Impressions d’un voyage au Japon, 2012. III IIIe partie : autour de Tokyo

Tokyo, Nikko, Parc naturel d’Hakone, Kamakura

Jeudi 25 octobre 2012

Le programme du jour : excursion à Nikko (300 Km). Tant mieux : du car, de l’autoroute, c’est tout ce que j’aime. Au bout, il y aura un parc national immense, genre Ise, je suppose, avec encore plein de temples partout sous les grands arbres.

Traverser Tokyo le matin vers huit heures est passionnant, c’est un vrai film d’anticipation. On roule sur les autoroutes intérieures à la ville, empilées parfois sur trois étages, montant, descendant parmi les immeubles dignes de Metropolis, de temps en temps, de grandes échappées laissent apercevoir le port, des grues, de l’eau ; le ciel est clair, le soleil est levé depuis longtemps sur l’espace immense, les tours immenses, les fenêtres innombrables. La circulation est dense, mais fluide comme diraient les bandeaux de notre tout petit périphérique.

Par rapport à mes souvenirs de 2002, tout encore s’est multiplié, Tokyo a gagné en hauteur, en surface, et c’est maintenant une chose non maîtrisable par le cerveau d’un humain, comme était devenu Shanghai la dernière fois que j’y suis passée. Cela coupe le souffle et il faut être en car, bien protégé et soi-même mobile pour avoir le courage d’affronter une telle prolifération de béton qui cache tant d’argent, de pouvoirs et d’inhumanité, avec tant d’individus à l’intérieur, pourtant.

On fait un arrêt dans un centre commercial, où j’achète des sandwiches, car j’en ai un peu marre des déjeuners sautés ou hasardeux, au moins, ce sera « frais » comme nous disons devant ces produits excellents, qui n’ont qu’une date, celle du jour, qui est à la fois la fabrication, la consommation et la péremption, efficacité, rapidité. On n’a pas l’idée au Japon de faire des sandwiches pour 2 jours comme en France. J’achète aussi un jouet, un tout petit engin de route, un rouleau pour goudronneuse, jaune, de 3 cm, qui me plaît beaucoup.

La route est bordée d’arbres, des bambous parfois.

La région est montagneuse, donc peu peuplée, place aux kamis et on ne s’étonne pas que le parc national de Nikko, grand espace shintoïste, avec des éléments anciens bouddhistes, y ait pris toute sa place. Encore une de ces vastes surfaces accidentées, qui grimpe le long de la montagne avec ses escaliers de pierre, de dalles ou de terre incrustée de petits graviers, selon. Des édifices religieux s’y dispersent ou s’y rassemblent au hasard de la pente et des terrasses qui y sont aménagées.

Trente-neuf de ces édifices sont inscrits au patrimoine de l’Unesco. Si nombreux, si variés, si beaux qu’ils sont difficiles à décrire. Les sous-bois sont sombres et presque frais, et justifieraient pulls et parkas, mais pour moi, ma veste noire me suffira. Monter et marcher, ça réchauffe. Mais il est vrai que l’humidité des arbres « tombe » comme on dit au fur et à mesure de la journée.

Parmi ces arbres, ai-je lu après coup, se trouvent les plus vieux conifères du Japon, mêlés à des feuillus splendides. Les arbres au Japon sont princiers. Certains sont taillés, redressés avec des tuteurs, on voit qu’ils sont surveillés de très près. D’autres sont carrément immenses, ce sont les fameuses cryptomères ou cyprès du Japon, un peu genre séquoia. Dans cette forêt, vivent des singes et des ours noirs. Pas vus. Ils se cachent et ne font pas partie, comme les daims à Nara et Miyajima, du personnel touristique d’accueil. Les singes de la sagesse figurent sur des panneaux anciens qui me sont hélas indéchiffrables. Museaux de lions aussi, dans les décors sculptés au temple à dominante rouge à mi-pente, le Futarasan jinja, je crois.

De cette visite, je garde un souvenir assez décousu mais imposant. Beaucoup de temples sont fermés, les plus vastes, sont en réfection, corsetés dans des toiles rigides qui les montrent en image peinte ; c’est le cas, notamment, du Rinno ji, dans la partie basse, la plus ancienne et plus strictement bouddhique de l’ensemble religieux de Nikko et fondée par un moine de l’époque de Nara sur les pentes de cette montagne qui était déjà considérée comme sacrée.

En montant, on voit beaucoup de bâtiments divers, écuries, bassins, portes et entrepôts sacrés, petits pavillons, petites halles, sur des terrasses étroites, qui se superposent au gré de la déclivité, assez forte. Les marches coupent un peu les jambes.

Après être grimpé une première fois jusqu’à l’ensemble du Futarasan-jinja, le groupe redescend pour pique-niquer, près d’un tout petit édifice religieux Heureusement que j’ai acheté mes sandwiches à l’arrêt sur l’autoroute. Assis sur les marches sous les grands arbres, nous déjeunons, tous ensemble pour une fois.

On repart dans les visites, - en accumulant les détours - on constate que le Rinnon ji est fermé, mais qu’on peut tout de même en longer une partie, on repasse par le Futarasan.

On atteint enfin le Toshogu, clou du style de Nikko, hyper orné, avec une porte surmontée de rangées de tuiles dorées au-dehors de l’enceinte, à la fois italienne, rococo et Louis XV, et parfaitement exotique : elle est de 1636, c’est le Yomeimon.

Par rapport à tous les espaces shintoïstes visités depuis huit jours, celui-ci, plus on monte, plus on y trouve des éléments baroques, voire carrément rococo. Carmen et moi, nous nous demandons d’où ils viennent, et par quel chemin, ces éléments animaux et végétaux tarabiscotés. Ils lui rappellent un peu l’Iran. Elle a sans doute raison, ils doivent venir de Chine, qui est bel et bien ouverte aux influences de l’Asie centrale et donc du Moyen-Orient. Au XVIIe siècle, le Japon, au moins dans la région d’Edo (Tokyo), jusqu’alors si bien gardé des contacts et des influences extérieures, a succombé à la mode du doré, du travaillé, du tortillé, du chargé. Je pense d’ailleurs là-bas à quelques temples du Wutaishan qui ont ce style très ouvragé. Ce style de Nikko, que j’aime beaucoup, n’a pas bonne presse auprès de certains puristes, on l’a accusé jusqu’à une date récente, d’être de goût chinois, donc, dans l’esprit japonais, décadent, abâtardi etc.

A l’intérieur, du côté du sanctuaire, les photos sont interdites, mais je ne le savais pas et en toute bonne conscience, je prends une photo de la porte et de son porche, en somme l’envers de ce qu’on voit d’ordinaire sur les photos autorisées.

Dans ce temple, des fidèles sont assis par terre dans un décor plus simple et un prêtre leur fait apparemment un long sermon. Il fait très sombre, dehors, il est trois heures, et le jour baisse déjà dans cette épaisse forêt.

Au-dessus de ce temple, au tout dernier étage des édifices sacrés, se trouve le mausolée de Tokugawa Ieyasu, fameux fondateur du shogunat et donc de la fortune d’Edo (1600), illustre membre du clan Tokugawa, qui a fourni les shoguns tout-puissants qui ont régné sur le Japon au nom des empereurs jusqu’en 1868. Le shogun Tokugawa Iemitsu, petit-fils de Ieyasu, a fait restaurer l’espace sacré en 1617, puis ordonné la construction du temple en 1634 pour ajouter enfin le mausolée de son grand-père, au-dessus de l’ensemble de l’espace sacré de Nikko (1636). En France, pendant ce temps, Richelieu fonde l’Académie Française et Corneille écrit le Cid. Le rococo « sino-japonais » relayé par les Jésuites de Chine qui se trouvent à la même époque à la cour de Pékin, mettra cent ans à retraverser l’Asie, pour aboutir en Europe, et inspirer le Louis XV chinois et cent cinquante ans encore pour atterrir chez Swann sur les peignoirs de Fortuny qu’il conseille à la Duchesse de Guermantes.

Dans le dossier du patrimoine de l’UNESCO, la description historique reconstitue l’évolution de cet ensemble, dont j’ai eu du mal, sur l’instant, à comprendre l’ordonnancement : comme toujours, l’espace sacré est le résultat d’une histoire longue, avec ses créations, ses destructions, ses abandons, ses incendies, ses restaurations, qui en font une sorte de grande et belle mosaïque incrustée dans les arbres, eux-mêmes dressés, formatés et stylés, certains depuis le XVIIe siècle, à encadrer les monuments. Je me laissais juste imprégner par la beauté de l’ensemble.

Le groupe se scinde : les courageux, sous la houlette de XY, s’élancent voir le mausolée de Tokugawa. Moi, je m’ étais installée dans une espèce de café, derrière une boutique, pour boire un thé chaud, avec Tom et Hélène et beaucoup de touristes jamonais. Cela faisait un moment qu’on avait perdu carrément Odile ; j’avais cru l’apercevoir dans la pénombre du Yomeimon, qu’en fait elle n’avait pas atteint, elle s’était déjà égarée, mais XY avait alors décidé de ne pas la chercher ni l’attendre, « Vous n’aviez qu’à suivre » lui dira-t-elle en la retrouvant. XY ne cesse de nous traiter comme un bétail scolaire plutôt mongolien et quand elle fait une faute, elle devient odieuse.

De fait, on retrouvera Odile toute réfrigérée, dans l’ombre des cryptomères, près du tori à la sortie, par laquelle elle a pensé que nous repasserions, furieuse à juste titre de l’attitude désinvolte de XY. Une chance qu’on y soit repassé, il y avait plusieurs sorties...

Je ne verrai qu’à Paris la situation géographique de Nikko : ce n’est pas n’importe où, c’est au nord-est de Tokyo, sur la route de Fukushima, à mi-chemin entre la capitale et les fameux réacteurs nucléaires. En 2011, les compteurs Geiger ont beaucoup cliqué à Nikko. Beaucoup de spécialistes sont venus : on a craint pour les belles architectures. Les kamis ont eu chaud.

Le retour se fait comme le matin, par le car rapide à travers la campagne, arrêt pipi dans un autre centre commercial, et l’espace fou et magnifique de Tokyo dans la dernière lumière du jour, les premiers éclairages de rues, longue traversée qui nous amène tout fourbus au Prince Hotel.

Pas question d’aller dans un gargote se faire empiler comme hier. On va recommencer l’expérience de Nara, et acheter de quoi dîner confortablement dans notre chambre, d’où la vue sur Tokyo est superbe.

Nous courons au Wing, acheter à dîner dans ce grand magasin sous la gare de Shinagawa. Quand on voit le sous-sol de Wing, avec une extraordinaire abondance de plats tout préparés, on se demande si les Japonais se font encore la cuisine.

Demain, une autre énorme excursion nous attend.

Vendredi 26 octobre 2012

Cette journée sera le festival des moyens de transport, pas moins de neuf, tous différentsn, sont au programme. Officiellement, le but touristique, c’est le parc national d’Hakone, mais je maintiens que le principal attrait de cette journée est l’étude des moyens de transport, en tout cas pour moi, c’est de l’ethnologie. Le circuit tout entier, d’ailleurs, pourrait s’appeler Temples et Transports du Japon. Ce qui me renforce dans l’idée que j’ai, que les gares sont les nouveaux temples.

- 1. D’abord, la gare Shinkansen de Shinagawa : on est bien rôdé à présent, on ne prend même plus en photo le long museau blanc de ce train magnifique qui va nous emmener en une demi-heure à 150 km de Tokyo, avec vue sur le Mont Fuji en prime sur le trajet, qui excite beaucoup les photographes du groupe et dont je ne tirerai qu’une lointaine taupinière coiffée de blanc. Il fait un temps superbe.

Les petites maisons des banlieues filent comme des folles, petits toits d’ardoise, ton chaud des bois de construction, blanc des crépis.

- 2. Descente à Odawara dans le calme et la dignité, rien du troupeau décousu et anxieux du trajet pour Hikone. Changement bien huilé pour un train régional dans lequel il y a beaucoup de monde : comme Nikko est un parc religieux, Hakone est un ensemble touristique. C’est l’amour de la nature, direct et actuel, sans l’intermédiaire – au moins officiellement – des kamis et du shintoïsme. Le train régional parcourt quelques dizaines de kms en plaine avant de devoir muer, pour affronter les pentes.

Toutes les stations rappellent Hakone-quelque chose. Dans l’une, Hakone-Yumoto, nous changeons de mode de transport.

- 3. Nous prenons alors un petit train de montagne, genre de celui qui naguère desservait les Rousses, à voie étroite et qui grimpe en lacets. Il change de sens à chaque lacet, en zigzag, semblant repartir en arrière, mais pour mieux s’élever sur la pente. Nous sommes debout, naturellement, les touristes sont nombreux et japonais. Le petit train nous permet de nous élever dans ce parc gigantesque, qui escalade les montagnes volcaniques du coin, gorges, lac, sapins, cryptomères, sources chaudes. Nous arrivons à environ 500 mètre d’altitude, en étant partis de zéro (ou presque à Tokyo).

- 4. Puis, dans l’une des gares (Gora ?), nouveau changement pour un funiculaire qui grimpe sur des rails très en pente, et qui nous pose à Hakone-Tozan où nous descendons au Musée de Plein air.

Dans un remarquable parc, avec ses vertes et fraîches pelouses, la sculpture contemporains s’offre dans sa pureté, son ascèse, de manière tout à fait inattendue. Quel plaisir après tant de temples ! Il est neuf heures et demie. Le soleil brille d’une façon estivale, vite, parapluie mauve et crème solaire, l’air est merveilleusement léger, on est en montagne. On a une heure et demie pour visiter. Pour une fois, c’est à peu près bien. Bourdelle, Zadkine, Henry Moore, Dubuffet, Niki de Saint-Phalle, Picasso - qui a même un musée fermé à lui seul- et bien d’autres célébrités ont déposé des œuvres dans ce cadre à la fois riant et majestueux, entouré de montagnes.

Nous nous promenons, nous entrons éventuellement dans les œuvres qui sont en même temps des architectures. La boutique-cafétéria est très agréable, toute ouverte sur le paysage et les sculptures et vendant de beaux objets. Temps pour une fois réservé à la flânerie, enfin, presque.

Des ouvriers nettoient les ponts, tout brille.

- 5. 11 heures. Dans la même gare, nous prenons cette fois un téléférique, cabine très spacieuse et confortable. Qui dépose tout le groupe en peu de temps à plus de 1 000 mètres, dans la zone proprement volcanique de la montagne. Ça empeste le soufre, ça coupe presque le souffle, le sol est troué de « fumeroles », sources d’eau chaude et bouillonnante, qui font un peu geyser, à hauteur modeste.

Le déjeuner, une fois encore, est nul : on a trop peu de temps, les restaurants sont plutôt des attrapes touristes, et dans ce cadre si japonais, nous mangeons, Alain une saucisse de Francfort et moi un hot-dog, debout devant un mur. Yves et Christiane vont dévorer en un peu plus d’une demi-heure un repas « typique » où il y a des œufs cuits dans une casserole d’eau du volcan. Alain court visiter les fumeroles d’un peu plus près. Le sentier qui y mène est emprunté par des quantités de touristes, on a le soleil en plein dans la figure, je n’y vois rien, ça monte, ça pue le soufre et donc l’œuf pourri, je suis complètement essoufflée. Finalement, je rebrousse chemin pour aller manger une glace assise sur un petit mur, en regardant le paysage, tourmenté, immense et superbe, en attendant qu’il soit l’heure de prendre encore un moyen de transport.

6. 13 h 30. Même gare, à nouveau un téléférique, mais c’est une autre ligne, dans un autre sens, qui nous emmène en nous balançant au-dessus d’une grande vallée, vers le lac Ashi.
Au bord du lac, influence lointaine d’un Lohengrin japonais, des pédalos en forme de cygne auraient plu peut-être à Louis II de Bavière. Mais personne ne les emprunte à ce moment-là. Un chat noir crasseux et un peu maigre se promène. C’est la seule fois où je verrai quelque chose d’un peu crade au Japon. Sans doute est-ce parce qu’il s’est roulé dans la poussière du chemin de l’embarcadère.

Car le festival des moyens de transport n’est pas fini. Le lac s’étend devant nous, entouré de montagnes boisées, d’un beau bleu profond, eau calme. Dessus, au loin, s’avance vers nous un bateau pour film de pirates.

- 7. 14.45. On prend le bateau. On a à peine le temps de grimper sur le pont supérieur, où les marins sont de fait déguisés en pirate et les drapeaux, croisés de têtes de mort et de tibias. On s’arrête à la première station (il fait tout le tour du lac). José, Christiane et quelques autres restent sur le bateau, on doit les retrouver à la deuxième escale, et nous, nous irons à pied jusque là.

En effet, à présent, est prévu un moyen de transport antique et quotidien, la marche à pied dans l’Allée des cryptomères, curiosité locale vénérable, sous les magnifiques conifères, élancés, très droits, très hauts. Ils forment une voûte extrêmement haute, une ombre claire. L’Allée est à présent un large sentier ; les arbres sont magnifiques, d’un seul jet, voûte élevée, et, sur le côté opposé à la route, une forêt pleine d’arbres du même style s’étend et monte le long des rives escarpées du lac, et sans doute vouée à mille et un kamis.

Et peut-être farcie de sanctuaires. Cette « allée » est un reste de la route qui reliait Tokyo à Kyoto. Cette route de Tokaido, route de la mer de l’Est, artère vitale du pouvoir, a été projetée avec un ensemble de 5 voies, et commandée en 1601, par notre shogun Tokugawa Ieyasu, celui du mausolée de Nikko, qui remettait en service un tracé ancien, datant du XIe siècle. On imagine bien les voyageurs d’autrefois, allant de relais en relais à pied, ou à cheval, selon urgence, sur les ordres du shogun.

Sur notre droite, la forêt s’étend, et, à gauche, sur une route goudronnée et rapide qui fait le tour du lac, des voitures filent à toute allure.

Il est déjà 3 heures et demie, la lumière, comme tous les jours, s’adoucit, d’autant que nous sommes sous cette voûte forestière.

- 8. Un bus local doit nous reconduire à Odawara, où nous devons reprendre le Shinkansen. Près de la minuscule plage, on retrouve comme prévu nos passagers du « bateau pirate », qui n’ont pas oublié de descendre. Au moment où nous arrivons, nous voyons partir un premier bus de la petite gare routière, complet. Un autre passe, également plein, et le suivant a changé d’heure par rapport aux prévisions de la feuille de route. XY a beau faire sa technique d’intimidation auprès des employés divers qu’elle apostrophe comme d’habitude, rien n’y fait. Il faut attendre trois quarts d’heure debout en rang sous un auvent, dans la gare routière. Odile râle parce qu’elle est dans la queue, « derrière des Japonais », ce qui doit être pour elle une humiliation, à entendre le ton avec lequel elle sen plaint. Remarque aux relents racistes à faire lever les yeux au ciel à quelques membres du groupe, elle n’a pas dû faire ses fameuses "sorties" qu’à moi. Lorsque le car se présente enfin, un peu avant 5 heures, il fait déjà nuit noire dans cette montagne, et plutôt frisquet. Le bus est bien chauffé. On est bien assis, mais il y a des gens debout que je plains car la route est longue, avec de multiples tournants, des arrêts, alors qu’on aurait dû prendre un bus direct. Encore quelques arrêts dans la petite ville d’Odawara avant de débarquer enfin devant la gare, pour reprendre le Shinkansen.

- 9. 17 h 55. Retour à la case départ à Odawara. Le matin, nous avions été si dignes, si Japonais, respectant les lignes jaunes. À cette heure-ci, c’est une galopade effrénée, dans le plus complet désordre, intense, dans les escaliers roulants, les portillons, les passages de guichet, et les tournants à angle droit qu’on prend sur l’aile dans les espaces qui mènent sur le quai du Shinkansen (départ 18 h. 02), et nous l’attrapons littéralement au vol, à deux minutes près, on le ratait… Dieu sait quand passait le suivant pour Tokyo, et pour lequel on n’aurait pas eu de place retenue. Qu’aurait-on fait, dans cette petite ville à 150 kms de Tokyo, seul, ou même à plusieurs, en carafe, sans billet une fois encore puisque, collectif, il était dans les mains de XY. Là encore, on avait un exemple de stress cinglé de cette guide, qui ne regardait absolument plus, dans son affolement personnel, qui suivait ou pas. Les dieux ont été avec elle, car tout le monde a suivi, même Christiane qui marchait bien mal, on s’est retrouvé sur le quai devant le Shinkansen qui entrait en gare en même temps que nous, on est tombé sur nos sièges, hors d’haleine.

Une demi-heure après, merveille de la vitesse, nous sommes à Shinagawa.

Un saut chez Wing en arrivant. Mêmes achats qu’hier, sushis et vin blanc du Chili. Dans les rayons « frais » du magasin, le groupe s’éparpille, on a tous compris, c’est là que c’est le plus commode, le moins cher et le meilleur.

Demain, visite de Tokyo sous la conduite de XY.

Tout en métro et/ou à pied. Je crains l’espace de la ville avec elle. Et j’ai visité déjà une partie des quartiers proposés, il y a dix ans. J’ai d’autres projets, tout petits, enfin à ma mesure, à mon goût, et à mon rythme.
Je lis le programme que je médite de zapper : le quartier de Shinjuku le sanctuaire Meiji-jingu, élevé à la mémoire de « l’empereur des Lumières », l’esplanade du palais impérial, le quartier d’Asakusa et le temple de Kannon, le Tokyo Forum, le quartier de Ginza.
Pour qui connaît un peu, c’est fou. En 2002, j’étais allée à Ginza, Shinjuku et Shibuya. J’y avais vu, le soir, les hommes d’affaire si corrects dans leur costume noir du jour, sortir ivres des bars qui longeaient la grande gare, vomir dans la rue, tituber sur les trottoirs avant de regagner leurs trains de banlieue. Vu aussi les jeunes gens de quinze ans, les cheveux teints en rouge, affalés sur les trottoirs de Shibuya, complètement drogués. Vu aussi de petits temples shintoïstes couverts d’ex votos en bois ou en papier. Pour remercier de quoi ? Ou demander quoi ? Moins de contrainte, moins de devoirs, ou au contraire, le maintien des rites sociaux ?

Tant pis pour le Palais impérial, que que je ne connaîtrai pas. J’imagine le groupe courant et descendant dans le métro, passant les tourniquets, montant dans les rames, abattant des kilomètres à pied sur les trottoirs fatigants le long de la circulation, agglutinés dans les escaliers roulants des magasins.

Demain, je fais grève.

Samedi 27 octobre 2012

Cela commence par un changement d’horaire.

Alain part à 7 h et demie. Je reste à me prélasser si bien qu’au lieu de prendre le petit-déjeuner à 6 heures et demie comme d’habitude, je descends à 9 heures moins le quart. Je fais traîner le plaisir, au lieu de tordre et d’avaler. Je n’ai pas d’horaire ! De cela, je ne remercie que moi, et pas les dieux dont je suis un peu saoulée depuis dix jours. Le petit-déjeuner au Prince Hotel est excellent. La salle à manger est très grande, mais agréable, et dès l’entrée, des petites Japonaises souriantes vous guident, de relais en relais, à une place confortable. Les œufs brouillés y sont moelleux, les saucisses valent celles du Berlin, le jambon est parfait, pas trop salé, et les croissants meilleurs que partout ailleurs. Je déjeune maintenant à l’occidentale, exclusivement. J’ai abandonné les essais japonais et vinaigrés des premiers jours.

Vers 10 heures, sous un ciel gris, je sors me faire « mon » Tokyo-Shinagawa, c’est-à-dire une visite du quartier : je quitte les tours et les grandes artères abrutissantes et je m’enfonce dans les petites rues adjacentes ; je vois vivre le Tokyo quotidien, où les gens vont prendre leur bus, où les postiers ou les livreurs sont au travail.

Je monte d’abord sur une petite colline, vers le sud, derrière l’hôtel. J’admire les petites maisons basses individuelles qui se cachent comme de tout petits champignons auprès des tours géantes, les jolies villas d’architecte dissimulées au fond d’une impasse, de différents styles. Les entrelacs des fils électriques sont comme en 2002, tous apparents en raison des tremblements de terre : plus vite réparables que s’ils étaient enfouis.
Voici l’église catholique du quartier de Shinagawa, elle doit avoir les moyens car les bâtiments sont d’un beau style contemporain, et très bien dessinés. C’est aussi le cas de plusieurs villas sur un périmètre assez restreint. Quartier aisé, à n’en pas douter. Et préservé encore sous la présence immense des tours du Prince Hotel. Pour combien de temps ? Un chantier de démolition indique qu’il doit commencer à être convoité et grignoté. Les rues sont très étroites, mais les maisons très basses, si bien qu’on n’est pas du tout étouffé. Elles sont à sens unique, avec des bandes blanches très larges, qui remplissent presque tout le goudron noir, pour indiquer les directions.

Vers midi, je reviens à l’hôtel, ayant exploré assez correctement le sud du quartier.

Je m’assieds un moment dans le hall, pour regarder comment fonctionne cette énorme chose qu’est un hôtel de trois mille chambres. Calme et efficacité : aucune erreur ni contestation du côté des chariots de bagages sous filets qui attendent leurs propriétaires ; à la réception, tout est huilé, le change fonctionne sans heurt (à un prix bien moins avantageux qu’à Kyôto), la seule hâte est du fait des gens qui se rendent aux toilettes, on voit bien là que les intestins et les vessies sont les points faibles et le souci principal des voyageurs.

Je demande à l’accueil si je peux acheter un des kimonos à rayures bleues et blanches qui sont dans les chambres, oui, je vais dans un petit magasin sombre, qui n’ouvrira qu’à 7 heures ce soir, et où on me fait un joli paquet. Puis je monte admirer la vue depuis le 39e étage, où se trouve un restaurant confortable et panoramique.

Je me repose un moment, la chambre a été faite dans tous ces intervalles de temps. Il est environ deux heure et demie, le soleil a fait son apparition, quand je repars, du côté nord-ouest, à gauche de la gare. Le quartier est très différent ; d’un côté, la grande voie qui conduit à Ginza longe la voie de chemin de fer déroule indéfiniment les bus, les voitures, les motos, les bétonneuses : de l’autre côté, le long des voies de chemin de fer, il y a des espaces un peu perdus, des cours avec de petits escaliers métalliques qui mènent dans des hangars, des petites impasses avec des flaques d’eau, des petites boutique indiennes, des coiffeurs à trois sous, des centres de méditation, c’est le côté pauvre par rapport au quartier sud, somme toute cossu, visité ce matin. On y trouve d’étranges couleurs tendres. Pas mal d’immigrés.

À droite, à l’est, où je finis ma tournée, les centres commerciaux s’étendent à la suite du Wing. Les vêtements sont assez classiques et chers, le moindre cachemire vaut 200 euros, c’est bon chic bon genre de Tokyo, pour les clientes de Shinkansen, ces dames aux visages ovales pâles et un peu désabusés sous leurs cheveux en chignon. J’achète du thé vert, la vendeuse m’en fait goûter dans un tout petit gobelet, ce qui me fait penser que, finalement, j’ai faim. Je mange un sandwich au pain de mie et un autre au riz gluant, bons, mais moins succulents que ceux d’Hiroshima.

Tout près de l’hôtel, il y a un minuscule temple shinto, avec trois marches qui mènent à un petit autel de pierre sous son auvent de bois ; sur la gauche, un petit bassin de purification. Il fait face vaillamment à de hauts immeubles et des tours de verre, il résiste. Une personne y vient, de temps en temps, faire quelques dévotions. Il s’appelle, paraît-il, le Takayama jinga.

Immédiatement à côté, le « Hollywood » est un autre temple, contemporain et clinquant, avec sa grande vitrine ornée de triples rangs de ballons de couleur et de lumière : c’est une immense salle de jeux sur au moins deux étages, le bruit y est effrayant, musique, bruit des machines à sous, et je ressors assez vite, car je sens que j’y fais vraiment tache, il n’y a que des hommes et tous Japonais.

Je finis mon après-midi dans la galerie commerciale qui se trouve le long de l’hôtel, et entre autres merveilles, j’y découvre une boutique avec des pulls minuscules, modèle avec col en V, pour ours en peluche !

Je remonte m’allonger sur mon lit en regardant la nuit tomber, en buvant force thé vert, grâce à la bouilloire électrique de l’hôtel et les petits sachets qui sont à disposition, comme partout en Asie.

J’ai passé une journée délicieuse.

Alain revient, il a trouvé la journée un peu longue, Carmen en avait eu marre et les avait quittés dès 11 heures, ils avaient marché des kilomètres à pied, et le groupe, dans le métro, avait été assez infantile, peur de se perdre etc. : quoi d’étonnant au bout de dix jours de décérébration instaurée par la tyrannie surexcitée de XY. Mais ils avaient vu quelques lieux historiques, en effet, la Mairie de Tokyo, le monument à l’ère Meiji, un très grand temple, et aussi les centres commerciaux prestigieux de Ginza qui ont dû croître et embellir depuis dix ans.Mais Ginza, de jour, est-il Ginza ?

Demain, nous attaquerons le dernier jour des visites, aux heures habituelles - petit déj à 6 heures et demie - et après-demain, ce sera Narita et Paris.

Dimanche 28 octobre 2012

La gare de Shinagawa, ligne JR. Une fois encore, les guichets, les quais, le train de banlieue propre et rapide nous emmène cette fois faire tout le tour à l’ouest de Tokyo, avec pas mal d’arrêts. Une heure de voyage environ. C’est dimanche, pas d’écoliers endormis debout, pas d’employés ni d’étudiants. Je crois même que nous sommes tous assis, sur les banquettes latérales. À vrai dire, au bout de dix jours de gares, de trains, de banquettes, de stations dans la campagne ou la banlieue. « j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien » comme chanterait Jeanne Moreau.

Kamakura est une petite ville, assez coquette, sans grands immeubles, au bord d’une baie du sud-ouest de Tokyo, encadrée de collines : elle est occupée par de nombreux temples, nous en verrons deux, ce sera comme un concentré, un extrait, de ce que nous avons vu au cours du séjour, espace sacré, bouddhisme, shintoïsme et syncrétisme bouddho-shintoïste, forêt, jardins, marches, statues, clergé discret et toits admirables. Ce serait comme un devoir sur table, un grand résumé de nos activités.

J’apprendrai à Paris en rentrant, que Yasujiro Ozu (1903-1963) est enterré ici, tout près de la gare. Nous n’avons connu qu’à partir de 1978, en France, ce cinéaste discret et prolifique, - une cinquantaine de films, auteur de Voyage à Tokyo, Le goût du saké etc.) - auquel j’ai souvent pensé dans ce voyage à cause de son approche très particulière et très fine de l’espace et du temps. Sur sa tombe, un seul caractère est gravé : le mu, traduit par « le vide » parfois par « le néant », caractère qui rappelle l’incertain, l’impermanence, le passage entre des états de nuances peine perceptible.

Pour moi, le vide n’est pas le néant. Pour Ozu non plus. Comme le rappelle Kiju Yoshida, un de ses biographes, les mises en scène imperceptiblement décalées d’Ozu permettent de saisir « la précarité de toute certitude » et les questions posées sans espoir de réponse. Comme personne, Ozu sait faire sentir à la fois l’existence d’un espace avant qu’il soit dérangé par une présence humaine, ou par le vent, ou par le soleil, mais aussi la place de l’individu qui compromet l’équilibre toujours fragile de l’espace et du groupe, et enfin le froissement d’un individu par un groupe d’autres individus. Sans compter d’innombrables nuances entre ces trois « états » transitoires.

Sans le savoir, ici à Kamakura, j’ai frôlé Ozu, cinéaste des évolutions minuscules entre les gens, entre les choses, entre les nappes de temps, à peine perceptibles et irrémédiables.

Mais nous, avec XY, nous ne sommes pas dans le rythme à la Ozu. Nous sommes PRESSÉS. Si pressés, qu’en arrivant à Kamakura, elle nous fourre dans des taxis comme le jour d’Hikone et d’Hiroshima, dans ce rythme haletant. Est-ce pour nous éviter un trajet en bus de ville qui nous « retarderait » dans notre marathon ? Vite, vite. Il n’était pourtant que 8 h. 30 du matin, mais je ne vais pas cracher dans la soupe devant cette occasion ; nous nous engouffrons, Alain, Carment, José et moi, pour arriver plus « vite » devant « le Grand Bouddha ». Celui-ci est immense, en bronze, assis dehors, contrairement à tous les usages : c’est qu’un tsunami est passé par là à la fin du XVe siècle, et a détruit le bâtiment principal du temple, jamais reconstruit. On n’en mesure que mieux les proportions de la statue. Il est entouré de ses fleurs de lotus classique, style du VIIIe ou IXe siècle, bouddhisme non entaché de shintoïsme. En fait, ce n’est pas Çâkya-Mouni, celui que je connais le mieux, le plus fréquemment honoré en Chine et dont le nirvana (563 BC) sert de date de naissance au bouddhisme.

J’apprendrai - au retour - qu’il s’agit à Kamakura du bouddha Amida. Le préféré des Japonais ? Serait-il moins abstrait que Siddhârta devenu Câkya-Mouni, détaché dans le non-agir (agissant par cela même) du nirvana, plus compassionnel, plus proche de l’humanité ? Je ne sais pas, et sans doute me faudrait-il avoir fait de sérieuses études bouddhistes, au lieu de me nourrir par vagues imprégnations, pour raffiner entre les 28 Bouddhas du passé (dont fait partie Amida), ceux du futur et ceux du présent - ceux qui atteindront ou atteignent maintenant l’illumination et le nirvana - , au sujet desquels je n’ai jamais été bien calée. En Chine, du temps des Wei du Nord, au Ve siècle, lorsque le bouddhisme a pénétré par le nord-est, - après le long détour par l’ouest, venant d’Inde par l’Afghanistan, ce que rappelaient par exemple, les grands Bouddhas de Bâmyân - des sculptures représentent ensemble ces trois figures temporelles d’une même idée, seule et même abstraction de l’illumination, et dans les nuances desquelles les populations et les princes ont peu à peu choisi ? Etait-ce Amida au Daibutsu-den à Nara ? Franchement je ne sais pas.

En tout cas ici, c’est Amida. Monumental, l’air triste. Un peu voûté lorsqu’on le voit de profil, comme s’il était fatigué de la terre et des humains qui le saluent. Des Japonais circulent, mi-touristes, mi-pèlerins du dimanche, sur la terrasse aux larges dalles parmi divers éléments de mobilier religieux, lanternes notamment. Nous le photographions sous le ciel gris d’où tombent les premières gouttes de pluie, parapluie mauve déployé et cheminement à pied à travers les petites maisons basses, vers un autre lieu de culte, choisi parmi les nombreux espaces sacrés de la ville.

Après le Grand Bouddha, on fonce en bus de ville vers la Grande Kannon. Une colline, au style qui devient familier, est aménagée, au gré de la topographie, en jardins ravissants, petits lacs ou bassins, petites grottes, arbres taillés, feuilles et buissons, verdure étagée, mousses, fleurs. Le sanctuaire appartient donc à la forme féminine de Bouddha. Il est peuplé de minuscules groupes de statues de pierre, qui représentent les enfants morts en bas âge, petites têtes qui surmontaient les cylindres stylisés qui leur tenaient lieu de langes : j’avais déjà vu de ces groupes minuscules à Tokyo, en 2002, en visitant le quartier de la Maison franco-japonaise, avec des offrandes de fleurs et de gâteaux, des écharpes nouées autour du cou des statuettes : c’était le printemps, peut-être à l’occasion d’une de leurs fêtes. Ici, ils ne sont pas décorés, mais plus anciens que ceux de Tokyo, qui étaient de facture contemporaine. Un beau temple à l’intérieur duquel a lieu un office se trouve à mi-pente et domine une partie du jardin. Carmen, José et moi faisons brûler des baguettes d’encens dans un petit foyer.

À gauche, une grande terrasse permet de voir la baie, longée par la ville aux toits brunâtres, qui semble être soucieuse de garder un petit air ancien, traditionnel. Rétrospectivement, et maintenant que je sais que Ozu y est enterré, je pense son choix heureux. C’est un peu comme cela que j‘imaginerais Nagasaki du temps de Madame Chrysanthème. On continue à monter par les petits escaliers de pierre, qui me font aussi penser aux jardins fin XIXe de Biarritz, avec leurs barrières de béton imitant le bois.

Mais bientôt XY a sonné le rappel. On doit redescendre vers le bus de ville qui nous ramène à la gare, en passant devant des magasins de japonaiseries hideuses et paraît-il des antiquaires qui possèderaient des trésors (pas évident surtout à notre rythme de visite).

Voyage d’une heure en sens inverse, à travers la banlieue, parents, enfants et parapluies, qui vont sans doute déjeuner en famille, avec quelques échappées sur les bassins de l’immense port de Tokyo. Retour à Shinagawa, où on ne passe que pour changer de ligne de métro.

Car il n’est que midi, le programme prévoit d’aller au parc d’Ueno, voir encore un temple, voir le peuple, famille, poussettes, etc. se promener dans cet immense jardin au cœur de la capitale et ensuite visiter le Musée, qui comporte des tas de bâtiments et des collections. Encore une journée bourrée jusqu’à la gueule et dont la moitié suffirait, si on voulait ne pas se gaver jusqu’à l’oubli.

On va déjeuner, avec quelques personnes du groupe, dans un libre service où on mange à toute vitesse des pâtes à l’italienne. On vérifie une fois de plus que l’anglais est très peu pratiqué au Japon, même dans les lieux les plus touristiques, même dans les magasins de luxe (nous l’avons tous vérifié dans les autres villes parcourues), les Japonais sont bien corsetés dans leur langue. Se rappeler qu’elle leur dessine leur espace social, qu’elle leur sert de squelette et de mise à distance de l’Autre. Ils acceptent de communiquer par quelques petits dessins, ils préfèrent exposer des moulages en plastique coloré des plats dans les vitrines des restaurants plutôt que d’avoir des cartes bilingues, c’est le même phénomène à la police avec des panneaux d’images pour y repérer les circonstances qui vous amènent à avoir affaire à elle.

Je me demande aussi quelle est l’épaisseur du vernis charmant qu’ils offrent, quand on leur parle : leurs yeux expriment la gracieuseté, mais peut-on savoir, en les regardant, ce qui est derrière, comment est le fond ? En Chine, oui, les Chinois qu’on croise sont lisibles, même si on ne comprend pas les termes utilisés, les Japonais non. Fausseté ? Hypocrisie ? Non, pas du tout, mais manière d’être, « tenue », barrière naturelle avec une grande épaisseur de porcelaine, pour que les échanges n’aient pas lieu, et, en tout cas, ne blessent pas. C’est du moins mon sentiment. En revanche, quand la porcelaine pète, ça doit être terrible. C’est comme les barrages. Tant que le tablier tient, tout va bien. Il n’y a qu’à se rappeler les manifs japonaises quand on les voit à la télé. Ou même parfois quand les députés, dans leur sérieux costume noir et leur cheveux épais et bien coupés en viennent aux mains dans leur Parlement. Ce n’est pas la sortie pompeuse des nôtres quand ils se croient insultés et quittent l’hémicycle en chantant la Marseillaise ; au Japon, ils se battent vraiment et roulent par terre. Et combien de films, dont l’admirable Shokuzai, contemporain de ce voyage au Japon, de Kyoshi Kurosawa.

C’était une digression, sur mon thème favori, l’espace japonais.

Il pleut toujours, nous avons rendez-vous pour aller dans une longue allée bordée de stèles, qui passe le long d’une pagode à 5 étage, vers un temple emballé pour réfection (le Toshogu). Les promeneurs vont et viennent, malgré la pluie, dans un des petits bâtiments sacrés de l’allée, a lieu un spectacle, une pièce de théâtre.

Il est plus deux heures et demie quand on retraverse une partie des grandes allées sablées du parc Ueno en direction du Musée. XY distribue un plan des bâtiments qui composent celui-ci : une dizaine, d’architecture monumentale classique à l’occidentale, dans l’ensemble.

Je noterai juste trois ou quatre choses, pour évoquer les image jetées en vrac, réduites ici à quelques photos, à propos de cette visite.

La première : dans le bâtiment réservé aux « trésors » issus d’Ikagura, j’ai eu un sentiment de rage et de panique dû à l’handicap que constitue l’état de mes rétines. Les centaines de petites statues de bronze doré, toutes différentes, présentées dans de petites cages de verre, formaient un espace totalement impossible à voir, miroitements répercutés dans du noir, où j’étais totalement aveugle. Ne voyant ni murs, ni portes, à peine les petites flèches dorées et floues des statuettes, ne voyant pas s’il y avait une ou plusieurs pièces, j’ai eu horreur de ce moment. Alors que tout y est merveilleux. J’ai photographié au hasard. Tout le monde est ressorti émerveillé. Et moi, très mécontente d’être passée à côté à cause de mes yeux.

La deuxième : c’est le plaisir, dans un des autres bâtiments, de circuler dans la collection très importante d’archéologie. Impossible, bien sûr ;de voir les cartouches, de savoir ce que je voyais, d’où ça venait etc., mais je vois bien le matériel funéraire de toute beauté, petites maisons votives avec leurs étages, casques, armes, bijoux, vaisselle en terre etc. ; c’est un vrai enchantement de voir la grande correspondance entre le Japon préhistorique et le continent asiatique, tel que je l’avais vu dans les beaux musées de Lanzhou ou Urumqi : les humains, par le culte des morts, font connaître leur présent, les tâtonnements du pouvoir, les activités du quotidien, dont ils font cadeau aux morts pour les accompagner.

Les organisations décousues et autoritaires de XY, une fois encore, ont obligé à parcourir certaines salles au pas de course, pour passer « en groupe » devant les gardiens qu’elle apostrophait comme les employés des chemins de fer, dans son anglais lamentable en leur posant des questions insolubles relatives à l’emplacement de certaines salles, qui avaient dû être déplacées depuis sa dernière visite. Là aussi, peu m’importait, le circuit sentait la fin de parcours, la fin de partie à la Beckett. Et hélas, l’overdose.

On a vu des choses magnifiques, salles des kimonos, des tissus, des kakemonos, des rouleaux avec des scènes de chasse, salle des armures qui exposait, en quantité, les modèles vus à Miyajima et rappelait Hikone et Kagemusha, salle de porcelaines, etc. Un Japon à la fois féerique et discret au milieu duquel chacun regardait ce qui lui convenait. On avait rendez-vous pour 5 heures moins 5 (!) devant la sortie du parc, près de la station de métro. Il était 4 heures passés et déjà, la nuit, sous la pluie et le ciel bas, semblant tomber.

Troisième lot d’images : Alain a voulu aller jeter un œil au Musée d’Art occidental, qui se trouve aussi dans Ueno, dans un bâtiment de Le Corbusier. Sur l’instant, j’ai trouvé qu’on en avait assez vu, qu’on n’allait pas aller se jeter sur des peintures italiennes et flamandes en exil à Tokyo, mais il avait lu dans le Guide bleu qu’il s’y trouvait les plus beaux Monet du monde. Cap sur le musée, donc. Je voyais à peine que je me promenais dans du Le Corbusier, à peine que j’étais dans un musée. Sonnée.

Et pourtant, en effet, miracle, réveil en fanfare, les Monet m’ont sauté à la figure, ce sont les plus beaux Monet que j’aie vus, peut-être, en particulier le Charing Cross Bridge à Londres, et le Waterloo Bridge, des tableaux où il n’y a presque rien, indescriptibles, un monde et une perception en pure suggestion et, à cause de cela, ils faisaient signe au Japon, à Ozu, à ce « rien constant », cette « impermanence » brumeuse.

J’ai eu aussi le plaisir de voir un Sam Francis, un Pollock, un Braque, alors qu j’avais zappé tous les siècles de figuration lisse, qui se trouvent dans ce musée qui en contient, vraiment, de très belles.

Retour en métro. Dernières courses au sous-sol de Wing. Dernier Chardonnay du Chili, dernier sushis.

Valises.

Lundi 29 octobre 2012

Dernier matin. On se lève de bonne heure pour aller dans la galerie commerciale faire les ultimes courses avec les ultimes yens. Un dernier petit tour, le petit temple shinto, et le Hollywood encore fermé.

Un bus privé nous conduit au lointain Narita. Je m’étonne qu’on n’ait pas testé la navette de l’aéroport, elle manque à notre panoplie des transports. Dernier parcours dans la ville géante, dernières vues de la mer et du port, tours géantes dont on ne voit pas le haut, derniers immeubles rutilants sous le soleil du matin, dernières autoroutes urbaines, derniers lacis des échangeurs, je remarque que les parapets des ponts sont partout soulignés d’un bleu extraordinairement délicat qui défie la pollution.

On arrive ensuite dans la campagne très verte, avec des bouquets d’arbres, des petits carrés de forêts.

Comment ne pas se rappeler l’immense résistance, totalement inutile, contre la construction de l’aéroport il y a vingt ans. Les batailles sanglantes de jeunes Japonais au foulard blanc. L’aéroport n’a pas cessé de s’agrandir depuis dix ans, mais il reste un espace lisible et clair, pas comme ce foutoir infect de Roissy. On tape sur les bornes pour tirer nos billets, ma photo prise il y a onze jours dans le bureau d’immigration à Osaka, apparaît, hideuse, voilà, l’individu Puiseux va quitter le territoire de la déesse Amaterasu en bonne règle. On franchit les barrières de contrôle, derniers magasins. Dernières toilettes à douchette.

Des douze heures suivantes, je peux dire qu’elles ont été les bienvenues pour se reposer après notre périple ahurissant et elles sont passées très vite.

On a retrouvé les plats de poupée (cette fois infects) sur les plateaux de déjeuner. Comme toujours, je me rappelle le sublime jambon aux épinards frais sauce madère, qu’on m’avait servi dans de la porcelaine à bord du Super Constellation - c’était mon premier voyage en avion - à bord duquel j’étais partie autrefois d’Orly pour le Mexique, au temps de Marilyn Monroe ou d’Audrey Hepburn, au temps où Chris Marker n’avait pas même encore tourné La Jetée. Pour rester dans le ton, sur la petite télé de mon siège, j’ai regardé Certains l’aiment chaud.

L‘aile de cet énorme avion (Airbus 380) cachait le paysage. Je ne pouvais donc pas voir la Sibérie. On est passé très haut sur la terre, là où la distance est courte, et où on n’a pas le jet-stream dans le nez, le soleil baissait déjà puis nous avons bifurqué vers le sud et la Suède, où le soleil, miracle de la latitude et la longitude, brillait à nouveau.

Le groupe, qui ne s’était jamais vraiment formé, faute de repas en commun, s’est dissous plus vite que du sucre dans de l’eau devant le tapis roulant de bagages. Nous avons pris le RER. Ce fut le dernier moyen de transport du voyage.

Pour finir, je mets une photo que j’ai prise à Hakone, dans le Musée en Plein Air : dans cette immense structure de verre, conçue par Peter Pearce, les gens entraient, circulaient, riaient, parlaient, criaient, ressortaient. Je l’avais regardée d’en haut. J’ai lu qu’en allemand, cette « sculpture » géante s’appelle Tanz der Molekuele. Ce pourrait être un sous-titre de ce récit.

Hakone, Peter Pearce, Curved Space (1994).

Au retour, novembre 2012

XY, l’accompagnatrice, a vraiment gâché mon voyage, en créant et en entretenant une atmosphère aussi peu propice à la sensibilité japonaise qu’il est possible de l’imaginer. Toutefois, ce circuit m’a donné l’occasion de circuler dans les espaces japonais, de sentir l’occupation de l’espace, ses découpages, son atmosphère. Mieux, il m’a aidée à préciser mes propres contours. La singularité du rapport des Japonais avec leurs espaces est si forte que malgré les obstacles - ou à cause d’eux -, j’en ai rapporté suffisamment de questions et d’impressions pour avoir envie de les noter.

En classant mes photos, je vois qu’à partir de 15 heures (depuis 7 heures du matin), chaque jour, je ne prends pratiquement plus de photo, ce qui veut dire que je ne vois plus rien, que je suis un zombie. Mes huit heures de tourisme (maximum syndical) sont dépassées. Je suis alors dans un brouillard de fatigue mélangé à de la haine, parfois, et du sentiment de gâchis toujours.

12 jours à un rythme effroyablement désagréable qui ronge l’esprit, la vue, la pensée. Ceci dans un espace (les temples, les jardins) faits et pensés pour le contraire du rythme de ce voyage, faits pour la méditation, pour l’ouverture et la réflexion sur les choses, pour la fusion shintoïste avec la nature. Il me semble que les impressions tombaient en moi, mais qu’elles ne pouvaient pas prendre racine, à peine un faible pied. D’où ce texte.

Dix jours durant, je suis devenue une sorte d’oie de tourisme, gavée jusqu’à l’aveuglement. Images de pans de mur gris et blancs, de colonnes orange, de troncs d’arbres, boiseries, étagères à chaussures, de la fraîcheur humide des sous-bois et de pénombre de temples qui, malgré les cérémonies de déchaussage, sont comme désaffectés, envahis par des touristes japonais, plus rarement occidentaux. Images d’escaliers, de marches plus ou moins larges, plus ou moins sablées ou pierreuses, plus ou moins coupe-jarrets ou douces, tatamis, lanternes, parquets luisants et doux, jalonnées de caractères colorés, de visages, de hordes de casquettes, de hordes de costumes noirs, qui s’interposent et composent avec des images esthétiques de jardins et d’arbres.

Malgré ce gaspillage par accumulation du « faire » imposé, je dois avoir ramené avec moi un lit confus, blanc, gris et vert, d’images et de pensées, où la réalité parfaite est rencontrée dans l’organisation de l’espace des jardins, que j’ai découvert comme un sommet de l’originalité de l’espace japonais. Bien ou mal acquis, au bout du compte, un sens nouveau de l’espace, vraie découverte née d’une expérience forcée ou consentante. Le volume, les lignes, les couleurs des végétaux sont disposés avec une légèreté, une douceur, un équilibre et une force parfaits.

À l’opposé, autre sommet de l’utilisation japonaise de l’espace, se déploie l’hypertrophie massive, bétonnée, sans grâce mais hyper-puissante, fascinante, de la ville de Tokyo, qui me produit le même choc qu’il y a dix ans. L’espace intime des Tokyoïtes, que j’avais trouvé dans certains coins du quartier où je logeais en 2002, je l’ai reconnu l’avant-dernier jour de ce récent circuit, lorsque j’ai « pris ma journée », seule dans le petit quartier qui s’étend au sud du Prince Hotel à Shinagawa. Là, l’individualité, le choix personnel, la mesure, voire la petitesse délicate se déploient, partout ailleurs écrabouillées avec force. Une idée s’est aussi dégagée peu à peu sur la constitution « socio-spatiale » des corps et des visages des Japonais, avec leur surface lisse de courtoisie et de bonne éducation, sans doute très épaisse, qui ne donne pas accès à leur for intérieur. Un questionnement s’est fait jour, enfin, sur les espaces « sacrés » qui ont formé l’attraction principale de notre voyage, et qui n’ont pas leur équivalent en France, où le tourisme se fait autour des espaces de pouvoirs de l’Ancien régime, châteaux, églises : au Japon, ce que nous avons vu, ce sont des kilomètres carrés où les arbres, les rochers, les lacs font autant partie de la dévotion que les bâtiments eux-mêmes et les personnages saints ou sacrés, historiques ou légendaires, qu’ils abritent. Il faudrait équilibrer cet accent sacré par les réalités économiques, visites d’usine, immeubles des grandes firmes etc. Bon gré mal gré, nous avons très bien connu les transports publics.

Dans les lieux parcourus et les espaces de temps, trois ensembles tranchent par leur empathie avec moi : le Château Nijo à Kyôto, le château d’Hikone, près d’Okayama, où a peut-être été tournée une partie de Kagemusha (je n’ai pas vraiment recoupé l’information, j’étais trop contente d’y croire), et, par dessus tout, Hiroshima : Hiroshima - Emmanuèle Riva, « j’ai été folle à Nevers », la ville et le dôme, en noir et blanc si triste sur les premières fictions et les archives - devenu si délicatement coloré le long d’un bras de la rivière Ota. Ces trois ensembles ont été une rencontre – attendue ou non - avec des éléments de ma vie, et j’ai pris conscience que ma vie a été meublée (et sans doute en partie formée) par le cinéma et l’étude comparée de l’imaginaire et de son milieu de production. Le cinéma, c’est moi, mes habitudes de voir, de deviner et d’analyser les espaces et la vie des espaces (espaces, temps, personnages, c’était ma devise), de ces espaces qui vivent sans vous et qu’on vient à peine déranger comme dans les films d’Ozu auxquels j’ai constamment pensé dans le quartier que j’ai visité, seule, autour de la gare de Shinagawa.