Baal Un hymne à la mort ?

Baal, film allemand de Volker Schlöndorff, d’après la pièce de Bertold Brecht, tourné en 1969, avec Rainer Werner Fassbinder, Sigi Graue, Margarethe Von Trotta, Günther Neutze, Miriam Spoerri, et alii. 1 h 27. (on voit même Hanna Schygulla une ou deux minutes dans le rôle de Louise, une serveuse)

Ce film caché pendant 44 ans sort avec un sacré arrière-goût, éclairé, souligné, surligné, par le temps écoulé, l’histoire du pays qui lui a donné naissance, et les destins singuliers de ses auteurs et protagonistes.

Quelques dates

- Bertold Brecht écrit Baal en 1918. Il a vingt ans, il a été mobilisé et a participé à la dernière année de la Grande Guerre. C’est sa première pièce, il prête au poète qu’il met en scène une gra,de capacité lyrique, il fait et dit de très beaux poèms, si l’on en juge par les extraits qui sont conservés dans le film. Comme si les poèmes avaient tout mobilisé pour la beauté et que le reste - la vie, les autres - ne puisse recevoir que du malheur et de la cruauté. Il lui donne une destinée noyée dans la nature, le schnaps, et les relations sexuelles, jusqu’à sa propre disparition. Il a plusieurs fois retouchés la pièce. qui, en gros, n’a pas cessé d’être jouée. Je n’ai vu aucune des représentations françaises des trois dernière décennies. Il m’arrive d’avoir des overdose de Brecht - malgré son importance et sa puissance, son discours sans concession qu’on croit connaître « por troppo » - parfois un peu vieilli - , et elles ont dû se porter par malchance chaque fois qu’on a monté Baal. Je n’ai donc pas d’éléments de comparaison théâtre/film.

- Volker Schlöndorff est né en 1939. Il a trente ans quand il adapte la pièce de B. Brecht pour le cinéma. Il est l’un des auteurs-réalisateurs de l’école qu’on appelle « Le Nouveau cinéma allemand », qui renouvelle formes et thèmes du cinéma ouest-allemand. Il a 23 ans au moment du Manifeste d’Oberhausen, où, avec une vingtaine d’autres jeunes réalisateur, il signe un texte pour enterrer « le cinéma de Papa ». S’inspirant de la Nouvelle Vague française, ils ont changé les structures économiques, tournent avec des petits moyens et hors des studios classiques,et parcourent l’histoire des héros popluaires et contestataires allemands. Il vient d’écrire Michel Kohlhaas - Ein Rebell (1969), lorsqu’il adapte le Baal de Brecht (1970) et l’année suivante, il tourne Die Plötzliche Reichstum der armen Leute von Kombach.(La soudaine richesse des pauvrs gens de Kombach).

- Pour incarner le personnage de Baal, poètre anarchiste et destructeur, Schlöndorff choisit Rainer Werner Fassbinder. Né en 1945, il fait partie de la même bande du « Nouveau cinéma allemand » ; fondateur de l’Antitheater, auteur, acteur, réalisateur, il vient de tourner et de présenter au Festival de Berlin L’Amour est plus froid que la mort en 1969. Il est mort en 1982, à 37 ans, d’une overdose, après une vie intense, violente, qui n’est pas sans lien avec le personnage de Baal, et laisse derrière lui une œuvre considérable et saisissante.

Nouveau

Le Nouveau cinéma allemand, c’était, dans les années 70, l’époque des beaux jours de la Cinémathèque française à Chaillot, où Henri Langlois présentait presque chaque semaine ces œuvres ébouriffantes à la séance de minuit. En sortant, plus de métro naturellement, on retraversait une partie de Paris à pied et on travaillait le lendemain comme si on s’était couché sagement à 11 heures du soir après une gorgée de sirop de TF1 ou de France 2 qui seuls berçaient les Français sur les canapés.
Une époque merveilleuse dont je comprend mal comment nous l’avons laissée échapper, enliser, dévorer, piétiner par le conservatisme épouvantable qui étouffe le paysage actuel avec La Manif pour tous, la France forte et les Maréchal Le Pen... . Mais ceci est un autre sujet.
Enfin, non, justement, pas tout à fait, car dans les années 1970 veillaient aussi des gardiens bien conservateurs, à l’Est de l’Allemagne : la veuve de Brecht n’a pas aimé du tout, pas du tout, le Baal de Schlöndorff : elle assimilait Baal à Brecht et l’ a prétendu défiguré par la personne de Fassbinder qui tenait le rôle du poète maudit - que Brecht aurait plus ou moins crayonné inspiré par Arthur Rilmbaud. Bref, à la cinémathèque, nous avons vu tout le jeune cinéma allemand, Le Mariage de Maria Braun, Tous les autres s’appellent Ali, La Mort de Maria Malibran, Eika Katappa, tous, mais pas Baal, que cette dame avait interdit.

Retard

On le voit donc sortir avec 44 ans de retard. Quarante-quatre ans : c’est énorme, on a vécu la mort de Fassbinder, la chute du Mur de Berlin, la réunification des deux Allemagne, la glassnost, l’immensité internationale de la Chine, la chute de l’URSS, internet, les attentats du 11 septembre, les fondamentalismes religieux de toutes obédiences, bref nous sommes dans un nouveau monde par rapport à 1970. Un immense décor, plein de vitesse, de haine, d’amour et de désarroi, de rage et de temps qui court dans les corps des individus. Des pêcheurs africains massacrés, des journalistes décapités pour les besoins de la com, etc etc.

Le film m’est apparu bien sage sur le plan des rapports sexuels, avec des jeunes filles en soutien gorge et culotte bien montante en coton blanc, nul baiser, nulle caresse, nulle scène de sexe homo ou hétéro, à peine esquissée et jamais suivie. Nul érotisme. Pas de quoi s’offusquer pour Mme Brecht.
En revanche, le machisme y éclate à chaque scène, carrément insupportable, Baal maltraite, humilie, fait pleurer, conduit toutes ses conquêtes au suicide, conquiert pour faire du mal, on entend ce genre de déclaration « Quand une femme t’a tout donné, tu la jettes, puisqu’elle n’a plus rien ». Cela rendrait-il Baal plus heureux, mais non. Les desperados qui font d’abord le malheur des autres avant de faire le leur , par les temps qui courent, on connaît ça. On n’aime pas ça.
Et pourtant, la voix de Fassbinbder est d’une grande beauté, d’un grand charme, sonorité très douce, qui m’a toujours frappée, dans tous ses films ou interviews. Marque d’une douceur cachée et masquée, travestie en brutalité, distillant les abandons, enveloppée dans un corps massif, séduisant dans ce film comme dans la vie, regard, expressions fugitives. La mort est au bout du chemin. Comme dans la vie de Fassbinder.

Ainsi, le film a 24 « scènes » annoncées par un panneau bleu avec un gros numéro. Le premier : Baa dit ses beaux poèmes, sur la beauté de la nature, sur le ciel violet et les arbres, en marchant sur une petite route de terre cernée de champs de blé. Description du milieu littéraire et éditorial pourri de fric et de buffets somptueux où Baal s’efforce de se tenir très mal, conquiert aisément la femme de l’éditeur qui le suivra le temps de quelques tableaux dans son errance. Description esquissée avec talent et économie (deux images trois attitudes, un geste) , des milieux populaires, travailleurs avec les camionneurs et les bûcherons, pègre indécise, dispensaire misérable, Baal va séduisant femmes et jeunes filles, des hommes, brisant les couples, couchant avec ce qui passe et, de préférence, pour faire coup double (du plaisir momentané pour lui, du moins on l’espère, et le malheur pour le partenaire masochiste et l’entourage impuissant). Excessif, mais toujours dans le même sens, celui de la destruction. Il brutalise, scandalise, tue, fuit la police et meurt à son tour dans l’indifférence. Reviennent les poèmes en bande son, le ciel violet et les jambes qui tremblent qui ont scandé pas mal de scènes mortifères.

J’ai reçu le film comme un hymne à la mort, non pas parce que c’est dans la logique même de la vie, dans un constat évolutionniste. Ni parce que l’amour de la vie mènerait à la mort. Il n’y a pas d’amour de la vie dans ces images, dans ces relations. Le discours est plus étrange, plus pervers : pour Baal, vivre c’est faire souffrir, laisser ou faire mourir, c’est assumer le rôle d’ange de la mort et tant pis si ça va jusqu’à sa propre mort. Finalement difficile à supporter.