Retour d‘Iran 5 Transition : de Yazd à Ispahan

Mardi 22 avril 2014, Now Gonbad – Na’in – Ardistan - Ispahan

Ce matin, nous partons pour le but premier de mon voyage, le plus anciennement désiré, Ispahan, ses roses et ses turquoises. Bien sûr, je suis tellement ensorcelée et gavée de choses imprévues ou nouvelles que ce n’est pas la partie où je pense avoir le plus de surprises, je crois plutôt que je serai confrontée à mon imaginaire, éventuellement à sa destruction, à son déplacement.

On reprend le chemin du désert, on passe à nouveau sous les tours du silence, maintenant, sinon familières, du moins escaladées.

Les cyprès ont un sens, le soleil aussi, je laisse derrière moi l’énorme morceau de Yazd, ses divans à fleurs, son nain mystérieux, ses portes closes, ses tours du vent, l’incroyable grande mosquée, ses murs de pisé, ses constructions banales et banlieusardes qui ne la défigurent pas, mais la cachent, diamant noir du voyage, cœur de l’Asie.

Assez vite, on a stoppé devant un énorme ensemble en terre, le caravansérail de Now Gonbad. Il est formé de plusieurs parties, dont certaines assez bien conservées servent d’entrepôt à une entreprise, les cellules attendaient de marchandises et la cour abritait quelques rouleaux de câbles et de vieux pneus.

On sent qu’il y a encore de la vie, pas mieux que de déchets, mais enfin tout de même, c’est de la vie, de l’utilité, de l’activité même si elle semble être dégradation, en régression, en tout cas, en perte de beauté ? Barbara prétendait qu’il y avait généralement des nuées de puces, mais on n’a rien attrapé en marchant dans les cours.

Les tours d’angle ont de magnifiques dessins de briques, nervures, dessins géométriques, les distances sont grandes entre les autres éléments du caravansérail qui, eux, s’écroulent partiellement dans la terre et le sable du désert, dépourvus de vie maintenant, pisé usé, briques usées, et que Pierre Loti aurait pu voir et décrire dans le grouillement des mules et des paquetages, des sonnailles et des verres de thé.

Le vent souffle sur les ruines, non pas des empires, (mon cher Volney, décidément) mais sur les ruines des anciennes coutumes des hommes, annonçant leur façon nouvelle de voyager, d’échanger, ondes, numérique, avions qui volent au-dessus de nous, circulation intense des camions sur la grande route entre l’Inde et Ispahan, où seuls les touristes s’arrêtent dans le caravansérail pour venir y méditer, y prendre des photos et y faire pipi. Je resterais bien là, dans l’ombre tournante des tours d’angle, sous les voûtes des anciennes chambres, entrepôts et boutiques.

Mais Ispahan nous attend, 400 kilomètres à faire et quelques mosquées à visiter en cours de route. Car nous sommes entrés depuis hier dans l’ère musulmane, les mosquées, les iwans, les madrassas, déjà un peu entrevus les tout premiers jours, vont devenir notre ordinaire, et, de sévères, devenir folles de luxe et de beauté, recouvertes de mosaïque de céramique et de faïence.

Pendant la route du désert, assez longue, K donne quelques chiffres sur l’Iran, je l’écoutais sans rien perdre de l’activité de mes deux yeux, captivés par les chaînes de montagnes ocre qui encadrent le désert brun. Je note, dans les pages du carnet toujours couvert du désert tremblant de Bill Viola, qu’il y a trente mois de service militaire, qu’on passe son bac vers 20 ans, que les horaires de boulot, dans pas mal d’administrations, sont de 7 h 30 à 14 h 30. Dans le privé, c’est plutôt de 8 heures et demie à 16 heures. Que la grève est interdite. Que la retraite est faible (j’ai écrit 20% du salaire ?), la prime de départ idem. Que l’assurance est obligatoire (laquelle ?) et j’ai aussi noté « la contraception est autorisée et gratuite » : cela me semble, sur le coup et encore à présent, invraisemblable. Cela concerne peut-être les femmes dûment mariées, car autrement, je ne vois même pas comment on peut parler contraception quand on interdit le contact, et même qu’on essaie d’interdire la pensée du contact, entre les garçons et les filles célibataires et hors du mariage, et que les lapidations pour adultère ou « consommation » hors mariage existent dans le code et dans les faits, ce ne sont pas des inventions. Au passage, je retiens un autre chiffre énorme : il y six millions et demi de réfugiés sur le sol iranien, Afghans, Pakistanais, Irakiens, essentiellement, l’Iran au cœur de la chaudière du Moyen Orient..

On roule toujours vers l’ouest. K a parlé bien plus que je ne l’ai noté, sur l’armée, la présidence etc. Mais franchement, c’est assez illisible et pris sans soin. Comme dans la semaine précédente, je suis assez agacée par le déni de la « dictature », toujours adoucie, la démocratie toujours présentée comme un work in progress, j’ai déjà dit pourquoi les guides ne peuvent pas faire autrement, mais je ne suis pas obligée de les écouter ni de trop les croire, je jugerai après coup.

Barbara prend le relais, elle va, en quelques heures de ce long voyage, nous faire une histoire très vivante, presque amusante de l’islam, bien documentée, cette fille sait tout, l’histoire des imams, des schismes, les deux branches principales, des shîites, des sunnites, toutes choses qu’on entend sans arrêt à la radio et à la télé depuis le printemps arabe, mais finalement, malgré mes nombreuses notes à peu près illisibles, je ne retiens pas grand-chose de neuf. Il y a aussi les ismaéliens, ah oui, c’est l’Aga Khan, ceux-ci faisaient autrefois les titres des hebdomadaires, le gros monsieur qui recevait chaque année son poids d’or, et son fils, le prince Ali Khan et la liaison qu’il avait avec une mannequin de l’après-guerre, comment était-ce déjà ? Bettina. La passion des chevaux de courses et le château de Chantilly renfloué par Ali Khan. Et les Druses, dont j’ai vu les maisons et les montagnes au Liban il y a vingt ans. Enfin, bref, je ne retiendrai encore pas grand-chose de structuré, c’est dommage, car le topo de Barbara était très bien fait. Sur l’instant, passionnant et très clair.

Je vais grâce à elle aborder les mosquées sans trop de peine, ce qu’elle a dit est tout frais, même si c’est sans profit à long terme, et je resterai sur des impressions esthétiques qui, elles, se structurent au fil du temps, et avec des mythes, qui, eux, s’émoussent au fil des jours.

Ce que je retiens, au milieu des noms, des dates et des relations, c’est que l’histoire des descendants du prophète n’est qu’une immense histoire de familles et d’assassinats. Il me semble que pas un des douze imams n’est mort dans son lit et que l’imam caché – un enfant de huit ans - a intérêt à le rester longtemps. Cela me rappelle que les Sassanides sont aussi une immense histoire de meurtres, que les rois d’Angleterre n’ont rien à leur envier : le pouvoir n’est-il que le désir de virer ceux qui l’ont quels que soient les moyens. Les feuilletons sur la Maison Blanche à la télé sont aussi clairs et nets dans ce sens. Et les mystères des « affaires » de la politique française cachent des disparitions qui sont parfois expliquées. Nul n’a rien à dire de mieux que son voisin. Tout le monde se tue pour le pouvoir. Quelle triste saloperie.

Tout ceci nous avait conduits à Na’in, où nous visitons la mosquée, en brique, très simple, d’un dépouillement assez remarquable.

C’est la mosquée Jame’, la salle de prières est une très grande salle « hypostyle », sous des arcades à peine pointues, c’est une des plus anciennes d’Iran, construite très peu après la conquête, au VIIIe siècle. Elle n’a ni iwan sur cour, ni coupole. Juste un très grand minaret. En somme les architectes tâtonnent, ils n’ont pas encore de « modèle ». Ils ont importé ici ce qu’ils savent faire en Arabie. Ils travaillent de la brique, ils décorent avec de la brique qui sert pour faire des dessins en relief sur le fond de briques, comme on a vu sur les tours crénelées du caravansérail, architecture civile ou religieuse, c’est partout de la brique, nervures, chevrons, éléments de reliefs qui font toute la décoration, ton sur ton.

Le soleil éclatant de la région joue ainsi avec des ombres fines, accentue les reliefs, les allonge. Comme il est midi quand on arrive, le soleil au zénith ne les favorise pas aussi bien qu’à Now Gonbad ce matin, mais on les imagine en jour frisant, et on les voit ainsi dans les voûtes et les niches assombries. Parfois, certains entablements sont décorés d’incrustations de céramique de divers tons de bleu, losanges, voire simples carrés sur leur pointe.

La simplicité est le mot-clé de Na’in. Les mosquées de ce coin, que nous visiterons, peuvent avoir des terrasses en étage dans les cours, ou des sous-sols, par lesquels on descend pour voir la structure. Le soubassement de la mosquée de Na’in où se trouve la salle utilisée l’hiver (il fait froid sur les hauts plateaux) est d’une austérité stupéfiante, il a l’évidence inévitable qu’ont les constructions sassanides quatre siècles auparavant, en plus « paysan » encore, dirai-je. Ce ne sont pas des chichiteux, ce sont des architectes qui pensent à la fonction du bâtiment.

Dans cette atmosphère sévère, chaque année, une sorte de mise en scène du martyre d’Hossein, le fils d’Ali, a lieu sur un espace réservé à cet effet, construit dans les environs de la mosquée.

La ville toute entière chauffe au soleil dans cette tonalité ocre et dans ce type d’architecture. Elle est dominée par un château sassanide dont la grosse masse m’attire vivement : c’est la forteresse de Narej, mais hélas, on ne la visitera pas, les Sassanides, c’est la page d’avant, on est maintenant passé à la conquête arabe et à ses suites, les Omeyyades, les Abbassides, les Seldjoukides, les califes, les vizirs, les Ottomans et j’en oublie. Sans compter les Mongols.

Il y a aussi à Na’in de belles tours des vents, plus efficaces encore qu’à Yazd, paraît-il, car plus sophistiquées. Et comme il y a souvent des tempêtes de sable soudaines et terribles, on a construit des sortes de refuges où les passants peuvent s’enfermer et s’abriter s’ils sont surpris dans la rue. Le sol est constitué d’une roche très aisée à creuser, des sortes de caves troglodytes servent de réservoirs d’eau, et on visitera tout à l’heure, après déjeuner, un quartier entier de maisons et ateliers creusés de la sorte.


Ville vide, austère. On ne voit personne, ni touriste, ni locaux, il est l’heure du déjeuner. Je ne me rappelle absolument pas le restaurant de la ville. J’ai vu Na’in, comme par défaut, je la « re-penserai » à Ispahan dans des mosquées bleues hallucinantes. C’est comme si, en Occident, on visitait une ville romane avant de passer au baroque bavarois… et après s’être gargarisé de ruines romaines.

En tout cas, j’ai dû être contente du déjeuner quand même car je me rappelle que je mourais de faim dans la mosquée Jame’. Et que j’avais un œil assez mou sur les tours de refroidissement carrées très belles, cependant, dans leur ton ocre. Mais nous n’y étions pas entrés. Dans ces cas où je me sens un peu débranchée, je prends des photos, et par bonheur, en les voyant, je me revois dans la chaleur de 13h ou 13 h 30, marchant dans les rues désertes, photographiant et emmagasinant en pilote automatique, brave soldat touristique.

Après déjeuner, on est allé dans le quartier troglodyte, visiter un atelier de fabrique des manteaux marrons que portent les mollahs. L’atelier du tisserand était donc creusé, en contrebas, on descend par un escalier sonore, métallique, raide à souhait mais muni d’une rampe, et à l’intérieur il fait sombre et pas trop chaud, on voit tout son « local » d’un seul coup d’oeil, en longueur, son coin cuisine, son « salon », son coin atelier situé le plus près de la porte. Nos photographes très pro mitraillent pendant que le type est en action sur le métier et que moi, je visite le tout, me baladant dans cette sorte de cave, les cruches et vases entassés dans un coin (il n’a pas peut-être pas l’eau courante ?), les chaises petites et basses, mais aussi des tabourets très hauts, des tapis (de Na’in, qui s’en fait une spécialité) sont accrochés au mur, avec leur décor géométrique et coloré.

Cette visite est assez ethnographique.

On remonte dans le car, adieu à la silhouette considérable du château sassanide, que j’ai pris de bien trop loin et qui se fond dans la ville ocre. Sur internet, il est énorme et magnifique.

On roule à présent vers Ardestan. Nouvelle mosquée, brique aussi, ocre aussi, mais elle a un plan iranien « classique » avec une cour à 4 iwans.

Son histoire est un peu plus compliquée que celle de Na’in et d’âges successifs, commencée au VIIIe siècle, le résultat total paraît plus classique : elle a eu d’abord ses dômes et deux iwans. Et elle a aussi maintenant des échafaudages, signés Unesco. En passant j’admire le plan de route de l’agence, qui a disposé parfaitement l’évolution de chaque époque. Cette mosquée a été érigée au milieu du VIIIe siècle, sur les vestiges de bâtiments en pisé, genre palais, de l’époque sassanide - c’est là que serait né Chosroes II - dont elle reprend des éléments caractéristiques, iwans et coupoles et que flanque un minaret. Au XIIe siècle, sous les Seldjoukides, une partie de la salle de prière du sud de la mosquée a été détruite et là, on a reconstruit « à la mode » d’alors, l’actuel ensemble de coupoles ; un peu plus tard, ont été construits l’iwan du sud et les arcs qui le jouxtent. Entre temps, les Mongols et leurs goûts architecturaux sont passés par là : l’iwan du nord et les cellules annexes datent du XVe siècle. 

L’intérieur est très différent de la mosquée Jame’ de Na’in, avec ses coupoles et ses peintures, délicates, dans les ocres, et, qui, par rapport à l’austérité froide de Na’in, sont très fines, très ouvragées, il y a un plaisir décoratif très net. Je suis sans doute dans la partie XVe.
Barbara l’a dit sûrement, mais j’erre avec mon appareil photo dans ces beaux espaces, où il n’y a personne, on est tout seuls dans la mosquée vide, elle est désaffectée, je crois, juste musée actuellement, pas besoin de se déchausser ; à Na’in, dans la précédente, non plus, l’Unesco les patronne, car elles sont « historiques » sur le plan architecture. On peut aller par derrière, pour trouver la petite maison des toilettes dans les jardins, en fait de vagues fourrés de bambous, la journée a avancé, il fait moins chaud. On est toujours en altitude, dans les 1 500 mètres. A part Téhéran (1 100 mètres) et Suse/Ahwaz (0 mètre), on aura sans arrêt été dans ces altitudes élevés, sans jamais s’en rendre compte, sauf à Hamadan, où on était monté jusqu’à plus de 2 000 mètres voir l’inscription trilingue dans une fraîcheur alpestre, proche encore de la neige.

On roule encore longtemps, puis on passe un col avant de redescendre, enfin, dans l’oasis d’Ispahan, cette fois, je vais vraiment vers Ispahan, avant d’entrer vraiment dans la ville : comme toujours, il y a des bouchons et des encombrements et surtout, surtout, il y a de l’orage.

Depuis Ardestan, le ciel s’était chargé, déjà plombé hier, par moments à Yazd, le vent qui courait à midi dans Na’in a fini par amasser des nuages, le ciel est tout noir, et alors qu’on roule dans les banlieues maraîchères d’Ispahan, l’orage éclate.

Ispahan nous accueille théâtralement, dans les roulements de tonnerre. Au milieu des éclairs, la pluie s’abat, torrentielle. Peu à peu l’orage se calme, mais le ciel reste sombres, les petits magasins ont allumés leur lumière, alors qu’il est à peine sept heures et demie, on roule toujours, la ville n’est pas au mieux de sa séduction, sous ces intempéries.

Le ciel est maussade à souhait quand on atteint enfin le quai de la grande rivière, la Zayander, complètement à sec malgré l’orage, il doit en falloir davantage pour la remplir. L’immense et magnifique pont construit sous Shah Abbas, que vante tant Pierre Loti, enjambe le lit fluvial très large, semé de cailloux et d’herbes, tandis que l’hôtel se dresse en face, haut, gros morceau classique 4 étoiles et 8 étages, masquant de sa masse la montagne du fond de l’horizon, qui, de ma chambre, se dressera sur le ciel gris foncé de la nuit. Je suis en effet côté montagne, pas côté pont. J’aime cette vue, moins classique, moins office de tourisme certes, un Ispahan moderne plutôt huppé, avec des quartiers assez récents de la ville, et le jardin de l’hôtel, ses très hauts palmiers, sa grande piscine à fond bleu, vide, d’ailleurs. Et le dessin de la montagne en décor.

Après l’habituelle cérémonie des clés et la joie d’aller poser sa valise pour trois nuits, le dîner a lieu dans la salle à manger de l’hôtel, nous sommes assez morts, on a quand même fait plus de 400 kilomètres, parcouru une partie de l’histoire, été conquis par les Arabes, bousculés par les Mongols à plusieurs reprises, changé de style, de religion, de dynasties, et bizarrerie, peut-être pour préparer la nouvelle transition prochaine avec l’Occident, on mange une pizza trop épaisse, bourrative à souhait, précédé de salade de pâtes, avec de la crèmes renversée au dessert, « comme chez nous » dirait une pub d’autrefois. On n’est vfraiment plus en Asie centrale ! Si loin de Yazd et de ses divans. J’espère qu’Ispahan va me tendre ses charmes.

Ma chambre est une vraie fournaise, elle est très grande, il y a deux lits, impossible de trouver l’ouverture de la porte-fenêtre qui ouvrirait sur le balcon, tant pis, je mets la clim sur le frais, mais bientôt, le bruit me tue, je la coupe, je dors mal, on étouffe, je suis crevée.

Je suis à Ispahan. Ça me fait penser à ce rêve fréquent où je me crois au Mexique, et au cours duquel je me dis toujours, cette fois, ce n’est pas un rêve, je suis vraiment au Mexique. Ici, c’est le contraire, je suis à Ispahan, c’est une réalité et c’est presque comme un rêve.