Frederick Wiseman
Hommage à Frederick Wiseman : la création d’un langage
C’est avec beaucoup de peine que j’ai appris la mort de Frederick Wiseman (Ier janvier 1930-16 février 2026), pour lequel j’ai une admiration sans borne : il est, pour le monde documentaire , l’équivalent de Jean-Luc Godard ou de Jim Jarmush pour la fiction, si tant est que ces deux catégories soient valables. Ces trois cinéastes ne produisent jamais une histoire illustrée, mais créent et utilisent un langage complet, le film, qui avant eux, n’existait pas.
Wiseman a ceci d’original qu’il s’efface et laisse entièrement la place à la réalité de l’institution qui prend corps dans sa présence, son historique et ses contradictions, tout y est capté et laissé libre, jamais surplombé par une voix off, et ensuite l’ensemble est construit au montage. Wiseman ne raconte pas une histoire, il montre un espace social, des espaces, avec des gens dedans, qui ont ou n’ont pas des rapports, le tout pris et construit en résonance, par l’image et le son.
Depuis Titicut Follies, (1967, 84 min, hôpital pour aliénés criminels de Bridgewater (Massachusetts), que j’avais vu d’ailleurs dans les années 70 bien après sa sortie, je suivais ses productions.
Je me rappelle l’avoir vu et avoir dîné avec lui et quelques autres collègues ou amis que j’avais connus par et pour le cinéma qui occupait notre esprit et notre temps entre 1978 et 2001 ; c’était vers la fin des années 90 ; il était venu à Beaubourg présenter je ne sais plus lequel de ses films lors de la réunion annuelle qui s’appelait alors Cinéma du réel. Il parlait bien français, trace de ses années d’étudiant à Paris. Il était la simplicité même, l’humour, le charme sans prétention, l’attention personnifiée.
Après le dîner, nous étions, je crois, devenus amoureux de lui pour l’intérêt qu’il portait aux humains et aux sociétés, à leurs évolutions, à leurs institutions, leur aspect touchant, grisant ou inquiétant : un commissariat de police, un hôpital psychiatrique, un grand magasin, la National Gallery, la Comédie Française, une prison, l’Opéra, la guerre, le Sinaï, etc. Il allait tout voir, tout exposer du fonctionnement social de son monde qui était aussi le mien.
Je pense que ceux qui l’ont connu ou qui ont approché son œuvre sont tristes aujourd’hui. Quelle reconnaissance d’avoir créé une « comédie humaine » du long XXe siècle. On en est resté d’autant plus amoureux, que ce monde - le sien, le mien -, disparaît à la vitesse du bolide et se réduit à un écran minuscule et maniaque qui nous met sans cesse là où nous ne sommes pas. Vertige. Devant nous, dans nos mains, se crée un autre monde et un autre mode de pratiques et de pensées.