à dire pour les restituer, ça reste assez égoïste, comme le plaisir musical : la cour de la mosquée de Qazvin était une rencontre paisible.

Nous déjeunons dans un routier, un peu cantine, un peu bruyant, avec des décorations simplettes et surtout des photos d’ayatollahs et de barbus, – sur la route, il y en a partout -. Le repas est bon et rapide, on fait connaissance avec l’immuabilité du menu genre routier, yaourt (ici, très bon avec échalote et ail), l’assiette de riz, toujours délicieux comme une plume, une viande genre bœuf en ragoût dans une très bonne sauce très épaisse et brune comme une sorte de purée de légumes, pas de dessert, les bouteilles d’eau qu’on emporte jalousement, et qui complètent le système établi dans le car, avec sa petite glacière, où, pour 20 euros, nous aurons droit de prendre deux bouteilles par jour pendant tout le voyage.

Après le déjeuner, on a roulé vers Soltanieh, où de loin, se voyait un énorme édifice, qui devait dater de l’invasion mongole, avec une coupole de ce bleu ensorcelant, doux et brillant comme le dépeint si bien Pierre Loti, bleu en faïence tirant sur le turquoise, de loin, je vois des gens minuscules se promener sur une des galeries, à plus de trente mètres du sol. Au pied, sur la pelouse, un groupe de jeunes femmes sous leur cape noire et sinistre pique-niquent, en riant, le groupe les prend en photo de manière que je trouve indécente, je les prends de si loin que même un peu zoomées, elles restent presque invisibles, je ne veux pas participer à la mise en exergue de cet apartheid injuste et dégoûtant.

On entre dans l’édifice, énorme et frais, encombré d’un gigantesque échafaudage qui se trouve posé par l’Unesco depuis des années. Le travail est titanesque, sans doute. L’édifice, qui a l’une des plus grandes coupoles du monde, a été construit en peu de temps : dix ans, pour une énormité pareille, entre 1302 et 1312, la ville était alors une capitale d’une dynastie mongole, à laquelle appartient Oljaytu (Üljaitü) qui a régné de 1304 à 1316, un khan au nom à sonorité bien turque, à qui fut dédié le mausolée. Je vois bien les liens, par les trémas de son nom, par la massivité triomphante de la coupole, entourée de ses huit minarets qui soulignent l’octogone du bâtiment, dont certains sont cassés, avec Boukhara et Samarkand. Grandes écritures bleu foncé sur des plaquages de faïence. Personnellement, j’adore, je trouve que ça a vraiment une gueule terrible.

On commence à se tordre le cou pour regarder les raccords de la coupole, leurs nombres et leurs ornementations, et je fais une pénible ascension, dans un escalier en colimaçon, assez mal éclairé, avec des marches irrégulières de 50 cm ou davantage de haut, inégales et râpeuses, blanches et poussiéreuses, qui montent, qui montent, je m’essouffle, je suis avec peine et j’arrive enfin sur le palier du Ier étage, à trente mètres de hauteur, sur la galerie intérieure, hors d’haleine, bien décidée à ne pas monter plus haut. Je regarde autour de moi, peinant à reprendre mon souffle : c’est magnifique

Les décorations sur brique, lorsqu’elles n’ont pas disparu avec le temps, sont un camaïeu ocre, clair, brique, rosé parfois, marron, avec des soulignages dans les bleus, parfois. Des décorations en relief ou pas. Le tout est une immense toile d’araignée perpétuellement décomposable, à la fois richissime, terriblement compliquée, et donnant une impression d’ensemble d’une simplicité presque pauvre au premier coup d’œil. Et puis, au deuxième ou troisième coup d’œil, on voit une mer qui, d’invisible, devient infinie. Le tout semble bien abîmé. L’échafaudage n’est pas à la veille d’être décroché, je me demande même s’ils auront jamais fini. Barbara explique le plan, les détails et les grands principes de l’architecture intérieure, je suis le mouvement, et, après avoir parcouru toute cette première galerie, nous voilà devant l’entrée d’un même escalier en colimaçon qui mène au second, avec des marches encore plus hautes et inégales, et je déclare que je n’irai pas plus haut. Mireille a le vertige, elle reste avec moi et nous nous installons sur un rebord de pierre, dans un angle éclairé de deux fenêtres et décorés de mosaïques dans les beiges, très jolies, nous bavardons en attendant que les autres nous reprennent en descendant.

En fait, depuis lors, j’ai vu des photos de la voûte de la galerie du 2e étage, elle était magnifique, bien plus envoûtante (c’est le cas de le dire) que les restes du Ier étage, en briques colorées plus vives, mieux conservées ou mieux entretenues qu’à l’étage où nous étions restées. Je regrette de n’avoir pas fait l’effort, mais j’avais l’impression que je ne pourrais pas le faire.

Pas mal plus tard, nous avons vu arriver le mari de Mireille hors d’haleine et d’inquiétude, le groupe ne nous avait pas vues, par quel hasard ? à la redescente alors que nous étions à deux mètres à l’écart du palier. Gilbert avait été au bus, et constatant que sa femme n’y était pas, était reparti la (nous) chercher… Heureusement que Gilbert s’est inquiété de Mireille, que se serait-il passé si j’étais restée seule ? Qui aurait remarqué que je n’étais pas là et se serait souvenu que j’avais dit que je ne montais pas au second ? On n’était qu’au deuxième jour, on se connaissait encore mal. On m’aurait sûrement retrouvée, mais ce fut une expérience peu agréable, qui rend compte de notre stress, être « oublié » dans ce pays aurait été infernal, quelle langue parler, que faire, où aller, sale expérience qui aurait été due la méthode de Clio où le guide ne donne pas son numéro de portable, ni de listes des nom des participants, on voyage anonyme, comme si tout le monde devait resté incognito ! Le « mystère et boule de gomme » de Clio n’est pas agréable. C’est inutilement une source d’anxiété. Quant à K, il avait bien donné le premier jour un numéro de téléphone portable, mais en avait changé aussitôt sans prévenir, si bien, que faisant une expérience un jour à Chiraz pour voir s’il était joignable, j’avais constaté qu’on tombait sur un répondeur chez lui à Téhéran ! Une fois perdu, on aurait été vraiment tout seul. Combien je préfère les manières de la Maison de la Chine, qui fournit avant le départ la liste des noms et adresses de nos compagnons, organise des réunions préalables d’info, pour qu’on voit la gueule et les coordonnées des voisins dont on partagera la vie pendant deux ou trois semaines. Et la Maison de la Chine a toujours donné le numéro de portable de l’accompagnateur parfois bien utile.

Ensuite on a roulé longuement, champs, prés, petits arbres piqués dans les pentes, lego des maisons de village, contrôles fréquents, jusque vers Hamadan, ville haut perchée à 1800 mètres ? Un orage s’est déclenché et nous sommes arrivés à la nuit noire, sous une pluie torrentielle, sautillant dans les flaques et les marches glissantes et mouillées qui accédaient à l’hôtel, pour ensuite dîner, dans le bruit percutant d’un orchestre très mauvais, avec un chanteur nul et bruyant qui chantait des airs occidentaux ;pour finir, on a appris qu’on se relevait le lendemain de très bonne heure, étant donné le programme chargé qui nous attendait.

Au dehors, la pluie tombait toujours, très grosse et violente, mais personne ne semblait s’en soucier, les rues malgré l’heure tardive (plus de neuf heures ), étaient pleines de gens qui marchaient sous la pluie, carrément sur les trottoirs ou parfois sous les arcades qui bordaient certaines rues, les voitures roulaient, bouchonnaient, pas de clackson, mais beaucoup de brusquerie dans la conduite. C’est à l’intimidation, comme en Inde, celui qui a décidé de passer passe sans se soucier s’il y a des morts possibles, il va, fonce, ni clous, ni feu, rien n’arrête personne, sauf la peur finale de froisser sa tôle.

La chambre était plaisante, le lit excellent, et la pluie qui tombait avec bruit me réjouissait, j’aime bien voir les pays sous un ciel changeant, qui fait moins affiche de pub.

Mardi 15 avril 2014, Hamadan - Bisotoun - Taq-é-Bostan - Nuit à Kermanshah.

Le lendemain, le soleil avait tout séché et, par la fenêtre, j’ai vu que nous étions entourés de montagnes où la neige n’avait pas encore totalement fondu, le cadre était sévère et très beau. On s’est levé très tôt, une fois encore. Hamadan m’a plu. Tout d’ailleurs, sauf Qôm, m’a plu, au fil des jours. Je me suis lavé les cheveux, pensant que je ne les laverais plus jamais de ma vie à Hamadan, où je passais cette nuit fugitive. J’étais à Hamadan. Cela suffisait déjà pour en être une journée notable.

Le car, après un petit-déjeuner plaisant sauf le nescafé vraiment infect, nous emmène sans tenir compte de l’ordre du programme, au mausolée d’Esther et de Mardochée, c’est-à-dire, en fait, à la synagogue d’Hamadan. La circulation est intense, tout le monde tourne en rond sur les places qui servent de rond-point, près du mausolée d’Avicenne et sa tour étroite, près d’un autre énorme mausolée kitsch et brillant d’un ancien ou d’un récent imam. On a sans arrêt l’impression de tourner en rond, dans cette ville qui, de fait, a un plan rond, je l’ai vu plus tard sur une photo aérienne de nuit. On se gare dans un quartier populaire et animé, avec des magasins, entassement de petites boutiques comme on en trouve dans ce qu’on appelait naguère le tiers-monde, petit bazar, légumes, poissons, - beaucoup de poissons, dans tout l’Iran -, ces petites boutiques qu’on trouve aussi au fin fond de la Chine ou au fin fond de l’Asie centrale, avec ce côté « avant-guerre », minuscules magasins où les prix ne sont pas affichés en rials mais en tomans, cela fait moins de zéros à écrire, 1 toman vaut 10 rials. Débauche de poteaux et de réverbères sur les ronds points..

Il est question d’Hamadan, paraît-il, dans le Livre d’Esther. En fait, des Juifs d’Hamadan n’ont pas profité de l’édit de Cyrus, ils ne sont pas retournés en Israël, ils sont restés dans ces terres qui dépendaient de Babylone et où leurs ancêtres avaient été déportés plus de deux cents ans auparavant du temps des Mèdes, ils ont vu arriver les Achéménides, ne se sont pas mal entendus avec eux, et depuis, ils ont vu passer les milliers d’envahisseurs, les dynasties venues d’Orient ou d’Occident, et cohabité avec eux, la conquête arabe, les conquérants mongols, les dynasties successives des Turcs, les dynasties successives des Shahs iraniens, la révolutions islamique et les ayatollahs. De fait, les Juifs d’Hamadan sont absolument d’ici. Ils font partie des minorités reconnues par la constitution de 1979 révisée en 1989 et, avec les autres minorités religieuses, ils ont droit à 1 représentant au Parlement.

Barbara fait un long discours sur l’histoire d’Esther et Mardochée dans un petit jardin, avec un arbre en fleurs, qui se détache sur le ciel bleu, le rabbin en veste beige et pantalon gris sombre, nous regarde et nous écoute, de loin, puis nous entraîne par un petit escalier derrière la synagogue, où nous entrons et là, avec un autre groupe de touristes (italiens, je crois), il fait un petit topo en anglais sur Esther et Mardochée (bis pour nous). Je me rappelais surtout, à ce moment-là, le petit classique Hachette verdâtre d’Esther et celui d’Athalie, étudiés en 5e : nous étions là où autrefois « Le peuple saint en foule inondait les portiques ».

Ce n’est plus le cas ici, car le rabbin ajoute quelques mots très touchants sur la vie collective juive à Hamadan : ils ne sont plus que cinq fidèles, vieux, la plupart des autres étant établis à l’étranger, notamment aux États-Unis, d’où ils envoient de l’argent, mais cela ne remplace pas les personnes, il y a beaucoup de rites qu’ils ne peuvent plus accomplir, le nombre de cinq fidèles étant insuffisant.

Esther est-elle vraiment enterrée ici ? On n’est pas entré dans le mausolée lui-même, mais j’ai su qu’il contenait effectivement un cercueil drapé.

En fait, l’histoire d’Esther est confuse, plusieurs versions et compilations existent, ont été retouchées, et les rois qui l’auraient honorée de leurs faveurs ne sont pas les mêmes selon les versions. Assuérus comme on le voit dans la pièce de Racine, et dans Le Livre d’Esther, pourrait être, comme le proposent diverses lectures critiques et historiques l’un des souverains achéménides, Xerxès, Artaxerxès II ou Artaxerxès III. Mardochée s’y appelle Marduk, ce qui sonne tout de même plus oriental que Mardochée. Le traître Aman a droit à un H, il s’appelle Haman et on fait sonner la syllabe finale, ouverte. Esther, une belle fille, habile et vertueuse ? Sans doute en conformité avec les mœurs et coutumes des Perses, faisait-elle partie des favorites de l’un de ces rois, et se déplaçait-elle avec lui selon les saisons, passant l’hiver tantôt à Suse, tantôt à Babylone, l’été à Ecbatane (Hamadan). Franchement, je n’ai pas d’éléments pour saisir la valeur allégorique de ce mythe, moins encore la réalité historique, mais Esther est liée au printemps, à la fête de Pourim et assure un lien honorable, fidèle, entre les Juifs d’Iran et le pays : pour moi, elle restera liée au cerisier en fleurs du jardin de la synagogue et à la discrétion charmante du rabbin, seul au milieu de ses cinq fidèles, et qui parlait sans accent un français très élégant.

Les jeunes filles de Saint-Cyr qui interprétaient les rôles masculins et féminins seraient sans doute bien dépaysées dans cette ville aujourd’hui fraîche et animée, musulmane et pleine de dames en noir, qui évoluent dans le marché et le long des rues, dans les parcs, au milieu des hommes en chemises à carreaux et jean. L’essentiel est l’ancienneté de l’histoire et ses ajouts, une histoire tripatouillée selon les volontés des auteurs et/ou des lecteurs. Aujourd’hui, pour moi, Esther se trouve, dans sa beauté et sa vertu, à Ecbatane. Je trouve décidément mélancolique cette rencontre avec Racine, Versailles, Saint-Cyr, l’histoire sainte et ses torsions, et la solitude des cinq Juifs d’Hamadan.

On quitte le rabbin. On se rechausse dans la petite cour de la synagogue. Je laisse quelques centaines de milliers de rials (en réalité, une pincée d’euros) dans un petit panier, et je pars le cœur un peu serré, devant l’héroïsme de ce gardien de si vieux usages et de rites qui remontaient à la captivité à Babylone, rattrapé par l’âge et le temps, qui regarde fondre sa communauté.

Dans une petite boutique, on boit un jus de carottes pressé – on mange et boit énormément de carottes en Iran, sucrées ou salées et même en confiture -, avant de remonter dans le car et de partir vers les montagnes enneigées, à Ganj Nameh. What is Ganj Nameh ? Surprise. On roule pendant 10 kilomètres environ en s’élevant sur les pentes des Monts Alvand, on est à plus de 2 000 mètres, et, quand on sort du car, l’air est vif, il vous saute presque à la gorge, on marche un peu vers deux rochers gris et arrondis. Un pont traverse une petite rivière de montagne, toute bondissante, et de l’autre côté, au-dessus de nous, dans le granit gris, à droite et gauche d’une petite plateforme, on aperçoit deux groupe d’inscriptions. Celle de gauche a été commandée par Darius Ier (512-485 av. J.-C.) et l’autre, à droite, par Xerxès Ier (485-465 av. J.-C.). Les deux inscriptions gravées sont trilingues, dans les 3 langues anciennes en usage au VIe siècle av. JC. : néo-élamite, néo-babylonien et vieux-perse ; elles commencent par une prière à Ahura Mazda et décrivent brièvement les vues et les réalisations impériales de ces deux rois Darius et Xerxès. Ils sont de vieilles connaissances en histoire ancienne, mais cette histoire, comme on l’enseignait de mon temps, était assez nombriliste, vue du côté grec, on les voyait surtout au travers de leurs relations conflictuelles avec Athènes, comme deux géants puissants que la petite république aurait réussi à vaincre. Puissants mais un peu bêtes ? Des « Barbares » ? On ricanait un peu de Xerxès qui avait fait fouetter la mer pour la punir d’avoir englouti ses vaisseaux. De chez eux, je vois l’histoire autrement décrite. Les Perses prennent toute leur grandeur majestueuse. Le circuit et ses trésors archéologiques ne cesseront de la confirmer. L’inscription de Darius est celle-ci : « Ahura Mazda est un grand dieu, car il a mis la terre ici, il a mis le ciel là, il a mis l’homme (sur la terre), il a donné la sérénité à l’homme, il a fait Darius roi ».

Un peu plus emphatique, celle de Xerxès reprend presque les mêmes termes, sans mentionner la « sérénité » donnée à l’humanité, insiste sur les nombreux peuples qui font partie de son royaume, et indique comme le plus élevé de ses titres, en tout cas c’est le dernier énuméré, celui d’être « le fils de Darius l’Achéménide ».

Plus tard dans la journée, nous retrouverons Darius à Bisotoun et le lendemain à Persépolis. Et le surlendemain, à Pasargades. Ce matin, nous avons fait notre première rencontre avec l’emploi des rochers, avec l’affirmation du lien du roi et d’une puissance divine, affirmation proclamée de manière à être lisible pour « les habitants du royaume et des pays lointains » puisque le texte est trilingue : j’admire la certitude ou à tout le moins le désir de durer pour les siècles des siècles dans le granit, le vent, le soleil, la neige, l’orage, la rivière, déclarations perchées dans le fond d’un vallon sur la grande route qui mène de la Mésopotamie vers les profondeurs de l’Asie.

Il faisait plutôt frais à plus de 2 000 mètres. Le vent avait couru sur la neige qui subsistait sur les sommets. Des marchands, sur deux toutes petites tables, vendaient des fruits confits et aigrelets, cerises, abricots, ils étaient très bons. On a à peine eu le temps d’en acheter, la dictature du temps utile caractéristique de Clio, dont les circuits sont impeccables, mais pas faits pour se détendre ou traînasser, régnait très fort, on allait à toute allure et on n’allait pas s’arrêter pour manger des babioles, fussent-elles persanes ! On courait comme les soldats de Gédéon, pas même le temps de boire dans le creux de sa main. D’autant que le site semblait un « supplément », puisqu’il ne figurait pas au « programme ». Une cascade sautait dans les pierres grises, sous le ciel très bleu où couraient des nuages très blancs, tout cela était réel et proche, et de ce fait, Darius existait, tout proche, pour de bon. Lui aussi était passé là.

L’Antiquité avec sa majuscule sortait et se dépliait hors de pages du Malet Isaac de 6e, ravivée autrefois à Dijon lorsque je préparais mon certificat d’Histoire ancienne, pour les questions hors programme ; elle devenait terriblement présente, faisant un bond vers moi en ce mois d’avril 2014, tandis que je bondissais aussi vers eux, Darius et Xerxès, leur suite, leurs femmes, leurs peuples. Les rois des rois s’étaient inscrits dans le granit gris, avec leurs langues, leurs signes cunéiformes si précis, si frais, leurs yeux, leurs corps, leurs intentions, leurs croyances affichées, leurs idées, leurs volontés, leur culot, et en effet, ils avaient duré, si bien qu’ils faisaient, ou que je faisais, - je ne sais pas dans quel sens l’échange et le rapprochement fonctionnaient - un bond de plus de 2600 ans. Ils étaient si proches tout d’un coup, ils avaient vu comme moi les pentes enneigées du Mont Alvand. L’empire perse était là. Et moi aussi. Nous nous faisions des souvenirs communs.

Ce phénomène de proximité, le temps épanoui dans un même espace, a redoublé sur le site même d’Ecbatane, grosses ruines entassées dans les herbes et les marguerites sauvages derrière une barrière où on n’a pas le droit d’aller, j’ai pris des photos de gros débris usés, rêvant comme la créature de Frankenstein à la lecture de Volney, sur la destinée des civilisations, les villes écroulées, bercée par Paul Valéry et son mélancolique constat : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ».

C’est dans ce beau cadre qu’était venu mourir le dernier des Achéménides, vaincu par Alexandre, il avait cavalé jusqu’à Ecbatane, sa fraîche capitale d’été, dans les montagnes, pour y trouver la sécurité, à défaut de la « sérénité » mais des gens de sa suite l’ont assassiné pour se mettre bien avec le nouvel envahisseur (en – 330). Dernier regard de Darius III sur les pentes à peine déneigées des montagnes brunes. Le passé s’enroule dans les herbes qui régénèrent le temps, se balance sur la ligne des siècles, enterre et ressuscite les pauvres hommes. « Les morts, les pauvres morts », je penserai souvent à eux dans ce voyage semé de tombeaux. J’ai bien aimé Ecbatane, ce nom magnifique, ces grosses pierres usées, cette fragilité massive, énorme oxymore sous le ciel bleu.

Darius et Xerxès, Esther et les Juifs, l’exil à Babylone, si vrais, si vivants, si humains, tout cela compose un choc, un grand choc, une sorte de philtre - oublis, souvenirs et reconnaissances -, qui va durer et se renouveler pendant tout le voyage. En fait, ça saoule.

Si bien que j’ai zappé Avicenne, coup de pompe intellectuel dans le mausolée et le musée qui lui est dédié. Avicenne est pourtant une vieille connaissance d’Ouzbékistan, né près de Boukhara. J’avais vu avec émotion, il y a vingt ans, le tell de pierre qui reste du lieu où il enseignait près de la Mer d’Aral, parmi des ruines où volaient des pigeons au cours du premier séjour en Ouzbékistan, à la saison de la cueillette du coton, où la bourre blanche sur le même pied se mêlait aux fleurs colorées. Le site archéologique était en totale déshérence, plus apte à faire rêver et plus saisissant encore que lorsque les ruines sont bien retapées (j’ai reçu en héritage le romantisme de Loti).

À Hamadan, dans son musée, bâtiment raide, je me suis juste préoccupée de trouver des toilettes, vivant jusqu’à l’absurde la condition du touriste toujours égaré dans un monde différent de celui de ses habitudes et régi par sa tuyauterie autant que par ses neurones. Le programme du matin était une salade énorme. Ça ne faisait pas que saouler, par moments, ça n’entrait même pas. Ce n’est pas une raison pour ne pas m’en excuse auprès d’Avicenne, car ce mort est terriblement vivant, avec toutes ses découvertes ; et si, sur les chemins de la mystique et ceux de sa philosophie basée sur le rôle de l’Ange où évidemment, je n’étais pas parvenue à le suivre, en revanche, j’avais admiré ses travaux sur l’optique et la lumière ; je les ai re-parcourus un peu en été 2013 à propos du texte que je devais faire sur les photos composées par Mathieu Pernot dans les bunkers de l’Atlantique, ils étaient largement bien observés.

Quant à la « tour funéraire seldjoukide » mentionnée dans le programme, je la cherche en vain, dans les photos ou dans mes souvenirs, peut-être était-elle dans l’impasse qui était près de la synagogue. Non. Je ne l’ai pas vue. Peut-être n’était-elle pas visitable et que c’est pour cela qu’on étai allé à Ganj Nameh, en compensation ? Oui, c’est possible.

On quitte Hamadan, ses boulevards ronds, ses places rondes, ses parterres de fleurs ronds. Le programme est encore bien chargé et on roule entre les montagnes blanches et brunes, au milieu d’une steppe assez verdoyante, puis rase, puis les montagnes vont devenir pur rocher, sec et tordu.

Vers midi, on s’arrête dans un nouveau champ de ruines, sous le soleil, c’est Kangavar, allons bon, je suis déjà crevée, j’ai faim et soif, je bois toute ma bouteille d’eau et traîne sans écouter les explications parmi les colonnes renversées d’une ville : non loin, le long de la colline, on voit les restes assez imposants d’un temple parthe, avec son grand escalier, dédié à Artémis, je crois, non, non, plutôt à Anahita, que nous retrouverons à Bishapour, qui serait la mère de Mithra. Il faudrait creuser les proximités entre Artémis et Anahita, car je suis certaine que le nom d’Artémis a été prononcé à Kangavar. Artémis régnait aussi sur la nature, sources et rochers, et sur la chasse, à défaut de la guerre je renonce à grimper jusque sur le haut de la colline où la ville ancienne se tenait également, je laisse la « jeunesse » (les 60 ans) monter à toute allure (« Vous avez dix minutes », leur crie Barbara), et je regagne lentement le car, avec Margot et quelques autres.

On déjeune dans un routier, dans un lieu isolé au beau milieu d’une montée de col, vue sur la plaine en contrebas, avec toujours ce riz délicieux et une aile de poulet caché dessous. C’est là qu’il y a eu des épines-vinettes rouges pour orner le plat et y ajouter leur saveur aigrelette.


On n’a pas de couteau, il n’y en a pas, pas plus qu’en Chine, les morceaux sont découpés à la taille d’une bouchée, sauf que là, l’aile était entière ; moi, j’ai mangé avec mes doigts, mais les autres faisaient des manières et un Iranien, routier de passage, leur a prêté collectivement un énorme coutelas, bon pour assassiner quelqu’un, si bien que le restaurateur a cherché et trouvé des couteaux en plastique, craignant peut-être qu’on ne s’égorge, au moins par maladresse. On était tous alignés le long d’une grande table à 25 couverts, ça aide à se connaître : on a mangé rarement par petites tables.

Éliane m’avait prise en amitié, « je me mets près de ma copine, j’adore cette petite dame » (c’était moi)... Elle était très bavarde, très gaie, un accent parisien digne d’Arletty, elle vivait près de Villefranche sur Saône avec Marcel, un homme resté en France car il n’avait plus envie de voyager, étant pas mal plus âgé qu’elle. Éliane était très chaleureuse. En gros, j’étais assez populaire dans le groupe. Je les réconfortais, eux qui étaient tous plus jeunes que moi, ils pouvaient se dire qu’ils tiendraient le coup à ma manière, qu’ils avaient encore bien des années à voyager, que 80 ans ne semblait pas un couperet, une frontière infranchissable. Éliane partageait la chambre de Catherine, une grande fille jeune, très agréable, très vive, très dynamique, c’était une mathématicienne qui travaillait dans des services commerciaux d’un grand magasin, pour organiser le « flux tendu » dans toutes les succursales en France ! Au bout de trois jours, les personnes du groupe se révélaient toutes très agréables, variées, intelligentes, cultivées, et il se confirmait que tout le monde faisait son premier voyage en Iran, un peu comme moi, comme une sorte de voyage longtemps rêvé et attendu.

A part le trio Éliane, Alain et Isabelle, trois amis qui voyageaient un peu sans ordre, pour le plaisir de « faire » des voyages, les autres étaient en gros des amoureux de l’Asie, moins sinophiles que moi, mais tous fascinés par l’Eurasie, visiblement, et on nageait en pleine jouissance dans ce voyage, qui joignait tant de bouts connus. On comptait les trous à boucher, moi, le Cambodge, la Corée et le Vietnam, d’autres la Chine, d’autres le Japon. J’avais une fois encore envie de la Route de la soie, car je sentais qu’ici, j’allais vraiment tenir le raccord capital entre la Turquie d’une part et l’Ouzbékistan, la Chine ou l’Inde. Le chaînon manquant. La cheville générale de la charpente eurasienne, qui fait une nappe unie de l’immense Eurasie.

Après le déjeuner, on a roulé dans les plaines de montage qui étaient devenus notre ordinaire depuis deux jours, steppe ou champs de céréales selon les possibilités en eau, « lego » des villages avec leurs petits rectangles empilés ou posés les uns à côté des autres, petits parcs avec de jolis arbres et des carrés de fleurs, parcs de loisirs, même dans de très petites villes, équipés de jeux, balançoires, toboggans ou tourniquets en plastique de couleurs. Ces tourniquets me faisaient penser invariablement au Meilleur des mondes  suréquipé en jeux compliqués et fabriqués pour faire marcher un monde artificiel, intérieurement je les appelais des « ballatelles centrifuges » dont le nom m’avait tant plu autrefois, lorsque je lisais Aldous Huxley à Dijon. Ce goût des loisirs organisés dans des parcs avec ces petites constructions en plastique rouges, jaunes ou bleues, me paraissait, dans cette société austère et assez pauvre, le comble de la dépense inutile, joujou d’une sous-société de consommation, qui a besoin d’un gros objet laid et fragile pour glisser, grimper, ou lancer et attraper la balle au lieu de faire pommi-pomma le long d’un mur, comme on faisait quand j’étais petite.

Femmes comme de gros oiseaux noirs posés près des ballatelles centrifuges où jouaient des gamins délurés et frisottés et des petites filles dont on avait encore le droit de voir le cou et les petits bras, avant qu’elles ne doivent se draper dans leurs foutus tchadors, mosquées petites, brillantes, en métal parfois, ou en faïence turquoise, avec des bulbes en forme de tulipes, échoppes de fruits où des marchands somnolaient sur une chaise dans l’après déjeuner, jusqu’à Bisotoun appelé aussi Behistoun.

On voit de très loin la grande roche qui domine le site, ou mieux, qui constitue le site.

Le car nous laisse sur un parking peu encombré. Une petite guérite couverte abrite une grande photo qui montre le bas-relief qui est sur le rocher, là-haut dans la ferraille de l’Unesco. On marche donc vers le pied d’une grande falaise, dans l’immense montagne qui fait toujours partie de la chaîne du Zagros, comme tous les sommets qu’on voit depuis deux jours. Mais, sur ordre de Darius, une partie a été taillée et ornée d’un bas-relief qui serait magnifique, pour autant qu’on puisse voir à travers les échafaudages de réfection que l’Unesco y a dressés depuis des années. Heureusement qu’on en a une idée par la belle photo de l’entrée du site. Et on profite de sa présence, à la fois presque invisible et imposante, au pied de l’immense falaise, même si on le voit assez mal, il « diffuse » comme toutes les œuvres importantes, on est dans le même air que lui.

Darius a fait représenter sa victoire sur un prince mède usurpateur, qui se disait héritier de Cambyse (le fils de Cyrus) qui venait lui-même de mourir en revenant d’Egypte et n’avait pas d’enfant direct. Cambyse avait pourtant épousé ses demi-sœurs et sœur mais sans succès. C’est moins la victoire que la légitimité de Darius que le texte proclame : la victoire lui revient parce qu’il est légitime. Les textes qui l’accompagnent sont trilingues comme ceux de ce matin. Je me dis que je verrai mieux tout ça à Paris, sur internet, mon appareil photo n’est pas de force à zoomer « net » à de pareilles distances, je regarde la fascinante réalité, ces parois si haut perchées, en me demandant comment les gens ont pu dresser de pareils échafaudages en 515 avant JC, et sculpter ces personnages. Un texte trilingue montre ici encore le souci d’être compris par les peuples de son empire fort vaste, et la « bande dessinée » de pierre la met en scène bien haut sur la paroi : si elle était aussi haut placée, c’est pour ne pas être falsifiée ni défigurée, dit-on : la nature puis les hommes vont en décider autrement.

Au XVIe siècle, soit deux mille ans plus tard, un Anglais en mission diplomatique pour le compte de l’Autriche, remarque la seule partie « illustrée », il l’avait dessinée et interprétée comme l’Ascension de Jésus Christ, ou le Christ et ses apôtres. On voit toujours midi sa porte. Il n’a pas fait le lien avec le texte, de toute façon non déchiffrable à l’époque, ou pas compris le lien qu’il pouvait avoir avec la « bande dessinée ». En effet, un cours d’eau, en dégringolant la paroi, en subissant le gel, a varié au cours des 26 siècles qui nous séparent de Darius. Il a fait éclater des pierres voisines, a changé la configuration en séparant le texte trilingue du bas relief par un vrai abîme.

En 1835, un autre Anglais, Henry Rawlinson, officier chargé d’entraîne l’armée du Shah, fait des exercices dans la falaise ; il escalade la muraille en véritable alpiniste, et découvre le texte ; il le recopie, se passionne pour le cunéiforme et avec d’autres savants, en établit une traduction. Si on est loin du Christ, on est toujours chez les dieux : il est question d’Ahura Mazda et de son lien avec Darius.

Après la nature et le temps, sont venues les injures des hommes : pendant la Seconde Guerre mondiale, l’inscription est esquintée par un tir au canon. Il y a des jours où on se demande pourquoi on est allé se battre si loin de la ligne bleue des Vosges, du corridor de Dantzig ou de Stalingrad.

L’Unesco l’a inscrite enfin au patrimoine de l’humanité. L’échafaudage qui lui sert de paravent en est le témoignage.

Comme je n’ai pas vu grand chose, de si loin, de si bas, et de si bien caché par les ferrailles et tôles protectrices, j’emprunte à Marie Antoinette Kuhn la présentation du bas-relief :
« Darius est debout, face à ses adversaires enchaînés, nommés les « rois menteurs ». Le mage Gaumata, vaincu, désavoué par son dieu, gît au sol, piétiné par Darius. Au-dessus de la scène, tournée vers le roi, plane l’image d’Ahura Mazda. Une inscription cunéiforme, répétée à trois reprises, en vieux perse, en élamite et en akkadien, proclame, plus encore que l’idée de victoire, la légitimité de Darius : « Ainsi parle Darius le roi : Ahura Mazda m’a accordé cet empire. Ahura Mazda m’a aidé jusqu’à ce que je m’en rende maître. Par la volonté d’Ahura Mazda, je tiens cet empire ».

Un dieu est donc annexé par un fondateur de dynastie, c’est le roi qui fait la déclaration et la représentation, et, ce faisant, il se légitime lui-même : écho évident avec le texte de ce matin. Ce matin ? Cela paraît déjà si loin, tant on a vu et entassé de choses, les liens dieu/roi s’articulent par force, par répétition et construisent un monde mental et culturel. Tel que veut le laisser le roi à la postérité.

Et la journée n’était pas finie. Après Esther et Mardochée, après les Achéménides, avec le raccourci qu’offrait Darius III assassiné à Ecbatane, après le temple du temps du royaume des Parthes de 11 heures du matin, après Avicenne et son Xe siècle, après Darius triomphant, nous sommes une ou deux heures plus tard, à Taq e Bostan, alors que le soleil baisse un peu, devant de nouveaux bas-reliefs, sassanides cette fois : nous en avons visité 4 cet après-midi-là.

Leur construction dans ce site consacré s’étale sur quatre siècles (226 - 628 AC), de Shapour Ier à Chosroes II, dans de grandes niches placées bien moins haut que celui de Darius à Bisotoun, presque à niveau d’une petite rivière, plus accessibles, plus humaines, et au fond d’un parc devenu espace public, avec une seule ballatelle centrifuge, un marchand de glaces, un marchand de lunettes de soleil, un petit stand de cartes postales : ils donnent un tout petit avant-goût de ce que va devenir rapidement l’Iran si le tourisme se développe. J’ai l’impression égoïste ce soir que l’Iran, c’est comme pour la Chine en 1992, c‘est le bon moment pour venir le visiter, mais que bientôt, des groupes avec porte-voix et des milliers de touristes déferleront sur les sites encore artisanaux ou carrément sauvages.

Je vois assez mal le détail des reliefs. C’est le premier ensemble iranien qui ait été inscrit au patrimoine mondial mais j’en verrai d’autres, en Iran et, en images, à Paris, et je serai capable, en les revoyant, d’en mieux suivre l’évolution, au fil des siècles de la dynastie sassanide, ou avec le changement de support, calcaire, schistes etc. selon les lieux ; parfois les sculptures s’amincissent, perdent de leur puissance, les auvents des « grottes » sont profonds, les sculptures mieux protégées : ici, Chosroes II (591-628) au VIe s. après JC, soit plus 1000 ans après Darius a bizarrement l’air bien plus plat, moins imposant, le trait plus mou. Le rapport de quasi égalité entre dieux et rois semble avoir perdu de sa vigueur, au détriment des hommes-rois. Toutefois subsiste cette insistance à proclamer, du haut d’un rocher, les liens des rois avec le dieu Ahura Mazda. Anahita, sur la gauche de Chosroes II, s’impose, elle a une stature d’une majesté évidente, elle verse l’urne de l’eau vitale, avec une aisance et une force que n’a pas le roi au centre, tout figé. Barbara surajoute de jolies petites légendes d’amours perdues entre Chosroes et une jeune fille, noyée ou transformée en rivière, celle qui coule à nos pieds.

Le relief le plus à droite, qui est aussi le plus ancien - milieu du IIIe s. après JC -, montre Shapour Ier, un roi bien planté, costaud, plein de force et de puissance, et s’impose ; il est taillé davantage à fleur de rocher que son lointain successeur abrité plus à gauche sous son porche. C’est le fondateur officiel de la dynastie sassanide. Intronisations, scènes complexes à plusieurs personnages et plusieurs registres, je commence à prendre contact avec les Sassanides, qui sont assez inconnus de moi.

Quand j’ai fait mes études à la fac de Dijon, il y a soixante ans, on les ignorait allègrement, on ne les mentionnait pas, bien qu’ils soient déjà repérés. Ce que j’en écris aujourd’hui m’est alors inconnu : ce soir-là, j’ai glané des miettes dans le discours de Barbara, complété par internet, à Paris, en rentrant. Ils s’imposent et ils semblent, au moins pour Shapour Ier, prendre la relève de la mentalité achéménide, avec le même culte et la même affirmation d’union à égalité entre le souverain et le dieu Ahura Mazda.

Je suis sonnée de fatigue, mais je ne les zappe pas, impressionnée par cette sculpture très puissante, qui n’a pas besoin de nous, qui s’impose d’elle-même, et dont, heureusement, nous reverrons bien d’autres exemplaires. Là, je prends des photos, je comparerai plus tard, la rivière calme coule au pied des niches immenses et sculptées, avec leurs voûtes profondes pour trois d’entre elles, la quatrième étant plus en surface, et à l’écart. Mais toutes sont bien moins haut perchées que le relief de Darius à Bisotoun.

On remonte vers le car, on monte une petite côte, dans le soleil qui baisse un peu, et plus tard, bien plus tard, à la nuit, on arrive à Kermanshah : le chauffeur est encore pris, comme dans toutes les villes, dans des sens uniques invraisemblables qui donnent l’impression que ces villes sont enchantées de façon à ce qu’on n’arrive jamais, on tourne, on vire, dans des rues super encombrées, une pollution agressive, on longe un grand cours, planté d’arbres, de bancs et jeux en plastique, des petits garçons se balancent, des nanas en grand tchador noir tapent le carton, sur de petites tables à 4 personnes, et sur d’autres tables, un peu plus loin, ce sont des jeunes gens ou des vieux qui jouent aux cartes aussi ou aux échecs, sans se mélanger. Hommes/Femmes. On est toujours comme aux toilettes ici.

À force de tourner, il fait nuit.

Enfin, c’est l’hôtel, assez démodé, années 50, pas d’ascenseur, non, je ne monterai pas ma valise fut-ce au premier étage, je veux un porteur à qui je file 50.000 rials et on redescend, exténués, sales et pas changés, avec nos voiles mal et méchamment posés sur nos têtes aplaties et tirées, pour dîner, vers 9 heures et demie du soir, dans une grande salle à manger en sous-sol, à peu près déserte, soupe, riz, poisson, des truites très bonnes, très grandes et cuites de façon curieuse, fendues et grillées, je tombe dans mon lit, après avoir remarqué que j’avais un Coran dans ma table de nuit.

À Kermanshah, on est vraiment très loin. Est-ce que ça existe, seulement ? Par moments, j’avais l’impression de faire un énorme rêve 

Demain matin, départ à 6 heures et demie. Ce sera donc à 5 heures que je sauterai de mon lit. Car demain, on va à Suse ! On a 510 kilomètres pour descendre en Mésopotamie. Comment est-ce que le chauffeur tient le coup ? C’est une autre affaire. Il est très gentil en tout cas, souriant, sûr.

Adieu la fraîcheur. On aura chaud. Demain, je mettrai une chemise empruntée à Bernard, en agréable coton.

Notes

[1Racine écrit ce nom avec un seul « m ».


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