« J’accuse », un film de Roman Polanski, 2019 3. L’homme et l’œuvre, un très faux problème

Tournant dangereux

Je commence à en avoir marre de ce faux problème de « L’homme et l’œuvre », qu’on sort partout en ce moment et qui, avec un faux air intellectuel, sert de gourdin pour assommer J’accuse.

Quand j’ai mis sur pied mon séminaire d’analyse de film en 1978, le problème de l’homme et l’œuvre si bien brandi dans la nouvelle affaire Polanski n’existait tout simplement pas : la sémiotique et le structuralisme dominaient absolument depuis les années Cinquante et suivantes, la vie privée de l’auteur n’avait rien à faire dans l’analyse d’un texte, d’une peinture, d’un film, dont les agencements internes, donnés par l’œuvre - autrement dit « le signifiant » - pouvaient seuls livrer son sens - « le signifié » - dans la société où cette œuvre était produite et appréhendée.
Aujourd’hui ou hier, une analyse, par définition, demande qu’on étudie, classe, sépare, etc. avant toute production d’une pensée et d’une synthèse. On ne pense pas à coup de tweets et hashtag. Pas à coup de pancartes barbouillées de slogans haineux.

Dans mon séminaire, je bricolais une méthode d’analyse de film qui n’était pas structuraliste, elle était bien plus empirique, mais elle y baignait puisque c’était l’air du temps.
Certains collègues de cinéma étaient bien plus rigoristes, plus influencés par Greimas, ainsi Dominique Château ou Claudine Eizyckman, mais chez moi comme chez eux, on serait mort plutôt que de s’occuper des « intentions de l’auteur » par essence inaccessibles, éventuellement fabriquées par les commentateurs ou les spectateurs. Quant à y introduire l’emploi d’une des soirées de l’auteur 44 ans avant la production d’une œuvre, on n’y aurait jamais pensé !

« L’auteur a voulu dire que... » était une phrase proscrite à la fois inutile et dangereuse. Non, l’auteur n’a pas « voulu dire », il a fait et montré, c’est son mode d’expression, la seule qui fasse foi. On s’en tenait donc sagement à ce qu’on avait sous la main, ou plutôt dans le cas du cinéma, sous les yeux, à ce qu’on voyait et entendait sur l’écran, sur la table de montage, sur le magnétoscope où on revisionnait sans relâche avant d’ouvrir la bouche et de proposer les résultats du travail. Après, on pouvait se pencher sur le matériel annexe, les déclarations, les dossiers de presse, les commentaires, tous ces artefacts qui ne sont pas l’œuvre et qui peuvent entrer en correspondance avec elle, mais cela n’était jamais premier. Là aussi, on serait mort plutôt que de reprocher à Polanski de parler de Dreyfus pour le plaisir de parler de lui [1].

Le directeur de la Mostra de Venise , Alberto Barbera, a dû plaider la « distinction très claire entre l’homme et l’artiste » au moment de la sélection, comme si elle n’allait pas de soi.
Aussi, je n’ai pas aimé les propos embarrassés de Frank Riester, actuel Ministre de la culture, qui, en parlant de J’accuse sans jamais nommer Polanski, affirme : « L’homme et l’œuvre ne sont pas dissociables ».
J’ai été attristée en lisant Iris Brey, présentée comme « universitaire et critique de cinéma », dans Mediapart : elle parle à peine du film, et pour elle, comme pour Riester, il ne faut pas dissocier l’œuvre de l’auteur, attitude qui représente un « tournant culturel » dont elle se réjouit ; petite « touche de genre », elle déplore qu’on ne le fasse pas quand c’est une femme ! Pardon, mais c’est de l’eau de boudin.

Dans quel monde vit-on ? [2]

J’ai apprécié ce matin la déclaration du Premier ministre : interrogé à France Inter chez Nicolas Demorand, sur le fait que Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement ou la secrétaire d’État en charge des droits des femmes Marlène Schiappa, n’iraient pas voir ce film, Édouard Philippe a répondu : « Et alors ? Je ne vais pas dire aux membres du gouvernement vous allez voir ce film ou vous n’allez pas voir ce film, enfin, dans quel monde vit-on ? ». Lui, il va aller le voir pour l’affaire Dreyfus.

C’est vrai, nous sommes dans un drôle de monde. Plutôt que de voir J’accuse, ses ennemis boycottent a priori Polanski, jugent les spectateurs, essaient de fermer les salles. L’Inquisition à plein tube. Dimanche dernier, j’ai vu Don Carlos à l’Opéra Bastille, et, pendant la scène de l’autodafé, j’ai immédiatement pensé au tribunal médiatique qui se mettait en place à propos de J’accuse sur lequel j’avais commencé à écrire. France-Inter qui a co-produit se fait tout petit, les télés déprogramment les émissions de présentation du film.

Roman Polanski a 86 ans, on ne peut pas piquer au hasard de la fourchette les éléments de sa vie qui arrangent des discours particuliers. On ne peut pas se contenter de sélectionner la soirée d’avril 1975, racontée par Valentine Monnier et hurler au loup par solidarité féminine blessée avec Adèle Haenel. Etre victime ne donne pas le droit de se transformer en justicière : Antoine Garapon et Arthur Desnouveaux ont très bien expliqué le danger ce statut négatif.

C’est long, une vie : on sait très bien qu’il est impossible de connaître la vie entière de Polanski, le ghetto de Cracovie, sa mère morte à Auschwitz, la Pologne d’après 1945, les premiers films, Hollywood, son mariage, la mort de Sharon Tate, les « rapports sexuels illégaux » [3] qui lui ont valu le procès et la prison de 1977/78 dans l’affaire Gailey, la fuite devant l’acharnement d’un procureur pour réouvrir une chose jugée, la vie en Europe, Londres, Paris, la Suisse, les demandes d’extradition des Étas-Unis, les attaques contre lui, l’ensemble de son prodigieux travail, ses longs et courts métrages, Le couteau dans l’eau (1962), Le Bal des vampires et Rosemar’s baby et tous les autres jusqu’à J’accuse (2019), il faut prendre tout ça et tout ce qu’on en sait, tout qu’on ne saura jamais.
Alors comment penser, s’ériger en juge, peser quoi et dans quelle balance ?

Dans l’affaire de J’accuse, la mauvaise foi de ses détracteurs [4] est accablante. Oui, je suis franchement choquée par les les scènes de chasse que les féministes organisent désormais contre lui, en criant aux spectateurs qu’ils sont les complices d’un violeur. À quand pareil traitement pour les producteurs et acteurs du film ? Et lui, Polanski, le voilà tout réduit, de ses quatre-vingt six années, il ne reste que cela, c’est un violeur, on crache, on jette, lui et l’œuvre, les USA d’ailleurs ne le programment plus, un genre de maccarthysme pour violeur.

« Victimes et après »

Je suis choquée des menaces inquiétantes que constituent les tentatives de déprogrammation en Seine-Saint-Denis-20191121-[content14]], aujourd’hui retirées mais sous condition (cela frise le chantage) : la projection sera suivie d’un débat sur le viol ; quel est le rapport avec le film ? Pourquoi ne fait-on pas un débat sur l’antisémitisme, ou sur le film lui-mêle ? Adèle Haenel avait déjà essayé de faire passer un marché pareil à La Roche-sur-Yon lors d’une avant-première le 30 octobre.

Ce piratage ouvert d’un film, son détournement pour une tout autre cause (même juste) est préoccupant : la fin ne justifie pas les moyens, surtout aux dépens de l’affaire Dreyfus. Les associations féministes qui disent agir pour les victimes mènent mal leur combat et leur choix du terrain ne me paraît pas admissible, elles préfèrent la rue ou les réseaux sociaux (où je veux, quand je veux, selon le slogan du net), au lieu des tribunaux. C’est une boîte de Pandore et je renvoie une fois encore à Olivia Dufour qui l’a très bien expliqué chez Marc Weitzmann dimanche sur France culture.

Deux mots encore, mes mots, avant de clore provisoirement cette mini-série sur J’accuse, car je reste attentive à l’affaire :

J’aime la fidélité de Nadine Trintignant, de Frédéric Mitterrand et de ceux qui prennent le parti de Polanski. Je me joins entièrement à eux.

Je suis admirative devant la dignité de Roman Polanski dans cette polémique. Il est à la hauteur de son œuvre magnifique.

P. S. Une bonne nouvelle, mon cher Alfred, J’accuse a fait la meilleure entrée du box office, 501.228 spectateurs depuis le 13 novembre, avant-premières comprises.

Dreyfus en 1935, l’année de sa mort

© wikipedia

Notes

[1Attention, pour un peu, aujourd’hui, on lui reprocherait d’être juif pour mieux jouer les victimes et tromper son monde, j’ai toujours peur des relents antisémites presque inconscients qui flottent en France.

[2Édouard Philippe, France Inter, 21 novembre 2019.

[3Ce sont les termes du jugement.

[4Je précise que je n’adopte pas l’orthographe dite inclusive, je continue à utiliser le masculin comme neutre pour parler en bloc du genre humain.