La Chine au ras des yeux. 11 Au sud du Grand fleuve, 2013

Shanghai, Hangzhou, Huangshan et Anhui, Xiamen, Fujian et Pays hakka, Xiamen
11 - 23 octobre 2013

Me voici de retour en Chine après une longue interruption. Je reprends un fil cassé pendant huit ans, où j’étais occupée par une autre histoire. J’ai choisi cette fois-ci un circuit qui mêle du nouveau, Hangzhou, le Fujian, et du déjà-vu, Shanghai et l’Anhui.

Shanghai, samedi 12 octobre 2013

L’aéroport, immense, est régi par une signalétique d’une clarté simple et merveilleuse, à faire honte à la complication odieuse de Roissy. Notre bus nous attend, Philippe, le guide chinois de Shanghai, commence à bavarder pendant qu’on traverse Pudong, les quartiers de l’exposition, en pleine réfection, on aperçoit le Pavillon chinois, le reste est déjà en grande partie démoli. La vitesse avec laquelle la Chine construit et démolit est stupéfiante.

Il y a encore plein de champs maraîchers, le long desquels des petites maisons aux toits rouges, neuves et prospères, miment un peu le vieux Shanghai démoli dans les années 90, où on abattrait tout le centre de la ville pour creuser le métro. On passe sur le pont immense et incurvé que j’avais pris, il y a 8 ans déjà. Des grues et des camions partout sur les chantiers. Il y a de la circulation. C’est un samedi matin, le guide répète qu’il n’y a pas d’encombrement, et c’est à peu près vrai, ça roule, les voitures sont grandes, neuves et bien brillantes.

La ville immense, une vraie région à elle seule, s’étend à perte de vue, elle me paraît cette année superbe, toute blanche, avec des plantes grimpantes sur les échangeurs, des tours vertigineuses encore plus nombreuses. Philippe semble gentil et souriant, mais assez borné, sa référence littéraire unique, c’est Tintin. Je pense au guide que nous avions eu à Suzhou il y a au moins quinze ans et qui connaissait Pascal et Proust par cœur, Montaigne et tout le Lagarde et Michard ! Je prends des photos anarchiquement, en guise de notes de voyages et de ce tas confus, il sortira quelques points de repère : la tour bleue de la Douane, qui se campe près de la tour de la télé et le « décapsuleur » (la plus haute tour en construction très fine et aérienne) en face du Bund, qui me semble plus majestueux qu’autrefois, on dirait le décor de l’Or du Rhin, hyper bien ravalé et astiqué. J’ai encore dans la tête le mini Ring de Dijon, auquel j’ai assisté la semaine dernière, et je me chante sans arrêt la montée au Walhalla de la fin du Rheingold.

L’expo de 2010 a donné une extraordinaire allure à la ville, et elle répond, avec gracieuseté, blancheur et propreté, à la prestigieuse maquette que j’avais vu il y a huit ans dans le sous sol du Musée de l’urbanisme.

On visite un peu, on photographie les tours, la plus haute est encore emballée et terminée par deux antennes comme une immense mante religieuse, très fine, qu’on appelle, le guide le répète cent fois « le décapsuleur », on déjeune près du Bund, les tables ne sont pas encore « formées ». Très vite elles deviendront fixes. On retrouve la bouffe chinoise et les huit plats, il y a notamment des œufs battus à la tomate, la pastèque du dessert, la bière, un air connu. Frédérique me prend en photo sur fond de tours récentes, et je ne sais pas comment je tiens mes mains, mais j’ai l’air d’avoir eu les doigts coupés par les triades. Beaucoup de touristes chinois, très peu d’étrangers. Et pourtant c’est encore à Shanghai qu’on en verra le plus. Les Chinois ont beaucoup changé, ce ne sont plus les groupes méritants à casquette qui voyageaient sous la houlette d’un cadre d’usine, mais des gens jeunes, habillés plutôt à l’américaine. Et surtout à la mode H & M. Très vite je remarque que les garçons ont un style assez sage, assez invisible, pantalons clairs ou jeans et chemises écossaises, à carreaux ou à rayures, alors que les filles ont des mini shorts et des mini jupes aux fesses, des chaussures vertigineuses à énormes semelles et très hauts talons, des jambes lisses, très jolies, comme poudrées, des cheveux hérissés, l’air assez pute, à vrai dire, avec les garçons sages à leurs côtés. Bizarre nouvelle jeunesse chinoise : ce sont les bébés que je voyais naguère dans les bras des grands parents, boudeurs, révérés et gâtés.

L’hôtel est à côté du Bund. L’après-midi, après déjeuner, on va voir le Musée de l’histoire de la ville, avec ses boutiques reconstituées, ses maisons de thé, idem, un air Lotus bleu complètement intégré. Je me rappelle l’avoir déjà vu, il me semble qu’il a augmenté en taille et en organisation, sur plusieurs étages, et j’essaie de ne pas trop perdre de vue les gens du groupe, tout en gardant mon rythme ; je commence à lancer des antennes dans cette mini société que nous allons former pendant douze jours. On « flâne » ensuite comme dit le

programme, dans la rue de Nankin, c’est-à-dire qu’on est censé visiter ; en fait, on tue le temps en traînassant, en entrant dans des boutiques, par petits groupes, ou par « ménage », je suis avec Frédérique, la guide, et N. qui vient d’acheter une valise comme la mienne, elle la paie 20 euros, (et moi aux Galeries Lafayette à Paris, 120…).

Il y a alternance entre des boutiques minuscules, - archi-encombrées, avec une musique tonitruante, vendant un nombre extravagant de merdouilles, fringues, boîtes, jouets, bijoux, trucs et choses, pour des sommes dérisoires, - et des boutiques de grandes marques, européennes, chics.

Les passants, c’est à la fois du touriste étranger et du touriste chinois, les gens traînent, se promènent en mangeant des glaces, poussent des poussettes, c’est dimanche, les Chinois sont en vacances et/ou occupés à ne rien faire. Ils font toujours ce qu’ils font - être Chinois, vivre, bosser, conduire, manger -, avec intensité, et, ici, ils sont intensément appliqués à traîner.

Il fait terriblement beau, mais tout de même, on commence à fatiguer. Personne n’a vraiment dormi dans l’avion, on est levé depuis hier matin, on a avalé toute l’Asie en ramant au-dessus de l’Oural et de la Sibérie, on avance nos pieds sur le sol dallé et lisse, beaucoup moins crasseux qu’autrefois, presque personne ne crache, les bons photographes prennent des tas de clichés très bien, moi, des « vues » pas posés, comme ça, comme je jetterais un coup d’œil, juste comme pense bête.

Le soir, on dîne à l’hôtel, un hôtel confortable, même si la vue est un rien tristounette sur une cour. Horreur, impossible de sortir de ma chambre pour descendre dîner, la porte est coincée, je me félicite d’avoir le numéro de portable de Frédérique, je l’appelle, elle accourt avec un Chinois, qui m’explique, depuis le couloir, comment débloquer un verrou invisible et minuscule qui est en haut de la serrure. Ouf, ceci est une expérience, et, à Xiamen, je retrouverai et ouvrirai sans difficulté un semblable système de sécurité invisible… Je rejoins le groupe dans la salle à manger où je deviens immédiatement connue et populaire, chacun vérifiera le soir le fameux verrou dans sa chambre ! Je m’endors à 9 heures et naturellement à minuit, je suis réveillée comme une potée de souris. Mais ça c’est la loi du genre du décalage dans ce sens, et j’en prends mon parti.

Shanghai, dimanche 13 octobre 2013

Petit déjeuner pas mauvais dans le genre international, mais pas génial, on n’est pas en Allemagne ! Café dans des tasses minuscules, toasts sans intérêt, œufs carrément durs et pas coque : « ce sont des œufs DURS » me dit JPM, en me voyant casser le mien avec énergie sur la table. Il est assez amusant, dans sa façon évasive et détachée d’être dans le monde.

Je ne déteste pas, loin de là, le fait d’être moi et rien que moi, silhouette découpée, et vide, sauf mon chapeau et l’aventure de mon verrou. Je suis Ellen, je vais devenir Hélène en leur expliquant mes deux orthographes. Mais je ne suis pas l‘ombre de quelqu’un, « la femme de » quelqu’un. Ce que je n’ai jamais aimé.

Nous allons d’abord au Parc Fuxing, dans l’ancienne concession française, un parc pour les « personnes âgées », mais drôlement bien organisé, amusant, où des groupes sont installés sous des arbres magnifiques, dans tous les coins, avec leurs activités propres : les uns font des matches de diabolos (je n’avais pas vu de diabolo en France depuis la guerre, quand on faisait sauter ces petits machins de caoutchouc sur les ficelles tendues entre deux baguettes), ou forment des chorales, en chinois, en russe.

Il y a des tapeurs de carton, des conseillers juridiques, des spectacles avec des danses étonnantes, des dames pas très jeunes, fardées et déguisées en girls, qui dansent, en levant la jambe sur des talons pointus, des ballets style américain, en chantant New York New York, il ne manque que Fred Astaire. On les félicite ! Un Chinois qui a voulu s’asseoir dans une épaisse et large haie de buis, tombe dedans en la crevant littéralement et se fait engueuler par un policier.

Nous repartons en bus vers le magasin des couettes, quelle bonne surprise, c’est la même fabrique de soie, en pleine ville, Aomen Street, mais il n’y a plus le semblant d’atelier un peu étouffant où les ouvrières s’ébouillantaient les mains en dévidant les cocons, l’opération est maintenant montrée dans un petit film accompagné par les commentaires d’un Chinois qui parle français, et on aperçoit, dans un coin, les dames qui étirent les cocons comme des toiles d’araignée pour les déplier et former, en les empilant, le remplissage de ces couettes délicieuses. Bien que nous soyons au deuxième jour, c’est-à-dire que je devrai ensuite traîner ce colis dans tout le circuit, je me décide à en acheter une, je ne reviendrai sans doute pas - jamais plus, mai piu - à Shanghai, et c’est l’occasion ou jamais. Je fais école, plusieurs nanas du groupe en achètent. Les vêtements dans le magasin, qui a triplé de surface, sont toujours aussi peu séduisants, chers, ou clinquants. Je surveille les gens de l’oeil, pour ne pas rater la sortie, c’est vrai que c’est un peu casse-pieds de surveiller tout le temps ce que font les autres, sans trop avoir l’air de faire la même chose

Ce qui me frappe dans les commentaires répétitifs de « Philippe » le guide, c’est le nombre d’immeubles en bon état, mais d’un ou deux ou trois étage, qu’il désigne comme devant être détruits.


Et il évoque sa jeunesse (il a trente ans...) en disant que les endroits où il a été élevé – maison, école, magasins du quotidien - sont démolis ou à démolir, je me demande ce que ça fait d’être né dans un monde qui glisse si vite vers le renouveau, si vite qu’on ne le retrouve pas le lendemain matin, alors que nous à Paris, nous sommes englués dans un musée immuable, on ne touche pas, on ne démolit pas, on n’élargit pas, on ne hausse pas, on ne rétrécit pas, si on fait un mur végétal, tout le monde en parle pendant vingt ans avant et après, on ne doit pas dépasser les immeubles du temps de Napoléon III, on doit avoir des permis pour tout, qu’on met si longtemps à obtenir, si longtemps occupés à constituer des dossiers et des dérogations minuscules, que finalement, on ne fait rien de nouveau, sauf de recopier, comme le fameux Jardin des Halles qu’on va reconstruire pratiquement à l’identique alors qu’il est si laid. Entre la France bloquée par le respect éperdu du « patrimoine » et la Chine qui vole sur l’aile du temps, comment vivent les individus ? Ça fait quoi ? En France, on étouffe. Là-bas, Philippe a peut-être le vertige ? C’est, d’une certaine façon, le thème d’un film récent, Trap Street.

On roule vers le quartier des galeries d’artistes qui ont pignon sur rue. Un quartier composé comme une petite ville, avec des ruelles propres, avec un coin fumeur, des arbres, des pots de fleurs, dont chaque maison mitoyenne recèle une galerie (avec ou sans mezzanine). Le quartier est prospère et sans doute, il doit falloir être très bien introduit, très protégé ou très corrupteur, pour avoir sa galerie là. Chacun visite comme il veut, c’est bien, ce quartier est tout petit, je n’ai pas peur de me perdre, je peux voir ce qui me plaît toute seule, sans m’occuper d’autre chose que de ma montre pour le RV qui est dans une heure. Il y a un

mélange de galeries assez chics, où exposent des artistes qui font de grands tableaux inspirés de la calligraphie, ou assez abstraits, des noirs, des rouges, une atmosphère assez parisienne, et d’autres galeries, plus proches de la boutique pour touristes, avec des « vues », des tableaux ou objets, de la couleur, il y a vraiment pas mal d’artistes qui exposent. Je vois de belles couleurs, des styles assez occidentaux, des fondus genre abstraction lyrique, j’aime bien une galerie abstraite, un épi de maïs géant en céramique rouge et une autre qui est « critique » et expose une grande installation contre la guerre apparemment, avec des légions de grosses godasses militaires en plâtre kaki, d’où émergent des tibias.

Je passe un moment très agréable. C’est un aspect très nouveau dans mes rapports avec la Chine, je me rappelle qu’avec Gabrielle, en 2004, on avait visité des ateliers, et que les touristes français étaient assez bébêtes, très anti-art moderne.

Après le déjeuner, enfin, le Musée des Beaux Arts !!

La dernière fois que j’y étais passée, c’était en coup de vent : après les mésaventures sans nombre occasionnées par la perte de mon passeport et les démarches faites au Consulat et à la police, j’avais parcouru le département des bronzes, en courant, avec mon appareil photo, en 10 minutes, aujourd’hui nous disposons de deux ou trois heures. Et nous sommes lâchés en individuel, personne à surveiller, juste à me rappeler où est le RV, simple. Je passe un temps appréciable dans mes chez bronzes, admirant leurs teintes, leurs formes, leurs emplois, leurs décorations de tous ordres, et je suis véritablement contente de ma décision d’être là, d’être venue, d’avoir vaincu un certain nombre d’épreuves, comme le Bon Petit Henri. Ensuite je monte aux peintures, voir les rouleaux Ming, je vois aussi un rouleau Tang, avec de jolies dames en rouge, des peintures Song, délicates et brunâtres, j’admire les fondus. La porcelaine : très bien, évidemment je ne suis pas trop ignorante, à force et j’y connais un peu avec le voyage à Jingdezhen, d’il y a neuf ans, je craque devant un petit récipient rond à pattes, je rate la photo, toute floue, il est Tang ; les Song, je connais, j’ai même un prétendu bol Song à la maison, acheté à Ninxia il y huit ans, un délicat céladon, avec un tampon par dessous et j’avais même eu un document le certifiant ancien et que j’ai perdu depuis, mais je pense que c’est un joli « faux authentique ».

J’attaque les meubles, dont j’ai un vague souvenir lors d’un tout premier voyage, peut-être en décembre 1994 ? De très beaux meubles, des Qing lourds, foncés, sculptés et tarabiscotés à souhait, des Ming clairs et d’une pureté totale, qui me donnent envie de balancer tout chez moi et de me meubler en Ming, en buvant de minuscules tasses de thé.

Je recule devant le département des minorités dont j’ai un souvenir barbant et je redescends, je me débarrasse de l’absurde audiotel dont on m’a gratifiée et qui m’a exaspérée tout de suite, avec ses commentaires ennuyeux, descriptifs et techniques, et je passe dans la boutique, où je craque sur deux petites « magnets » représentant des bols de nourriture et quelques cartes postales.

Puis on a été reprendre notre bus pour aller se promener dans la ville, au temple du Bouddha de jade, que j’ai trouvé (contrairement à ce que m’avait dit Evelyne Marque cet été) bien mieux qu’autrefois. Ils ont transformé l’accès, on voit qu’il y a beaucoup plus de monde, les bodhisattvas du bas, tout cela est aménagé différemment et la salle du Bouddha de jade lui-même est plus calme, plus grande, paisible et presque mystique finalement.

On voit une famille qui vient faire des rites avec des papiers brûlés dans la cour, je parle un peu avec JPTh ( il y a 2 Jean-Pierre, JPM et JPTh qui, en vrai, n’ont d’ailleurs rien de commun) de Patrice Chéreau, c’est le seul mort que nous ayons en commun, car Chéreau vient de mourir, être mort, paf, comme on passe vite de l’autre côté de la porte, la mise en scène de Tristan, à Berlin, le montrait très bien au Deutsche Oper en 2012, en utilisant cette métaphore de la porte vitrée.

Par une allée, où se trouvent des arbres en pot, on voit au loin une haute tour de verre, anachronique, dans la perspective d’un toit recourbé.

On finit la journée par une épreuve, une promenade dans la nouvelle « vieille ville », que j’avais vue autrefois en 1994, vraiment vieille, elle était déjà attaquée par les bulldozers, elle a été abattue et reconstituée, bourrée de touristes qui se pressent et s’écrasent sur le nouveau faux pont aux esprits, ils se bousculent dans une odeur écœurante, mélange de poubelles et de friture dégueulasse, de musique hurlante, de boutiques merdiques.


C’est un crève-cœur de penser au déjeuner que nous avions fait, Arlette (une nana du groupe de décembre 1994) et moi, en mangeant une soupe de nouilles et raviolis sur le pouce, dans un grand hangar, avec les ouvriers du marché aux poissons qui était à côté, et qui a déménagé depuis à Pudong. A l’époque, j’apprenais le chinois et je l’avais commandée dans mon langage tout neuf, et pas si mauvais !

En 1994, on avait visité le Jardin du Mandarin Yu, dans un grand calme, avec les salles et bureaux ouverts au public. En 2004, ils étaient à moitié fermés pour travaux, et les voici à présent. Maintenant, tout est y fléché, sous verre, et les petits ruisseaux du jardin ont perdu leur charme, même s’ils sont toujours jolis et très bien entretenus, avec leurs rochers couverts de plantes. C’est la vie !

Comme j’ai bien fait de tant voir de choses dans ces vingt ans, de m’en mettre plein la lampe, de les apprécier dans leur jus d’autrefois avant qu’ils ne soient lissés et refabriqués.

Le soir, on dîne en groupe, bien que « libres », dans un restaurant pas mal, tout près de l’hôtel ; avant, on fait une petite promenade. Le dîner est agréable, je me sens à ma place, 1/14e de place, qui me convient très bien, pas trop en vue, mais tout de même un peu originale, tout en restant non définissable. Je ne donnerai d’ailleurs aucun renseignement, sauf sans doute que j’ai dû parler de « mon fils » à un moment ou à une autre. Et de mon boulot un jour, tard dans le séjour, où Catherine m’a demandé ce que je faisais. Expliqué en quelques mots.

C’est une belle journée très pleine et variée. Demain, le train pour Hangzhou, que je ne connais pas.

Shanghai - Hangzhou, lundi 14 octobre 2013

On parcourt en bus le chemin jusqu’à la gare, qui se trouve loin, près de l’ancien aéroport (par lequel j’étais arrivée en 1994) qui est devenu l’aéroport domestique et d’où j’étais en effet partie pour Jingdezhen. Je me rends compte que cela fait vingt ans que je viens en Chine, que mon rapport avec ce pays a une histoire, que, si le pays évolue, moi aussi, mais que j’aime toujours autant cette sorte de passion appliquée à vivre que développent les Chinois. Qui m’a frappée dès le premier jour en débarquant à Pékin, et toujours séduite.

Shanghai a bien changé, s’est encore agrandie, je me rappelle l’effroyable chantierque causait la construction du métro. L’abattage à pleines grues et masses des petites maisons de briques serrées et sombres des ruelles traditionnelles, la boue, les bus crasseux, déglingués et bondés, paralysés par le trafic : tout cela est un souvenir, et les petits immeubles assez riants et équilibrés qui ont pris la place des bicoques sombres, sont aussi menacés.


Cette fois-ci, sous le temps éclatant, la ville est d’une grande beauté avec ses immeubles immenses, toujours chapeautés d’un petit édicule bizarre en dessus du toit, qui est peut-être un appartement de luxe au sommet, mais qu’on voit partout, avec ses ornements, ses colonnes antiques, ses proportions harmonieuses, il faudrait un bon zoom pour les repérer dans leur diversité et en faire un album qui serait sans doute à dominant néoclassique. Les plantes grimpantes qui ornent les piliers et les parapets des échangeurs sont aussi d’une grande gaîté, il y a un très grand nombre d’arbres plantés, des fleurs, des arbres à grosses fleurs, la ville est très séduisante, alors qu’elle m’avait toujours déplu, paru sale et sombre, je me demande si ce n’est pas seulement le beau temps, ou si c’est un effort concerté pour donner un aspect riant, cela sans doute depuis l’Expo de 2010. Tokyo, métropole délirante aussi, par ses tours et son allure inhumaine, semble bien plus dure pour l’individu.

On arrive à la gare, immense, comme un aéroport, je me rends compte que seule, je serais bien embarrassée, j’y arriverais sans doute, mais il me faudrait arriver très, très en avance, pour prendre le temps de repérer et lire les panneaux, là, en groupe, je suis le mouvement, c’est plaisant. On se pose dans le gigantesque hall d’attente, avant de partir, serrés et pressés, en trimballant les valises, jusqu’au quai du TGV. Il ira très lentement, ce train qui a l’allure pourtant profilée d’un TGV, mais il s’arrête plusieurs fois, sorte d’omnibus, le paysage est agricole, maraîcher, rizières, plat jusqu’à la platitude… et j’ai peine à y situer les lettrés de P.E. Will, ou le petit peuple qui les entourait, dans les années 1640, les Chinois angoissés par les nouvelles de la ville de Pékin, des Mandchous qui approchent, du dernier Empereur Ming qui se déglingue, et se suicide :

« Le 25 avril 1644, à 5 heures du matin, l’empereur se dirigea avec l’eunuque Wang Zheng En sur la colline du Charbon. Là, il entra dans le pavillon connu comme le Magasin impérial des chapeaux et des ceintures et écrivit la note suivante dans le dos de son manteau ;
« Faible et de petite vertu, j’ai offensé le Ciel. Les rebelles se sont emparés de ma capitale grâce à la trahison de mes ministres. Honteux de me présenter devant mes ancêtres, je meurs. J’ôte mon bonnet impérial, mes cheveux épars tombent sur mon visage : que les rebelles démembrent mon corps. Mais qu’ils ne fassent point de mal à mon peuple !
« Suite à quoi, il se pendit avec son eunuque.

Et la révolte paysanne s’ensuit, avec la prise de pouvoir éphémère de Li Zicheng, avant de voir s’installer, se consolider, s’épanouir, l’Empire, le grand Empire des Qing. Sauf qu’ici, on est loin de Pékin. Les évènements arrivaient avec quelques semaines de retard, mais la blessure, la perte, la trahison furent si dures que le peuple et le pays mirent des décennies à s’en remettre. On ne sent plus le Grand Canal qui organisait la vie. Ça me fait penser que j’aurais bien aimé que le circuit passe aussi par Suzhou pour le revoir dans toute sa beauté, j’espère le voir à Hangzhou.

Les « cheffes » de train sont toujours actives, elles réorganisent les valises dans les espaces qui leur sont destinés, les empilant différemment, pour gagner de la place, qui semble largement insuffisante de toute façon.

Voilà, on arrive à Hangzhou, descente précipitée en moins de deux minutes, avec les valises, on se regroupe et on part ensuite en troupeau cahotant, devant l’employé farouche qui recueille le billet, (ça, ça tient encore dans le modernisme) en prenant tout de même une photo de l’écriteau, Catherine et moi, nouveau guide, Léo, le bus est assez loin car la gare est en pleins travaux et hop, en avant pour le Lac de l’Ouest.

On n’a rien vu de ce que j’aurais voulu voir, à savoir le Grand Canal, personne ne sait où il est, alors qu’il est creusé depuis le VIIe siècle ! qu’il était à l’origine de cette extraordinaire activité, pour les grains, les gens, les impôts, etc.On n’a pas vu non plus le magnifique stade de foot, ni la reproduction de la Tour Eiffel dans je ne sais quel quartier occidentalisé façon Haussmann, mais ce qu’on a vu était beau, dans le vieux Hangzhou rafistolé et devenu patrimoine de l’Humanité avec ce que cela suppose de commerce autour. Hangzhou était capitale du temps de Song, et sans doute alors la plus grande ville du monde, la voilà avec les murs restaurés, la rue piétonne, la pharmacie traditionnelle fondée par M. Hu, et la belle maison du même M. Hu, sans compter le spectacle son et lumière du Lac le lendemain soir. Les Song sont très présents, ils sont le passé préféré apparemment, avec le musée de la porcelaine, le four à porcelaine, le lac et ses charmes. J’ai beaucoup râlé de ne pas voir le Grand Canal, pour moi, c’était LE point que je voulais voir de mes propres yeux. N’est-il que dans le cours de P.E. Will ? Non, mais je ne l’aurai pas VU à sa source. J’ai réclamé plusieurs fois et à la fin, tout le bus réclamait, en vain, le Grand Canal. « Il était loin » très au Nord de la ville, selon Léo. Il est convenu dans le monde des circuits touristiques qu’on ne le visite qu’à Suzhou, point final !

On déjeune après un tour à pied près du lac, il fait toujours un temps radieux, la vie semble si facile, en vacances, comme ça, à aller de restaurant en restaurant, de bus en bus, d’arbres en arbres, en croisant des petits-enfants qui vont en classe en rangs e en uniforme, un peu comme au Japon, ce qui n’est le cas habituel. Mais après déjeuner, on va, le long d’une ruelle chaude, visiter la Maison du commerçant Hu, qui a fait fortune dans les années du milieu du XIXe siècle. Je lis sur Internet qu’ensuite M. Hu a fait faillite à la suite des crises financières des années 1880 et qu’il a fini sa vie , fort appauvri. La restauration de sa maison date de 1999. J’ai cru comprendre pendant la visite que Hu Jin Jiao était de sa famille ?? En tout cas, il y a des photos de Hu partout, souriant derrière ses lunettes. Il y a aussi de ci delà des photos de Jiang Zemin, qui est peut-être originaire de Hangzhou. C’est celui qui a lu, entre autres ouvrages français, le Comte de Monte Cristo et valsé avec Bernadette Chirac.


M. Hu, ce riche commerçant, a construit pharmacie et dispensaire, pensé au bien être social et sanitaire, et s’est fait faire une grande, très grande et belle maison, style Qing sur le plan mobilier, avec des tas de cours et d’arrières cours, des « paysages » et des bonzaï très beaux, un jardin à cascades et terrasses, des salles à manger ou des salons magnifiques, il y avait là plusieurs épouses, bien sûr, c’était un homme riche et prospère, riche et bienfaisant, riche et pas drôle, en tout cas, ses portraits donnent de lui une image très sérieuse, il y a la chambre de l’une des bonnes au rez-de-chaussée, on voit son lit, ses « chiottes » portatives, assez confortable, j’aime bien visiter les couleurs et les meubles riches et austères.
Hélas, on ne visite pas l’étage où se trouvaient les chambres du maître, de sa première femme et des concubines. On parle, on s’assied de-ci de-là, je rêve sans rêver à cette époque, dans ces cours calmes où le programme, très agréable, nous laisse du temps, de la disponibilité.

Sur un banc, je parle un peu avec JPTh. Il sait plein de langues, il est traducteur à l’ONU. Il fait aussi du chinois. Il est très modeste sur tous ce points. Et très cultivé.

À la pharmacie, magnifique magasin traditionnel, très grand, on voit les préparateurs en action dans les périmètres de travail derrière les comptoirs, pesant des herbes, des racines, des champignons, préparant des sachets, cochant des ordonnances. J’achète du baume du tigre et des bonbons pour la toux.
Puis, Nicole et moi on traîne dans la rue piétonne, je cherche une coque chinoise pour mon téléphone, mais sans succès. Nicole est très distrayante, elle a un esprit vif et analytique, elle sait voir puisqu’elle aime la photo. On entre dans plusieurs magasins, je vois de tout petits fauteuils Ming qui me font très envie mais qui sont assez chers. J’achète des pochettes en jute, très révolutionnaires, genre dessins au pochoir de 1968 avec un petit couple qui tend le poing sur un soleil rouge, exploitation du maoïsme pour touriste… et aussi une bague orange. N. achète pas mal de babioles. La rue est pour les touristes, étranagers et surtout chinois. J’admire le Mac Do.

Dîner où ? Oublié. Je pense que c’est à partir de ce soir-là qu’on « compose » les deux tables qui vont devenir immuables. Les deux tables tiennent à leur spécificité, absolument imaginaire et indéfinissable, mais c’est toujours comme ça dans les groupes, on fait tout de suite clan. C’est bizarre.

Dormi ? Sûrement. Je mettrai la nuit à traverser le lit d’un bord à l’autre. Une chose est sûre, on est mieux tout seul dans une chambre qu’à deux. Même avec un homme qu’on aime. En voyage, le repos est nécessaire et n’est possible que seul.

Hangzhou, mardi 15 octobre 2013

Ce matin, nous allons nous plonger plus intimement dans le monde des Song, avec le musée de la porcelaine et les céladon. Le musée est très beau, la finesse, la délicatesse des coloris, des objets, témoignent d’une délicatesse qui me plaît beaucoup.

La reconstitution du four sur la montagne est plus discutable, quand on a vu les vraies installations de Jingdezhen. J’aime beaucoup la porcelaine du temps des Song et je suis assez contente que mon « faux vrai » bol m’attende à la maison. Le jardin autour du musée est vert et humide, brillant en même temps, et nous allons ensuite dans un coin de parc, très joli, où nous marchons autour d’un petit lac, tout cela est extrêmement doux, une sorte de fraîcheur douce.

Assez lente. Dans le bus, Léo nous propose le spectacle de la soirée, sur le lac, je me rappelle que Gabrielle m’en a dit grand bien, et je prends un billet, nous sommes huit, les autres iront se coucher (Marie-Claude et JPM, Marie-José et Dimitri).

Dans l’après-midi, il fait grisouille, c’est le thé et le musée du thé. Les boules décoratives de thé compressées sont fort jolies. Dehors, les ouvriers agricoles sont en train de vaporiser des pesticides sur les buissons de thé qui sont taillés en boule, comme dans le Yunnan, mais un peu plus petits. Et enfin, a lieu la cérémonie du thé chez un « paysan » qui est en fait un producteur. Nous sommes rangés dans une salle qui me rappelle les réceptions, autrefois, dans les communes post-maoïstes, avec une terrible lumière blanche de néon tombant sur nos têtes, des chaises raides, une longe table, une dame verses son eau bouillante dix fois de suite sur les tasses minuscules. Pour l’instant, ça fait une journée un peu trop semblable, mais ça m’est égal, je persiste à trouver ce rythme plaisant, quand je pense aux cingleries japonaises de l’année dernière.

Ensuite, la clarté décline vaguement dès 4 heures, et on part visiter un temple dans la banlieue, un grand temple, le temple Lingye, bouddhiste avec des statues rupestres dans les allées, qui mènent aux grands édifices. La nuit tombe plus ou moins, dès 4 heures et demie, car la vallée est sombre, les arbres très hauts et touffus, les touristes chinois trop nombreux, je refuse absolument d’entrer dans une grotte, sachant que je n’y verrai RIEN, il fait presque frais, je commence à voir beaucoup moins bien, et sur le chemin, je regarde mes pieds. Certains points font tache ou signe, des objets de culte, des pointes de toits, des statues de gardiens ou de bodhisattvas hyper-dorés, un grand camphrier où Yves cueille une feuille pour me montrer combien les feuilles sentent le camphre, quelques belles couleurs, que je tente de prendre en photo, des rangées de « saints » laids et assommants, quelques statues de Guanyin qui ne m’intéressent pas, tout cela me rappelle les temples japonais de l’année dernière ; je me promène avec Catherine dont l’esprit athée est plus marqué encore que le mien et elle arrive, avec drôlerie, à dissoudre l’intérêt que je pourrais avoir encore de disponible.

Le soir, on dîne près du lac, où a lieu le spectacle, puis on fait la queue, on a des places très bonnes, on déplie nos pulls (Marie-Claude m’a même prêté une petite veste très fine), je sors mon vieux K-way, et la nuit est tombée depuis longtemps sur le Lac de l’Ouest, quand des acteurs-danseurs sur ski ou planche nautique, en grande quantité, dans de ravissants costumes et lumières, commencent avec une incroyable grâce, légèreté et précision, dans un grand déploiement de lumières et de feux d’artifice, à évoluer, à jouer, à raconter l’histoire du Serpent blanc, la maison flottante, la bataille, les parents stupides qui s’opposent aux amours du fils avec une femme de l’autre monde, sa mort, leur mort. Le spectacle est de Zhang Yi Mou. C’est splendide de lumière, de finesse, de poésie, la sensation de la perte, de la séparation.

On rentre en taxi, Catherine, JPTh et moi, dans un des jolis taxis verts et argent, JPTh se débrouille avec le chauffeur, et du coup, je comprends presque ce qu’ils disent. Les taxis ne sont pas chers, nous avons roulé des kms pour 25 yuan (3 euros). Demain, c’est l’aventure d’une journée pleine de route, j’en suis ravie. Je tombe dans mon lit immense.

Dans ce voyage, je me sens en réparation d’une sale rupture, pour réapprendre à jouir des choses faites et vues, sans pouvoir les vivre à deux, les échanger. Je dois me déshabituer : je suis moi, moi seule qui vois tout ça, pour moi, pour le plaisir de le voir, personnellement, plaisir intime dix mille fois par jour. Un jour, je m’en foutrai complètement de ne plus pouvoir lez partager, le dire, en rire. Ce n’est pas encore venu, loin de là.

Hangzhou - Tangyue – Tunxi - Rulintang (Anhui), mercredi 16 octobre 2013

En quittant Hangzhou, je suis frappée, comme à Shanghai, par le brillant des immeubles, la gaîté du ciel et des couleurs, le temps est splendide. Il ne fera pas aussi beau avant Xiamen, les jours de l’Anhui seront en effet plus nuageux.

Je quitte Hangzhou en évoquant une dernière fois le Grand Canal, les lettrés et les commerçants du temps des Ming, on prend une autoroute et je photographie le péage, ses flics désœuvrés, les toilettes blanches et orange des stations-service, toutes propres, certaines ont même une cabine avec un siège pour les handicapés ! Quels changements avec les petits lacs puants qui entouraient les maisonnettes d’autrefois, qu’on atteignait en circulant sur une planche branlante, ou les chiottes à ruisselet au-dessus duquel on s’asseyait à califourchon, tous en rang. Ou les Tibétains accroupis directement dans la neige sur la grande place du temple de Xiahe. Et la « vue sur le porc » de Zhengmu ! Pour autant, on est en Chine, les aplatissements des différences ne se sont pas produits, ils construisent toujours du neuf plutôt que de réparer, ils peignent en couleur des tas de choses qu’on masque en Europe, il y a toujours une manière d’être chinoise, d’être dans le monde, dans l’espace, de se tenir, de parler, de ne pas parler, de sourire, qui me rend tout à la fois étranger, sympathique, mais fermé, et que je suis moi, et que je ne sais plus parler du tout. Le plaisir d’être juste une image, une silhouette, sans histoire et sans autre futur que l’immédiat qui est de remonter dans le fond du car et de rouler au milieu des paysages et des maisons chinoises. Moi bien enfermée aussi, bien délimitée. L’air ambiant sert de réservoir commun d’échanges qui me suffisent.


On roule vite dans un paysage de collines et de forêts, autoroute aux couleurs gaues et criardes. Dans une station-service, on change de guide, adieu à Léo et à son air sérieux, bonjour à un joyeux personnage qui dit s’appeler Jerry, « comme Tom et Jerry », précise-t-il, en anglais car il n’est pas francophone ; il parle un excellent anglais clair et facile à comprendre, et de toute façon Frédérique le retraduit, mais on n’aurait même pas besoin de cela. J’admire Frédérique, qui traduit fort bien, sans rien sauter, et sans empiéter sur les fonctions de ce guide local, à qui elle fait une place vraiment respectueuse et sympathique. Tout au plus ajoute-t-elle ensuite quelques éléments plus lettrés, mais comme ça, en passant. Sa culture chinoise est assez grande pour « diffuser » constamment.

On arrive, on arrive toujours alors que je souhaiterais plutôt rouler toujours. On arrive donc dans un restaurant, près d’un petit lac, une immense salle à manger avec quinze couverts, et une terrasse au-dessus du petit lac. Le déjeuner y est délicieux. Succession d’au moins quinze plats, champignons, légumes et viandes et poissons entier, des nouilles et beignets délicieux, et les inévitables tranches de pastèque qui viennent clore le festin, où, cette fois, nous ne mangeons pas un gramme du riz servi, tout était trop bon.

On part sous le ciel doux, en petits groupes, visiter le fabuleux jardin d’arbres, bonzaï et arbres normaux, qui est près du restaurant.


Tout y est enchanteur, et j’y pense naturellement, mutatis mutandis, au jardin du petit vieillard du Bon Petit Henri, les « paysages » de bonzaï et de rochers, les arbres isolés, les groupes de pins, les petits bassins glauques

où vivent des mousses et des lentilles d’eau, petits rochers, portes rondes des murs. Je croise un petit chien assez ridicule qui se promène avec une jeune fille ; elle m’apprend qu’il s’appelle Toto, ou quelque chose d’approchant sur le plan euphonique.

Je quitte à regret cet espace, nous reprenons le bus pour Tangyue, un village que j’ai déjà visité il y a neuf ans, Frédérique nous apprend fort clairement, comme tout ce qu’elle explique sur la civilisation chinoise, la signification des arcs de triomphe, célébration des vertus familiales héroïques, les enfants qui meurent à la place des parents, les veuves inconsolables qui ne se remarient jamais, bref, un bréviaire confucéen bien pensant, qui a pris la forme d’une allée d’arcs des vertus. A l’entrée, un groupe de jeunes chinois fait la queue pour avoir le droit de monter trois minutes sur un cheval qui a l’air ennuyé de faire ce métier.
Les belles maisons sévères de l’Anhui, style Ming, me touchent beaucoup, elles sont bien entretenues.


Le village possède deux temples des ancêtres ; appuyée sur la table, une jeune gardienne dort dans le premier, qui est celui des hommes, et il n’y a personne dans celui des femmes qui est une rareté, car en général, seuls les hommes ont leur temple, même si un couple préside généralement sous le toit de la grande salle. Dans le temple des femmes, des pots de fleurs, de grands caractères de vertus domestiques, je prends quelques photos pas vilaines, même si je persiste à les trouver floues ? Je crois que je devrais changer d’appareil. Mais l’idée de me réhabituer à un nouveau mécanisme m’ennuie profondément.

La sortie du village, après un petit tour dans des toilettes, toujours propres et entretenues, se fait à travers une allée de nombreux petits magasins qui vendent tous les mêmes saloperies, il y a encore des petits sièges Ming, mais bien moins beaux (et moins chers) qu’a Hangzhou, des pierres à encre, de pinceaux à n’en savoir que faire, des colliers, des trucs, des choses, des chinoiseries, à des milliers d’exemplaires. Il y a souvent une saturation de l’espace de vente, je remarque.

On reprend le car. On croise des nanas avec des shorts aux fesses, des motos surmontées de parapluies aux couleurs délicates, on aborde des séries d’immeubles construits en rase campagne, qui font un peu penser aux immeubles Potemkine, puis on descend vers un fleuve beige et paresseux, on passe un pont,je reconnais Tunxi, son église baptiste, et bientôt ses ruelles piétonnes agrandies et embellies ; le marché crasseux qui les jouxtait a été abattu sans doute, et dans chaque magasin, les pierres à encre, les rouleaux, les pinceaux : la calligraphie règne en maîtresse. Je me rappelle que nous avions erré avec Gabrielle qui était allée au marché chercher des fringues pour sa petite fille, on avait ensuite visité une fabrique d’encre, dont il me semble reconnaître un des ouvriers siégeant et bavardant avec sa voix de fer dans une boutique de pinceaux. JPM passe des heures dans cette boutique, avec Frédérique, pour acheter les pinceaux avec lesquels il continuera ses calligraphies parisiennes qui semblent lui importer beaucoup. Il dessine d’ailleurs avec beaucoup de grâce une sorte de paysage qui surgit des appuis successifs qu’il imprime à un énorme pinceau gorgé d’encre et d’eau. Finalement on atterrit dans une boutique de thé, où une jeune fille maussade nous refait le coup de la théière et de mille sortes de thés à goûter dans des cupules minuscules, il me semble reconnaître, bien que le magasin soit très embelli et très bien rangé, le lieu où on avait assisté en 2004 à un petit spectacle de comédie chinoise, oui, c’est bien là, mais ils se sont vraiment enrichis, et ils ont vraiment rangé la boutique devenue si prospère. Ils ont gagné un rang dans l’échelle sociale à n’en pas douter, voire davantage.

Enfin, on repart de ce lieu un peu rasoir, et on fait pas mal de route, la nuit est tout à fait tombée quand on arrive nulle part, dans un coin de parking, c’est l’hôtel « de charme » signalé, un ensemble de bâtiments, qui a l’air désert, pas de personnel, vraiment personne, on décharge les valises en les montant tant bien que mal sur un peut muret, arrive enfin une petite dame, elle nous distribue - dans l’air vif et frais, c’est la montagne - des clés minuscule avec un minuscule ruban rouge, mon numéro invisible est le 308, encore, je suis vouée au 308, et, toujours personne, on monte un escalier froid et sonore en hissant péniblement chacun nos valises, genre arrivée dans les maisons du Parti quand on voyageait autrefois, nous voilà dans une sorte de grand patio longé de chambres, avec des portes qui ouvrent mal, mal rabotées, en criant sur le sol râpeux : j’ai une grande chambre austère, avec un mobilier pseudo ming, deux hauts lits, des rideaux qui pendouillent sur de grandes fenêtres aux vitres qui semblent bien froides, je ne vois pas qu’en fait, elles sont grandes ouvertes et je dormirai toute la nuit dans la nature… la salle de bains a une lumière de prison, des serviettes étroites comme des écharpes, et quand je dis des serviettes, je suis bien bonne, il y en a une seule. Je ressors dans le patio où j’entends quelque bruit, et où tout le monde réclame des serviettes, non, il n’y en a pas de plus grandes, elles ont 20 cm sur 60, on m’en redonne une. On ne passera qu’une nuit là, heureusement. Mais la douche est grande et propre, robinetterie neuve, rien à dire, pas de bestiole tapie dans un coin, je dors dans le frisquet, avec une couette mince et pas d’autre dans les placards. Mais je n’attrape pas la crève pour autant.

Rulintang - Xidi, jeudi 17 octobre 2013

La surprise de cet hôtel fantôme (Rulintang) : il n’y a personne, ni cuisine, ni serveur, on n’y a vu que la minuscule dame des clés, irréelle comme si elle était un esprit, mais pour le reste ce sont Jerry et Frédérique qui ont tout fait –. Et voilà qu’on a un petit-déjeuner chinois avec des raviolis délicieux, de la soupe de riz, et quand même, à côté du thé, une sorte de café, toujours sans serveur. On a affaire décidément à des esprits. Nicole déplore l’absence de toasts. J’avale une quantité de raviolis, vraiment gros et délicieux. On s’en va ensuite à pied, derrière l’hôtel, dans la fraîcheur de sept heures et demie du matin - il fait toujours jour quand on se réveille, c’est si agréable - on entre dans un énorme sas de bornes électroniques, où on doit passer des tickets, c’est la nouvelle Organisation des villages de l’Anhui, qui ont transformé l’accès de façon à percevoir des royalties : c’est complètement incongru, on se croirait à l’Étoile pour l’accès du RER A.

Puis, on s’installe et on roule dans des mini véhicules électriques, il nous en faut trois pour tout le groupe, non moins incongrus dans ce paysage couvert de rizières, d’arbres et de buissons, de maisons aux toits cornus à moitié pris dans la brume. Je crains absolument cette organisation, à l’arrivée, ça doit être comme un zoo, mais non, pas du tout, dans cet équipage, on arrive à Sixi Yancun

un village très joli et très nature, avec des laveuses au bord de la rivière, le tout pas du tout « syndicat d’initiative, ce sont les vraies personnes du village dans leurs vrais occupations, mais désormais gardés par cette ridicule barrière et ses tickets électroniques (il n’y en avait pas assez, trois d’entre nous passent en fraude par derrière).

On se promène dans les ruelles, photos, des gens bâtissent une nouvelle maison, à coups de briques qu’ils montent par une brouette avec un treuil artisanal, de même leur bétonneuse est minuscule et archaïque ; des lessives hétéroclites sèchent dans les coins des rues, des dames trient des petits piments devant leur porte, le pont Song avance fièrement sa pile pointue et brune dans la rivière.

Au bout d’une heure de promenade, et l’entrée dans quelques maisons pour voir les temples des ancêtres, sous la houlette de Jerry, qui a l’air en effet d’un très grand personnage de dessin animé, mince dans son blouson de cuir et sa sacoche rouge, on repart en mini véhicule électrique et on regagne l’hôtel, c’est fini de cette campagne-ci, on va retrouver le bus, ce soir, on dormira dans un autre lieu, un village que j’espère plus hospitalier. J’ai toujours vaguement l’idée de ne pas faire l’excursion du lendemain, mais enfin, encore faut-il que je me sente approuvée par le groupe, qui semble révérer les Huang Shan, je ne veux pas faire ma bêcheuse qui a déjà tout vu, et encore faut-il aussi que l’hôtel soit dans un lieu où je ne tombe pas raide d’ennui. En fait, je sens déjà que j’irai dans les monts… Que ferais-je d’ailleurs toute seule dans un trou toute une longue journée ?

On roule, j’adore ces journées où on avance dans le paysage chinois, avec ses constantes, de temps en temps une couleur éclatante, un trottoir et ses dalles carrées, une station-service si gaie, des buissons d’autoroute, des tournants dans des villages aux cornes pointues, neuves ou anciennes, les grands pans grisâtres des maisons de l’Anhui, avec les coulées de pluie et de vents fréquents salissant certaines orientations, les rizières qui sont arrivées à maturité et ont des couleurs qui vont du jaune d’or au brun paillasson, j’essaie assez maladroitement de prendre des « traits » en photo, je devrai en jeter pas mal, car elles ne rendent pas du tout le lien que j’ai avec ce pays, une chaleur, une sorte d’amour, dans le sens où j’aime autant le laid que le beau (c‘est la caractéristique de l’amour), de ces sentiments qui font un tout petit peu mal en même temps que plaisir. Je ne comprendrai jamais pourquoi j’ai aimé ce pays au premier abord, et pourquoi je l’aime encore, depuis 21 ans bien sonnés, depuis ce 2 août 1992.

On visite des villages.


Je ne reconnais pas du tout Likeng, pourtant ce doit être ce village que j’avais vu, après ou avant Tangyue en 2004, mais il était alors tout endormi dans sa vie hors du tourisme, et on avait longé la petite rivière centrale, grise, des poules picoraient le long, et des petites vieilles assez archaïques étaient sur les bancs le long des petites maisons. J’ai beau regarder sur mes vieilles photos argentiques, je ne reconnais pas vraiment et quand je les avais légendées, je ne savais déjà plus le nom des villages. En tout cas, ce que j’ai vu cette année, sous le nom de Likeng, avait un ruisseau central d’un jaune étonnant, des dizaines de boutiques de merdouilles sur les minuscules quais, des dizaines de Chinois touristes qui déambulaient que j’arrive à éviter, j’ai l’art de prendre des photos sans humains.

Il y avait aussi un énorme parking, un chemin aménagé le long du ruisseau pleine de lentilles d’eau, qu’une dame en barque pêchait lentement et tranquillement, il y avait aussi, enjambant sans façon le village et les champs alentour, un énorme tronçon du TGV sur ses pilotis géants, qui auraient été interdits trois cent mille fois par les monuments historiques si un tel service existait en Chine.

Avant déjeuner, on s’arrête, en supplément de programme au village deWankou, ah ! celui-là, je le reconnais très bien, j’y avais pris des photos très romantiques du coude de la rivière, et du pont, où des Chinois étaient penchés pour regarder je ne sais quoi dans l’eau, le pont alors n’avait pas de parapet, il en a un maintenant, mais le village n’a guère changé ; ses deux rues étroites sont parallèles à la rivière, et des ruelles encore plus étroites les coupent pour dégringoler au bord de l’eau, longées de petits pots de plantes ou de jardins minuscules.


Il y a aussi un magnifique temple de clan de la famille Li, je crois, et je le reconnais parfaitement, il est bien entretenu, le couple des ancêtres, habillés tout en rouge, trône toujours dans la belle salle du fond, ces maisons sont construites comme des maisons romaines avec un impluvium, ouvertes à tous les vents, avec des sculptures de bois fabuleuses, des toitures ornées, des touches de bleus délicats ou vifs, des grands panneaux avec des caractères que Frédérique et Jerry expliquent sans relâche et que JPM prend en photo d’un air de connaisseur, je n’écoute pas trop, cherchant la photo à prendre, l’angle, la couleur, la lumière, le souvenir qui va se développer comme une fleur en rentrant à Paris, sur la fidélité et les vertus familiales. Dans les rues, toutes les maisons sont ouvertes, les gens vivent dehors, ils sont assis sur de petits sièges en bambous ou des bancs de pierre, on voit, par la porte, l’ornementation de rigueur, le miroir, les deux vases et la pendule, qui symbolisent et appellent sur la maison la pérennité du bonheur ; il manque visiblement une génération, partout ce sont des grands-parents assez jeunes, portant et choyant le bébé qu’ils ont en garde ; la génération des jeunes parents est ailleurs, en ville, au champ, voire à Shanghai. Le temps passe très agréablement dans ce village, vivant, et de plus, « en relief » pour moi, puisqu’il a son équivalent d’il y a neuf ans dans ma tête ; on y était arrivé alors à la nuit tombante, là, il est midi, un temps gris très clair. Boutique du coiffeur avec sa guirlande photos de « coiffures » pour nana, boutique du dentiste.

Sortis de ce minuscule lacis de rues, on aperçoit un ou deux petits camions bleus ou motoculteurs, on marche, on retrouve le car, et on meurt de faim, il est une heures passée, les raviolis de 7 heures du matin sont très loin, voici l’Auberge de l’Aube rouge, Jerry va faire un tour aux cuisines, oui, d’après lui, ça a l’air bon, on descend du car, on entre dans les petites salles à manger. Et le fait est que c’est un des meilleurs repas qu’on ait faits, avec celui du jardin de bonzaï, avec des saveurs délicieuses.

On redescend ensuite vers Tunxi, voir la fabrique d’encre à laquelle je croyais qu’on avait coupé, mais non, elle est au programme, sauf qu’on arrive quand elle est fermée, les ouvriers sortent à 5 heures. On monte au fond de la cour, au-dessus de la statue représentant le fondateur de la fabrique, dans les escaliers froides et austères, on voit les machines, les presses, je n’écoute pas, je m’en fous complètement, c’est mon heure de roue libre, je suis dans les salles, Jerry explique les éléments de fabrication, que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais, déjà, il y a neuf ans, c’était tombé sur une heure de grève de mon cerveau de visiteuse, on erre dans la boutique, tout le monde caresse d’un air connaisseur les pierres à encre dont certaines sont en effet d’une douceur surprenante. JPM est passionné. Les autres, au mieux, cherchent quelques petits cadeaux à rapporter à des amis.

On ré embarque enfin dans le bus et en route pour Xidi, où se trouve l’hôtel, qui est installé dans un ancien ensemble ming, les « couples » sont dans le corps de logis neuf, mais les chambres des « célibataires » sont près du restaurant, dans le fond des bâtiments sévères recouverts de plâtre blanc avec leurs grandes coulures grises, leurs toits relevés et soulignés de tuiles grises, la nuit est tombée, une herbe assez hirsute et sympathique forme le tapis d’une grande cour, nos chambres sont sur le côté, une sorte de petit bâtiment avec balcon et toiture avancée en auvent, à l’intérieur, un faux style ancien, lit carré clos sur trois côtés, mais salle de bains à robinetterie étincelante, douche immense et commode, manque de place pour ma valise, qui se déplie comme un livre, comme les valises modernes, et, de ce fait, trouve rarement son bonheur sur les supports qui sont faits pour les valises anciennes qui s’ouvraient en se relevant. Il fait frais, un peu humide, je tripote avec succès le zappeur de la clim tout en chinois, mais pour mes yeux, c’est pareil, je suis les flèches ! Et de fait, le chauffage diffuse un air sec et chaud tout à fait sympathique.

Au restaurant, la rupture entre les deux tables est manifeste, car l’un de nous qui se dirige vers la salle à manger de droite est repoussé à gauche, on lui signifie qu’il n’a pas sa place, sans aucune agressivité, mais voilà, l’ordre doit régner.

Dîner pas très bon, on se rattrape avec le riz, et on regagne nos petites chambres le long de la coursive, demain, l’aventure des Huang Shan, je compte empiler trois épaisseurs de coton sous ma veste et recouvrir le tout de mon K.Way. De toute façon, je n’ai pas d’autres solutions, et s’il pleut, je pourrai toujours acheter une cape de couleur dans les boutiques près du téléférique. Les autres, qui trimballent des vêtements de haute montagne depuis Paris, dans ces jours tièdes ou chauds, préparent pulls, polaires, doudounes etc. Moi je partirai avec ma fidèle petite veste noire de Benetton dont Marie-Claude elle-même (si élégante) reconnaît la fonction passe-partout, « aussi bien pour l’opéra » dit-elle, et c’est vrai.

Les Huangshan, vendredi 18 octobre 2013

Je ne vais pas passer la journée dans cet hôtel, c’est trop ennuyeux et pourtant, de tout le circuit, les Huang Shan, les fameuses Montagnes jaunes, me barbent : il y a neuf ans, je les avais trouvées belles mais un peu surfaites, trop aménagées avec leurs marches de ciment, et leurs « belvédères », et je les avais déjà zappées en partie, en buvant un thé aux fleurs, au soleil sur la terrasse. A l’époque, on avait couché en haut, pour aller voir le soleil se lever à quatre heures du matin, en doudoune de l’armée, comme au Taishan.

Je suis donc fidèle au RV du groupe, en bus vers la ville de Huang Shan, constructions de tourisme pur, boutiques de capes de pluie, de gourdes, de cannes, genre Lourdes pour touristes, l’arrêt au pied du téléférique, l’attente, le portillon, les Chinois en nombre, la montée en vitesse dans la petite cabine, le paysage époustouflant, dans ces immenses cirques de rochers abrupts, granits variés, pics, vertigineuses dégringolades, ornées de brume et de pins découpés et courageux, quelques couleurs d’automne, accrochés au vide, comme dans les paysages ming, et en peu de temps, on atteint 1 800 mètres.

On descend de la cabine, l’air est en effet vif, mais je n’ai pas froid, et j’entame les montées et descentes sur les escaliers bondés de Chinois touristes et avides, jeunes et riants, certaines filles inconscientes ont des talons compensés géants et je me demande comment elles ne se tordent pas mille fois la cheville, je suis en soufflant modérément, on s’arrête assez souvent pour prendre des photos, mais franchement, les hordes montantes et descendantes (je me chante intérieurement l’air de Carmen, « Voilà la garde montante , nous arrivons, nous voilà ») me tuent, me donnent le tournis, je me demande vraiment comment on peut trouver l’ombre d’une poésie à ces échappées effectivement splendides dans un ciel brumeux, venteux, ou parfois dégagé, mais ce monde, ce monde, de quoi avoir envie d’un ermitage à tout jamais.


Anne me montre comment prendre des photos avec mon Samsung. Après un bon moment de balade, où Dimitri glisse et s’esquinte la main (je sors ma trousse d’urgence), on descend des marches en quantité vers l’hôtel où on doit déjeuner, toujours dans les hordes montantes et descendantes, pourchassés par les « « hush hush » des porteurs de colis géants, qui montent à pied par les sentiers depuis le bas, - les cabines ne montent que les gens - ; car toutes les marchandises nécessaires à l’hôtel, et aussi les outils et les matériaux des travaux d’entretien montent à dos d’homme sur des palans effroyables, qui les courbent en deux, petits hommes frêles et hyper résistants qui portent dix fois leur poids et représentent le courage et l’oppression de l’humanité. D’autres aussi portent les gens qui n’osent pas descendre ou monter les marches, il me semble qu’on doit avoir très mal au cœur. Et qu’on doit se prendre pour un sale vieux colon.

Déjeuner, ensuite, le groupe part à nouveau se promener, dans la montagne en face, mais Marie-José et moi, nous restons dans les fauteuils, à siroter un double café, et en bavardant sur la liberté, le désagrément des couples au quotidien, la vie permanente à deux comme un état à fuir. Elle est crevée et décide de prendre une chaise à porteur pour remonter au téléférique, je décide, moi, de tenter le coup de le faire par moi-même.

Hélas, que ne l’ai-je imitée, car c’est un calvaire. Je me souvenais de cet escalier sans fin : j’étais arrivée en soufflant mais sans problème en haut en même temps que tout le monde, j’avais neuf ans de moins et là, en plein milieu, je suis au bord de la crise cardiaque, je dois m’arrêter toutes les 4 marches, lutter contre la garde descendante et être bousculée et doublée par la garde montante, jusqu’à ce que finalement, ma lenteur ait vidé tout l’escalier, qui me paraît pire encore, interminable, à perte de vue, les marches grises, sans rampe, s’élevant sans fin dans les bois, je ne jette plus un regard vers les pins romantiques, rien que le sol, le sol, le sol, l’aide inutile de Frédérique ; Nicole monte bien plus régulièrement que moi, en prenant ses photos, je vois le visage inquiet de Frédérique qui me scrute, et tout d’un coup, les porteurs de Marie-José, deux petits bonshommes en bleu vif redescendent avec la chaise à vide, Frédérique les hèle et négocie un prix pour le dernier tiers du trajet (car j’ai tout de même fait les deux tiers !), j’ai oublié que je pouvais avoir l’air de vieux colon, et je me vois monter à une vitesse merveilleuse et égale, grâce à ces deux petits hommes bienfaisants.

A peine en haut, je suis remise, j’ai récupéré mon souffle et mon cœur et j’ai compris que j’avais bel et bien 80 ans. 80 ans n’est plus une étiquette mise par erreur. C’est mon âge. Cela veut dire que je devrai penser à faire mes adieux au vaste monde et commencer une tournée de voyages pendant qu’il est encore temps. Ce sera l’Iran l’année prochaine. Après, éventuellement, on verra, mais j’aurai bouclé, avec l’Iran, mes dettes envers la merveilleuse instruction de Tante Paulette. Retour au bus. Pipi dans de prestigieuses toilettes, à la turque mais propres et en très grand nombre au pied du téléférique.

Pour la fin de l’après-midi, on visite Hongcun, de plus en plus bourré de touristes, toujours très beau autour de sa pièce d’eau en demi-cercle, je profite vraiment de cette architecture préservée.


Le bassin en demi-lune se vide peu à peu de ses admirateurs criards dont les vestes rouges font très bien sur les photos.

Par contre Xiao Qi, où nous allons après Hongcun, et qui était si joli il y a neuf ans, est devenu mortel, sauf quelques encadrements avec des sculptures ou des fresques qui subsistent ; ils ont fait un aménagement raide et prétentieux de promenade au-dessus du village, sous les camphriers, le beau jardin avec escaliers et bananiers a disparu avec son charme usé à la Duras, le restaurant si bon a disparu aussi, pour faire face à un lieu administratif, et ils ont construit une affreuse halle couverte pour commerçants de chinoiseries, catastrophique, sur le chemin de l’école primaire, où nous n’allons pas. Et ils construisent encore, sur la place, près des grands camphriers de l’arrivée, sans doute un hôtel ? Ils remplissent le volume, ils saturent l’espace, et semblent ne pas avoir compris que c’était, précisément, la manière ancienne de remplir l’espace qui était leur atout.

Tout le monde se couche immédiatement, après dîner, où Dimitri ne paraît même pas. Je ne regarde même pas une seconde la grande télé qui est au pied de mon lit carré.

Xidi - Hefei - Xiamen, samedi 19 octobre 2013

Le lendemain matin, on visite le village de Xidi, un très beau village, dont l’hôtel fait partie. Si les Huangshan ont failli me tuer, elles n‘ont pas laissé de traces profondes sur moi : une fois la nuit passée sous ma couette dans mon lit carré et dans la bonne chaleur de la clim et une douche délicieuse, je suis en pleine forme de voyageuse ;
je m’élance derrière Jerry pour voir et photographier les maisons Ming, les jardinets, les ruelles grises et étroites, les temples des ancêtres, les vieux mobiliers, les délicates sculptures, les sentences parallèles (affichettes porte-bonheur du Nouvel An) rouges et dorées, les caractères, les miroirs, les pendule et les vase du bonheur pérenne, bref, tout l’arsenal de ces jolis villages de l’Anhui .

Derniers paysages de l’Anhui, bois, feuillus et sapins mêlés, rizières en récolte avec leurs javelles et leurs gerbes, toits cornus, tuiles grises, adieu !

On dévore de l’autoroute, à grands coups de klaxon (notre chauffeur est très impatient, dans son bus vert écolo) en remontant vers le Nord. On met le cap sur Hefei, grosse ville industrielle, capitale de l’Anhui, où nous allons prendre l’avion pour Xiamen. Et dans une station-service, nous abandonnons Jerry, sa sacoche, son blouson, sa taille élancée, ses petites lunettes, tout le monde adorait Jerry, sa gaîté, son efficacité, nous sommes vraiment tristes. Cela me rappelle nos adieux à M. Li en 2005, une vraie séparation. Je constate que nos guides ont tous pris des prénoms occidentaux, peut-être Jerry s’appelait-il en réalité M. Li. Une forme de courtoisie chinoise, un peu distante, est partie en utilisant le prénom occidental, autrefois on disait M. Ma, M. Li, Miss Du etc. Cela leur donnait l’air de personnages de roman. 

Les lacs se succèdent, la région est devenue toute plate, toute grise, gorgée d’eau, le ciel un peu jaune, et tout d’un coup, on attaque un pont immense, et sous nos roues, roule le Yang Tse en personne, le Grand Fleuve, gris et jaune, que je n’ai pas vu depuis 2003, près de Shigu, puis dans le saut du Tigre tout menaçant : entre temps et dans l’espace, il a traversé la Chine, franchi les Trois Gorges et s’est fait prendre dans le piège énorme du barrage, d’où il est ressorti, étalé, chargé de larges péniches et bateaux noirs qui semblent bien petits, on met plus de trois minutes à passer le pont à très vive allure, je suis toujours amoureuse des fleuves.


Nous n’entrons pas vraiment dans la ville de Hefei, précédée de forêts de grands immeubles sans grâce. Un des membres de notre groupe connaît, car la centrale nucléaire, sur laquelle il a veillé vingt ans durant, en y faisant de petits séjours, mais sans en sortir, est dans le coin.

Nous allons directement à l’aéroport, pas désagréable, pas trop de contrôle, pas trop de marche sur des tapis roulants, pas de queue pour enregistrer les valises, on attend l’avion pour Xiamen. Tout d’un coup mon portable sonne, c’est Clarisse, je raccroche très vite après avoir crié que j’étais au fin fond de la Chine, c’est drôle le téléphone, efficace comme moyen de téléportation. Elle me croyait déjà rentrée en France.

Deux heures de vol et nous arrivons dans le Sud, en débarquant, c’est la nuit, mais une nuit d’été, il fait chaud, beau, une petite personne mince, sans couleur, comme invisible, nous accueille : à l’évidence, la nouvelle guide, Jennifer, aura bien du mal à supplanter le charisme de Jerry. On dîne, on file à l’hôtel, grand et confortable, on est au 15e étage : enfin, je suis à Amoy, cet ancien port de pirates, plein de commerçants portugais ou hollandais, de Jésuites en quête de mission au Japon et en Chine, la ville est pleine de lumières, de hauts immeubles brillants, je dors à Amoy, c’est une ville dont le nom et l’existence m’ont toujours captivée, une des raisons qui m’ont fait choisir CE voyage.

Xiamen – Pays hakka, dimanche 20 octobre 2013


Petit déjeuner excellent dans une belle salle à manger, un immense buffet, européen, chinois, il y a de toutes cuisines du monde, très agréable. Toute la gamme, des croissants aux raviolis. Je mélange de l’allemand (saucisses et moutarde), avec des croissants et des nouilles sautées chinoises, en buvant du jus de kiwis d’un vert époustouflant.

Il faut un temps splendide, chaud dès le matin. On a quitté le gris, la brume et parfois le bleu pâle, en bref les couleurs tamisées et un peu mélancoliques de l’Anhui.

On part au marché aux poissons. Les photographes patentés, Nicole et Yves, sont excités. Ce sera la seule visite qu’on fera dans Xiamen ce jour-là, dans des ruelles de magasins de bouffe, poissons dominant, mais aussi des légumes, de la viande, des raviolis, etc. Des tissus aussi, et un monde fou. La mince Jennifer est invisible comme la veille, et, comme je suis excédée d’essayer de trouver son minuscule imperméable beige dans la foule, alors qu’il fait un temps radieux et même aveuglant, et que les rues sont merveilleusement glissantes et mouillées par toutes les cuvettes de poissons et crustacés qui tressautent ou tournent de l’oeil là-dedans, je sors mon anglais de dernière nécessité et lui demande de déplier un petit drapeau, ce qu’elle fait.


Les animaux vendus sont extraordinaires, tachetés, rayés, brillants, avec des gilets gris dessinés, un seul œil, enfin toute une collection, étonnante, il faudrait venir avec un spécialiste de la mer, pour qu’il nous les nomme, et, à part les « ceintures d’argent », je n’en apprendrai pas davantage. Sauf par Yves, qui a consulté le site de La Rochelle sur son iPhone, et qui a repéré des limules, sortes de bestiaux marins, de la famille des araignées et des scorpions, avec un costume un peu solide blanc-vert, et une queue très pointue. Il nous lit la notice « La limule possède dix yeux. Une particularité biologique fait que ses quatre yeux primitifs ne détectent que les objets en mouvement. Sa vision a fait l’objet de multiples recherches. Chaque « œil » conduit à une seule fibre nerveuse. De plus, les nerfs sont de grande taille et leur accès est relativement aisé. Cette particularité anatomique permet aux scientifiques d’analyser les impulsions nerveuses en fonction de la lumière. »

La femme limule creuse un trou dans le sable sous l‘eau pour pondre ses œufs une seule fois par an, à la pleine lune, en été, un peu plus tard arrive le monsieur limule qui met du sperme dessus, et cela depuis 350 millions d’années : quelle vie sexuelle grisante !! Tout ça pour finir, au mieux de l’aventure, dans une casserole asiatique. Je regrette de ne pas en avoir photographié.

Il y avait tellement à voir, et tellement de monde, surtout des Chinois qui font leurs courses, c’était passionnant et étourdissant. Une petite église se trouve à l’entrée du marché, il y a des cathos ici ? Ou des baptistes ? Je ne saurai pas.

Sous le soleil, nous regagnons notre bus, et la journée de voyage vers les montagnes, plein ouest, où vivent les descendants des hakkas, va commencer ; le port, en rouge et blanc, se déroule sous nos pieds, pendant que nous passons sur un grand pont.

La guide chinoise, Jennifer, plus atone que jamais, nous distribue quelques feuillets sur les instruments de musique chinois traditionnels. Puis elle se ratatine sur son siège. Elle n’accroche pas la sympathie du groupe. Le chauffeur s’arrête et téléphone d’un air soucieux, il a des soucis personnels, un de ses meilleurs amis est sur le point de se suicider car il est couvert de dettes pour sa maison, et pressé par les créanciers. Les dangers de la consommation.

Aucune photo ne rend le charme de ce voyage dans les paysages tropicaux, les champs de bananiers, si éclatants de bien-être, avec leurs belles feuilles très vertes et image de la prospérité végétale, des champs d’orangers, des hectares de pépinières d’arbres fruitiers, entrecoupés d’agglomérations très chinoises, avec leur sorte de laideur charmante, des trottoirs en gros carreaux beige, des immeubles monotones dont les fenêtres s’ouvrent vers l’extérieur, celles des étages du bas ornées de grilles pleines de méfiance, les lessives colorés, les entassements de ferrailles indécises de loin en loin, quelques tas d’ordure, des camions de couleur qui filent à toute allure, les chauffeurs attentifs dans leurs cabines, tendus vers la route, des dames avec des chapeaux coniques comme dans Le Lotus bleu circulent le long de la route, des petites tables chargées de quelques fruits, pour la vente, des enseignes débordantes de grands caractères colorés qui donnent toujours un air hardi à ce qui est écrit, d’immenses panneaux de pub, avec des images de gens riant sur les côtés devant des perspectives d’immeubles prometteurs en construction (sans doute la future bulle immobilière… et les malheurs de l’ami du chauffeur).

J’adore rouler en bus. J’ai mon panama bien enfoncé pour éviter le soleil, mais la paille se « coupe » de plus en plus et je pense qu’il restera à Xiamen, ce qui n’est pas un sort malheureux pour un objet.

Lorsqu’on quitte la plaine, on suit le cours jaune vert d’un fleuve, entre les collines couvertes de forêt prospère, de bambous phénix, de rizières, des couronnes d’arbres feuillus que Roswitha désignera comme des filaos (elle a raison, ce sont ces arbres au feuillage aérien que j’avais vus à La Réunion).

Le bus s’élève, les travaux de soutènement de la route se multiplient. On croise pas mal de bus de touristes, redescendant. Sur le côté, dans les creux, des maisons brunâtres et, soudain, en contrebas lui aussi, un tu lou  ! (le tu se prononce tou, et le lou, genre lô, mais pour faire vite, on dit toulou) Gros et rond. On passe par un grand parking, où le bus s’enregistre comme visiteur du pays hakka, et où les lampadaires ont la forme de petits tu lou suspendus.

Puis 4 tu lou d’un coup, dans la vallée, qu’on s’arrête pour voir depuis un petit belvédère.

J’ai craint un moment qu’on ne descende les voir par des marches innombrables que j’aperçois déjà, mais non ! Mon appareil prend encore une photo, et puis, crac, niet, il refuse absolument de fonctionner, je suis au bout de la batterie ! Je l’ai trop fait travailler au marché aux poissons. Je la rechargerai ce soir. Je ne prendrai donc pas le premier des tu lou qu’on va visiter un peu plus loin, une énorme construction très étouffante, un panoptique à l’envers où je ressens si fort l’enfermement, malgré le charmant entassement des plantes vertes, que je « comprends » mon appareil photo qui ne VEUT pas enregistrer cela, ces familles entassées depuis des siècles dans ces cercles, forteresses nées de la peur, comme dans l’Enfer de Dante. Si, à un moment, il prend UNE photo et meurt à nouveau jusqu’au lendemain.

Au milieu des touristes, des babioles en vente, des hordes avec les nanas et leurs shorts aux fesses, les jeunes mecs en chemise rayée, au milieu des petites mémés en caraco imprimé de fausse soie qu’on trouve maintenant chez H & M. 
Quels contrastes, quelle horreur imprenable, je suis juste à déguster l’épouvante qu’il suscite chez moi, sentiment suraigu, très intéressant, l’idée d’être bloquée là, par un tremblement de terre ou une guerre mondiale, par exemple, mourir d’horreur dans un tu lou, comment s’échapper, entre les pierres qui jalonnent un passage improbable sur la rivière (nous avons pris un vrai petit pont avec parapet) et l’enfermement de la maison communautaire avec ses coqs et ses poules circulant parmi les habitants, les mômes trônant dans des petites chaises à roulettes, les touristes juchés sur leur talons, notre groupe vieillissant qui zyeute et photographie tout cela comme les poissons barbotant dans les cuvettes le matin, l’affreuse condition de la chose de l’entassement humain éclate, pour un peu j’étoufferais !

Mais c’est un plaisir à analyser. Justement, il suffit de passer le pont, comme chanterait Brassens, pour se retrouver dans un bon bus, qui nous emmènera tout à l’heure dans un excellent hôtel, dont le riche confort était imprévisible au beau milieu de ces monts exotiques et forestiers, leurs rizières en terrasse, leurs orangers et leurs bananiers de montagne, les lianes et les filaos, les genres de frênes, de sapins, qui s‘entremêlent, dans ces paysages débordants de ruisseaux, où se sont réfugiés les peuples hakka venus du Nord, pourchassés sans doute par des Mongols au XIIIe et autres Mandchous dans les siècles suivants. Faut-il qu’ils aient eu peur des attaques pour préférer cet enfermement aux bandits.

Nous passerons la journée entière du lendemain à visiter des tu lou, je ne retrouverai pas cette horreur du premier, qui est le plus grand, le plus bourré de touristes, les autres m’ont paru plus « humains » mais pas plus souhaitables. En attendant, une chambre grande comme mon appartement parisien m’attend et m’offre ses deux lits très larges, sa douche excellente, toujours les robinetteries étincelantes, la perfection de la chaleur de l’eau du mélangeur, la grande table de toilette, les bonnes serviettes, le bureau de ministre, ses lampes sophistiquées et réglables, et la vue d’un tout petit tu lou non loin de l’hôtel.

Le soir, on a à l’hôtel un dîner pas très bon, c’était mille fois meilleur à midi où nous avions déjeuné dans un petit restau assez crade de village, qui me rappelle le vieux temps d’il y a dix ou douze an. Village en pleine évolution, avec les vieux tas d’ordures à côté de la Bank of China, et, à moto, les jeunes filles sont de nouvelles Walkyries.


Pays hakka, lundi 21 octobre 2013

Il est difficile de penser, en visitant les tu lou ce jour-là, qu’après demain, nous serons à Paris. Le coup d’accordéon du temps, que procurent les voyages en avion, est si bizarre. En attendant, me voilà à neuf heures du matin devant un problème comme on n’en trouve pas à Paris : un passage en travers d’une rivière, sur des pierres, pour aller visiter les gros tu lou de l’autres côté, sur la colline. Je refuse absolument, je préfère rester assise sur un gros caillou sur la rive. Je regarde le groupe qui passe et s’échine ensuite dans un escalier de pierres branlantes. Mais bientôt Frédérique revient, elle s’est renseignée, il y a un vrai pont tout près, que nous aurions d’ailleurs tous pu emprunter, mais Jennifer n’a rien su, rien vu, elle est de plus en plus évanescente dans son minuscule imperméable, derrière ses lunettes, son petit visage tout pâle n’a même plus de communication avec son cerveau, je crois.


Par le pont, celui de la circulation et du monde moderne, où passent motos, vélos, et voitures, je peux rejoindre la visite, très intéressante, de quatre tu lou groupés, dont l’un est un musée, les autres, habités. Je monte dans l’un d’eux, par les escaliers - échelles genre Tibet, et j’ai une vue splendide sur les toits de tuiles rondes et grises qui couvrent les coursives des étages et une parie de la cour centrale, les portes des appartements sont closes dans l’ensemble, décores des bandes rouges et dorées des sentences parallèles.

On voit des lessives sécher, on respire mieux que dans les étages inférieurs, c’est là que sont les pièces à dormir, en bas, il y a les magasins et les salles à vivre, ramassis hétéroclite de vieux meubles genre Ming et de fauteuils en plastique pastel, les cuisines aussi sont au rez-de-chaussée, dans le cercle le plus intérieur. Au 2e étage, on trouve les entrepôts, aux 3e et 4e, les chambres. Tout ouvre sur les coursives, que je parcours en pensant à Le Corbusier qui les aurait aimées, et peut-être a-t-il connu les plans de ces habitations ?

Les divers instruments, agricoles ou de cuisine, seraient tous dignes de figurer au Musée du quai Branly. Et le petit musée ethnologique qui est installé dans l’un des tu lou, est à la fois d’une richesse et d’une modestie incroyables.

Frédérique me regarde avec inquiétude gravir les escaliers raides, mais une fois en bas, je la rassure, le « trésor vivant » est redescendu sans dommage. C’est une responsabilité que d’être la plus vieille du groupe !

On a aussi visité un petit temple, consacré aux jeunes lettrés du village qui ont pris leurs grades à Xiamen ou ailleurs et ont droit à de grandes perches votives. Intéressant culte à la culture.

Dans le dernier tu lou, les gens ont l’air d’avoir une vraie vie : des hommes font sécher le riz battu sur de grands tapis de bambous tressés et s’affairent autour, avant de charger le riz dans des hottes, tressées elles aussi, on les voit partir, en titubant sous le poids de la hotte chargée sur un palan, vers un autre coin du village. Il y aussi des petites vieilles dames, vraiment toutes petites, assises sur le banc dans le porche d’entrée, elles ont 92, 90 et 94 ans ! Quand je pense à tout ce qu’elles ont vu depuis leur naissance, toutes les révolutions politiques et culturelles, les guerres étrangères, les régimes et les guerres civiles, j’en suis soufflée. Nous sommes leur feuilleton du jour, le « Plus belle la vie » du tu lou, elles attendent là pour regarder passer les touristes, c’est leur activité. L’une d’elles a très envie de parler, - c’est la « communicante » du petit groupe - on se fait des gestes, des sourires, et il y doit même y avoir une photo de Nicole, moi et je ne sais encore qui avec deux de ces petites mémés, prise par un jeune Chinois qui traîne par là avec son portable. Cela fait partie de ces images de moi que j’aurai laissées dans le vaste monde, sur des plages en Inde, ou au Mexique, ou dans des campagnes profondes au Xinjiang.

J’oubliais, la pauvre Jennifer est malade, elle somnole dans l’arrière du car, je me retiens de démoraliser les gens trouillards en gardant pour moi l’hypothèse qu’elle couve la grippe aviaire. Il y a tant de volailles dans ce pays !

Sur le soir, au 5e ou 6e, on commence à en avoir un peu marre des tu lou  ! On est blasés. Je ne les trouve même plus vraiment étouffants. On prend le thé dans l’un d’eux, sur une petite table basse, et on fait quelques « courses » dans de petites boutiques de l’étage inférieur du dernier tu lou, j’achète pour Jacques des vieux disques chinois en plastique souple, glissés dans des couvertures crasseuses en papier kraft avec de gros caractères rouges, bleus ou vert, d’un vintage pur jus. Une fois revenus à Paris, ces disques refuseront absolument d’émettre un son.


Adieux au pays des tu lou.

Nouvelle nuit dans la belle immense chambre.

Les petits déjeuners ne sont pas à la hauteur, petits gâteaux chinois bourratifs aux couleurs étranges, œufs au plat graisseux, heureusement, il y a des tombereaux de nouilles sautées absolument excellentes.

Demain, cap sur Xiamen, pour une ultime visite.

Pays hakka - Xiamen, mardi 22 octobre 2013

On refait la route de l’aller, on redescend cette fois dans les magnifiques forêts de montagne, dans les bambous phénix inclinés si gracieusement, mais les pentes ont l’air de taupinières hirsutes sur les photos, rien de leur splendeur n’est capté par mon appareil, mais alors RIEN. Je crois que le numérique est encore plus affligeant pour saisir la profondeur que l’argentique, qui avait un certain sens de la 3e dimension. Les sinuosités du fleuve, les immeubles disgracieux des petites villes, les dalles des trottoirs, les motos avec leurs nanas aux longues jambes sous un parapluie de tendre couleur, les champs de bananiers, le port du Xiamen, tout rouge et blanc comme à l’aller sous un soleil radieux que les nuages et brumes des montagnes s’étaient évertués à cacher, et puis, voici la ville blanche et charmante, Xiamen/Amoy, à nouveau.

On a déposé Jennifer, qui est allée se soigner chez elle, elle est remplacée par une grande et accorte jeune fille, dont j’ai oublié le prénom occidental aussi, volubile et très charmante, qui va nous accompagner pendant cette dernière journée.

On déjeune dans un bon restaurant, dernier déjeuner chinois, ça tombe bien, on commence à saturer, on rêve d’un œuf à la coque et d’un morceau de brie, - c’est toujours comme ça quand on sent qu’on approche de la fin, quelle que soit la longueur du voyage, ce phénomène n’apparaît que le dernier jour - et on part pour l’embarcadère d’où nous allons pouvoir aller, en dix minutes de bateau, à l’Ile de Gulangyu où les concessions étrangères, après les Guerres de l’opium, s’étaient établies.

C’est le temps d’été, 28°, soleil, mon panama, dont le fond est maintenant en lambeaux, accomplit sa dernière mission.

L’île est tout près, et au loin, - on ne les voit pas, car il y a tout de même 300 kms - , se dressent les côtes de Taiwan. C’est là que les pirates faisaient fortune au XVIe siècle. Sur le quai, une foule de commerçants circule, avec des palans, chargés de fruits, sous des chapeaux coniques, et sans beaucoup d’effort, je pourrais me prendre pour Pinto, débarquant à Amoy. On nous donne les billets du ferry. Piétinement et foule toute chinoise, prête à vous passer sur le corps, dans un bruit épouvantable, pour se hisser en courant sur le bateau lorsque les grilles des cages où on est parqués en attendant l’embarquement, s’ouvrent Et nous voilà voguant pour dix minutes sur la Mer Jaune.

L’arrivée sur l’île est un peu décevante, d’abord, la foule évidemment, puis l’organisation de petits trains électriques, où on s’empile, pour faire un tour. Les jardins publics sont bien peignés, palmiers, arbres fleuris, haies, gazon, bien entretenus, la mer est réellement jaune et des plages de sable fin accueillent des Chinois pieds nus qui vont mettre un doigt de pied dans l’eau. On se promène ensuite le long de l’eau, sur une voie bien encadrée, et ensuite, on monte vers le « haut » de l’île, mais ça manque un peu d’exotisme, on se croirait aussi bien à Nice. Du moins, c’est ce que je trouve, en allant visiter un musée avec quelques beaux vases et de beaux meubles, mais rien de très « nouveau ».

Puis, on entre dans une grande et belle villa, très roman de Claude Farrère ou de Pearl Buck, qui a été convertie par son propriétaire en musée du piano, instrument dont ce riche marchand chinois était fou. Il y en a sur les plusieurs étages de cette jolie villa, de tous âges, clavecins, piano forte, pianos droits, et à queue, de toutes marques et même un curieux piano d’angle, sous de grandes reproductions de portraits de Wagner, Chopin, Bach, Liszt ou Richard Strauss. C’est plutôt intéressant, ça rappelle l’Allemagne, je me crois chez Haendel à Halle.

Sur un Steinway récent, en haut, parquet brillant, stores baissés sur les fenêtres qui donnaient à l’Ouest, une jeune femme chinoise jouait du Chopin. La porte-fenêtre ouvrait sur des palmiers et ; de la terrasse, on descendant ensuite vers la ville et mer. C’était un avant-goût du retour, un arrière-goût des colonies.

Nous sommes redescendus vers le bateau, dans la soirée qui baissait, le soleil descendait droit sur la mer, les rues et les maisons étaient soudain un peu sales et les jardins pleins de plantes et de fleurs, étagés sur la Mer, des balais faits de chiffons de couleur séchaient dans des coins sur les terrasses, des enfants sortaient de classe, et nous reprenions le bateau, avec l’impression d’une fin de partie, tout de même.


Mais il nous restait une visite : de retour dans Xiamen, on va voir un très beau temple appelé Putuo, à la nuit descendante, puis la nuit tombée, très calme, avec le port au fond, les immeubles très hauts derrière les cornes des toits du temple, une fois encore Guanyin, qui, ce soir, me plaisait, les gardiens, Bouddha et ses mains rondes, de l’or, des bodhisattvas qui donnaient presque l’envie d’en être un, des bonzes en pantalon et tunique orange foncé un peu militaires. C’est un institut officiel d’études bouddhiques, une grande bibliothèque est en train d’être construite, adossée à la colline, derrière le bâtiment principal.

La moitié du groupe en avait eu marre et était restée dans le bus, mais moi, j’étais contente d’être venue, il y avait un grand calme, celui qui m’avait toujours manqué au Japon l’an dernier.

Dans le temple, je peux rêver un peu, d’autant qu’on n’a pas le droit de faire des photos, bon débarras. Je marche lentement, en pensant aux remises de ma vie qui ne cessent de se présenter cette année 2013.

La nuit est tombée quand nous regagnons le bus, et que nous nous dirigeons vers un très grand restaurant pour un dîner excellent, où je fais bien attention d’éviter le moindre fruit de mer, ne tenant pas du tout à être malade dans la nuit avec une seiche ou une palourde, mais tout se passera très bien.

Le retour à l’hôtel, dans la grande rue animée qui porte l’un des noms de Sun Yat Sen (Dongshan lu) et illuminée de Xiamen, dans les rues annexes, dans les beaux immeubles, dans les petites rues, les arbres, les buissons taillés en forme de dragon, les arcades, la blancheur des maisons, tout me semble archi plaisant, on pourrait m’oublier là, je sens que, chose rarissime, en Chine ou ailleurs, que je pourrais y vivre. A défaut de moi, j’y laisse solennellement mon panama à moitié crevé, posé sur la corbeille à papier de ma chambre.

Xiamen - Paris, mercredi 23 octobre 2013

Le lendemain, à l’aéroport, on a revu Jennifer. J’ai donné tous mes yuans au chauffeur en regrettant de ne pas les avoir donnés plus généreusement à mes deux porteurs des Huang Shan. Ensuite, on a volé des heures, il faisait beau, mais je n’avais pas de fenêtre et les gens faisaient semblant que c’était la nuit, en baissant les volets des hublots, et en dépliant leur ridicule couverture. J’étais à côté d’une jolie Chinoise qui me bourrait de coups de coude chaque fois qu’elle bougeait.

Je me suis ennuyée comme un rat mort, car les films diffusés étaient lamentables, aucun recours, aucune occupation, regarder avancer l’avion qui se traîne sur la carte avec les grands vents d’Ouest dans le nez.

Amsterdam, avec la crainte de manquer l’avion pour Paris : on court comme des fous dans l’immense aéroport de Schiphol, Frédérique, pour m’aider, porte ma couette qui me suit toujours depuis Shanghai, on est très en retard à force de voler péniblement sur la Sibérie et l’Europe, JM perd son appareil photo, qu’il avait déjà failli laisser dans les corbeilles au contrôle à Xiamen, et, en voulant l’aider à le retrouver (avec succès), JPTh perd son sac, bref, panique à bord, on tombe hors d’haleine dans nos sièges d’Air France pour Paris, et c’est tout de suite l’arrivée à Paris, taxi pour rentrer, à toute allure, pour une fois sans bouchon sur ce bon dieu d’autoroute du Nord.

Plaisir du retour, défaire et ranger. Légender les photos. Décrire et se rappeler. Je crois que j’en ai fini avec la Chine : usure de moi et trop grande glissade de la Chine vers le tourisme de masse, qui n’existait pas quand j’ai commencé à y aller.

Je poursuis la réflexion sur le ré-aménagement d’une nouvelle période ma vie.

Quinze jours après mon retour, je m’inscris au voyage d’Iran.