Laideur du paysage 1

J’ai récemment cité Beckett et son horreur des magmas de paroles, et depuis, je me taisais, j’avais « calé » comme il dit. Je pensais, inutile de venir déverser mon point de vue sur la crise des gilets jaunes ; mais, tout de même, ce que je lis, vois et entends commence à me faire vomir. J’avais donc besoin, pour moi, de faire ce point un peu décousu, noir sur blanc, pour rester dans le thème de la couleur. De faire un panoramique de ce paysage à la fois dévasté et encombré. De poser ici quelques débris d’impressions. Implosion.

Cassandre ?

Oui, je l’ai été tout de suite.
Des gens revêtus des gilets jaunes imposés naguère par la sécurité routière ont commencé, ce samedi 17 novembre, à se masser sur des ronds-points pour protester contre une taxe sur l’essence et le gasoil ainsi que pour clamer la faiblesse (réelle pour certains) de leur pouvoir d’achat. Autour, une coagulation. Les médias intéressés par de « l’actu », comme ils disent, leur déroule un tapis rouge - ô joie, une crise possible qui va « faire le buzz » qu’ils vont mouliner amplement des semaines durant. Plus ça dérape, mieux ce sera pour les passages en boucle d’un Arc de Triomphe taggé, d’un flic par terre dégainant sans tirer, d’un gilet jaune paradant, d’une voiture en feu etc.
J’ai dit immédiatement mon hostilité à l’égard d’un agrégat de mécontentements, d’aigreurs, exprimés au nom de la "colère sociale" et de la "souffrance sociale", invoquées comme des formules magiques pour faire taire celui d’en face.

Le mouvement a choisi d’emblée un uniforme (jamais bon signe...), le gilet jaune fluo, fabriqué à grand coup de pétrole, imposé aux automobilistes il y a quelques années pour signaler qu’ils sont arrêtés sur le bord de la route, j’y ai vu un exhibitionnisme - regardez-moi, regardez-moi ! - pathétique comme tout exhibitionnisme. Tous avaient une voiture, bien entendu. Certains se sentaient isolés, certains avaient de vrais ennuis, d’autres, des rêves politiques et pas démocratiques. J’avais dit, un peu à la louche, 90% de beaufs, 10% d’utopistes. Contents d’être mécontents ensemble. Même si les mécontentements étaient d’ordre aussi divers que les grains de sable d’une plage.

Je ne sais plus ce que ça vaut maintenant, deux mois après, où les « durs » ont largement pris le dessus et rendu le mouvement complètement ennemi de la démocratie représentative : elle est pourtant la seule qui vaille dans des pays de la taille du nôtre et à l’âge de la mondialisation. L’agora, c’est fini, les referendums pour cantons suisses aussi. La désintégration politique rend de plus impensable toute délibération équilibrée et efficace (« Grand débat » compris, j’en ai peur, mais l’avenir le dira).

Journalistes et commentateurs s’empressaient autour d’eux. Certains voyaient avec angélisme les grillades des carrefours (genre F. Aubenas). D’autres s’émouvaient d’une parole libérée (celle-là, on nous la sert beaucoup à toutes les sauces). D’autres se sont penchés avec gravité pour analyser cette agitation, d’autres se sont répandus dans les médias au cas où il y aurait un train à prendre pour les hallucinatoires rêves des révolutions. D’autres, comme moi, voyaient la pente du populisme fascisant se dessiner possiblement.

C’était pourtant facile de voir, avec un peu d’expérience politique et un brin de connaissance historique, que ça ne sentait pas bon. Je l’ai dit et partagé tout de suite, oralement, au téléphone, dans quelques mails. Chez mes amis de tous âges, un bon nombre était assez lucides (malgré les sondages qui nous disaient minoritaires), pour déplorer l’atmosphère de ces groupements disparates ; on y voyait en filigrane les éléments qui pourrissent la vie en France, haine, complotisme, violence, annonciateurs habituels de catastrophes politiques dont on peut mettre bien longtemps à se remettre ; personne n’a envie de vivre ou revivre la version modernisée de la marche sur Rome (1922), ou des ligues françaises (1934).

La couleur tourne

« Nous sommes en colère », disaient-ils ; la colère est rarement bonne conseillère, et d’ailleurs, du prix de l’essence, ou du pouvoir d’achat (notion chère aux banquiers qui flairent la dépense, les dettes et la croissance), la dite colère a changé de cible immédiatement, en 24 heures, elle a foncé tout droit sur le chef de l’Etat affublé de tous les défauts, accablé de tous les reproches. Le jaune a donc perdu sa couleur de demande sociale et s’est mis à camper sur le champ politique avec deux obsessions, dans les tons bruns et noirs.

- Grands panneaux avec RIC : Référendum d’initiative citoyenne. On sait ce que ça donne, du Second Empire au Brexit. Et, je le répète, tout le monde n’habite pas un canton suisse. Quand on en interrogeait deux ou trois, micro trottoir, délégation individuelle aux journaux télévisés, ils disaient qu’ils voulaient surtout l’utiliser pour virer les politiques sans attendre les élections, et notamment le chef de l’Etat qui concentrait leur "colère".

- Macron = Démission. La haine et non plus la détresse [1]. Les institutions au panier et la démocratie avec, au nom de la Démocratie.
Là aussi, les formules ressassées, le Président des riches, il est arrogant, il est méprisant, il pratique l’injustice sociale. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, Emmanuel Macron a tort à leurs yeux , « il nous méprise », s’il sourit, c’est avec un air « arrogant » [2]. Je reviendrai sur lui un autre jour.

Hollande, Mélenchon, le PC, les Républicains, Ecologie-Les Verts, tous responsables de la France actuelle qu’ils ont occupée et instruite politiquement des années durant, soufflaient sur le feu contre Macron, de manière indécente. Marine Le Pen, en embuscade, juste indignée ce qu’il faut quand il s’agit du Peuple, se sent sûre de ramasser les cerises au moment des Européennes et plus tard.

Un espace « gilets jaunes », au centre de la France

La vie des autres

Premier moyen d’action : empêcher les autres de circuler, exiger des gens qui passent l’adhésion à leur cause en exposant un gilet jaune sur le pare-brise, sinon, on ne passe pas... . Plus tard, casser les radars, permettre aux gens de rouler "à leur guise", même à vitesse dangereuse. C’est devenu très vite, en court-circuit, l’idée du "Moi d’abord", ne penser qu’à soi, essayer d’emmerder les autres, parader dans les villes, casser les vitrines, faire peur aux bourgeois, toujours le vieux rêve halluciné, quelques bonnets phrygiens surmontant les gilets jaunes. Le ridicule ne tue pas.

Ce mouvement affiche un étrange dédain pour la vie des autres, fussent-ils, ou non, leurs propres membres : une dame gilet jaune du 17 novembre a été tuée dès le premier matin, renversée par une personne qui emmenait sa fille chez le médecin, et lui ont succédé au fil du temps huit autres morts, sur les carrefours occupés. Bof ??? Qu’importe on continue, le mouvement devenant un édifice hétéroclite, anarchisme de comptoir, antisémitisme de caniveau, voitures incendiées graffitis haineux, incohérences et contradictions, la peau du chef de l’Etat (cf ci-dessus la photo-équation trouvée sur Facebook, prise à un rond-point occupé dans le centre de la France).

Le style des pages Facebook s’impose dans l’espace

Portables et réseaux dits sociaux , Facebook et Twitter, créent un espace parallèle, où les internautes rivalisent de courts messages, brièveté largement compensée par le déferlement hallucinant des infos (les posts) qui horrifierait Beckett ; répétitifs et brutaux, ils sont souvent simplifiés à ’extrêmet par l’usage d’emotikon, qui dispensent de parler, d’expliquer, sorte de panneaux, et le monde se ratatine en lot préfabriqué d’insultes ou d’adoration. Folle prolifération de style primaire. Toile d’araignée aspirante qui entortille le lecteur. Barbouillis indéfini et infini des commentaires. Chats, photos de plage, selfies, tasses de café montrées comme des moments admirables, insultes variées, partent constamment à l’assaut dans un miroitement.

A l’image de leur moyen préféré de communication, les gilets jaunes ont fait de nos espaces, de nos rues, des ronds-points, des studios de télé, des espaces son ores de la radio, une immense page Facebook, avec ses insultes, ses "cœurs", ses ’Ha Ha"’, ses "Grr", ses "Waouh", ses "larmes à l’œil", ses #. Vaillants soldats de l’internet, supplétifs volontaires ou non du Rassemblement national, ils ont aussi contribué à la fortune d’Amazon en empêchant les gens de faire leurs courses.
Facebook leur est indissociable, ils le prennent pour le Journal Officiel, la Bible, le Code civil, la Voix dru Peuple.
Eux-mêmes, Gilets Jaunes, se définissent ainsi : à l’instant encore, j’entends l’un d’eux dire à la radio « Les gilets jaunes, c’est le Peuple » ( Fr. Culture, 12/1/2019, à 18 h). Sans réplique possible ( ni d’ailleurs esquissée). Ce genre de définition la fois exclusive, prétentieuse et naïve, crachée de je ne sais quelle mythologie, est assez détestable. De ceux qui ne les suivent pas, certains en parlent comme "des civils" (Le Monde du 6/1). Tout un vocabulaire de guerre s’est installé. D’exclusion.

Les caisses de résonance : les chaînes infos, les radios, Facebook, videos etc. Un certain nombre d’intellos - ont-ils peur de rater le coche, de ne pas "comprendre", d’avoir l’air d’être "de classe", de manquer de tact -, écoutent une personne "gilet jaune", avec révérence, parce qu’érigée comme étant Le Peuple. Avec l’Uniforme du peuple. Je ne compterai pas le nombre d’articles complaisants, dans Le Monde.

Aussi, mon optimisme est très relatif quant à l’avenir proche. C’est à voir, à suivre, à sentir. Cassandre j’étais, Cassandre je reste, pour l’instant. La glissade vers l’extrême-droite est indéniable. L’Os a fait paraître à ce sujet une étude édifiante.Car les fascistes de l’Europe parfois alliés à leurs doublures de gauche, comme Salvini et les 5 étoiles par exemple, se réjouissent de ces samedis merdiques, de cette ambiance d’insultes, de rêves de coups d’État, et applaudissent sous le ciel gris de l’hiver 2018/2019. Et de Trump à Poutine, en passant par le Brésil ou la Hongrie, tout le monde souffle en catimini sur le feu, rigole et espère.

(À suivre)

Notes

[1Je rirais ( jaune ah ah) à voir les gilets jaunes qui prêchent cette démission à la télé se débrouiller une minute à la tête d’un Etat. D’autres y pensent peut-être derrière eux.

[2J’ai même lu dans un tweet que les dents de Brigitte Macron étaient trop blanches...