La Chine au ras des yeux. 9 Traditions et mutations , octobre 2004

  • Par Hélène Puiseux

Pékin, Qufu, Shanghai, Jingdezhen, Wuyuan, Huangshan, Tunxi, Anhui, Shanghai

Dans l’avion, devant moi, une rangée de Chinois hommes d’affaires s’installent en parlant beaucoup et, à peine l’avion suffisamment stabilisé en altitude, ils commencent un va-et-vient entre leur place et la cabine où ils vont faire réchauffer des thermos qui doivent contenir du thé ou de la soupe chinoise, passant et repassant dans le couloir, restant debout accoudés avec nonchalance, avec souplesse, au siège de leurs voisins. Leurs attitudes me renvoient, par l’élasticité de certains de leurs gestes, leurs manières de se pencher, au problème soulevé cet été en voyant les ouvriers si naturels dans le film de Wang Bing. Leur sans-gêne aussi, car ils ne se soucient absolument pas des passagers qu’ils empêchent de regarder le film en bouchant de façon permanente le couloir. On a droit au kit d’une bouffe de plus en plus petite et indistincte, + une mince couverture, un casque pour écouter la radio ou regarder les films et un oreiller, les hôtesses devenues toutes désagréables sur le modèle des Chinoises. Autrefois, sur Air France, elles s’efforçaient de donner à penser qu’elles étaient des « hôtesses », de gracieuses maîtresses de maison avec des invités à choyer, maintenant, elles sont là pour vous faire comprendre qu’on est chiant à être aussi nombreux, chiants à aller et venir, à demander quelque chose, à ne pas comprendre immédiatement ce qu’elles veulent c’est-à-dire nous obliger à dormir.

Pékin, 13 octobre 2004

Maintenant, quand j’arrive, ma première impression, c’est que je reviens chez moi, car je vois les différences d’une fois à l’autre, je n’aurai plus jamais de surprise totale. Un chez moi dont je n’ai pas la maîtrise du tout, mais chez moi tout de même.

La cérémonie discrète de prise de contacts a lieu peu à peu entre les membres du groupe de voyageurs Marie-France et Françoise, Gabrielle, Ania, et un vieux célibataire, Monsieur F. qui explique à chacun qu’il voyage en groupe avec nous pour commencer, puis qu’il doit faire seul un circuit dont il ne cessera de nous rebattre les oreilles, un tour de Chine énorme jusqu’au Yunnan, Sichuan, (il n’y a guère que le Xinjiang où il n’aille pas) et ça va le mener jusqu’à Shenyang, j’en bave de jalousie car Shenyang, c’est à moi, depuis À l’Ouest des rails, cet été, au Reflet Médicis. L’idée que ce vieux schnock ira avant moi à Shenyang me rend malade de jalousie.

Journée un peu vasouillarde de lendemain de nuit d’avion, partagée entre les habituels salutations aux monuments éternels, Temple du Ciel, de plus en plus noir de monde, mais aussi jardins nouveaux ouverts autour de temples transformés en restaurants. Et je multiplie les constats de démolitions, autour du futurs sites des J.O. vers le centre, des kilomètres de palissades de bois peint en bleu cachent les restes des hutongs, ce que la guide pékinoise appelle « les quartiers malsains », qu’on démolit encore avec une activité incessante, les vieilles maisons basses ; j’avais l’impression qu’ils avaient déjà presque tout rasé, mais non, il faut croire qu’il y en avait encore plein, et quoi dire, sinon que, en effet, les quartiers étaient sales et pauvres. Pleins de charme pour nous, mais franchement difficiles à vivre, sans eau, sans égout, l’éternel combat de la modernisation cachée sous la spéculation immobilière effrénée.

De vieux Pékinois lisaient les affichettes et le programme de démolition clouées aux palissades bleues.

Pékin et environs, jeudi 14 octobre 2004

Ce matin, on roule dans les banlieues hyper construites, de plus en plus folles et bien rangées en même temps, et une fois dans la ville,

Pékin a maintenant 6 ou 7 boulevards périphériques, hallucinants, nous allons vers la Grande Muraille, section de Mutianyu. Badaling, peu d’agences y vont encore, je suppose que c’est devenu impraticable. Il faut faire une extraordinaire traversée de l’immense banlieue, avec des tours et des ensembles énormes, très modernes, un peu lourds, pour l’instant ils sont d’un blanc étincelant sous le soleil, tous les appartements ont la clim, balcons, roses, bleus. À voir comment ils auront évolué dans quelques années, sous les intempéries. J’ai pris des photos entre le 4e et le 6e périphérique, en roulant, mais seules une vue directe peut un peu rendre l’immensité de la zone, à perte de vue, des kilomètres à la ronde, à épuisement des yeux et des hauteurs des ponts, radieuse, inépuisable activité génératrice, un monde entièrement nouveau, le « meilleur des mondes » assez effarant, la Nouvelle grande ère ici bien nommée et illustrée, des jardins partout, le huitième jour de la genèse partout, le futur ici. Tout le car est surexcité par tant d’activité.

La section de Mutianyu est belle, avec une vue très grande et dégagée, moins surpeuplée que Badaling, moins sauvage que Jinshanling, visitée l’année dernière, en allant vers Chengde, un cadre de montagnes superbes où la Muraille court sur les crêtes aiguës et rocheuses, boisées ; des groupes d’écoliers parcourent la Muraille, nous disant invariablement Hello en nous croisant, très souriants, très gentils, « tous les étrangers sont Américains » et disent hello, dans leur idée. Ils ont leurs beaux cheveux noirs épais et brillants et la vie devant eux. L’air vif, ils courent, et moi, j’écris sur une embrasure de la Muraille, au soleil. En redescendant, les petits magasins à touristes, bien canalisés, crient tous un mot chinois que je n’identifie pas tout de suite Ta Le, Ta Le, mais non, à la réflexion, c’est « dollar », déformé, nous nous appelons « dollars ». Hello, dollar, bienvenue à toi, argent. Argent nécessaire, dur à gagner.

Le déjeuner a lieu sous une agréable tonnelle, près d’un bassin où on pêche les poissons qu’on retrouve ensuite cinq minutes plus tard, délicieux, dans les assiettes. La route pour rejoindre la vallée des tombeaux Ming n’a pas été refaite, elle tortille dans des montagnes assez désertes, comme les routes qui autrefois allaient à la Grande Muraille. On se trompe plusieurs fois, la route n’est pas fréquentée du tout par les cars de touristes, on ne voit aucun village. Pourtant il pousse tout de sorte d’arbres fruitiers, qui vient les cultiver, ou d’où vient-on ?

Lorsqu’on arrive enfin à l‘Allée des Esprits, elle a encore changé, devenue tout à fait lisse, pelouses bien tondues et buissons trop taillés, elle est même sans âme, les animaux et gardes humains en pierre ont l’air faux, les autres sont-ils maintenant dans des musées, à l’abri ? Tout a l’air toc, les petites boutiques merveilleusement ordonnées, plus rien de ce joyeux bordel de la dernière fois et plus rien du tout de la relative sauvagerie du site de 1992.

Je touche la queue de la tortue, sans trop de conviction, faut-il vivre vraiment si vieux ? En rentrant à Pékin par l’autoroute, on rate la sortie de l’usine aux cloisonnés, tant mieux, on revoit la statue de Li Zi Zhen, ce révolutionnaire paysan avec son bonnet et sa pioche, qui a en partie déclenché la révolte contre les Ming déconsidérés par la « grève des rites » de Wanli et permis l’installation des Mandchous, qui ont raflé la mise pour plus deux cent cinquante ans.

Le soir, on a tué le temps en attendant l’heure d’un spectacle, d’abord en traînant dans un supermarché de taille moyenne, pas cher du tout, des tas de choses, entassement sans grâce des marchandises ; et puis, dans une jolie petite maison de thé aménagée, petites tables disposées en carré avec des sucreries et du thé. C’est là que se déroule un spectacle d’une telle hideur, d’un tel mauvais goût, vulgaire, pas bien chanté, clowneries sans grâce, que nous sommes furieux. Je préférais encore les représentations dans le grand hôtel des années précédentes, où déjà, on nous donnait de la sous-merde pour touristes, mais là c’est indigent, vulgaire et pitoyable. On a honte pour la Chine de prostituer ainsi son opéra et de traiter ses visiteurs avec si peu de finesse.

Pékin, vendredi 15 octobre 2004

On quitte l’hôtel, très tôt, bien trop tôt, toujours ce rythme exténuant, pour vider les chambres - ce soir, nous prenons le train -, et aussi pour visiter la Cité Interdite, dont je ne me lasserai jamais, c’est un des plus beaux espaces construits du monde, la plus belle harmonie, en volume, en couleur, en majesté, en intimité. Mon rêve, de me faire enfermer la nuit dans ses murs, demeurera sans doute irréalisé.

En passant on s’arrête au chantier du futur Opéra, sa belle coupole très aplatie, matériaux métalliques très brillants, du titane dit-on, un peu usine, selon les uns, vraiment plaisante à mes yeux.

On est entrés dans la Cité par la Porte sous le portrait de Mao, que je n’avais jamais prise, elle était fermée depuis 1989, je crois, portrait dont j’ai appris qu’on le repeint tous les ans, pour le 1er octobre.

Toujours tuante et sublime, on prend toujours trop de photos pour essayer de capturer, de posséder enfin, un jour, pour soi, les rouges et les roses, les dorés et les jaunes couleur parmélie, les vert pâle, on a erré dans des tas de petites cours avec un arbre et un rocher ; les musées y sont une fois encore en réfection complète, les cours des concubines sont entièrement en restauration et fermées, en revanche, ils ont réinstallé les horloges de manière splendide, avec les horloges anglaises complètement folles et paysagères. Rien de ce que j’avais vu il y a quelques années n’est présenté de la même manière, ni même peut-être encore présent. « Le futur commence ici ».

Déjeuner dans le Parc Beihai, dans un grand restaurant soi-disant très bon et fidèle au style impérial, en fait pas génial, on mange dans des salles immenses, sous des dorures assez kitsch.

Le petit jardin par lequel on est sorti, très joli, rappelle un peu Suzhou. Nous sommes ensuite livrés à la corvée des pousse-pousse, terriblement coloniale et gênante, dans le quartier de hutongs entièrement rénovés, avec des cafés charmants le long de la rivière et des ponts en dos d’âne restaurés. Ma compagne de pousse-pousse est Gabrielle, nous en profitons pour évoquer les attitudes plus radicales de nos jeunesses respectives et pour rire de nous à travers le temps.

Arrêt dans un jardin d’enfant, les gens du groupe regardent les enfants comme des singes savants et attendrissants, dans de petites cours ombragées, dans de petites salles de classe où tout est à leur taille, ils mangent des pommes tout épluchées, lisent des livres en chiffon. C’est un jardin d’enfants pour la nouvelle classe moyenne aisée de Pékin.

Nous traînons dans le quartier des hutongs réhabilitées, on entre dans quelques cours, on croise un Français, dans la soixantaine, qui a une bourse pour suivre des cours à l’Université et parfaire son chinois, aujourd’hui, il aide ses hôtes à faire des raviolis. Vie un peu artificielle et qui tente en vain de reconstituer une atmosphère à la Lao She. Joli, un peu toc. Trop d’années, trop d’horreurs, occupation japonaise, brutalités diverses et tatillonnes de l’époque de la bande des Quatre, spéculation immobilière, préparation intensive de la Ville pour les J. O. ne peuvent encore se faire oublier.

Le car a un accident très léger, à peine une éraflure faite à une voiture de flics qui nous fait une queue-de-poisson pour tourner sur la gauche alors qu’elle est dans la file du milieu, ils sont d’une mauvaise foi de racketteur, réclamant 1500 yuans au chauffeur pour éteindre la poursuite, les deux tiers de son salaire, plus ou moins. Il paye. Nous organisons la quête entre nous, et je pense qu’on récolte à peu près ça, je mets 300 yuans et j’ai bien fait, j’aurais dû mettre davantage, puisque j’ai perdu tout mon fric deux jours après. On va tuer le temps dans une maison de thé avec les prétentions des jeunes filles de thé, versant dix fois de l’eau dans les petites tasses minuscules, sans beaucoup plus de résultats de goût que si je fous un sachet dans une théière. Le soir, on retourne vers le Temple du Ciel pour le dîner de canard laqué, sublime, le meilleur du monde, comme je n’en ai jamais mangé. Vraiment les délices de Capoue. Nuit.

La Gare du Nord est très changée, dégorgée de tout ce qui part maintenant par la grande gare neuve qu’on ne verra pas cette fois-ci, fauteuils clubs énormes pour l’attente des voyageurs, panneaux rouges qui annoncent les destinations, les gens très disciplinés avant d’entrer sur le quai, finies les courses éperdues et anxieuses comme les départs au lao gai, en étant bousculé par tout le monde vers les wagons, nous prenons un train qui va jusqu’à Canton et qui, pour nous, s’arrête à Tai’an.

Tai’an - Taishan, samedi 16 octobre 2004

Nous voici, à 5 heures du matin, dans la ville natale de Mme Mao. Ce que personne ne dit. On est dans le Pays de Lu, berceau de Confucius, ce conseiller du prince sans Prince, dans une plaine tranquille avec beaucoup de pépinières, sous les hautes montagnes du Pic de l’Est. Le matin, après la nuit dans les couchettes, à quatre avec Jacqueline, Lydie et Marie-Line, où ça sentait le charbon comme autrefois dans les trains à vapeur français, après maints arrêts et les appels exotiques dans les gares de la nuit, nous nous retrouvons encore toutes les quatre dans une grande chambre pour nous laver et refaire un petit bagage pour le Taishan, le lieu où réside le Seigneur du Temps.

Petits matins glauques, dans cette très grande chambre, plutôt une suite, où le jour se lève lentement, on court se doucher dans la salle de bains, puis on va petit-déjeuner dans une grande salle à manger, pas mauvais, assez varié. On va visiter un grand temple du début de l’époque Qing, très beau, avec de belles constructions calmes, non loin de murailles de la ville qu’ils reconstruisent de rais. Au milieu, stèles, arbres centenaires et bien davantage, tortues, on traîne d’un pied fatigué sur l’autre, on traîne au marché couvert, où je vois du poivre du Sichuan qu’on n’achète pas - on verra soi-disant plus loin et on n’en a jamais vu -. Le déjeuner a lieu dans un très grand restaurant (par la taille) et assez bon, il y a une noce dans l’une des salles, et la crève commence à décimer le groupe, un homme âgé du groupe, Monsieur F. s’arrêt dans une pharmacie pour acheter des gouttes pour le nez. D’autres ont mal à la gorge.

Je commence à copiner avec Marie-France et Françoise. (Nous nous voyons toujours, au bout de dix ans, nous testons les restaurants chinois de Paris et nous fêtons ensemble de Nouvel An chinois, rituellement, en souvenir de ce voyage).

Un téléférique doit nous emmener au sommet du Taishan, ou du moins à quelques centaines de mètres de l’hôtel qui s’est révélé inconfortable, froid, à 1 800 mètres d’altitude, magasins d’objets à touristes affreux, chambres assez moches, vue minable, pour la plupart des « single », dont moi, ce n’est pas la peine d’être dans l’un des plus célèbres paysages de la Chine pour donner sur trois barreaux et au ras d’une sorte de décharge installée au pied d’une pente.

On se promène, on traîne, le « qu’est ce que je fous là », qui me prend périodiquement dans les voyages, triomphe ce soir, je suis fatiguée, je n’ai pas dormi, pas le moyen de se reposer, je suis de mauvaise humeur, d’autant que je m’aperçois que j’ai le vertige, à cause duquel je manque une partie de la promenade ce qui me force à rester en compagnie de cette personne affectée, A., qui nous agace tous.

Le dîner est mauvais, la salle à manger froide, dans le hall, les petites nanas de l’hôtel ont de grandes doudounes fourrées, orange, en guise de blouse. Nous louons chacun une doudoune longue de l’armée, kaki, magnifique, épaisse, chaude, la mienne me donne l’impression d’avoir été commissaire aux armées toute ma vie et en poste sur la frontière nord au bord de l’Amour.

Taishan - Qufu, dimanche 17 octobre 2004

Je saute de mon lit à 4 heures et demie, je prends une douche dans la salle de bains sommaire et glacée, mais au moins, ensuite, j’ai chaud, mon col roulé blanc et ma doudoune militaire font merveille, je pars avec une pomme et une banane en guise de déjeuner vers des centaines de marches à escalader, déjà escaladées hier en arrivant, quelle connerie, avec des dizaines de touristes, que dis-je, des centaines, tous en doudounes kaki, et tous de s’installer sur une crête, comme la grande armée pendant la Longue Marche, à guetter le soleil, qui au bout d’une demi heure, semble vouloir vaguement rosir derrière un ciel gris.

Les nuages vont-ils s’incendier, non, ils pètent comme un pétard mouillé, mais j’ai tout de même une photo pas mal, les Chinois ont crié OUOUOU, et moi avec eux, humanité communiant dans le mythe et le rite. On redescend par un petit temple assez joli, où nous remonterons tout à l’heure, après un petit déj infect, décidément, cet hôtel est nul, Lydie et Jacqueline avaient vu des bêtes dans leur chambre, juste nul, pas même drôle comme l’étaient ceux du Tibet ou du Guizhou. J’ai hâte de redescendre, de quitter cet attrape-nigaud pour touristes, où Mao a dit « l’Orient est rouge » et Confucius, « le Monde est grand ».

À midi, on a eu un déjeuner dans un restaurant de style Qing, où la serveuse nous a chanté un air d’opéra a capella très beau.

Sur la route, je remarque encore beaucoup de pépinières dans le pays de Lu, rivières le long desquelles Confucius réfléchissait au cours des choses, et remarquait que le ciel ne parle pas et qu’il a raison de ne pas parler, saules pleureurs. En roulant vers le soir vers Qufu, une sorte de brume nous rappelle qu’on est en automne.

Qufu, lundi 18 octobre 2004

Nous avons visité les temples et les différents bâtiments de la maison de Confucius, très beaux, toujours dans cette atmosphère et lumière douce. Le mois d’octobre est magnifique pour visiter cette région, en tout cas cette année, le rouge, le rose, les gris des tuiles, les verts des pelouses, les arbres fruitiers en pots, avec des pamplemousses énormes et verts, les petites boutiques très discrètes où on vend de l’eau et puis, en rentrant à l’hôtel, j’aperçois dans un magasin un très joli blouson en laine polaire rouge, j’entre, je l’essaie, il me va. Je ne sais pas encore que s’avance vers moi un évènement terrible

Après avoir payé, je repars vers l’hôtel, chercher un petit sac pour mettre un pull pour le soir, je regagne le car avec lequel nous allons visiter la ville et le cimentière. Je tâte machinalement ma banane à ma ceinture… Elle n’y est pas : je l’ai perdue, sans doute en ressortant du magasin de blousons. Ma banane ! que j’avais détachée (puis raccrochée, mais mal, sans doute, sans enfoncer le clic comme il faut) avec mon passeport, mon fric, mes clés, mes coramines, bref, le petit bagage minimal portatif qui m’assurait l’être et l’avoir, sous sa forme la plus simple et la plus légère, disparue. Le car s’arrête, on vérifie et refait mers trajets, non, rien.

Je suis terrassée.

Le guide de Paris prend les choses en main. Il est chinois, ça arrangera bien des choses. Je me souviens, malgré le total brouillard de stupéfaction dû à la perte de la banane, que nous avions déjeuné dans un grand restaurant où avaient lieu des danses un peu de style Tang, et dehors, une immense reconstitution des armées des Printemps et Automnes et des Royaumes combattants, assez hideuse, mais étonnante. G., le guide, est devenu notre Chef, notre Timonier, en moins d’une demi-heure par son efficacité et la gentillesse souriante avec laquelle il mène cette affaire qui est en fait une catastrophe, plus de passeport, plus de visa de groupe, plus d’argent… Ce qui va nous causer deux jours d’emmerdements.

Après le déjeuner, cap sur le commissariat. À l’entrée d’un grand bâtiment, plutôt neuf, à peine quinze ans, je pense, à voir le style briques et verres, se trouve une petite guérite où nous prenons un badge. À ce moment, je suis contente de ne pas avoir à parler, dans le saisissement de cette perte capitale qu’est un passeport, je n’en savais même plus un mot d’anglais pour expliquer au guide local où et comment je croyais avoir perdu cette foutue banane.

Accompagnée par Gabrielle, Marie-France, Marie-Line et toutes précédées par G., je monte les quatre étages d’un vaste bâtiment, peinture fraîche, murs blancs jusqu’à mi-corps, et dans la partie basse, peinture verte, moins salissante. Le sol, carrelé, ton moucheté avec de petits points brillants. Dans un bureau, vaste, très clair, avec une très grande fenêtre, et deux bureaux face à face, deux flics Chinois en civil nous reçoivent. Par la fenêtre, on aperçoit le terrain d’exercice des jeunes policiers qui font des manoeuvres et de la gymnastique et que le reste du groupe contemple depuis le car ou en marchant le long de la rue. Dans le bureau, meubles de bois, type étagère, avec des classeurs comme dans tout bureau de France, un petit matériel pour le thé, thermos, tasses, canapés pour attendre. Je tends la photocopie de mon passeport que j’avais heureusement dans mon autre sac, ils vont en faire une autre, pour ouvrir un dossier : désormais, et pour l’éternité des archives, j’ai un dossier au commissariat de Qufu, au Pays de Lu.

Longue déclaration à la main, écrite par G, et tamponnée d’un sceau avec une magnifique étoile rouge. Les flics évoquent l’ordre qu’ils vont donner aux patrouilles à moto de sillonner la ville pour voir si… Ah, il y a des patrouilles ? Elles sont drôlement bien banalisées, je n’en ai jamais vu dans aucune ville. D’ailleurs on ne voit pratiquement pas de flics en Chine. Pour la double raison, qu’ils doivent être habillés en civils ordinaires, et aussi, parce que l’ordre est bien intériorisé, « les flics » doivent être en grande partie dans les têtes ou dans celle du voisin par un système de délation qui n’est pas qu’une invention de romancier et de dissidents.

En tout cas, ces flics ont été sympathiques au-delà de toute attente : il est nécessaire de faire traduire en étranger (anglais) et contre-tamponner au district (Jinan, 80 Km) la belle déclaration de perte déjà tamponnée chez eux.

La navette des papiers à signer, entre Qufu et Jinan, se fait le soir et retour le lendemain matin. Catastrophe, car nous prenons le train ce soir pour Shanghai et moi, sans passeport, tout le visa de groupe est foutu en l’air…

Les deux flics disent qu’ils vont voir ce qu’ils peuvent faire. Nous les quittons, j’ai entendu plusieurs fois mon prénom plus facile à prononcer que mon nom, dans le torrent de chinois qui s’est échangé entre le guide et eux. Ellen (ils ne connaîtront que mon orthographe officielle) à Qufu.

Nous rejoignons le groupe pour aller visiter les tombes de la famille de Confucius, petits et grands tumuli recouverts d’herbe et de buissons dans une forêt d’acacias aux feuilles fines, très calme et très douce, mystérieuse, des kilomètres à pied sans pratiquement croiser personne, le groupe a compati à mes malheurs. La famille Confucius a obtenu que le train passe loin de Qufu pour que la ligne ne dérange pas le sommeil des cent mille ancêtres qui sont enterrés là. Il faut dire qu’un des descendants a épousé une fille de l’empereur Qian Long, c’est dire la notoriété de la famille au XVIIIe siècle, 23 siècles après la mort du sage. Un ultime descendant vit actuellement à Taiwan.

Le soir, à l’hôtel, au moment où nous devons reprendre les valises pour aller à la gare, assez distante puisque la famille Confucius s’est opposée à ce que les dragons de feu passent près de la Forêt où sont leurs tombeaux, dans le hall, les deux flics apportent à Gabrielle mon papier dûment tamponné par le district et assorti d’une traduction en anglais.

Pure gentillesse gratuite de leur part d’avoir fait ces 80 Kms et, en plus, de venir me donner le papier. Ou simple application de la norme pour le traitement des étrangers étourdis ? Je ne pense pas que des flics de Lons-le-Saunier seraient allés à Besançon, chef-lieu de région, pour faire tamponner la déclaration de perte d’un passeport d’un quelconque touriste.

La gare se trouve au bout d’une route défoncée et longue, très éloignée de la ville. Nouvelle couchette, nouvelle nuit sans beaucoup dormir, train confortable et plus rapide que la veille, arrêts moins fréquents dans la nuit, lingettes pour toilettes de chat. Lydie remonte lestement (elle a 76 ans) sur la couchette au-dessus de Jacqueline, et moi, je m’étale à nouveau en dessous de la couchette de Marie-Line. Quatuor bien rôdé. Le train est plus confortable que le précédent et il ne sent pas le charbon.

Shanghai, mardi 19 octobre 2004

Arrivée défraîchie à Shanghai. La journée s’est passé avec Gabrielle et G., de consulat français en photographe, puis en sécurité civile chinoise. Petit bureau du consulat français, où un jeune homme sns doute fraîchement arrivé dans les fonctions de secrétaire, nous reçoit d’un air important ; il déploie un soin maniaque à relire les papiers qu’il me fait remplir et qu’il porte à photocopier et à tamponner avec minutie. Gabrielle l’amadoue en étant d’une flagornerie immense auprès de lui, en le traitant comme s’il était le consul en personne. Photo d’identité, papiers provisoires, à faire. Finalement faits.

Le déjeuner avec G. et Gabrielle dans un petit bistrot à raviolis est très agréable. Gabrielle et G.et moi nous avons raté les visites, G. est allé faire refaire le nouveau visa de groupe, d’où je suis rayée, aux bureaux de l’agence de voyages à Shanghai, et puis nous allons à la Sécurité civile chinoise faire faire mon propre visa, qui expire cinq minutes après le départ de l’avion que nous prendrons pour le retour. Pas question de faire du rab…

On a laissé sans remords le Jardin du mandarin Yu déjà visité, mais avec tristesse nous avons raté le magnifique musée, où nous avons fini par arriver en bus de ville, morts de fatigue, pour retrouver les autres, à 10 minutes de la fermeture. Dix minutes pour parcourir le département des bronzes qui était fermé il y a deux ans, et où je prends mécaniquement en photo tout ce qui date de la période des Printemps et Automnes et des Royaumes combattants et encore bien avant. Le génie et la force intrinsèques du bronze.

Shanghai - Jingdezhen, mercredi 20, jeudi 21 octobre 2004

Nous partons de l’ancien aéroport international de Shanghai, reconverti dans les vols domestiques, pour Jingdezhen.

Capitale de la porcelaine chinoise et ville d’un million d’habitants, très « province » chinoise, mélange de grandes tours neuves et de rues basses aux magasins multicolores et aux trottoirs dallés ; Un Jésuite de la famille Broissia y est allé, et moi, j’y arrive, deux siècles et demi plus tard après ce cousin d’autrefois, par un très clair matin, après avoir décollé de nuit.

Dès l’immédiat sud de Shanghai, on a survolé les belles montagnes de l’Anhui, berceau des pauvres Chinois qui, à la suite d’accords internationaux, sont venus faire les brancardiers et mourir pendant la guerre de Quatorze et qui se trouvent rangés dans leur cimetière, là-bas près de la baie de Somme, que j’avais visité un jour avec Laurent.

Nous restons bizarrement - les emplois du temps sont généralement plus courts – deux jours et demi dans cette ville de Jingdezhen, ce qui met un peu de mou dans l’emploi du temps, on a presque du temps pour flâner, pour se reposer une heure après le déjeuner, quel luxe. J’ai une chambre immense avec un meuble pour loger la télé qui est digne de la Cité Interdite, et du personnel aussi compassé que dans ce même palais : le soir où j’avais donné deux Tee-shirts à laver, deux dames d’étage m’attendaient près de ma porte pour me les remettre cérémonieusement avec des courbettes. « C’est la campagne ici », dit G. d’un air dédaigneux, la ville n’a qu’un million d’habitants…

La branche perdue du Yangtsé serpente vers les fouilles qui ont mis à jour de très anciennes fabriques, un peu plus loin, a une jolie lumière (de pollution, mais peu importe) et un cours bien lisse. Politique de reboisement, beaucoup d’arbres plantés fraîchement, néfliers, osmanthes, pêchers, acacias, tous jolis arbres à feuilles fines, celles qui avaient fasciné les premiers dessinateurs « reporters » de L’Illustration en 1880 au moment de la Conquête de l’Indochine. Non loin de l’hôtel, il y a une ancienne fabrique de porcelaine, aménagée pour les touristes, très didactique, pour qu’ils comprennent les différents stades de la fabrication, c’est bien fait, joli, intéressant, calme, les fours énormes, les tas de bois rangés merveilleusement comme de petites cabanes de rondins.

On visite aussi une collection privée de porcelaines, d’un homme d’affaires très jeune, qui nous donne sa carte de visite où on voit qu’il est bachelier. Musée de la porcelaine avec des céladons Song sublimes. Ming aussi. Et d’autres très actuels, avec des Deng Xiao Ping et des apsaras invraisemblables. Un quartier entier, taillé au cordeau, regroupe les marchands de porcelaine bleue et blanche, tout est pareil, sauf quelques prix où le groupe s’en donne à cœur joie de marchander.

Quelques vieux quartiers carrément lépreux, avec de petits pots de fleurs charmants dans les coins, sont en train de se faire démolir grand train, des petites terrasses de cannisses crèvent et sautent. Comme partout. Des tas de petits métiers subsistent, dehors, sur les trottoirs, le réparateur de parapluie, la dame et sa petite machine à coudre à pédales pour faire des ourlets ou mettre des pièces. J’achète une théière cassée, Ming selon le petit vieux qui la déballe d’un vieux chiffon, cela, je ne le crois pas une seconde, mais elle est très jolie et petite, des figures très douces de personnages, bleu pâle sur un fond un peu gris.

Des immeubles neufs, un peu partout et surtout une incroyable profusion de

réverbères, en porcelaine, faïence et céramique, en métal, de tous les styles, décor Ming ou Qing, bambous verts délicats, de toutes les formes et toutes les couleurs, alternant sous les osmanthes. Je pense qu’il doit y avoir un Bureau des Réverbères à la mairie. Tout le groupe se toque de ces réverbères, on les photographie à tour de bras en ratant toutes les photos quand le car roule.

Le troisième jour, Monsieur F. se taille un succès en racontant qu’il s’est risqué la veille au soir au deuxième étage de l’hôtel, après dîner, et où il y a paraît-il, de la prostitution ouverte, avec des hôtesses gracieuses. Mais comme il faut payer, évidemment, et qu’il est plus pingre qu’il est possible, il a rebroussé chemin après avoir juste consommé un verre de je ne sais quoi. Et puis, il a 76 ans, après tout. Il parle très souvent de sa « copine » chinoise de 26 ans qu’il doit en principe retrouver à Shenyang au bout du voyage ??

Jingdezhen – Wuyuan, vendredi 22 octobre 2004

On quitte la ville dans la matinée, pour Wuyuan, à travers l’Anhui et ses ravissants villages, aux maisons blanches à toit noir, avec leurs petites ailes en escalier relevées sur les deux côtés. La campagne est belle à tomber par terre, simple, champs de riz jaune bien mûr, des paysans avec de toutes petites batteuses à main, dans les champs en train d’y passer les javelles de riz coupé et de recueillir les grains, arbres déjà dits plus haut, groupés autour des maisons avec quelques bananiers éclatants, dans des vallons dignes de description à la Balzac, jardins maraîchers, canne à sucre, sur les pentes des collines et des montagnes, les cultures ne montent pas très haut dans cette sortie de Jingdezhen, (elles monteront bien plus haut un peu plus loin, moins riche, moins de plaines). Buissons bas et doux des théiers.

Les arbres s’épanouissent magnifiques, se mélangeant à des mélèzes, tant de finesse, de verts, le bonheur presque insupportable d’être là dans tant de beauté, qui passe faiblement dans les photos et se multiplie dans les yeux, les cœurs et les souvenirs. Rien n’a vraiment d’importance à côté de ces plaisirs-là. De les écrire, le soir, après dîner, avec deux ou trois petits mots, juste comme des cailloux blancs, ça donne envie de courir encore dehors, d’être partout à la fois, c’est comme de voir un film chinois au cinéma, qui donne toujours envie de courir à Roissy pour aller là-bas, à n’importe quel prix, n’importe quelle crise de rage dans les voyages en groupe, ou dans les fatigues accumulées, ce ne sera jamais assez pour avoir été, au moins une fois dans ma vie, et, en fait, mille et une fois dans ma vie, au milieu de tant de beauté.

Les arrêts dans les villages : les énormes et magnifiques camphriers. Le déjeuner, dans un village au bord d’une rivière, a lieu dans une maison ancienne, transformée en restaurant. Sanxiaoqi, Xiaxiaoqi et Wankou, maisons très belles, poutres sculptées, impluvium.

On va ensuite à travers champ, à pied, vers un autre village, très beau, le long de la rivière aussi, les maisons sont toutes très bien conservées, les jardinets en fouillis, buffles, les écoliers chantent les tons et on les entend dans les cours, l’école n’est plus gratuite, les enfants y sont plus ou moins bien vêtus, comme dans le Yunnan, plutôt pauvres, mais moins ici que dans le Sud ? L’intérieur de ces belles maisons blanches est sombre, triste, l’impluvium au milieu, et des tas de choses empilées n’importe comment, c’est le grand désordre des maisons chinoises. Les gens dans les rues, des vieux avec des bébés, des jeunes pères avec des bébés. Ils nous les montrent. Par les portes ouvertes, leurs demeures sont bien sombres, et le plus souvent ornées par une pendule qui trône sur un buffet, entre les photos des ancêtres et les baguettes à encens.

Les routes dans l’ensemble sont excellentes, fraîchement faites, noires, luisantes, parfois une section pas finie rappelle le vieux temps où on cahotait et arrivait démantibulés aux étapes. Les bienfaits des J. O. de 2008 : c’est la route des Huangshan, les fameuses Montagnes Jaunes que des générations de peintres chinois ont captées dans des lavis et des rouleaux. Et qui espèrent attirer des légions de touristes eux-mêmes attirés par les fameux J. O.

La ville de Wuyuan, où nous arrivons tard, est laide, ça repose, contraste presque nécessaire, froide aussi, le soleil est couché, c’est l’automne et dans le hall de l’hôtel où je devise le soir avec Gabrielle, il y a un fort vent coulis. Quelques soldats sont au bar.

Ma chambre est étrange, avec un côté entièrement en arc de cercle vitré, donnant sur un carrefour, et à cet endroit, le plancher est surélevé, comme une scène, avec un fauteuil et une table, où je m’installe pour jouer une comédie pour le reste de la chambre où je ne suis pas. Ne pouvant pas être spectateur et acteur. Salle de bains impossible avec une douche qui vous coince de façon angoissante, je me lave au détail. Une fois encore on part à l’aube.

Wuyuan – Huangshan, samedi 23 octobre 2004

C’est tellement beau, dans les villages de l’Anhui, que je ne cherche ni ne trouve les mots. « Le ciel parle-t-il ? ».

Nanping et Hong Cun. D’une perfection à y rester. Si bien préservés, si purs de tourisme. Hong Cun, encore plus avenant, encore plus clair que Nanping où se trouve le temple qui a servi dans le film de Zhang Yi Mou, Qiu Ju, une femme chinoise avec Gong Li. Tigre et Dragon, un autre grand succès a été tourné à Hong Cun. On a déjeuné dehors, à Hong Cun sous une sorte de tonnelle, autour, des bananiers, des bambous, au loin les camphriers, quelques guêpes, les rites des expositions des maisons selon le feng shui, l’orientation est capitale.

Ensuite on s’est élancé, et c’est le terme, vers les Huangshan, les fameuses Montagnes Jaunes, formidables, comme les Alpes aux yeux des voyageurs romantiques, mais alors, vraiment colossales, et si découpées en même temps, légères, boisées, mélèzes, et mille arbres qui ont été très bien étiquetés le long des sentiers, comme on le verra dans les promenades le soir et le lendemain. Le paradis d’un botaniste, d’un peintre, d’un romantique façon Lenz, Goethe ou Rousseau. Un téléférique considérable nous emmène en huit minutes à plus de 1800 mètres, et nous déverse avec nos sacs à dos dans une foule qui est venue, comme nous, assister demain matin au lever du soleil, même cérémonie qu’au Taishan, avec un hôtel bien meilleur situé très en contre bas.

Huangshan – Tunxi, dimanche 24 octobre 2004

Moi, le lendemain matin, après la promenade pour le lever du soleil, brillant et réussi, qui nous a encore fait lever à 5 heures et grimpé dans la montagne vers l’Est, je fais une grève de promenade. Jacqueline et Lydie n’en ratent pas une, en bien meilleure forme que moi et partent derrière G. sur les sentiers les plus fatigants. Ma grève me permet enfin de me promener à mon rythme dans les forêts dont certains arbres rappellent qu’on est bien en automne, jaune, rouge, mais beaucoup de vert sombre, puis je reviens à l’hôtel boire une tasse de thé aux chrysanthèmes sur la terrasse en faisant quelques cartes et en rattrapant mon « journal » fait au fil du car, et carrément illisible.


Ah ! souffler, être toute seule. Et j’en avais besoin car déjà, il fallait repartir vers le téléférique, plus haut, bien chargées, sur les innombrables marches où Marcelle manque de rendre l’âme, avec sa bronchite carabinée. Elle refuse de prendre un porteur. Il y a pourtant mille et mille porteurs avec palanquins pour les personnes fatiguées et surtout avec des palanches pour les marchandises et les pauvres porteurs, damnés de la terre, montent entièrement et constamment, sans arrêt, courant en descendant, presque incapables de freiner tant ils sont lourdement chargés, tout vient depuis le bas, paquets de draps, paquets de bouffe, boîtes de conserve et d’eau, tout repart, draps sales, boîtes vides etc... Deux heure d’attente debout à la cabine du téléférique qui redescendait tout le monde, c’était dimanche, chacun des innombrables Chinois voulait rentrer chez soi, reprendre les multiples cars, et nous comme les autres, deux heures entassées debout, à rendre fou un claustrophobe, petit couloir étroit qui mène à la cabine, on avance comme des escargots, trois mètre à chaque demi-heure. Et enfin, c’est la cabine, on se re-élance vers le bas cette fois, disant adieu à ce grandiose fabuleux, ces montagnes tant de fois délayées dans l’encre de Chine par des générations de peintres chinois, magnifiques échafaudages arrondis, vertigineux, aigus et surhumains, qui auraient dû être, selon les habitudes, gorgés de nappes de brume et qui, ce jour-là, rayonnaient sous le ciel et le soleil.

Comme toujours, les « clous » des voyages sont un peu décevants, trop vus en représentations anticipées, alors que j’aime tant ce qui n’est pas annoncé, les gens, les yeux, les regards, les petits étalages, les gens qui causent près d’un poste d’essence, un type qui mange un bout de pastèque, une maison près d’une porcherie et d’un jardin, trois pots de fleurs dans une cour, sont tous aussi intéressants, aussi touchants, que ce qui est classé par l’Unesco.

On retrouve l’altitude des théiers et des bambous. Les champs de théiers grimpent très haut. En bas, près de la route ou du ruisseau, il y a les chrysanthèmes blancs qui sont servis, séchés, avec le thé. La route est neuve. Les Jeux Olympiques et « les bons côtés du capitalisme , commedisaient lesguides en 1992 ont triomphé, l’aisance est pour les uns, mais la pauvreté est encore saisissante dans les champs et les villages.

Un petit bout de vie entrevue momentanément, entre deux petits arrosoirs d’excréments, portés à la nuit tombante, lorsque les paysans, le soir, arrosent les pieds des plantes avec de petits arrosoirs directement puisés dans leurs chiottes. Soigneusement, précisément, la valeur et le poids du présent. Le présent, c’est ce soir, cette heure où le jour baisse dans les vallées, où les lampes ne s’allument pas ou bien si faiblement, où roule un car de voyageurs, et ce soir, on arrose ce qu’on va manger et vendre avec sa propre merde, c’est la vie. Pas drôle. Très entêtée.

On roule vers Tunxi. Une grande rivière traverse cette ville qui semble grande, très illuminée, et il faut encore aller voir une fabrique d’encre où un personnage, en chemise blanche impeccable, nous fait une démonstration de pain d’encre qui pue, et qui est noire comme on peut l’imaginer, avec une diction d’opéra, ses yeux noirs roulent autour de nous, nous considérant avec une certaine pitié, nous étrangers stupides qui n’ont inventé ni l’encre, ni la poudre.

Une ancienne rue commerçante, qui devait être crasseuse et animée, est maintenant d’une propreté très grande, bien léchée, rue piétonne, avec des magasins chics, et pourtant pas loin, par derrière, il y a un marché populaire sous un hangar, entassé, pas beau du tout, mais pas cher. J’y traîne avec Gabrielle qui cherche des vêtements pour sa petite fille. Le soir, je crois, dans l’arrière-boutique d’un magasin de je ne sais quoi, de thé peut-être, il y a un spectacle d’opéra populaire, très réussi, très joli, avec une conviction et un talent très grand de la part des acteurs qui dans la journée sont employés dans la boutique.

Tunxi et environs, lundi 25 octobre 2004

Chengkeng, Tangyue, Tangmo.

Encore une multitude de villages préservés, endormis depuis les Qing et même depuis les Ming, dans une architecture plus sombre que les lumineux Hong Cun ou Nanping.
Grandes maisons crépies blanches et devenues noirâtres avec des coulées de pluie. Des arcs dans la campagne, des petits canaux jaunâtres dans les villages enjambés par des ponts de pierre ou des planches, canards nageant sur l’eau. Des vieilles dames tricotent sur des bancs de pierre et nous regardent. Chine endormie. À peine sent-on un début d’exploitation, un tout petit musée d’outils agricoles.

On visite de belles maisons vides de leurs habitants qui ont été riches, et ont peut-être les frais de la révolution culturelle (pas sûr ?), qui avaient fait construire ces belles demeures à la romaine, avec des atriums aux boiseries sculptés, des portraits d’ancêtres habillés en rouge, des chaises à porteurs avec de petits rideaux, bric à brac pour des films historiques qui ne sont pas encore venus. Dix ans plus tard, certains seront embrigadés dans des syndicats de tourisme, avec des tickets pour visiter. On se promène dans les rues minuscules.

Un coiffeur a encore un vieux siège de bois qui doit vraiment dater des Ming, les petits réchauds, pour confectionner du riz sauté aux œufs, accueillent les rarissimes visiteurs.

Le soir, on prend d’avion à Tunxi, on rentre…

Shanghai mardi 26 octobre 2004

Shanghai. Deux mondes avec les villages de la veille, des siècles d’écart. Promenades dans la ville, expédition au magasin de soie de l’Aomen Road. Je rachète une couette de soie, pour moi, cette fois-ci. Déjeuner dans un restaurant où nous nous bourrons de dim sun. On va au Shang Art, le quartier des galeries d’art contemporain. Peintures branchées, montrant la laideur du monde, la coercitio, assez sado maso. Mais pas trop. Les ateliers visitables sont encore peu nombreux. Une partie du groupe multiplie les sottises et les banalités sur l’art contemporain, « moi, j’en ferais autant » etc.

On dîne à l’hôtel. Dans quatre heures, mon visa personnel expire ! On commence à sentir la tristesse de la fin des voyages, adieux à Marie-Line et à Monsieur F., qui restent chacun à Shanghai : Marie-Line deux jours supplémentaires et Monsieur F. qui va vers son grand tour de Chine et voir sa Dulcinée de Shenyang. (J’ai cru apercevoir – non j’ai VU – Monsieur F., en janvier 2005, à Jussieu, ses pieds en biais et son imper beige, ses épaisses lunettes et, il ne m’a pas vue, mais j’ai tout de même été me cacher précipitamment derrière l’abribus du 89, je me suis demandé comment s’était finie son idylle à Shenyang. Peut-être avait-il épousé sa belle et l’avait-il ramenée en France ? ).

Mélancolie des derniers soirs, des derniers dîners, où on regrette de n’avoir pas assez pris garde à tel ou telle, où on échange des adresse, où on promet d’échanger des photos, de repartir ensemble etc. J’ai toujours aussi envie de retourner en Chine, le Sichuan, l’Ouest encore, le Nord-ouest enfin.

Le soir, on retrouve l’aéroport international hyper brillant, d’où Air France nous emmènera vers Roissy, dans un vol ennuyeux et désagréable. Nous sommes séparés et emmêlés dans un groupe de catalans qui jouent sur leurs écrans de télé en bavardant très fort toute la nuit, le dîner est particulièrement infect, les hôtesses sont décidément aussi désagréables que celles de China Eastern il y a quelques années

Et voilà, on est en France, déjà, Roissy, où les flics, comme toujours, grouillent dans tout l‘aéroport avec leurs uniformes, leurs pieds de plomb et leurs mitraillettes. Je présente à la douane mon laissez-passer provisoire, ils le gardent, avec un ton protecteur, « Vous n’en avez plus besoin, maintenant, vous êtes en France ».