Citizenfour Un film de Laura Poitras, Oscar du documentaire 2015

Je ne connaissais par Laura Poitras avant qu’elle reçoive l’Oscar du meilleur documentaire en février 2015, pour Citizenfour (2014). Elle a fait ses études au San Francisco Art Institute et pas mal de boulots et de rencontres, qui l’ont mise en contacts avec du monde, à la marge, en questionnement, qui lui donnent l’envie de faire des documentaires plutôt que des fictions. Mal vue par les autorités américaines depuis ses films précédents, sur certains aspects des communautés gays (Flag Wars, 2003) et l’Afghanistan (The Oath, 2010), elle aggravera son cas en rencontrant Julian Assange en 2011. Pour ne plus être questionnée des heures aux entrées et sorties aux aéroports, elle vit à Berlin. Un jour, début 2013, elle reçoit un message curieux signé Citizenfour, proposant bientôt un RV à Hong Kong. Et à partir de là, vous allez voir le film, qui ne se raconte pas.

Laura Poitras n’a pas volé son Oscar, elle a eu du flair, du courage, sur un sujet aussi dangereux et secret que celui de la révélation qu’Edward Snowden a choisi de lui faire, à propos des « écoutes » de la NSA (National Security Agency) pour le compte de laquelle travaillait son employeur officiel. Avec l’aide de Glenn Greenwald, journaliste au Guardian, et Ewen MacAskill (et plus loin, William Binney), du Washington Post, ils recueillent le récit et les données de ce jeune homme de 29 ans, coincés dans un grand hôtel de Hong Kong. Ils travaillent dans la chambre de Snowden , puis une autre, dont les plans alternent avec quelques documents d’archives qui montrent les dénégations des services américains quand ils sont interrogés sur l’aspect et l’étendue de leur activité.

Nul doute sur le lien avec la vague de sécurité née des attantats du 11 septembre 2001. Nul doute que la sécurité est acquise au prix de la liberté, et que les promesses faites par Barack Obama avant son investiture pour rétablir les libertés abolies par le Patriot Act de G.W. Bush, n’ont pas été tenues le moins du monde.

Le film pourrait être seulement passionnant, car il s’agit de notre monde, de notre manière de vivre, du filet sous lequel nous sommes constamment surveillés, et à notre insu avant les révélations de Edward Snowden.
Mais Laura Poitras cherche et réussit à capter exactement ce qui se passe, ce qui se joue, dans la tête et les yeux de Snowden, qui, en même temps qu’il nous révèle notre monde et notre manière de vivre, joue sa propre vie avec ses révélations : elle voit, transmet le drame intérieur humain : (You just hold your breath and try to capture it. Those moments really teach you about story, human drama.). Elle le dit très bien et le fait mieux encore, elle a des façons attentives et poétiques de capter ces hommes enfermés dans la chambre d’hôtel.
Je pense à quelques plans et cadrages, très poétiques et très sensibles, Snowden assis sur son lit, devant son ordinateur, se détachant sur les oreillers blancs, légers et neigeux de sa chambre d’hôtel, où il n’y a guère de recul , les expressions imperceptiblement tendues et résolues du jeune homme, i’intelligence des yeux du journaliste du Guardian, Glenn Greenwald ; ou Snowden debout devant les voilages qui protègent sa fenêtre, seul, attendant son propre avenir. Et le nôtre.

Laura Poitras dit qu’elle ne « fait pas confiance aux grandes entreprises » pour réguler les masses d’infos qu’elles recueillent. Après avoir vu son film, à vrai dire, on ne fait plus confiance à personne. Je suis bien persuadée qu’on a vraiment changé de monde, que tout est connecté, stocké, accessible, exploitable, lu, décrypté ou décryptable, l’intime a reculé si loin, qu’il faut se cacher sous une serviette éponge pour taper sur son ordinateur, et qu’on ne peut plus dire une sottise au téléphone sans que ce soit stocké dans les Big Data, forteresse basses et bétonnées, dévoreuses d’énergie, et qui peuplent les continents.

Je sors verte de honte en me rappelant (ce que le film ne fait pas) que la France a refusé d’accorder l’asile politique à Edward Snowden. J’avais été très choquée. Nous nous sommes ridiculisée et déshonorés en forçant l’avion du président de l’Équateur à atterrir en Bulgarie, soupçonné par le Quai d’Orsay de transporter Snowden en Amérique du Sud. Après des jours passés dans la zone de transit à Moscou, Snowden s’est vu accorder par Poutine (!) un permis de résidence d’un an en Russie, renouvelable, j’ai lu qu’il l’avait été l’an passé pour trois ans.