Jean Fautrier (1898-1964) Musée d’art moderne de la Ville de Paris

Matière et lumière

Je croyais connaître Fautrier. Je me disais, oui, ce doit être un peu le genre de Braque, bref, non, je ne connaissais pas, pas du tout. En fait je savais juste son nom, et sa période (1898-1964). Sa singularité m’a donc sauté aux yeux.

Les salles, toujours magnifiques, du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, accueillent une rétrospective de ce peintre très original, très secret, à la vie mouvementée et heurtée, avec une enfance marquée par des pertes successives, qui l’ont sans doute habitué à compter sur lui-même et sur lui seul.
J’ ai été complètement envoûtée par sa liberté à l’égard des « courants », des « milieux de l’art » - il est davantage lié avec des écrivains, Malraux, Paulhan, qu’avec des peintres -, par sa trajectoire pleine de surprises, ses brefs débuts dans le réalisme, son éternel refus d’être classé et étiqueté, il est marqué par une obsessionalité très personnelle qui dessine des périodes dans sa vie, des séries, - dans sa manière de peindre ou dans le choix de ses thèmes - . La « période noire » presque inquiétante des années Vingt est transformée par le voyage dans le Midi (Port Cros, 1928), il passe ensuite à la réalisation de l’illustration de l’Enfer de Dante (1928-1940). Mais le secret demeure , la fermeture, un monde souvent fermé comme une huître, où les choses et les humains glissent l’un dans l’autre, cachés l’un derrière l’autre.

À la suite du krach du marché de l’art (la crise de 1929 et ses suites), il quitte Paris, fait des séjours dans les Alpes, partage des activités de guide de montagne avec celle d’hôtelier, sans cesser de dessiner ; il revient à Paris en 1940 au moment où tout le monde s’en va, il se plonge dans ses séries : les Otages, les Objets, avant de se laisser peut-être aller à davantage de douceur.

La maison de Fautrier à Châtenay-Malabry

©CC0 (Wikipedia)

Le charme de sa maison à Châtenay-Malabry y est peut-être pour quelque chose.

Sa sensibilité à la force de la nature se marque tout au long de sa vie pour s’adoucir, en vieillissant, passant des violents Oliviers de Port-Cros, presque humains, au ciel rose de l’Alabama.

Dessins, sculptures (de très beaux bronzes) s’ajoutent aux aquarelles et tableaux et font de cette exposition un moment et un espace inoubliables, ceux de la découverte saisissante d’un peintre, comme un nom jusqu’alors creux et qui serait subitement rempli d’images extraordinaires. Bref, pour moi, ce fut un beau dimanche.

L’originalité, son caractère piquant et curieux, son ironie, explosent dans les deux petits interviews filmés avec ce peintre qui dit drôlement, parlant de sa technique et se comparant aux chats « Je fais mes petites saletés, et puis, je gratte et je recouvre ».

Personnage secret, à n’en pas douter. œuvre ensorcelante, de mon point de vue.

Ce lien vers le blog de Thierry Hay permet de voir un certain nombre de ses tableaux.

L’illustration choisie pour le petit guide de l’exposition, en noir et blanc, à défaut de donner une idée de la beauté lumineuse de « Matière et Lumière » - les jaunes, les blancs, les ocres et bleus, etc.-, met en relief la personnalité vive de l’artiste, alors âgé de 60 ans (photographie d’André Ostier, en 1958).

Jean Fautrier, MAMVP

Dépêchez-vous, ça finit le 20 mai.