Victor Puiseux, 3. Jacques Laurent

Un personnage pour jeu de bonneteau

Origine ?
Jacques Laurent reste la grande énigme dans la famille Puiseux.
Je me débats depuis quelques semaines dans les bribes de la légende, fondée sur les souvenirs de son petit-beau-fils Léon Puiseux (1815-1889), le frère aîné de Victor Puiseux.
À la fois floue, élogieuse, porteuse d’erreurs évidentes, parfois précise et pleine de trous bizarres, la vie de Jacques Laurent selon Léon Puiseux, est faite d’évènements soit invérifiables, soit inconciliables. En fait, je ne sais rien de lui. Je ne le frôle que par personnages ou situations interposés. C’est un vague reflet dans des miroirs successifs.
Ce M. Laurent est « environné de la considération universelle », lorsqu’il se marie avec Marie-Madeleine. À propos, je n’ai pas trouvé l’acte du mariage à Aulnay-la-Rivière en prairial An II, (juin 1794 ) qui aurait permis d’y lire l’âge du marié, car l’acte n’y existe pas (vérification faite grâce à la diligence de la mairie de ce lieu). Je pense que le lieu est erroné : il n’est pas donné par Léon Puiseux, et figure seulement dans un arbre généalogique
J. Laurent est « originaire de Bourgogne », comme le dit Léon sans précision de lieu de naissance. Il serait fils d’un sabotier qui se serait appelé aussi Jacques Laurent« mort à Pourain (sic) (Yonne) » ; je n’ai pas trouvé trace de ce décès dans une fourchette plausible de trente ans, à Pourrain. La date de ca 1744, répétée par les arbres généalogiques qui se pompent l’un l’autre, n’est donc pas vérifiable, faute de lieu [1].
Et tout de suite, dans les menus souvenirs de Léon, le voilà bachelier et licencié ès-lettres [2]. Carrière un peu stupéfiante pour un fils de sabotier né sous Louis XV, mais, why not ? Il y a des destins chanceux ou brillants. Celui-ci est sans trace.
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Études ?
Bachelier et licencié ès-lettres, donc, il devient, selon Léon, « professeur au Collège Louis-le-Grand ». Un arbre le qualifie de « prof de maths » ce qui me semble étrange pour un licencié ès-lettres, mais là encore, rien n’est vérifiable.
Mais diable ! Louis-le-Grand ! Cet établissement du Quartier Latin est le top du top au XVIIIe siècle. Une énorme ruche jésuite jusqu’en 1762, au moins trois mille élèves ou parfois plus, répartis dans divers collèges. Jacques Laurent y aurait-il été élève avant d’y enseigner ? Louis-le-Grand est ouvert aux enfants de la noblesse d’épée ou de robe, en fait le gratin. Les jésuites y admettaient des boursiers pauvres, sans doute méritants et brillants. Vu son âge supposé (20 ans en 1764), il n’a pu y enseigner qu’après l’expulsion des jésuites, qui date de 1762/1763, et la récupération de l’établissement par l’université de Paris.
Le site actuel du Lycée est sans ambiguïté : « Les anciens élèves devenus hommes d’État, diplomates, prélats, maréchaux de France, académiciens, hommes de lettres ne se comptent pas ». « Le collège des jésuites à Paris », écrira le géologue Élie de Beaumont en 1762, « est depuis longtemps une pépinière de l’État, la plus féconde en grands hommes ». On peut lire un résumé express de l’histoire de l’expulsion des jésuites sur le site du Lycée. On y apprend aussi que le fameux Damiens, auteur de l’attentat manqué contre Louis XV, y a été garçon de réfectoire.

Les Voyages : Précepteur des enfants du comte de Choiseul-Gouffier ?

Selon Léon, Jacques Laurent devient précepteur dans deux familles. Deux familles fort différentes ; les Choiseul-Gouffier, très ancienne noblesse d’épée, puis le Comte de Verdun, un fermier général nouveau riche.
Si l’on se fie aux dates de naissance des enfants qui seraient ses élèves, il entre sans doute d’abord au service du comte de Choiseul-Gouffier (et non du duc, comme le dit Léon) ? Né en 1752, très grande noblesse, très cultivé, le choix de son précepteur est un peu bizarre, car ce Choiseul sort du Collège d’Harcourt (actuellement lycée Saint-Louis), grand rival de Louis-le-Grand.

Voyage pittoresque de la Grèce

Il a épousé, en 1771, Adélaïde-Marie-Louise de Gouffier et se lance dans une carrière de diplomate, tout en faisant par passion des collections d’« antiques » et des voyages d’archéologie. Ses enfants ne sont pas d’âge à avoir un précepteur avant minimum 1777. À cette époque, le comte écrit le récit de son grand voyage archéologique : le tome I du Voyage pittoresque de la Grèce relate, avec planches à l’appui, sa première expédition dans le Sud du Péloponnèse, puis dans les Cyclades, qu’il fait en 1776, accompagné d’une équipe technique, architecte, ingénieur, dessinateur etc, qui font les relevés et croquis. Puis Choiseul-Gouffier est nommé ambassadeur à Constantinople à partir de 1784, où il reste jusqu’en 1790.
Jacques Laurent est-il encore à son service en 1784 ? Voyage-t-il en Turquie avec l’ambassadeur comme le prétend Léon ? Peut-être. Mais les époques ne collent pas très bien, sauf pour un temps assez court, car déjà le même Léon le signale précepteur dans une autre famille. On ne saurait servir deux maîtres à la fois.

Colombes : Précepteur des enfants du comte de Verdun ?

Comment Jean-Jacques-Henri de Verdun a-t-il fait la connaissance de Jacques Laurent ?

Mme de Verdun, par E. L. Vigée Le Brun

Recommandé par Choiseul-Gouffier ? Plausible, c’est le même grand monde cultivé, où les idées nouvelles brassent déjà les nobles pur jus et les nouveaux riches. En tout cas, ce M. Verdun, Marseillais d’origine, anobli, devenu Comte de Verdun, s’est marié dans le monde des Lumières, des beaux esprits, des salons, de la culture et de la vraie noblesse (de Lorraine) : il épouse à 19 ans, en 1777, Amélie-Suzanne, fille de Nicolas-François, marquis de Noviant, comte de Chastenoy ; la jeune mariée se trouve être la meilleure amie d’Elisabeth Vigée Le Brun. Oui, oui, celle qui fera, entre autres, trois portraits de son amie Mme de Verdun et ceux plus célèbres, de la Reine Marie-Antoinette.
Verdun devient fermier général en 1781, charge et carrière toujours juteuses, et de 1781 à 1788, il va gérer l’énorme apanage du Comte d’Artois, le futur Charles X. Il dirige les travaux des différentes provinces de l’apanage, il brasse, place et compte les millions de biens, de dette, d’emprunts et de dons faits à fonds perdus à son frère par Louis XVI.

Jean-Jacques de Verdun vivait à Paris, se déplaçait beaucoup ; il avait aussi acheté le Château de Colombes, une jolie bâtisse dans un grand parc (démoli au XIXe). L’été doit y être charmant. Là aussi, on est dans le grand chic et la grande Histoire : le château, construit au XVIIe siècle, avait appartenu à Basile Fouquet - le frère de Nicolas Fouquet - qui l’avait revendu à Anne d’Autriche pour sa belle-sœur, la reine proscrite Henriette de France, sœur de Louis XIII, reine d’Angleterre, veuve tragique de Charles Ier Stuart. Les enfants de Verdun vont souvent, sans doute, dans ce joli château, en compagnie de Jacques Laurent .

Très loin dans l’espace social et très proches dans l’espace et le temps parisiens, pendant cette brillante ascension des Verdun (1781-1789), de laquelle profite leur futur beau-père, les petits Puiseux naissent et vivent rue de Clichy, y regardent leurs parents manipuler tonneaux et bouteilles jusqu’à l’accident fatal de leur père, Jean-Louis Puiseux (1781-1790).

La Révolution secoue beaucoup. Jean-Jacques de Verdun n’est sans doute pas resté longtemps à Colombes l’été 89, lors de la Grande Peur. Son ex-maître, le Comte d’Artois (qu’il a quitté en 88), a d’ailleurs été le premier de la famille royale à s’enfuir, le 16 juillet 1789. Les fermiers généraux, détestés comme tous les préleveurs de taxes, seront inquiétés, et sous la Convention, une trentaine d’entre eux aura un procès retentissant le 16 Floréal an II. Jean-Jacques de Verdun ne fait pas partie de cette première fournée, ce qui le sauvera. « Il sera arrêté, mais non déféré au tribunal le 16 floréal, à la suite des interventions répétées des autorités et des habitants des communes de Colombes et de Champigneulles (district de Nancy) qui apporteront des preuves de son civisme et de son esprit républicain ». [3] Il sera libéré le 27 Thermidor. Pendant ce temps-là, son ancien précepteur filait le parfait amour avec Marie-Madeleine.

Fondu enchaîné

Dans les remous de la Terreur, Jacques Laurent, ancien employé d’un fermier général, ne se sentait peut-être pas très à l’aise, même si les habitants de Colombes vont assurer le Tribunal du civisme de M. de Verdun. Il quitte ces derniers, on ne sait quand ni comment, mais il ne va pas très loin, il ne retourne pas à Pourrain, par exemple. Léon Puiseux : « Je pense que ce sont les séjours qu’il fit au château de Colombes qui appartenait à la famille de Verdun qui lui inspirèrent l’idée de venir s’établir à Argenteuil. »

Il se retire - voire se planque - sur la rive en face de Colombes, à Argenteuil : « Là il connut ma grand-mère ». La Révolution a établi un nouveau maire, Collas, vigneron, un proche des Puiseux.
Peut-on imaginer une scène et un regard, sur le bac de Colombes à Argenteuil entre Jacques Laurent et Marie-Madeleine Puiseux, comme Frédéric Moreau a rencontré Madame Arnoux, plus tard et plus en amont sur le même fleuve, dans L’Éducation sentimentale, sous la plume de Flaubert ? Ou une rencontre chez les Collas ?
Combien de temps lui a-t-il fait la cour ? Mystère. Quelle avait été sa vie sentimentale jusqu’alors ? Mystère encore plus épais.

Mais c’est bien sur les bords de la Seine qu’il entre dans la vie des enfants Puiseux et de leur mère, dans la maison de la rue du Port, où il va continuer à faire ce qu’il sait faire : apprendre des choses aux enfants.

On peut difficilement faire un bond plus important dans les classes sociales : J. Laurent passe de la fréquentation du dessus du panier, où ses petits élèves jouaient avec les proches des rois et des reines, aux trois gamins d’un marchand de vins.
Pour un fils de sabotier, le chemin doit être assez frappant, incliner à la méditation. En lui, la France de l’Ancien régime et de la Révolution se croisent, se brouillent, fondu enchaîné.

Ce cher Papa

Le 19 prairial an II (7 juin 1794), à 50 ans, Jacques Laurent épouse Marie-Madeleine Michel, veuve en première noces de Jean-Louis Puiseux. Croyons-les maintenant, sans garantie autre que les souvenirs un peu dorés et sucrés de Léon : il devient « un précepteur et un père » pour les enfants. Quelques citations : « L’éducation que m’a donnée ce cher papa (le comble du bonheur serait de le serrer sur mon cœur) tant en instruction qu’en probité… » (lettre du troisième fils, 1818, style sucré), ou bien « rempli d’une tendre vénération pour notre mère et pour l’homme respectable qui guida notre jeunesse » (style plus convenu, le même à sa belle-sœur, 1829).
Léon Puiseux dit que « Jacques Laurent meurt en 1823 et institue sa femme légataire universelle. Celle-ci meurt à son tour le 23 août 1828. Une lettre de Jean-Baptiste à sa belle sœur donne quelques détails peu explicites sur la succession, il ne semble pas qu’elle ait été considérable. »

(À suivre)

Notes

[1Depuis la rédaction de ce chapitre, j’ai reçu le 12 juin 2017, un mail de ma cousine Florence Corpet, qui m’écrit pour me donner les précisions suivantes : « Un petit cadeau pour vous : l’acte de mariage de Jacques Laurent et de Madeleine Joseph Michel veuve Puiseux le 19 prairial an II (7/6/1794) à Argenteuil (vue 241/274 du registre NMD 1793-An II)
Jacques Laurent y est dit âgé de 50 ans un mois et 17 jours (donc né 21/4/1744), professeur en mathématiques domicilié à Argenteuil, fils de Jacques Laurent sabotier et de Geneviève Bonnaud tous 2 décédés à Pourain dans l’Yonne. »
. Dont acte

[2Ce titre lui-même semble anachronique, car, avant la réorganisation de l’Université à partir de la Révolution, la licencia docendi est obtenue dans l’une des quatre facultés, théologie, « arts », droit ou médecine.

[3Cf Alexandre Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l’histoire de Paris pendant la Révolution française, vol. 42, Paris, Impr. nouvelle (Association ouvrière), 1890-1914, N°1518-1542, cité par Wikipedia dans son bel article sur La Ferme générale.