Phèdre(s) Une mise à jour

Une sacrée salade

Phèdre(s), programme

© Theâtre de l'Odéon

Phèdre(s) est un spectacle donné ce printemps à l’Odéon. Il s’agit d’une pièce complexe, basée sur le principe d’une démultiplication, en miroir, en kaléidoscope, du personnage mythologique de Phèdre, « la fille de Minos et de Pasiphaé », descendante du Soleil, femme de Thésée et éprise de son beau-fils Hippolyte. Classiquement, on y lit le mythe de l’amour interdit (une sorte d’inceste), fatal (une vengeance de Vénus à l’égard de la famille de Phèdre) et donc, destructeur. En deux mots, elle le désire, lui, pas, elle se suicide, il est mis à mort. On apprend ça au lycée. Après, on se débrouille comme on peut avec l’amour.

Trois auteurs du passé, Euripide, Sénèque, Jean Racine, venant de trois mondes différents - le monde grec, le monde romain, le siècle de Louis XIV -, servent de source aux textes de trois auteurs contemporains : Wajdi Mouawad est un auteur et metteur en scène libano-canadien installé en France, devenu depuis peu directeur du Théâtre de la Colline ; Sarah Kane, morte à 28 ans (en 1999) était une dramaturge britannique ; J. M. Coetzee, professeur de littérature et Prix Nobel, sud-africain naturalisé australien et auteur de romans, complète le trio (ou le sextuor). Si on connaît un peu les trois premiers auteurs, on peut s’amuser à en reconnaître les traces ou les citations dans les trois contemporains.

Krzysztof Warlikowski, metteur en scène polonais de théâtre et d’opéras, organise le tout, crée le saladier brillant de cette macédoine étonnante construite sur le double malheur de désirer et de n’être pas désirée en retour, tout en offensant les cadres de l’ordre établi, les dieux et la famille. Warlikowski assure le lien, l’unité, brasse l’espace et le temps, tout en respectant les grandes différences des textes : un sacré exercice d’équilibre dans un déséquilibre recherché.
Le premier acte, celui de W. Mouawad, me rappellerait un peu Romeo Castellucci, avec ses grands décors blancs et gris, des notions (Pureté, Beauté, Innnocence etc) imprimées en grosses lettres sur les murs, comme des fléchages qui égarent légèrement.
Pour le deuxième acte, celui de Sarah Kane, Krzysztof Warlikowski utilise les pièces de verre coulissantes où sont enfermés les personnages, insistant ainsi sur l’étanchéité ou l’effraction des mondes de Phèdre et d’Hippolyte. Puis sur l’étanchéité de la vie (Thésée) et de la mort (Phèdre à la morgue).
Enfin, le troisième acte, tiré d’ Elisabeth Costello, un roman de Coetzee, se déroule sur le plateau de l’Odéon dans sa nudité, comme lorsqu’on y enregistre des émissions de France Culture : là, c’est un entretien sur Phèdre, entre deux universitaires.
Les décors, les lumières, les attitudes, les intermèdes, fonctionnent très bien : j’avoue que les parties dansées - style transe épuisante - m’ont ennuyée, parce que je suis inapte à saisir ce mode d’expression depuis toujours.
Mais je m’épuise à décrire ce qui n’est pas descriptible, à la fois riche et austère, violent et lent, agressif et donnant de la matière à penser, il faut voir Phèdre(s) (en espérant que les intermittents ne l’empêchent pas longtemps en occupant le théâtre) pour comprendre le mouvement général, même si on est un peu submergé par cette profusion. Passons au cœur du sujet : Phèdre et son désir.

Isabelle Huppert

On se demande ce qu’il adviendrait de Warlikowski, des six auteurs, de la démultiplication, des effets de miroirs, des signes, des paroles, des couleurs, et même de l’héroïne mythique, sans la prodigieuse Isabelle Huppert.

Dans le prologue, elle incarne Vénus, lunettes de soleil, tailleur blanc, qui se plaint de sa sale réputation. Puis, « tout entière à sa proie attachée » (Racine, Acte I, sc.3), elle se démultiplie dans les trois « Phèdre » : la Phèdre de Mouawad est la plus proche des Phèdres de l’antiquité greco-romaine et la seule à conserver le personnage d’Œnone ; la Phèdre de Sarah Kane est une bourgeoise style XVIe arrondissement, belle-mère follement attirée par son beau-fils dépressif qui se goinfre de hamburgers devant sa télé ; enfin, elle incarne une créature de Coetzee, Elisabeth Costello, femme de lettres en tailleur pantalon noir, interviewée par un autre universitaire, à propos de l’amour entre les humains et les dieux. La scène est très étrange, comme à double fond, puisqu’elle est jouée par Isabelle Huppert/Phèdre/Elisabeth Costello et Andrzej Chyra/Hippolyte/interwiever. Elisabeth Costello semble parler à bâtons rompus de Psyché, de la vierge Marie et du Saint Esprit, puis de Phèdre dans la conférence assez snob imaginée par Coetzee, au cours de laquelle elle se paie le luxe de changer de peau au pied levé et de jouer la scène 5 de l’acte II de Racine (la grande déclaration à Hippolyte), avant de reprendre son rôle froid de conférencière, pour finir le tout avec un « Merci de votre attention » distant et pro.

Pendant plus de trois heures, elle est présente, elle crie, elle parle, elle se tait, elle est debout, elle est assise, elle est par terre, elle a une nourrice-confidente, elle n’en a plus, elle a une fille, elle n’en a plus, mais elle a toujours un beau-fils, elle se déshabille, elle change de robe, de tailleur, de robe de chambre, elle se pend, elle est morte allongée dans une morgue d’hôpital devant Thésée enfin revenu de ses balade adultères aux Enfers, elle est presque constamment en scène. Après le suicide de Phèdre, Thésée va voir Hippolyte dans le parloir de la prison, tous deux parlent de l’existence des dieux et des devoirs qu’on leur doit, elle n’est plus là physiquement, mais elle est en projection sur un mur, muette, avec ses lunettes de soleil de Vénus. Cette scène de S. Kane mise à part, on ne la quitte pas, avec sa diction particulière et claire, sa finesse et sa force, son élégance, personnage de glace et de feu, vulnérable, malheureuse, soumise et dominante, frustrée et vaincue, vivante et morte et toujours vivante. Bluffante. Presque cannibale à force d’endosser son personnage. Phèdre devient la proie d’Isabelle Huppert.

Des effets de la mise à jour

À l’instar des auteurs anciens qui avaient mis chacun le grain de sel de son époque, ceux du XXe/XXIe ne se sont pas privés d’en faire autant. Des gens sont sortis de la salle, assez vite : le vocabulaire est parfois cru, les gestes aussi, et ont choqué des personnes, qui ne venaient que pour entendre le souvenir de la merveilleuse musique dont Racine a enveloppé les drames épouvantables que nous avons sous les yeux. Ils refusaient la mise à jour.

L’assaisonnement au porno soft était sans doute un peu trop relevé pour ces spectateurs figés dans leurs souvenirs de lycée ou de Comédie française : je crois qu’il sont partis avant même qu’ Isabelle Huppert mime une fellation faite à Hippolyte en guise de déclaration. Certains se sont choqués de ce que Sarah Kane ait créé des personnages supplémentaires, le psychiatre d’Hippolyte, la fille de Phèdre ; cette jolie fille de dix-huit ans se vante auprès de sa mère de coucher de temps en temps avec Hippolyte, son demi-frère, qui aurait selon elle tous les talents en ce domaine sans qu’il y trouve pourtant le moindre intérêt : entre deux hamburgers et deux jeux video, il couche avec tout le monde sauf avec Phèdre.

Au début, ces jeux de scène pseudo-porno - quand même assez innocents, ce n’était pas un film X - m’ont plutôt ennuyée ou agacée : pour en avoir été saturée dans les années Soixante-dix où les spectacles secouaient la morale visuelle des temps précédents, ils m’ont paru d’abord relever d’une provocation un peu démodée.

Puis, au fil de la pièce et plus encore de la construction de son souvenir, j’ai compris leur utilité.
— En premier lieu, ces mises à jour de la violence du désir sexuel m’ont délivrée de l’obligation d’aimer ce mythe par sympathie pour Phèdre ou pour Hippolyte, la main forcée par Racine ; tout le monde a été détourné de la violence du discours de Phèdre, qu’on dédouane volontiers sur le dos des autres : la vengeance de Vénus, le machisme de Thésée, le dévouement funeste d’Œnone.
Euripide a évité l’agression de la déclaration en supprimant la rencontre entre Hippolyte et Phèdre : ils ne se voient pas, à plus forte raison, ne se parlent pas.
Sénèque fait du dédain d’Hippolyte une affaire de dévotion : il est fidèle à la déesse Diane et refuse de rendre un culte à Vénus.
Racine a créé Hippolyte fidèle à une douce fiancée inventée, Aricie, mais il a surtout su entourer la violence de la déclaration par son merveilleux langage du Grand siècle :
« Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue
etc. »
dans la musique des alexandrins, de leur rupture, les Ah ! Cruel, tu m’as trop entendue, la caresse des rimes, les convenances du temps, le respect des personnages royaux, nous empêchent de voir l’objet précis du désir : ce que Phèdre veut, c’est le sexe d’Hippolyte dans le sien, et si, poussée par Œnone, elle accuse ensuite le jeune homme de l’avoir violée, c’est qu’elle aurait voulu qu’il le fasse ; dans notre siècle, l’agression de l’aveu parlé est transformés par Sarah Kane en un rapport buccal, subi par lui, raté et insatisfaisant. Une sorte de court-circuit dans la bouche de Phèdre.

Phèdre(s) insiste fortement sur la dépendance à un objet (si peu attirant qu’il soit pour ceux qu’il n’attire pas), une dépendance subie, entretenue, vomie et re-désirée. Cette dépendance empoisonnée par le dédain de l’être désiré et l’humiliation désespérée de ne pas l’être, laissent l’un et l’autre des protagonistes sans jouissance ; ils en mourront tous deux. Dans cette mise en scène, tout cela est exposé, visible, crié, fait, vu et la violence quasi pornographique de l’amour sans réciprocité, donc non érotique, est bien le chemin vers la honte de l’aveu et vers la double mort qui s’en suit.

— En un deuxième temps, comme un écho plus vaste, cette mise en scène ouvre une lecture nouvelle, moins respectueuse, moins sucrée, moins séduisante peut-être, à l’égard des mythes grecs. Les mythes grecs descendent à notre siècle, ils en adoptent les modes, abandonnant les leurs. Ce n’est pas sans rappeler le parti pris par Romeo Castellucci dans sa la mise de L’Orestie il y a vingt ans, rejouée telle quelle à l’Odéon à l’automne 2015 : le génial metteur en scène italien montrait lui aussi les Atrides et leur effroyable violence, la cruauté dégoûtante, voire la laideur des héroïnes ou des héros dépouillés de leur aura, jetés dans nos hôpitaux et nos tribunaux : on y retrouvait comme ici dans Phèdre(s) la toute puissance de l’horreur qui règne dans le monde des mythes que les Grecs ont imaginés, pour circonscrire les interdits - ici, le désir (féminin) - et pour les offrir à la fois comme repoussoir et comme armature du monde aux êtres humains, même s’ils ne descendent pas tous du Soleil.