Chronique d’un printemps 2 Le jour d’avant ?

16 mars 1940

Quoi de neuf en mars 1940 ? Bof, pour moi, rien de précis. La famille, dont j’ai constaté plus tard combien elle était réactionnaire à cette époque, doit se moquer, sans les lire, des articles de Geneviève Tabouis(1892-1985), une journaliste intelligente, spécialiste de politique étrangère, et qui, depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en dénonçait les dangers terrifiants et les craintes d’une invasion. Elle écrivait dans L’Œuvre [1], mais à la maison, hélas, à l’époque, on avait des journaux de droite, royaliste ou pire.

16 mars 2020, le jour d’avant ?

Hier soir dimanche, sur LCI, la soirée électorale était étrange : les résultats du dépouillement du premier tour des municipales tombaient de temps en temps ou couraient en bandeau sous l’image du plateau au personnel réduit et espacé selon les nouvelles normes, mais tout le monde s’en fichait, un maire réélu, battu ou en ballotage était à peine écouté, personne ne lui posait de questions, on avait hâte qu’il sorte du champ... les journalistes de service qui se sont succédés avaient deux invités principaux en première partie de soirée, deux médecins (le docteur Djillali Annane, chef du service de réanimation de l’hôpital Raymond Poincaré, à Garches et le docteur Rémi Salomon, président de la commission médicale de AP-HPl) fort alarmistes dont, on le comprend, les élections étaient le dernier des soucis.

Leur souci était ailleurs : c’était la manière désinvolte et irresponsable avec laquelle pas mal de Français, notamment Parisiens, avaient passé la journée à se balader au soleil main dans la main, à s’embrasser sur les pelouses, à s’agglutiner dans les rues commerçantes à la mode. À croire que tout ce monde est bête à pleurer, sourd, ou perfide au point de vouloir faire circuler le coronavirus à pleine intensité, à pleine vitesse. Le docteur Rémi Salomon, et le docteur Djillali Annane avaient beau annoncer les semaines apocalyptiques qui s’ouvraient dès aujourd’hui dans les hôpitaux français où on irait crever sans secours possibles, étant donné l’affluence, on se disait que s’ils étaient écoutés par de tels crétins inconséquents et inciviques, on n’avait plus beaucoup d’espérance de vie.

Les personnels de santé, leur courage et leurs capacités, font mon admiration, car ils sont déjà sur le pont, depuis plusieurs semaines, dans une activité à la fois précise et harassante. Rien que pour eux, on a envie d’être un bon citoyen, qui respecte les consignes.

La réorganisation des hiérarchies par le coronavirus est stupéfiante. Il masque entièrement la crise mondiale et générale qu’il provoque et les effondrements qu’il masque, provoque ou redouble, tout le tissu esquinté du climat, les haines commerciales en cours, les dictatures qui fleurissent, les religions étouffantes, les frontières et les pays qui s’asphyxient et se ferment, et les krachs boursiers qui se succèdent, aujourd’hui, la glissade est effrayante.

Aujourd’hui, c’est à Monoprix, dont je reviens avec des yaourts, un litre d’huile, du jambon, du riz et des apéricubes, qu’on est à la veille de la mobilisation... Des chariots bourrés de tout et de n’importe quoi, on rafle, on rafle, tous les biscuits, le liquide vaisselle, les éponges, les fruits secs, d’immondes sacs de bonbons, des œufs, des conserves, des rayons authentiquement vides (impossible de trouver un kilo de farine), j’avais oublié mon portable pour les photographier, c’est dommage !

Les caisses ressemblaient à un bloc opératoire, désinfection, gants et masques chirurgicaux pour les caissières qui de fait sont exposées. Ah oui, j’oubliais, beaucoup de clients accoudés sur leur chariot débordant s’étaient procuré je ne sais où les fameux masques « canards » hyperprotecteurs qu’on n’arrive pas à trouver chez les pharmaciens ni à distribuer aux médecins généralistes... . Les clients avaient revêtu le costume de la peur !

Dehors, quand je suis ressortie, il s’était formé une queue immense, maintenue par les cerbères de l’entrée, pour qu’on ne dépasse pas les cent personnes, sans doute. Ils attendaient patiemment le long des panneaux électoraux de la veille qui paraissaient dater des ruines de Troie.

J’oubliais, les marchés financiers sont devenus fous. 1929, je n’y étais pas, mais ça devait ressembler à ça. On devrait peut-être les fermer ??

Les amis téléphonent, se préparent à rester confinés.
L’atmosphère est comme à la veille d’un départ pour un voyage ennuyeux, à la durée et à la destination incertaines, on ressent la surexposition de l’avenir, espace qu’on ne saurait regarder en face.

Emmanuel Macron doit parler à 20 heures.

À demain.

Notes

[1Le journal était encore engagé à gauche, avant de passer, au moment de l’Occupation, dans la collaboration avec les Allemands.