Un sport dangereux

Je me réveille, je mets la radio.

D’abord, on tire les tiroirs de la morgue, les infos sont parsemées de la « disparition » de célébrités, avant-hier ou hier Boulez, Galabru, Michel Delpech. On a sorti la fiche biographique déjà préparée. Trois grammes de nostalgie. Pour un flirt avec toi.

Ça continue, on dévide le menu des morts non célèbres du jour, ceux liés au terrorisme, le mort bizarre de la Goutte d’Or dont l’aspect et l’âge officiellement attribué d’après ses empreintes digitales ne correspondent pas (?), les habitants de Madaya qui meurent de faim et qui en mouraient déjà en octobre, l’ONU leur portera peut-être quelque chose la semaine prochaine (!!), quelques attentats en Lybie ou au Proche-Orient ou ailleurs, les morts anonymes des traversées de la Méditerranée, les catastrophes massives du jour.

Avec révérene, on entame le défilé des plats froids, les commémorations, les anniversaires, il y a un an, Charlie, Tonton, il y a trois ans, dix ans,vingt ans, cent ans ou plus. On sort les bougies, les trémolos. On invite quelques survivants contemporains le cas échéant, on remue brièvement les casseroles et les cuillers du passé. On décore avec le persil de la langue de bois.

« Regardez en arrière, bonnes gens », - nous dit-on - mais je ne veux justement pas oublier le malheur qui arrive à ceux qui ne regardent pas devant soi ! Entre autres célébrités, Orphée perdit Eurydice, et les Filles de Loth furent pétrifiées, à pratiquer ce sport.

Ras-le-bol de ce ronron anesthésiant - manié par les medias et les politiques - pour les morts « célèbres », marre du dédain habitué et vague pour les morts de migrants ou de victimes des tyrans présents. Sans compter qu’on entend de ces réflexions ! Ainsi pour les 47 personnes décapitées en Arabie saoudite, on n’a retenu que le gros bonnet, le cheikh chiite, et j’ai entendu ce prodigieux commentaire de la part d’un diplomate, « Ce n’était pas le moment ». Ah bon, il y aurait eu un « bon » moment pour le décapiter, lui et les 46 autres ?

Cela ne veut pas dire que je refuse le passé, ni la tristesse de la perte, au contraire, j’en suis faite, comme chacun de nous, mais je ne veux pas qu’on m’y enferme comme dans une cage de peur et de dévotion. Plus encore depuis le 13 novembre, « les morts, les pauvres morts » servent d’excuse à l’étouffement progressif des vivants.