Dionysos

Dionysos, film de Jean Rouch, avec Jean Mond (Hugh Gray/Dionysos), Hélène Puiseux (Ariane), Cookie Chiapalone, Fifi Raliatou Niane, Kagumi Onodera (les Ménades), et alii.

Ce tournage m’a familiarisée avec l’envers de l’écran : d’analyste d’images, je suis passée pendant deux mois à l’état d’objet filmé dans un film de fiction imaginé par Jean Rouch, hors du champ ethnographique où il déployait du génie. Il portait ce projet dans son cœur depuis de nombreuses années.

Le scénario, en deux mots : Dionysos, depuis l’Olympe, trouve le monde de 1980 sérieux et ennuyeux et revient sur terre pour y jeter quelques graines de folie et de gaîté saugrenue. Il revient donc accompagnée d’Ariane (c’était moi !),et décide de passer une thèse de sociologie (mi-sociologie du travail, mi-sociologie des religions) sur une nouvelle manière de travailler. On a tourné la scène de la soutenance dans la salle où je faisais ordinairement mon séminaire.
Reçu avec les félicitations du jury (que figuraient Jean Rouch, Germaine Dieterlen et Enrico Fulchignoni), Dionysos choisit comme terrain d’essai, le monde, alors en vedette, de la production automobile, pour révolutionner le travail en usine, par la danse et la joie. Tout cela aboutissait à subvertir la production et sortir une voiture 2 CV sans chauffeur, sur le capot peinturluré (façon panthère) de laquelle Dionysos et Ariane s’asseyaient et parcouraient la forêt où les Ménades, déjà chargées d’animer les ouvriers dans l’usine, dansaient au milieu d’une petite foule de figurants.

Je mentirais en disant que j’ai aimé ce travail et le résultat. Mais cela m’a permis de réfléchir : devenue image moi-même, incarnant une image mythologique, j’ai pu mesurer la difficulté pratique de cette fabrication, où l’aléatoire joue un rôle important, les relations entre comédiens et réalisateur, la part de l’argent et du producteur, la pluie, l’excellence de la cantine vraiment délicieuse. Je ne pensais qu’au moment béni du déjeuner, alors qu’il pleuvait à verse dehors pendant un mois entier, et que l’usine désaffectée de Clamart où nous tournions n’était pas le temple de la joie : les amis africains que Rouch avait fait venir, acteurs de ses films précédents, grelottaient et trouvaient le temps long.

J’ai pensé aussi qu’il y avait un danger à porter trop longtemps une idée avant de passer à l’acte, la « joie » imaginée par Rouch était celle de sa jeunesse, trente ou quarante ans auparavant, et en arrivant à réalisation, il n’a peut-être pas senti les difficultés à s’adapter au monde nouveau : il arrivait, décalé, répondant à des questions qui, pour être éternelles, ne se posaient et ne trouvaient plus leur solution de la même façon. Cela pouvait avoir le charme d’une chanson de Trenet.

Par dessus le marché, j’ai été accablée par ma nullité d’actrice, une fois le film terminé et projeté, je flottais d’un air raide dans un rôle auquel je ne parvenais pas à croire. Je n’ai rien d’Ariane, ni fil, ni dévotion à un dieu.

Le film est sorti quelques semaines au Cinéma Le Panthéon. Et pendant ce temps-là, un jour, je marchais rue des Écoles, un spectateur jeune et aimable m’a reconnue et m’a abordée. Il trouvait le film assez raté, et m’a félicitée d’y avoir arboré un air si profondément détaché du sujet. « C’est vous,vous êtes bien Ariane ! C’est merveilleux, a-t-il dit en substance, en tant que personnage céleste, vous avez l’air si loin de ces contingences, comme s’il s’agissait d’enfantillages des hommes...Vous jouez au second degré. Vous changez le sens du film, vous montrez qu’il ne faut pas le prendre au sérieux ». Je ne sais toujours pas comment prendre le compliment. Ni surtout comment Rouch aurait apprécié. Mais après tout, ce jeune homme était peut-être Dionysos lui-même.

Voir en ligne : http://www.premiere.fr/film/Dionyso...

Post-scriptum

cf un très court extrait http://www.youtube.com/watch?v=-grx9C3ymuQ