Espaces baltes 3. Quitter la Lituanie

Dernières heures en Lituanie

Forêt (bouleaux, pins)
On a retrouvé le car, le lendemain matin, les paysages nous devenaient familiers, alternance de petits villages dans les plaines agricoles et de zones de forêt, toujours diverse, pins, bouleaux, mélange des deux, rivières bordées de saules, je n’avais jamais envie d’arriver. J’avais ma place, au fond à droite.

Route de Klaipeda à Siauliai, village

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Rivière sur la route de Klaipeda à Siauliai

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On allait quitter la Lituanie aujourd’hui, on montait vers le nord-est, et en fin de matinée, on allait visiter un sommet de kitsch catholique, près de la ville de Siaulai, la colline des croix, Kryžių Kalnas en lituanien.

Près de la colline des croix, champ de blé

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Siauliai : encore une ville marquée, dans les années Quarante, d’un antisémisime ravageur qui surprend dans des populations elles-mêmes persécutées, et qui a contribué, comme à Kaunas, comme à Vilnius, à la quasi-disparition de l’active communauté juive de Lituanie, malgré les « justes », malgré le consul du Japon, malgré la bibliothécaire de Vilnius.

Sur un minuscule monticule, à peine une taupinière, dans ce pays si plat, à une dizaine de kilomètres de Siauliai, les Lituaniens du coin ont entretenu un culte à la croix chrétienne, un signe de ralliement ou un rappel de leurs morts, depuis le XIVe siècle.

La colline des croix

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Ce culte a ponctué leurs diverses résistances, leur attachement à l’indépendance et à la paix, mal toléré par les différents possesseurs de la région. L’Union soviétique a tenté en vain de démolir cette accumulation de signes religieux qui surgit et resurgit depuis des siècles, les bulldozers n’y ont jamais rien pu y faire, les croix sont toujours revenues : le pèlerinage que Jean-Paul II y a fait dans les années 90 a accéléré l’entassement presque dément de ce signe, toutes les tailles, tous les matériaux, bois, paille, métal, tôle émaillée, s’y pressent ; les langues asiatiques y croisent les langues européennes, les chapelets s’y accrochent, statues et statuettes y prospèrent.

Avec J. Cl. et les quelques esprits athées ou agnostiques du groupe, nous avons trouvé ça réellement très laid, et même atterrant, et en même temps, nous avons été fascinés. Un chemin à sens unique a dû être établi, en raison de la foule de pèlerins du monde entier ; un petit monastère franciscain s’est établi dans ce coin paisible, qui, sans ses croix serait bien joli, doux paysage agricole, blé, beaux arbres, et, avec les croix, devient un puissant symptôme de quelque chose qui m’a toujours échappé ; il n’y a pas de place chez moi, dans mon organisation générale, dans ma propre idéologie, pour les liens religieux, pour le culte du signe et la croyance en une transcendance, matérialisée ou non par les signes. On voit sur cette page un petit espace - à peine 50 cm2 - de ces croix entassées, il y en a des centaines de mille sur la petite colline. Incalculable. Oppressant.

J’ai préféré de très loin les champs de blé voisins. Une photo de moi, prise par Françoise V, une amie du groupe, en témoigne, dans un beau coup de lumière sur les blés, que je devais être en train de photographier !

Devant un champ de blé près de la colline des croix

© Françoise Vertadier

La journée s’est poursuivie, tourisme facile, déjeuner agréable dans une ferme d’élevage de renenes, que le groupe mitraillait avant la pluie, que les rennes ont en horreur, on les rentre alors à l’étable.

Photographes photographiés devant les rennes

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Dans les derniers kms, avant de passer en Lettonie, frontière invisible d’une douceur toute européenne, on roulait pour se retrouver devant le gros morceau culturel de la journée, le château de Randale et Gregory nous en a raconté la fabuleuse histoire. Histoire d’obstination, de triomphe de l’architecture baroque civile au XVIIIe siècle, de malheurs, individuels ou continentaux, finalement surmontés. On allait même y trouve le Congrès de Vienne, pour son bicentenaire.

Carte de la Lituanie

© Ministère des Affaire étrangères

J’ai vraiment beaucoup aimé la Lituanie.
Je n’ai pourtant pas eu le moindre temps d’y apprendre à compter (nulis, vienas, du, trys, keturi, penki, šeši, septyni, aštuoni, devyni, dešimt). Ni même à dire durablement bonjour  : Laba diena, où le dies latin se reconnaît pourtant. Juste appris à dire merci ( aciu, un mot à prononcer genre Atchou) et déjà il fallait lui dire adieu, quelque chose comme Visso Garo.

Les langues des payss baltes sont un merveilleux casse-tête linguistique, leur histoire et leur découpage sont encore plus compliqués que les changements politiques, les indépendances et les asservissements, les captures, les déchirements, au fil des siècles, proies des évangélisations, des conquêtes et des dominations.
Les langues vivent dans la bouche des personnes, parfois disparaissent avec elles, parfois survivent en s’adaptant, en se cassant, ou en se figeant.
Sur internet, mille sites donnent des arborescences des différents dialectes et branches parlées dans les pays baltes, d’origine indo-européenne (letton et lituanien) et non indo européenne (estonien), qui sont implantés sur le petit territoire des trois pays baltes, avec à peine six millions de locuteurs au total. Stupéfiant entêtement, surprenante vitalité. De quoi toucher le touriste de base qui, en trois jours, mais de tout son cœur, n’a pu dire et placer que Atchou.

En roulant, un lac

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Post-scriptum

À suivre