Iphigénie, à l’Odéon-Berthier Chronique d’un automne 3

Iphigénie, de Jean Racine, est rarement montée. On dit parfois d’elle qu’il ne s’y passe rien. Elle est jouée aujourd’hui, dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig, jusqu’au 14 novembre aux Ateliers Berthier (Théâtre de l’Odéon). Les compte-rendus de la presse sont élogieux, parlant de la beauté de la mer projetée en arrière des spectateurs, cette mer qui « confine » la flotte grecque. La salle était en grande partie pleine hier, je ne sais quelle sera la répercussion du confinement nocturne.

Pour se rendre conforme aux dispositifs sanitaires de distanciation, l’intérieur du théâtre a été remodelé : des gradins latéraux peu élevés encadrent une scène surélevée, et des chaises laquées espacées ont remplacé les anciens fauteuils naguère soudés en rangs.
C’est assez dur lorsqu’on y est assis pendant les deux heures et demie de la pièce, je me tortillais un peu, mais on voit plutôt bien. Pas de décor, mais, derrière chaque côté, le grand mur des Ateliers est occupé par la projection de la plage d’Aulis. La lumière, celle de l’aube au début, du crépuscule à la fin, change de manière insensible, elle éclaire la mer parfaitement plate, qui ne s’animera qu’à la toute fin, lorsque le sacrifice humain réclamé par le devin Calchas au nom de Neptune aura été accompli. Les personnages, en couleurs simples (noir, blanc, beige), se tiennent à distance sur cette scène allongée et froide, équipée de quelques fauteuils laqués blanc.

Échaudée par diverses représentations précédentes (l’horrible Bérénice du théâtre Gérard Philipe en 2019, tronçonnée et sottement « palestinisée », par exemple), je craignais une modernisation agressive de la pièce en lien avec le confinement ou des coupes dans le texte, mais non, je n’ai pas senti de scènes manquantes, la mise en scène est suffisamment sobre pour être intemporelle, et le complet veston des hommes ou les jeans des femmes ne heurtent pas. Les acteurs disent très bien les alexandrins [1], offrant cette souplesse incroyable que leur a donnée Racine. On n’a même pas les cinq minutes d’adaptation souvent nécessaires, on entre tout de suite dans cette pièce qui n’est que tergiversations, mensonges, semi-mensonges, sous-entendus, trahisons avérées, horreur réelle du sacrifice d’une fille honteusement accepté par son père, au nom de ses ambitions royales et nationales, au nom de la gloire des Grecs fédérés, pour une fois, contre Troie.

La pièce est étrange en ceci qu’elle offre un tissu serré et faussement répétitif d’allers et retours de débats intérieurs, extériorisés en partie autour de quelques thèmes colossaux : la gloire, l’identité, l’amour fatal, le devoir, la naissance et la mort, leur poids et leurs conséquences, esquissés, dévoilés, retirés, soupçonnés.
Il faut écouter : fils rouges et conducteurs, deux mots reviennent souvent, le sang et la gloire.

1. Le sang.

Celui, rouge et liquide, des victimes qu’on s’apprête à tuer, ici et bientôt à Troie, ou le sang-métonymie, c’est-à-dire les liens de famille. Et quand la famille est celle des Atrides (Iphigénie est l’arrière petite fille d’Entrée), on voit ce que cela contient comme reproches, eux-mêmes sanglants et chargés de haine passée, présente et future (Clytemnestre à l’égard d’Agamemnon, son époux, notamment), une famille où on se tue, où on se mange en festin. J’aimerais pouvoir compter le nombre de fois où ce mot « sang » apparaît, les personnages se le lancent à la figure dans de grandes scènes éclairées par la gloire et l’ambition, ou des scènes particulièrement oppressantes, celles avec Ériphile, captive, née de père et mère inconnus, de « sang » inconnu.
Les costumes des personnages féminins sont carrément des drapeaux, Ériphile et sa suivante en gris foncé et noir, Iphigénie en blanc, Clytemnestre en noir et blanc. Les hommes sont en complet veston (Agamemnon, Ulysse), ou en jean et chemise (Achille, Arcas, Eurybate), mettant un veston au fur et à mesure que la journée s’avance, qu’ils veulent affirmer leur autorité et que la situation se tend ouvertement à l’approche du sacrifice.

2. La Gloire.

La gloire au sens XVIIe siècle, ses synonymes, son champ lexical : avec le sang, ils sonnent constamment, ils lui sont intimement liés, « ma » gloire, « mon » honneur, « mon » rang (= mon sang...), la réputation, le courage, le devoir, ces termes du Grand siècle soutiennent et éclaboussent les discussions, dialogues, monologues. Chacun tient à soutenir l’estime de soi. Chacun se doit, en quelque sorte, à son image, à celle qu’il a construite, ou à celle qui lui a été affectée par son statut, roi, fille de roi, fils de déesse, captive inconnue etc...
Ces images mentales et sociales sont les maîtresses de la pièce et des personnages. C’est leur combat qui fait piétiner l’action et qui lisse ou agite la mer. Les dieux sont derrière ces mots, on ne peut que s’y plier ou courir à sa perte si on y résiste. On retrouve, dans Iphigénie, à propos de la flotte grecque paralysée à Aulis dans sa course vers Troie, les thèmes qui animent Phèdre, ou Andromaque, ou Athalie, en fait tout Racine : les humains, leurs sentiments, leurs actes, sont sous l’emprise des dieux (de Dieu), dans un système imposé du dehors, où il faut faire bonne figure.

Le moyen de s’en sortir honorablement est de les devancer, c’est ce que fait Iphigénie : Mon père, Cessez de vous troubler etc., à l’acte IV, ne soyez pas contraint ou honteux, vous ne me condamnez pas, c’est moi qui veux ce destin, malgré l’amour de ma mère, malgré l’amour d’Achille, et j’y cours.

3. Comment Racine sauve à la fois Iphigénie, le système et Calchas

Après cette sortie d’Iphigéne courant au supplice, le tonnerre éclate, la mer commence à s’agiter sur la video, Clytemnestre s’apprête à retourner à Argos « seule et désespérée » : survient alors Ulysse chargé du récit final qui clôt toutes les pièces de Racine.

Pendant qu’Achille fidèle à ses discours, à son amour et à son image du « bouillant Achille », met une pagaille affreuse dans le camp, au pied de l’autel du sacrifice organisé pour Iphigénie qu’il veut sauver, survient LE coup de théâtre.

Car Racine invente une fin qui n’est pas celle de la tradition grecque : pour cela, il utilise Ériphile, dont on apprend par le récit d’Ulysse l’identité qu’elle cherchait auprès du devin Calchas, elle est la fille d’Hélène et de Thésée - un coup en passant, autrefois - , et cette mauvaise mère, cause de la guerre de Troie, lui a donné à sa naissance le prénom d’Iphigénie avant de l’abandonner, prénom inconnu de ceux qui ont dû la recueillir et l’ont rebaptisée.

Par rage, horreur et désespoir, amoureuse transie d’Achille, appartenant plus que personne à la famille d’Hélène, Ériphile se jette alors sur le couteau sacrificiel et se suicide.

Ceci permet au devin Calchas de ne pas s’être vraiment trompé en réclamant « une fille du sang d’Hélène ». Calchas avait juste mal interprété, ou parlé un peu trop vite à Agamemnon, il avait mal mis ses lunettes de divination, il y avait eu comme du brouillard dans l’oracle, il réclamait une Iphigénie alors qu’il y en avait deux.

Tout le monde est-il content ? Oui, parce qu’on va enfin pouvoir partir à la guerre, verser du sang, conquérir la mort et la gloire.

Iphigénie n’est pas une pièce douceâtre comme on le dit parfois lorsqu’on ne l’écoute pas. Elle éclaire violemment les goûts de l’humanité, qui se cache derrière les dieux pour, en leur nom, s’entretuer ou se pavaner.

Notes

[1Les comédiens sont en équipe, double, et je ne sais pas à laquelle des deux équipes j’ai eu droit. Leur diction était très bonne. J’ai trouvé Iphigénie très convaincante, dans un rôle difficile, personnage en transformation, passant de la grande jeunesse à à l’âge adulte, de la petite jeune fille amoureuse à l’héroïne. De même Ériphile. Elle se sont très bien sorties de leur rivalité amoureuse autour d’Achille, à laquelle Racine a donné parfois un tour factice qui n’est pas commode à jouer dans cette pièce si violente. Ériphile avait des allures de Phèdre, en proie à l’implacable violence d’un coup de foudre pour son ravisseur, qu’elle devrait détester en conscience.