Diego Velazquez, 1599-1660 Grand Palais, Paris

Velazquez fait partie de ces peintres dont l’évidence est absolue. Il a vécu en même temps que Rubens, Poussin, Claude Gellée, une époque intense, dans cette Europe où le voyage en Italie constituait déjà, toujours et encore, le centre d’attraction et d’apprentissage de la lumière, qui au XVIIe siècle, fait la peinture.

Une faille invisible

Ses personnages, d’abord, s’imposent, ils remplissent le cadre, avec leur corps et leurs vêtements raidis par le pouvoir qu’ils possèdent, de droit, de naissance, ou hérité de croyances religieuses mythologiques qui l’ont inscrit en eux : infants et infantes, les papes (Innocent X), les grandes dames (La Comtesse de Monterrey), l’Immaculée Conception dans ses nuages cotonneux et ses grappes d’angelots, Philippe IV sous toutes les coutures, les cardinaux, Vulcain, Apollon etc. Parfois, il peint des femmes discrètes et un peu étonnées d’être là comme Sainte Rufine ou narcissique en diable comme la belle Vénus qui se regarde dans son miroir en tournant le dos aux visiteurs de l’exposition parisienne à qui on a offert un banc en demi-cercle pour l’admirer.

Diego Velazquez, Pablo de Valladolid, 1636)37.
Velazquez les a tous vus, connus, même lorsqu’ils sont imaginaires - ils empruntent alors le corps du modèle -, toisés, fixés, composés sur des fonds stupéfiants de simplicité, dans la lumière venue de biais comme les regards aigus ou étonnés, aimables ou renfrognés, des héros de ce monde.
Au fur et à mesure des salles, et une fois repéré l’étonnement de Sainte Rufine, on repart en arrière et on voit qu’elle n’est pas la seule à l’exprimer, soit, en psychologisant, par l’expresson des regards, soit par la composition des toiles, marquée par un équilibre à peine décalé. Un monde sûr de lui, mais pas tant que ça. Une sorte de faille invisible.

Le festival des bruns

Avant aujourd’hui - c’est dû au choix des œuvres, privilégiant les portraits - je n’avais jamais autant associé Velazquez au brun, aux terres de sienne, aux tons marron, café clair et chocolat. Ainsi le portrait de Pablo de Valladolid (Prado), ci-contre. Les salles offrent un festival de ces tons sombres, à la fois liquides et solidifiés, qui seraient austères s’ils n’étaient aussi délicatement porteurs d’une lumière, doux et respectueux de leurs personnages.
À moins que les personnages ne se drapent de ces marrons, sur fond clair, comme dans La Tunique de Joseph.
J’ai été séduite par la beauté sévère de la gamme de ces fonds en à-plats à peine ornés d’un petit objet, un papier, une cassette, une ombre - qui participent ou créent le léger déséquilibre -, dans les bruns, les gris bruns, les gris fumé, parfois dans les gris et bleus, également couleurs de Velazquez.

L’exposition du Grand Palais est pleine de surprises, comme les très jolies petites huiles peintes par Velazquez à la villa Médicis, vertes, dorées, baroques, lumineuses. Une étude de la tête d’Apollon pour La forge de Vulcain, venue d’une collection privée de New York, est d’une grâce rêveuse, une facture perdue dans une brume un peu dorée, qui disparaît dans la grande composition, plus précise et aiguë.

Elle est aussi pleine de retrouvailles.
Ainsi le charmant Balthazar Carlos, bondissant sur son cheval, en mouvement, un instant loin de l’austérité et de l’étiquette. Presque sûr de la beauté de la vie.
L’affiche, elle, a été choisie parmi les infantes, fréquemment peintes, et au rez de chaussée de l’exposition, on se promène parmi toutes ces petites filles (certaines aussi sont peintes par le gendre), parfois grognons, parfois souriantes, toujours touchantes, filles de roi, destinées à des rois pour fabriquer de petits rois, raides dans leurs velours et leurs brocards roses ou bleus.

Diego Velazquez, Pablo de Valladolid, 1636-37

On a aussi le plaisir de rencontrer dans l’une des premières salles, un personnage peint par un autre génie : le Saint-Jean Baptiste du Caravage. Sensuel, attirant, souple, lumineux, il fait tout d’un coup de l’ombre à celui, assez empoté et sans attrait, incertain et embarassé de sa personne, que le jeune Velazquez a figé pas tout à fait au milieu d’une grande composition rectangulaire.
Et que dire de la beauté d’un grand paysage où le traitement d’un gros rocher gris fait penser à la fois à Joachim Patinir, de cent ans plus ancien, et à la comète photographiée par Philae et Rosetta, une sorte d’essence naturelle et abstraite, en même temps. Velazquez comme épicentre d’un monde ancien et d’un monde moderne.

À quoi sert un gendre ?

L’exposition a fait une part plutôt belle à son gendre, pour donner une leçon de peinture comparée. Juan Bautista Martinez del Mazo, entré apprenti dans l’atelier de Velazquez déjà célèbre, peintre du Roi, épouse la fille aînée de Diego Velazquez ; il a travaillé dans le style inspiré par son beau-père ; ses portraits paraissent convenus, leurs personnages ne les habitent pas vraiment, ne s’y renferment pas avec mystère, ils sont juste une image posée sur la toile. Le gendre s’est employé à reproduire les œuvres de Velazquez, mais sans mystère : on peut ainsi comparer Innocent X, rusé, timide et peu amène chez Velazquez, et transposé par son gendre dans une grande toile aux coups de pinceau sages et lissés, dépouillé de son originalité, de son individualité, en quelque sorte de sa vie propre, par le gendre.

La copie des Ménines par Martinez del Mazo ne rend à peu près rien et fait regretter cruellement l’original, qui est resté inamovible, dans son questionnement, au Prado qu’il ne quitte jamais.