L’Embarquement pour Cythère 61

  • Par Hélène Puiseux

61. Orage

Lili déboule dans ma chambre : elle tient mes feuillets, pratiquent tout le tas depuis le n°26, que j’ai laissés tout à l’heure dans le jardin d’hiver.
— Qu’est ce que c’est que ce foutoir et ce tas de notes ? Tu ne vas pas envoyer ces contes de fées à Me Plock ? Et ce vieux bout de lettre ? - elle brandit la feuille déchirée et le carnet - Et ce carnet ? C’était à Papa ! Où est-ce que tu as trouvé ça ? Et ces recettes de cuisine ? Tu mériterais que je te les fasse bouffer. Je comptais sur toi pour accélérer cette foutue SUCCESSION, je ne te demandais pas tes fantasmes, ni les élucubrations de Papa, bon dieu, l’usine est en FAILLITE ! Tu n’as pas entendu ! Ça fait trois mois que je t’en parle !
— Craignons pour vous, pour moi, pour la Reine elle-même. Cela me semble d’actualité.
— Fous-moi la paix avec tes citations !

Cette fois, elle est hors d’elle. Elle crie comme un âne.
— Et toutes ces conneries sur Maman, qu’elle s’envoyait en l’air à tout bout de champ, avec n’importe qui, non mais c’est n’importe quoi ! Et cette scène dans le jardin d’hiver ? Comment, tu l’as vue ? Au moment de ta jambe cassée ? Un soldat, avec Maman ! Tu es malade ! Maman ! Mais pour elle, faire l’amour était LA corvée ! Entre nous, je me demande comment nous sommes là tous les deux, comment on est passé entre les goutte, car justement, il ne devait pas y en avoir souvent, des gouttes.
Je lui dirais volontiers qu’elle est vulgaire.
— On tient du miracle, nous deux, je t’assure, C’est entre les cystites, les « pas ce soir », les « j’ai mal à la tête » qu’il a fallu passer. Toi, surtout, - moi encore, c’était leur lune de miel comme on dit, elle cherchait peut-être le mode d’emploi, - en tout cas, après toi, une fois le fils chéri assuré, Maman a dû faire la grève totale. Les autres ? Quels autres ? Le père de Daniel ? Enfin, Yves ! Ne sois pas idiot ! Ils étaient juste admis comme chauffeurs, les autres, comme tu dis, pour l’emmener se promener, l’accompagner faire ses photos, tiens à propos, les photos, tu ne les as pas classées, ni jetées.
— Si, Lili, justement.

Mais elle n’écoute pas, je la vois dans un costume noir brillant, et tout l’attirail sado-maso, grotesque, lèvres rouges sang, un fouet à la main.
— Maman, c’était que dalle, mon pauvre chat. Oui, bien sûr, elle me l’a dit, mais si, elle me l’a dit, je n’inventerais pas, je te dis, quand j’ai eu mes règles, elle a abordé un peu le sujet, tu aurais entendu les descriptions des corvées qui m’attendaient, tu l’aurais vue et entendue, la pauvre. Pauvre Papa, plutôt. Elle n’a pas dit ce qui avait fait foirer sa machine, mais s’envoyer en l’air, vraiment, ça n’a pas dû longtemps être son affaire. Maman ! Se taper un militaire de passage, à poil dans le jardin d’hiver, qui est un vrai hall de gare, avec le bureau de Grand-père à côté ! Non, mais n’importe quoi, mon pauvre chat, quelle idée ridicule. D’ailleurs, Grand-père s’arrachait les cheveux, tu ne te souviens pas quand il disait de temps en temps à Bonne-Maman : « Reine pourrait faire un effort », un effort ? Un effort AU LIT, oui ! Tu étais trop jeune pour comprendre. Les couples mal assortis, on connaît, y a que ça. Ces collages de névroses, en attendant de savoir qui soignera ou enterrera l’autre, beurk. La grande peur de Grand-père, c’était que Papa fabrique un héritier supplémentaire en couchant ailleurs, de temps en temps, à la sauvette, ça, c’était sa hantise : il avait même écrit une lettre à Me Plock, pour prendre des dispositions au cas où un enfant naturel aurait surgi dans le paysage. Qui me l’a dit ? Jean-Pierre ! il a vu la lettre. Elle est dans le dossier à l’étude. Grand-père avait pensé à tout ! Enfin, à tout sauf à l’accident.

Jean-Pierre ! Le clerc, rose vert abricot et bavard, mêlé à ce déballage dégoûtant. Le secret professionnel ne l’étouffe pas, celui-là.

— De toute façon, tout le monde le savait, tout Argenteuil le savait. Papa se cachait tellement pour ses petits à-côtés que tout le monde les voyait. C’est la lettre volée à l’envers. Maman, avec ses espèces de relations asexuées, ambiguës, pourries, était bien complice, elle donnait le change, elle couvrait le tout, elle jouait l’infidèle. Ce n’est pas d’elle que Grand-père redoutait un héritier de contrebande. Il les aurait fait divorcer, s’il avait pensé un instant que CELA aurait pu arriver.

Silence, elle reprend son souffle. Et rouvre la bouche :
— A propos, je ne voulais pas t’en parler, mais puisque ça vient plus ou moins sur le tapis, il faut que je te le dise, plus le temps passe, plus je suis persuadée que sa grande passion pour Camille est pour quelque chose dans l’accident.

Lili ne se borne pas à brandir un fouet, elle m’envoie en plein estomac un énorme coup de poing. Mon esquive est lamentable.
— Qu’est-ce que tu racontes ! Papa et Camille avaient vingt-cinq ans de différence !
— Et alors ? Tu me fais rigoler, ça n’a jamais rien empêché ! Enfin, Yves ! Ça t’empêcherait, si ça se présentait, maintenant que tu as l’âge de Papa ? Avec la fille de Camille, par exemple ? Non, il y a eu quelque chose de TRÈS sérieux entre lui et Camille, je le sais. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer à adorer Maman. Il n’aurait jamais pu la quitter. C’est ÇA le drame.
— Là, c’est toi qui délires. Elle te l’as dit, peut-être ?

J’imagine Camille dans son grand rôle, « J’aime, que dis-je aimer, je brûle pour Thésée », etc.
— Évidemment non, elle ne m’a pas dit noir sur blanc : « Écoute, Lili, j’aime ton père et je couche avec lui ! », mais je me souviens très bien de ses phrases évasives, ça a duré des mois, « Ah ma petite Lili, ne tombe jamais amoureuse d’un homme marié », « Lili, je voudrais un enfant de lui », « Lili, je n’en peux plus, je vais lui mettre le marché en mains », et moi, je demandais, « Mais qui, Lui ? », « Je ne peux pas te dire, Lili. Tu ne peux pas comprendre » ! Avec ses airs ! Et crac, un beau jour, elle a disparu, du jour au lendemain et on ne l’a pas revue pendant cinq ans. Or c’est le JOUR MEME de son départ que Papa s’est enfermé pendant trois jours avec sa fameuse migraine Portier, et dont il n’est ressorti QUE pour l’accident. Ça a été une espèce de désespoir, un genre de suicide. On peut même dire un suicide tout court. Un suicide et un meurtre. Un double meurtre. Cette histoire l’a rendu fou. Elle l’a foutu en l’air. Et lui a tout foutu en l’air.

Elle se tait. Un ange passe, comme on dit. Un grand nombre d’anges passent, entre elle et moi. Floup, floup, font leurs ailes. Floup, floup, floup.

— Pose la question à Camille, mon chat, si tu ne me crois pas ! Encore que ce soit délicat, quand vous êtes en train de vous envoyer en l’air dans la chambre des parents, entre nous, elle est glauque, Camille, avec son air de rien et sa pensée en alexandrins, elle cache bien son jeu. Qu’est-ce qu’elle fout avec toi ? Ça lui fait des souvenirs ? Des comparaisons ? Et toi, tu l’es pas mal, aussi, glauque, avec tes fantasmagories sur ta reine, c’est qui, cette reine, je la connais ? Tu veux qui, tu veux quoi ?

Silence. Elle reprend.
— Cette manie que tu as dans tes foutues paperasses de tout confondre, les générations, les putes, les mortes, les mères, les fils, les pères, les sœurs. Tu es pire que Papa. Tu veux quoi. Tu veux quoi, bon dieu !

Silence. Levez-vous, orages désirés, dirait l’autre, mais ce n’est pas le moment d’une citation.
— Ou alors – elle se raccroche à une solution acceptable pour la santé mentale de la sainte famille – ce n’est pas pour Me Plock, ces papiers, tu écris un roman ?
— Oui, c’est ça, ma chérie, j’écris un roman. Je n’ai plus qu’à trouver le titre.

Elle sort, je ferme la porte de ma chambre, elle redescend vers le jardin d’hiver.
Je suis crevé. Un roman.
Quelle scène ridicule, comme avait dit Papa.
Je reprends son carnet : en effet, on peut le lire comme le fait Lili, avec Camille et Maman dans les pages, aplaties comme des fleurs. Lui, démembré.

Post-scriptum

(À suivre)