La rétrospective Kupka (1871-1957) Grand Palais, 21 mars -30 juin 2018

Si toute la peinture occidentale faite entre 1890 et 1950 brûlait, à l’exception de celle de František Kupka, on aurait quand même, grâce à lui, une idée claire des questions que se sont posées les peintres, des sources qui les ont inspirés, des lignes qu’ils ont développées : l’exposition que lui consacre le Grand Palais m’a paru une sorte de perfection didactique pour présenter et cadrer un choix de 300 œuvres de cet homme, né en 1871 dans la partie tchèque (Bohême) de l’empire d’Autriche, passé par Vienne et fixé à Paris (Puteaux) où il a passé le plus clair de sa vie.

František Kupka vers 1928

© Wikipedia

Dessins, gravures, caricatures, dessins de presse, illustrations d’ouvrages, et nombre de grandes huiles sur toiles, pastels etc. déroulent une sorte de grand ouvrage d’Histoire de l’art, divisé en 5 grandes sections dont les titres font comprendre l’évolution de CE peintre et de LA peinture de CETTE époque à cheval sur les XIXe et XXe siècles, avec ses rêves, ses luttes sociales , ses bouleversements extrêmes (révolutions, guerres mondiales) et sa manière d’y vivre, avec exigence et curiosité.

Je rappelle ici les titres de la brochure de l’exposition présentée sur deux étages des grandes salles du Grand Palais, très claires, avec leurs textes muraux et leurs cartons très lisibles [1] ; les commissaire, Brigitte Leal, Markéta Theinhardt et Pierre Brullé, offrent aux visiteurs un outil remarquable pour parcourir les étapes picturales et biographiques de Kupka, « peintre engagé et singulier », pour reprendre les termes du site du Grand Palais :

1. Chercher sa voie
2. Un nouveau départ
3. Invention et classifications
4. Réminiscences et synthèses
5. Ultimes renouvellements

On suit ainsi son passage du symbolisme de ses débuts à la folle explosion des années 1907-1912 (Un nouveau départ) : là, il se laisse gagner par le dépouillement et la non-figuration, il participe comme pionnier à la naissance de l’abstraction. À cette époque, il a autour de quarante ans, et le voilà dans l’intensité de la nouveauté, l’abandon très rapide de la figuration au profit d’une vision construite extrêmement riche de couleur. Je suis restée rêveuse devant cette activité incroyable sur un court laps de temps qui le marque jusqu’à la fin, tout en laissant ouverte et active l’évolution du nouveau mode de peindre. .

Thème, fugues et variations : couleur et musique spatiale

C’est à la fois intéressant et émouvant de voir, matérialisée en peinture, en cadre, en toile, en couleur, en forme, en visible éclatant, cette volonté de transformation, comme s’il avait une force, une décision, autour de cette « année 1910 », celle où le vieux monde commence à craquer (notamment dans son Autriche-Hongrie natale) ; il dessine une autre figure de soi et de ses choix. Nous avons sans doute tous une « année 1910 » dans notre vie, comme une fleur violente qui serait filmée en accéléré.

Il va passer les 40 autres années du XXe siècle qui lui restent à vivre (il meurt à Puteaux en 1957) à peindre, avec la passion de cadrer, organiser, contenir, réfléchir, tordre et dérouler les nouvelles façons de voir et de vivre en un temps marqué par l’explosion du machinisme, la première internationalisation, et la nécessité presque absolue pour lui de l’abstraction à laquelle il s’est voué dès avant la Grande Guerre (qu’il a faite côté français dans la Légion étrangère).

Kupka est un peintre philosophe, scientifique et mélomane, ses œuvres prennent explicitement les variations et les invariants du temps et de l’espace comme objet. Il attribue des formes aux couleurs. Certains de ses tableaux évoquent directement la composition musicale, sorte de transcription des fugues de Bach (que jouaient plusieurs de ses amis, comme le dit Philippe Lançon , dans très bon compte rendu qu’il a fait le 8 avril pour Libération. Il lit beaucoup, se passionne pour la science, va au Jardin des Plantes et au Muséum.

« La peinture est concrète »

Il refusera toujours de se laisser enfermer dans une école : « Ma peinture, abstraite ? Pourquoi ? La peinture est concrète : couleur, formes, dynamiques. Ce qui compte, c’est l’invention. On doit inventer et puis construire » (cf Serge Fauchereau, Kupka, Albin Michel, coll. « Les grands maîtres de l’art contemporain », Paris, 1988, p. 7., cité par Wikipedia). Il y a effectivement une passion de la recherche. Toujours une plaisir à faire parler la couleur. Presque jamais le désir de plaire. D’où parfois une certaine dureté, parfois une exagération dans la passion d’organiser, qui ferme et tord l’espace, combinant et jouant avec les fusions et les déploiements de formes et de couleurs. Dans les dernières années, comme chez pratiquement tout le monde, il y a une certaine perte dans l’inventivité, un léger ressassement. Mais lorsque j’ai atteint les toutes dernières salles, il y avait longtemps que j’étais emballée par la force de la production de Kupka.

À chacun de tirer les fils avec les grands abstraits (voir l’École de Vitebsk à Pompidou), avec les réalistes en train de virer, il fait penser un moment à Van Dongen, plus tard à Fernand Léger (machinisme oblige). Kupka est ami de Gleizes, de Picabia. Mais il fait du Kupka. Très reconnaissable, à la fois organisé et fort, cherchant non à séduire mais à proposer ou parfois imposer.

Il y a beaucoup à voir à Paris ce printemps, dans le domaine des grands tournants et des révolutions sociales, politiques et/ou picturales : comment, au cœur même de l’expo Kupka, ne pas évoquer mutatis mutandis évidemment, la révolution qu’opère Delacroix (ne pas rater la grande expo temporaire au Louvre) dans une époque elle aussi très troublée et très inventive, peinture, couleur, violence, romantisme cent ans avant Kupka et deux cents ans avant aujourd’hui.

Notes

[1On peut regretter qu’il n’y ait pas le même souci pour les capacités visuelles du visiteur dans l’exposition Delacroix au Louvre, passionnante mais sombre et pourtant pleine de reflets, qui créent une vraie difficulté pour voir les œuvres et lire les informations.